‹ Une reineChapitre 13 sur 21 · L EXIL · texte numérisé non relu

L EXIL

Cette journée fut grave pour Hélène-Marie. Comme ces fleurs longtemps hésitantes qui s'ouvrent en un moment, elle se sentit éclore à l'amour. Une joie infinie, mais entrecoupée de souffrance, un étonnement de prodige, des révoltes aussi, des colères qui rendaient ensuite plus douces les songeries tendres, la tinrent jusqu'au soir. Elle regrettait à la fois son re-

gard à cet homme et trouvait, à s'en souvenir, cette extase d'humilité qui est la source vive de l'amour féminin.

Après le crépuscule, elle relisait la petite lettre de Maurice, lorsqu'on lui annonça la visite du roi. Elle fut prise d'un trouble qui l'indigna contre elle-même. Elle ne voulut pas, à cause de ce trouble, cacher le billet; elle le jeta sur une table.

Le roi s'assit devant elle, la considéra de ses tristes yeux de porcelaine craquelée, et garda le silence. Il n'était jamais disert et, dans les moments pénibles, les mots arrivaient avec lenteur à sa mémoire. Il avait aussi un peu de bégaiement. Et il redoutait, par surcroît, cette Hélène-Marie pour qui il ressentait une admiration falote, transie, brumeuse, et une amitié craintive. Mais il avait une manière de volonté, une maigre et glaciale volonté qui s'exerçait rarement, qui s'amassait pour les circonstances qu'il croyait graves, comme l'eau d'une fontaine intermittente au fond d'une vasque.

Quand il eut longtemps hésité — et ses tempes étaient tout humides — il finit par dire :

— Madame, je suis le seul... dans ce royaume... à pouvoir vous dire ce que j'ai à vous dire... le seul dont cela ne doit pas vous offenser. . .

Il tira son mouchoir pour assourdir une petite toux qui grelottait dans sa poitrine valétudinaire. Il vit le visage d'Hélène-Marie pâlir et l'inquiétude se répandre sur ses yeux prof onds. La singulière coïncidence des paroles d'Egbert et de l'événement caché dont elle s'émouvait la remplirent d'une angoisse irraisonnée. Sa beauté, sombre et terrible, écrasa le pauvre homme dégénéré qui lui parlait. Il en eut le sentiment. Il reprit avec effort :

— Votre oncle est au Weissberg... Il est venu nous demander un grade dans l'armée ou une fonction dans la diplomatie. . .

Ce n'était que cela ! Elle tressaillit d'allégresse, puis une rougeur de honte couvrit rapidement son visage. Egbert se détourna, pour

ne pas se laisser attendrir, car le pauvre homme venait exprimer une résolutioiL

— Madame, murmura-t-il... nous ne lui refuserons pas notre aide. Mais, après sa conduite scandaleuse avec le grand-duc et le général Pavlov, il n'est point possible qu'il remplisse une fonction quelconque au Weissberg... Tout notre peuple nous blâmerait...

Le roi garda un moment le silence, surpris de voir le calme revenu sur le visage d'Hélène- Marie. Par hasard, ses yeux froids se fixèrent sur le billet de Maurice, sans d'ailleurs y porter la moindre attention, et la crainte agita de nouveau la reine d'une façon humiliante, insupportable.

Egbert reprit :

— Je vous demande pardon de vous avoir dit ces choses : mais je ne pouvais faire autrement. Si vous trouvez à redire à ma résolution...

Il laissa retomber sa tête en arrière. Il était exténué, et son visage semblait recouvert d'une peau de poisson.

— Non, dit-elle, je n'y trouve rien à redire. La situation de mon oncle m'est pénible, mais je ne crois pas que vous puissiez braver l'opinion d'un peuple qui est demeuré si fidèle à votre maison...

Il eut un sourire, presque de joie, devant l'issue facile d'une discussion à laquelle il s'était préparé tout l'après-midi.

