‹ Une reineChapitre 12 sur 21 · LA REINE REVE · texte numérisé non relu

LA REINE REVE

Les cloches noires s'appelaient sous les grandes nuées. Toute la ville était retentissante au deuil des bronzes, depuis la cathé- ' drale jusqu'à la petite église de Saint-Marc, jusqu'aux chapelles argentines de Sainte-Gertrude et de Saint-Jacques-de-l'Arbalète.

Hélène-Marie écoutait la rumeur avec une palpitation. Elle aimait les cloches passionné-

ment, surtout ces voix terribles qui racontent le néant. Elle était pénétrée de leur frémissement comme d'une voix des temps futurs, quand la terre froide roulera sans êtres autour du soleil, quand le minéral seul grondera sur la surface dure. Et elle regardait au loin, sur la place Royale, quelques petites formes sombres qui étaient des hommes. Jamais ils ne lui avaient paru plus minuscules et plus misérables. Ils passaient devant les ormes immenses du Parc Jaune, comme des scarabées ridicules ou comme des oiseaux aux ailes chauves. Et pourtant, elle les enviait :

— Ils ont une destinée!

Puis :

— Combien nous avons de patience pour recommencer notre rongement ! Chaque chose du monde est pour moi sur ce même rythme — depuis tant d'années et, sans doute, pour toujours ! Et je ne me lasserai peut-être pas, jusqu'à la tombe, de me heurter à la cage, tel un insecte à la vitre !

Cependant, les cloches sonnaient plus haut.

A la cathédrale le glas partait comme une foudre lente et se répandait au loin sur les campagnes. C'était la cloche de Rupert le Forgeron, vieille de six cents ans, et si bien soignée qu'elle gardait entière cette voix terrible dont elle avait clamé le trépas des rois de l'âge héroïque.

La reine l'écoutait dans une sorte de délire triste. Le glas l'enveloppait d'une onde de mort. Et elle se mit à songer à ce comte Maurice de Nimburg qui vivait en marge de sa vie. Lui seul la rappelait parmi les hommes; il était devenu le souffle qui animait sa rêverie — l'éclair de sa vaste nuit — le spectacle où elle s'abîmait ainsi que le prisonnier au paysage peint devant son soupirail. Elle ne croyait pas l'aimer; elle l'imaginait à une distance infinie, comme une étoile sur la cime des montagnes. Mais elle ne détachait pas les yeux de cette étoile. Dans le glas de la vieille cloche, elle se disait à mi-voix, car la pensée muette semblait impossible sous cette vibration excessive :

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— Et n'est-ce point enfin une sorte de destin, — le reflet de l'humble aventure des hommes?... Cette volonté sur ma personne semble plus forte que tant d'obstacles et de distances. Et ce n'est pas la première fois, pourtant, qu'un regard s'élève vers moi... d'autres...

Elle sentait, avec énergie, que ces autres n'y avaient pas mis toute leur âme. La force de Nimburg était dans la perfection du sacrifice. Hélène-Marie savait que toute chose, — la vie, la mort, l'ambition, — n'avaient point sur lui d'influence — que seule elle était, que seule elle dirigeait cette âme, et que d'une parole elle la rejetterait aux confins de l'univers :

— Le bonheur même pourrait-il détourner mon esprit d'un tel spectacle? Quelle femme y resterait indifférente ?

Le cœur lui battit. La délicieuse incertitude, la crainte, la faiblesse humaine passant sur elle, la firent un moment semblable aux petits fantômes noirs qui s'agitaient devant le Parc Jaune. Elle eut le vertige des assiégés à l'as-

saut. Si faible que soit l'assiégeant, sa hardiesse répand l'épouvante. A l'abri des fossés et des forts, celui qui attend est toujours la bête au piège. Et c'est la faiblesse secrète de toutes les dominations qui ne peuvent plus attaquer — l'angoisse de toutes les aristocraties : leurs mouvements sont circonscrits, tandis que ceux d'en bas ou d'au dehors rôdent libres, imprévus, obscurs, également redoutables dans leur inertie ou leurs actes.