— ■ Je vous remercie, fit-il d'une voix creuse. . . Votre approbation me rend ce devoir moins pénible...

Il se retira. Elle demeura agitée. La crainte, la honte, lui étaient des sentiments presque inconnus : elle venait de les éprouver avec force, et, quoiqu'elle n'eût enfin trompé personne, elle s'irrita contre elle-même et se repentit.

Quelques jours plus tard, la reine et Lôwen étaient parties seules, en landau, dans la banlieue de Rothstadt. C'était un matin glacial, avec un petit soleil rougeâtre sur les collines, de blanches routes silencieuses, des paysages

UNE REINE ig.S

OÙ semblait pousser une herbe d'argent.

Hélène-Marie ne parlait point et Lowen l'observait avec inquiétude. La légère duchesse avait enfin deviné le secret de Nimburg et, presque simultanément, celui de la reine. Sa petite âme ironique en fut scandalisée, mais peu de temps. Il ne lui serait jamais venu à l'idée qu'Hélène-Marie aimerait un homme — et un homme qui n'était pas de sang royal. Mais, devant le fait, elle ne résista guère, et, se souvenant des mélancolies de la reine, elle trouva vite que cela pouvait être bien. Elle ne soupçonna rien qui ne fût très pur : elle se savait elle-même au-dessus de toute surprise et plaçait plus haut encore que la sienne la vertu d'Hélène-Marie. Et elle avait aussi une opinion excellente de Maurice.

La reine, en se tournant, rencontra les yeux de Lôwen. Elle sourit avec tristesse :

— Vous m'épiez, Gitel ?

— Je l'ignore. Majesté, fit Lowen en rougissant. Je suis quelquefois très attentive sans le savoir. — J'ai plus d'instinct que de rai-

son... Je ne permettrais pas à ma raison de vous épier... Il n'y a personne, sûrement, qui vous aime avec plus de respect et plus d'obéissance véritable que moi... et je crois bien que tout ce que vous pouvez penser, sentir ou faire, est en sûreté dans mon cœur!...

Ces mots attendrirent la reine. Elle vit, dans une évocation rapide, toutes les phases de son amitié pour Gitel, et ne se souvint ni d'une défaillance ni d'une étourderie chez cette compagne légère. Et elle demanda à voix basse :

— Est-ce que vous m'avez devinée?

Lowen fit une affirmation lente, en tournant

vers Hélène-Marie un regard tendre et dévoué. La reine soupira :

— C'est mieux ainsi. Il m'aurait été impossible de vous en parler. Et j'ai besoin que vous me veniez en aide... Je voudrais, Gitel, être seule avec moi-même pendant quelques semaines... Je dois me consulter sans inutile pitié pour moi ni pour personne... Je dois avoir la force de me révolter contre moi-même et contre toute influence...

— Vous serez seule! répondit Lôwen.

Elles ne se parlèrent plus. Hélène-Marie ne

regrettait pas ses paroles, mais un grand froid lui glaçait la poitrine. Elle avait fui le jardin des Hespérides. Le monde était redevenu atroce; toutes ces fleurs de l'âme, qui s'étaient épanouies pour un jour, se refermaient sous un grand souffle homicide.

C'était au thé de Lôwen. Les saintes et les reines servaient les petites tasses fumantes et les gâteaux. Et Salzhorn pérorait sur la race germanique :

— Elle triomphe, disait-il, mais vraiment elle est à l'apogée de sa hideur. Il y a dans toute race deux moments exquis — les naissances, et c'est l'Iliade, l'Odyssée — ou les Niebelungen, l'art gothique — et l'âge du déclin, et c'est l'Italie de naguère, la France d'aujourd'hui. Mais les temps de force sont ignobles. Aussi, à part quelques individus, notre civilisation est tout ce qu'on peut rêver de plus immonde. Nous n'avons aucune,

mais entendez bien, aucune grâce d'ensemble. Notre art est stupide, notre littérature est une sorte de pudding varié de foie gras — notre éducation est tantôt la pâte sèche militaire, tantôt la nouille bourgeoise. . . Et nous sommes si bêtes que nous ne savons pas même comprendre ce qu'il y a de délicieusement supérieur et délicat dans la vie française... nous sommes si lourds que nous nous faisons un argument de notre force et de notre malice grossière d'industriels ou de savants...

Salzhom se tut pour engloutir des gâteaux et se tanner le gosier avec du thé bouillant, tandis que le chancelier Nimburg répliquait :

— L'art est donc un signe d'enfance ou de vieillesse. . . Il faut le tenir en respect. M. Spencer lui donne pour origine le jeu. Je le crois volontiers. Je dirai qu'il n'a pas cessé d'être un jeu. Par là, il convient aux âmes puériles ou à celles qui perdent la force. Les âmes viriles travaillent.

— Rome travaillait donc et la Germanie travaille, fit Salzhorn entre deux babas...

UNE REINE TQ9

Mais tout le vieux trésor humain nous vient de la Grèce et tout le futur trésor humain se retrouvera dans l'héritage d'Italie et de France.

— Il se retrouvera dans l'Extrême-Orient, intervint Œser... L'Italie, la France, et le reste, ont tout au plus fait un peu de progrès sur l'antiquité. Elles ont développé quelques séries, comme on dit en mathématiques. Elles n'ont point innové. Les éléments d'un art neuf sont là-bas. Nous ne faisons que les entrevoir. Demain seulement, nous les comprendrons...

— Il nous reste à comprendre les nègres, fit Ximburg en riant.

— Et les chiens! interrompit Œser. Celui qui comprendrait bien les chiens rénoverait toute la civilisation humaine.

— Il a l'air de se moquer, dit Salzhorn, mais, dans le fond, il le croit... et c'est même sa seule religion...

Les saintes et les reines disparaissaient une à une. Salzhorn partit avec Œser, puis le chancelier Nimburg, ennuyé, laissa son neveu seul avec Lôwen qui avait dit :

— J'ai à gronder le petit comte.

Quand elle fut seule avec Maurice, elle murmura très doucement :

— Vous avez reçu l'invitation de chasse de monsieur d'Œser? Irez-vous?

II fit un geste incertain. Elle reprit gravement :

— Il faut y aller... il est nécessaire que vous quittiez quelque temps Rothstadt.

Il tressaillit et la regarda fixement. Elle répéta :

— Il le faut, petit comte.

Il comprit alors que c'était un ordre et, avec un grand frisson :

— Je partirai...

Il n'avait plus la force de rester auprès de Lowen. Il la salua en silence. Elle le regarda disparaître; elle était pleine de compassion, avec un singulier mélange de rancune et de satisfaction obscures.

l'ours

— La halte ! fit le duc.

C'était un plateau, une île de l'air, où les arbres commençaient à rabougrir. De durs mélèzes violets, arbres de la tempête dont le sang est ralenti, le torse trapu, y vivaient en tribu sauvage. Le hêtre y était vaincu, rejeté sur les torrents; le sapin n'y pouvait vieillir, brisé aux rencontres furieuses des vents. Et l'on apercevait tout le monde ruineux de la montagne, dévoré depuis cent siècles par l'eau et par les vents.

Lôwen clappa d'un air d'enthousiasme :

— Voilà un beau pays à qui nous avons su garder la forme qu'il eut aux temps d'Hengist... Ici habite encore le grand ours et les loups remplissent ces forêts. Je ne gravis

jamais la monlaç'ne sans me sentir environné de mes ancêtres...

Maurice essaya de voir le palais des Brumes, par-dessus les précipices, les crénelures, les aiguilles de basalte et la chevelure argentée des forêts. Il poussa un soupir, mais il ne se sentit pas triste. Quelque espérance étrange palpitait dans son cœur.