La cloche du Forgeron s'arrêta, et toutes les autres. Il y eut un vaste répit de silence, qui fit se lever, dans un croassement belliqueux, les corbeaux du palais. La reine alors, avec une douceur lente, tira une petite lettre de sa poitrine. Elle la relut dix fois, vingt fois. Ses yeux, peu à peu, s'emplirent de larmes...

Elle sonna ses femmes, elle entra dans son cabinet de toilette. C'était une salle ronde, aux murailles de marbre vert, où la lumière venait, très douce, par des glaces cannelées. La reine y passait ses heures les moins tristes à soigner

son corps et à lire. Elle lisait au bain, pendant qu'on lui peignait, interminablement, sa grande chevelure. Elle s'arrêtait pour répéter des phrases mélodieuses ou pour contempler les attitudes de son corps. Elle aimait mélancoliquement son image. Elle ne se voyait pas femme, mais vierge. Le pauvre Egbert en porcelaine, au sang frigide, à la lente cervelle figée, à la parole dormante, ne lui avait jamais paru un époux.

Et elle plaignait sa beauté. Elle la voyait vivre avec le frémissement qu'on a devant une chose délicate, fragile et condamnée. Souvent, elle était comme une reine morte depuis des siècles, une reine de légende qui se mouvait dans la glace ou dont les cheveux féeriques criaient doucement au contact de l'ivoire, de lecaille des peignes, de la caresse rude des brosses. Alors, elle respirait ses parfums discrets, lentement évaporés et pareils aux odeurs enchantées que découvrit la science des magiciennes...

Ce matin, elle s'attarda longtemps à sa toi-

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lette. Elle ne lisait pas. Elle laissait sa pensée se perdre et se reprendre, sans un effort. Et, dans les méandres de cette songerie, elle se revit soudain apparaître, mystérieuse, dans les petits lacs clairs des glaces. Elle soupira, elle songea à son adolescence, aux fraîches promenades sous les tilleuls de Niemar. Et elle se lit refaire la coiffure qu'elle avait, un soir de mai, quand elle lisait Oiidine au bord d'un étang pâle. Combien son cœur avait tressailli quand la jeune épousée apparaît au matin, tout humble, et s'écrie :

— « Oh ! maintenant, je sens dans le fond de mon cœur toute la bonté, toute l'infinie bonté que vous avez eue pour moi.»

Elle regarda le grand nid de cheveux qui lui enveloppait la figure et s'étonna de l'éclair de ses yeux. Une flamme sombre y étincelait qui lui parut presque sauvage. Elle trouva qu'elle ressemblait à sa grand'tante, Thérèse- Louise, dont le souvenir était honni et le nom

en abomination pour la famille pure des Wieneringen, âme de révolte violente qui s'était enfuie avec un général de Bonaparte.

Elle se dit avec effroi :

— Pourrais-je un jour comme elle...

Mais aucun écho ne répondit. Elle vit sa déchéance impossible, à moins qu'elle ne coïncidât avec l'heure de sa mort. Elle comprit qu'elle n'errerait jamais sur les routes humaines, que sa Royauté était sur elle ainsi qu'une muraille infranchissable :

— ■ Suis-je donc toujours aussi esclave?

Elle sentit que non. Elle vivait hors du temps, hors de l'espace, presque comme un emblème ou un symbole — mais elle vivait. Elle était dans une autre âme, et avec une autre âme. Celui qu'elle savait tout empli d'elle pouvait n'être jamais une réalité agissante, mais il était la seule réalité.

La cloche de Rupert reprit son bourdon noir, et toutes les églises gémirent sur Rothstadt. La reine avait fini sa toilette; elle était tout en noir, simple et magnifique. Elle trouva

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Lowen et la comtesse de Teck, vêtues de crêpes et de laines de deuil, qui l'attendaient. Toutes trois, selon une coutume respectée, devaient se rendre à la cathédrale, et distribuer cent pièces d'or à cent pauvres choisis par l'archevêque.