— Allons manger ! dit le duc, en attendant Œser et ses chiens. Voici le gîte d'Hugues le Géant. . .

Il montrait une grosse cabane parmi les mélèzes.

— Elle est, reprit-il, sur le modèle de l'an mil, — sauf les doubles fenêtres et la cheminée. A cette place Hugues tenait ses assises. La plaine et la montagne lui rendaient hommage. C'était une âme joyeuse. Quand il eut fait l'effort nécessaire pour vaincre, il cessa de tuer. Il sut répandre la terreur sans excès; il sut être pacifique dès qu'il ne rencontra plus de résistance. Et s'il n'hésita jamais à faire couler le sang pour le bon motif — qui était

d'être le plus fort — il en fut économe. Je crois que, même de nos jours, cette politique est la meilleure. La clémence énerve les peuples et les perd aussi sûrement que la cruauté. Lôwen avait ouvert la porte et les volets. La cabane était pourvue de bois et de copeaux, tenus dans une caisse. Le feu s'éleva en un instant. Le duc prenait plaisir à le faire luimême.

— Et comment n'aurait-on pas adoré jadis cet élément qui sort d'une bûche pour combattre l'hiver? faisait-il, tandis que sa main gantée de fourrure poussait l'édifice rouge.

Ses yeux resplendissaient. Une ardeur primitive remplissait ce grand corps. Il était plein des goûts du pirate, du chasseur, du coureur des bois, grisé par l'action, par le contact de la matière.

Il mit sur la table épaisse les provisions et s'écria :

— La joie véritable!... Ceux-là seront toujours les rois de la terre qui fatigueront leur machine et la nourriront avec ardeur.

Il mangeait comme un géant — du coq de bruyère, du pâté, de la galantine, avec de belles rasades de Rauenthaler. Mais, au dessert, une incertitude passa dans son regard, une vapeur de mélancolie :

— C'est une méchanceté incroyable de la nature, murmura-t-il, de n'être pas plus indulgente à l'ivresse. Je ne peux être tout à fait heureux sans, à la fin des repas, le petit vertige du Champagne ou d'une liqueur forte. Et j'ai reçu de mes aïeux un gros orteil qui suffît à m'empoisonner cette joie — chose plus abominable que toutes les autres raisons qu'on donne de la vanité du monde. Hélas! ni Salomon, ni le laboureur sur ses guérets, ne furent construits pour résister au plaisir qu'on trouve dans l'âme des alcools.

Il avait tiré une fiole de son sac. Il la regardait étinceler devant la flamme; la convoitise emportait la crainte et la mélancolie :

— Sois-moi indulgent, dieu Thor à la coupe insatiable...

Il rit. L'enfant sauvage qui dormait en lui

céda à la volupté du moment. Il versa la liqueur violente dans les gobelets; il but avec transport, comme s'il aspirait un long baiser sur une bouche de femme.

— Ah! soupira-t-il, que c'est bon! Quelle magie crée, entre ce feu liquide et nos ûbres, une telle allégresse?

Maurice se complut au visage illuminé du géant. Il lui ât raison et ne détesta point l'âme de la vieille eau-de-vie de Bohême :

— Il est certain que c'est une trahison, dit-il. Cette liqueur ne devrait pas être malfaisante. Mais elle ne fait que répéter la loi sévère du monde : la joie sera mesurée.

— Ah ! tout de même, la loi aurait pu faire meilleure mesure ! cria Lowen avec un regard flamboyant vers la fiole... Et ce n'est pas non plus mon gros orteil qui devrait porter le poids de mes iniquités et celles de mes ancêtres...

Il hésita, avec un air de fureur, puis il se servit un gobelet du geste dont il aurait chargé dans une bataille. On entendit des aboiements :

2o6 UNE REINE

— Œser approche. Celui-là est véritablement un homme heureux. Il a mis sa gloire dans les chiens et ses chiens sont les plus beaux qu'il connaisse... Jamais une douce voix de femme n'a valu pour lui l'aboiement de ses meutes. Et je crois bien qu'il aimerait mieux réussir son chien-lion que de gagner les batailles de Frédéric ou de Bonaparte...

Une trompe mugit à travers les mélèzes. On vit apparaître une quinzaine de chiens magnifiques, avec deux piqueurs et le baron d'Œser. C'étaient, pour la plupart, des Bêtes longues, couleur de feu et de lait, aux yeux jaunes, aux membres vites et forts. Un métis de Danois et de Saint-Bernard, au pelage noir et argent, s'élevait parmi la meute comme un éléphant parmi des chevaux. Une grosse tête aux crocs de tigre, un poil d'ours, la taille des grands fauves, il respirait la force. Œser l'emmena dans la cabane, et, le montrant avec orgueil à Maurice :

— Voyez ces attaches et ces mâchoires accourcies. Ajax peut faire des bonds de cinq

mètres, mordre comme un lion, et son courage est sans limites. Avec lui et ses deux frères, je traverserais sans armes la jungle hindoue ou les forêts de l'Atlas.

Il prit un gobelet que lui tendait Lowen et l'avala d'un trait. Puis il reprit avec une nuance de mélancolie :

— C'est aujourd'hui qu'Ajax doit combattre l'ours. Cette épreuve me remplit d'inquiétude... Qu'y faire? Elle est indispensable.

Il parlait du ton d'un Horace. Ses yeux bleu foncé scintillèrent dans son visage rouge, comme des saphirs sur un homard. Il avait un air barbare et bonasse, des gestes d'enfant, un rire de soudard, une bouche naïve, un front têtu et crevassé. Son corps était sec, serré dans une étoffe feutrée, couleur de cendre.

Il mangea une tranche de pâté et de galantine, à la hâte, vida une bouteille, et ne cessa de raconter des anecdotes sur ses meutes.

— Il ne faut pas douter, conclut-il, que le chien n'ait eu, dans les temps primitifs, une sorte de civilisation. Cet animal, il est vrai, a

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peu d'industrie. Il n'est pas bon constructeur, mais il est admirable pour les expéditions guerrières. Le loup n'est qu'un type dégénéré des chiens antiques qui durent lever de véritables légions contre leurs ennemis. Vous voyez, dans la meute que j'ai amenée, le chien rouge Pisistrate. C'est un capitaine. Il invente chaque jour une ruse nouvelle et sait la faire connaître à ses camarades... D'ailleurs, le chien est religieux, il est mystique; il montre les traces d'un culte éteint, reporté pour la plus grande partie sur l'homme. Mon Ouralien Djem distingue les astres et sait qu'il y a un au-delà. Il a des rites. La lune nouvelle l'inquiète autrement que par les nerfs et, comme il ignore le dieu de ses pères, il m'honore avec des offrandes...

Lôwen se mit à rire :

— Des agneaux sans tache et des colombes blanches ?

— Non, ât tranquillement Œser, des objets brillants qu'il ramasse dans la cour ou les communs... Vous ne douteriez pas de son in-

tenlion si vous voyiez l'air dont il les dépose à mes pieds. Ce chien hurle à la mort et aux cloches, comme tant d'autres, mais il ne hurle qu'aux cloches des funérailles...

Il s'interrompit d'un air de rêve, puis il dit encore :

— Il ne perdrait pas son temps, le philosophe qui viendrait chercher dans mes meutes les éléments d'une étude sur la métaphysique des animaux... Mais songeons à l'ours qui a ravagé encore les terres de mon fermier Winter. Son sort est décidé.

— Vous parlez de cet ours comme d'un coupable? fit Maurice en souriant.

— Il l'est. Nos forêts ont des retraites où nous favorisons les plantes utiles aux fauves. Les ours y ont leur viandis comme les cerfs et les daims. Nos chasses n'enlèvent que le superflu des bêtes. Les autres peuvent subsister afin que ce pays reste un paradis des chasseurs. Mais tout fauve qui n'a point l'intelligence de vivre de la forêt est condamné.