Depuis une heure, la foule commençait à se rassembler sur la place Royale. Cette foule n'était point biiiyante : les gens du Weissberg ne s'agitent qu'après boire ou dans les assemblées délibérantes. Quand le détachement de cuirassiers bleus sortit du Portail des Licornes il ne s'éleva d'abord qu'un murmure. Ces cuirassiers sont épiques. Il n'y en a pas de plus beaux dans les horse-guards anglais où abondent les torses magnifiques. Ce sont d'admirables cavaliers, detincelants centaures au casque d'argent, à la figure claire, aux yeux turquins ou glauques. Le peuple les adore. Leurs trois régiments ont des souvenirs de guerre depuis 1500, lorsqu'ils enfoncèrent successivement la cavalerie magyare et l'infanterie

impériale. Et il en mourut mille pour Bonaparte, aux journées sanglantes de la Moskowa.

La cavalerie déboucha lentement sur la place, avec un bruit de fer, d'argent, de pavés, et l'écho du grand portail. La multitude remarqua combien le capitaine était pâle et comme il était différent de ses hommes, avec ses yeux noirs, son teint mat, la grâce de son buste... Il semblait d'une autre humanité, plus souple, plus ancienne, plus ardente, et, par là même, il fit impression dans ce matin de deuil. Mais le carrosse d'argent apparaissait sous la voûte assombrie; la foule poussa un grand murmure, puis trois acclamations violentes. L'officier devint plus blême. La voiture passa au milieu du silence, suivie et précédée des cavaliers lumineux.

— Le petit Nimburg est triste! fit Lôwen en regardant évoluer l'officier.

La reine ne parut pas entendre. Elle avait vu pâlir le comte. Il lui était doux d'être conduite par lui dans ce jour mélancolique. Et immobile, avec un visage et des yeux loin-

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tains, elle apercevait chacun des mouvements du jeune homme.

— Je ne croyais pas, reprit la duchesse, qui suivait à haute voix ses idées, qu'il serait un bon militaire. Il est trop distrait. Mais Teck assure qu'il a toutes les qualités du métier...

On approchait de la cathédrale; le glas semblait tout proche; il dominait sans peine le bruit des chevaux et des cavaliers. Et la reine dit, comme se parlant à elle-même :

— Il n'y a pas une cloche plus vivante que cette cloche du Forgeron. Elle se plaint, elle menace et console. C'est un être.

— Oui, répliqua Lôwen. Mais cet être devrait tout de même parler moins haut — puisqu'aussi bien il répète tout le temps la même chose.

— C'est qu'il répète la chose qu'il nous importe le plus de connaître ! dit la comtesse de Teck qui était piétiste.

— Bon ! s'il nous l'apprenait, reprit Lowen.

— Il nous la rappelle!

— Il a tort ! Ce n'est pas déjà si amusant.

La comtesse de Teck garda le silence. Elle avait une âme droite et l'assurance de conquérir, dans une autre vie, une place honorable. Elle se faisait de Dieu une idée qui n'était pas éloignée de l'image de son propre père, le comte Oettinger, homme juste qui avait deux petites rigoles de tabac à priser sur sa longue lèvre rase.

La cathédrale. La reine descendit lentement au bas des marches de granit rouge. Et, pour mieux la voir, la foule demeurait immobile, tel un peuple de pierre. Comme naguère le glas, maintenant le silence semblait gravir les rues grises. La ronde même des corbeaux environnait sans cris la tour vétusté. Quelque solennité religieuse, le vieux culte royal d'une terre traditionnelle, s'élevait vers la gracieuse silhouette aux pas rythmiques, au blanc visage. Hélène-Marie était comme planante sur l'adoration populaire; elle en subissait l'ivresse calme; sa marche en était ralentie comme d'une atmosphère. Et, pour la première fois de son existence, elle y prenait plaisir.

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Soudain, elle vit les yeux de IMaurice, violents et doux, impétueux et sombres. Ce fut comme le regard de toute une race, le symbole du lien qui avait, profond, obscur et puissant, jadis uni les rois et les royaumes.

Elle ne se détourna pas. Elle accepta l'adoration humiliée : elle y puisait, à pleine humanité, une force pure, altière et sans espérance.

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