— Ainsi soit-il ! fit le duc. Allons mettre

Ajax aux prises avec le criminel... Notre aire est-elle tracée?

— Nous connaissons le gîte. Il n'y a qu'à descendre le Griinwald.

Œser donna le signal du départ. Les chiens de feu et de lait prirent les devants avec les piqueurs. Ajax suivit son maître. Longtemps, ils descendirent une sente étroite qui tantôt se reliait au roc, tantôt courait sur le précipice. Les sapins, les hêtres revinrent, puis des chênes et des bouleaux. Un petit soleil pâle apparut plusieurs fois au fond d'un puits de vapeur — mais il s'évanouissait en un instant, dans une gloire rosâtre. Ils furent en pleine forêt. Des hêtres très beaux, des chênes très vieux tenaient alternativement la terre, et des bouleaux à la chevelure frêle s'élevaient dans les percées. Le silence était froid et rude, interrompu par le sanglot des cors ou la voix ardente des chiens.

Dans un carrefour, un homme vint parler à Œser, pour lui faire savoir que l'ours n'avait pomt bougé.

— Nous sommes à dix minutes du fort, dit le chambellan à ses compagnons. Nous laisserons ici la meute, sauf Ajax.

Ils passèrent dans des futaies hautes et sombres; puis le bois s'ouvrit; il apparut des pierres erratiques parmi des chênes.

— Nous y sommes!... chuchota Œser...

Voici la forteresse !

Il montrait, à deux cents pas, un roc moussu, environné de broussailles. Un paysan, qui veillait dans la futaie, vint aux chasseurs et dit :

— Il n'a pas bougé depuis ce matin. Il dort.

— Et presque sûrement, il dormirait plusieurs semaines, interrompit Œser, maintenant qu'il a mis un champ au pillage...

Il caressa la tête énorme d'Ajax et l'exhorta d'une voix douce :

— Sois victorieux, Ajax! Tu seras illustre parmi les chiens et parmi les hommes...

Il prit son cor et sonna la bataille. Au signal, des voix d'hommes mugirent, des silhouettes se détachèrent parmi les arbres.

Plusieurs portaient des torches qu'ils allumèrent. Et tous, avec les trois chasseurs et Ajax, marchèrent vers la retraite de l'ours.

Tout à coup Œser commanda le silence et l'immobilité.

■ — - Le voilà réveillé, dit-il à ses compagnons. Il s'agit maintenant de le faire sortir et cela dépend un peu de sa bravoure personnelle. Oberwinder va l'agacer.

Un paysan se détacha des autres. Il était long, maigre, extrêmement agile. Il bondit rapidement jusqu'à l'abord du roc et se mit à jeter des pierres. Rien ne répondit d'abord. Oberwinder redoubla. Alors, une rumeur sourde, puis un grondement rauque. Œser s'élança rapidement avec Ajax.

Il y eut un moment d'incertitude; déjà un paysan s'avançait avec une torche pour forcer l'animal par le feu, lorsqu'une forme épaisse jaillit de la broussaille. Oberwinder n'eut que le temps de fuir.

— Hardi, Ajax ! s'écria Œser.

On vit l'ours et le chien en présence. L'ours

trapu, pesant, à l'aise dans sa fourrure, de grande taille; le chien farouche, presque aussi massif que l'adversaire, plus vif et moins souple. Tous deux grondaient. C'était une scène primitive, une scène des forêts libres, que les hommes contemplaient avec une âme sauvage, pleins de la volupté des combats fauves où leurs ancêtres avaient excellé pendant mille siècles.

L'ours fit l'attaque. Ajax recula lentement.

— II ne tiendra pas ! fit le duc.

— Il saura mourir ou vaincre! répliqua Œser avec véhémence.

Une rumeur féroce. Ajax avait bondi. On vit tournoyer ces corps gigantesques, et ces gueules terribles s'enfoncer dans les poils. Le sang coula. L'ours, se dressant à demi sur ses pattes de derrière, tenta sa grande manœuvre : déjà son étreinte formidable se fermait. Mais Ajax se déroba. Ils se retrouvèrent face à face, avec leurs gueules sanglantes, leurs crocs terribles, tous deux pleins de courage mais connaissant la force de l'antagoniste. De larg-es

plaques rouges s'apercevaient sur leurs pelages :

— Bravo, Ajax! cria Lôwen que la lutte secouait de plaisir. . . Je t'ai calomnié.

Œser souriait d'une façon orgueilleuse et Maurice ne pouvait se retenir de goûter ce spectacle.

La bataille reprit. Le chien la mena quelque temps, lancé de biais sur l'ennemi, cherchant furieusement la chair à travers le poil feutré et la graisse. Mais un puissant coup de patte le fit chanceler. Il tomba sous l'épaule musculeuse, il rugit sous une effroyable morsure. D'un élan terrible il se dégagea; et pour la troisième fois les grosses têtes menaçantes soufflèrent l'une vers l'autre.

Le flanc du chien donnait du sang en abondance. Œser laissa voir de l'inquiétude. Mais déjà les bêtes guerrières recommençaient le combat. Ajax attaquait par bonds que l'ours parait à coups de patte, d'une manière grotesque mais sagace. Le chien, furieux, voulut finir de vive force avec la parade. Alors, les

pattes puissantes se refermèrent d'une étreinte de mort.

— Finis canis! murmura le duc...

D'un coup de croc sec, le chien cassa une des pattes monstrueuses. L'ours lâcha prise, mais sa mâchoire se ferma sur la nuque du chien, tandis qu'Ajax mordait près de lepaule. Ils restèrent deux minutes accrochés l'un à l'autre, avec des hurlements sourds, puis, frénétiques, au hasard, ils cherchèrent à atteindre plus profond. Leur sang ruissela, leurs gueules emportaient des lambeaux, et leurs forces commençaient à décroître.

— Ils y périront tous deux, fit Maurice, avec un accent de regret... Ajax a fait ses preuves... On pourrait peut-être les séparer.

Œser saisit la proposition avec empressement. Il était très content de son chien; il désirait le voir vivre.

— Moi, je demande la grâce de l'ours, s'écria Lôwen... il a combattu selon les meilleures traditions de sa race. Vingt thalers à qui l'entravera...

2i6 UNE REINE

Œser avait rappelé Ajax. Le chien s'était dégagé sans que son adversaire boiteux et paralysé, tentât de le poursuivre. . . Adossé contre un chêne, l'ours, rougi par dix blessures, observait l'approche des hommes. Il semblait redoutable encore, avec sa bouche pourpre, aux dents énormes, mais, visiblement, il faiblissait. Il chancela; enfin son grondement devint chétif, ses yeux s'éteignirent. Oberwinder lui lança' un nœud coulant. L'ours réussit à le parer deux fois, mais, à la troisième, il se trouva captif. On le lia au chêne, on entrava ses jambes.

Lôwen s'approcha et regarda longuement ce grand corps fauve :

— Ne meurs pas, vieux Braun. Je te ferai faire une belle fosse au fond de mon parc de Langenwald... Tu goûteras encore les faînes, les fruits du sorbier ou de l'épine-vinette. . .

Cependant, Œser avait mis un grand baiser sur la tête d'Ajax. L'énorme bête, presque évanouie, ne détachait pas ses regards du maître.

— Voilà de la religion, dit le chambellan. . . Jamais martyr a-t-il levé un plus beau regard vers le ciel?... Ajax, une génération innombrable sortira de toi, et ta gloire sera inscrite sur le Livre...

A travers le badinage, une émotion réelle animait le visage rouge d'Œser, et l'on sentait combien passionnément il préférait ce chien aux hommes.

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