‹ Une reineChapitre 15 sur 21 · LE LAC DE FREYA · texte numérisé non relu

LE LAC DE FREYA

C'est la nuit, deux heures avant l'aube. Une lune farouche semble faucher les étoiles, et la bise, sur les ramures neigeuses, passe avec une voix froide et dure comme le firmament bleu. Maurice écoute, contemple cette nuit mena-

çante. Il songe qu'un temps viendra où les vents ne seront plus jamais tièdes, où l'eau sera solide comme un métal, où le grand Océan dormira dans sa tombe immense sans plus jamais palpiter, où un givre éternel saupoudrera la terre-sépulcre.

— Cela devrait, songe Maurice, remplir le cœur de patience et de résignation.

Et son cœur bat d'impatience et d'angoisse.

— Eh non ! La petite machine est faite pour souffrir et se plaindre, ou pour s'exalter de joie et d'espérance. C'est là sa raison d'être. Elle cesserait sans doute à l'instant de vivre si elle pouvait devenir tout à fait patiente et résignée.

Il ne voit plus le paysage pâle et la hache argentée de la lune. Hélène- Marie barre l'espace, précise comme une hallucination. Il aperçoit en une minute toutes les attitudes, les gestes, les sourires, les regards qu'il a vus depuis le jour d'orage, devant la galerie des Lions. Et comme la rêverie est un art, il se fait en Maurice, de toutes ces choses éparses, une

sorte de comédie charmante, un drame aussi, où les souvenirs se mêlent et se synthétisent. Il n'y a qu'un être sur la scène, mais aussi bien est-ce toute l'Humanité et sa grande œuvre, l'Amour — le divin effort qui de l'instinct primitif a fait la Beauté.

Alors, avec un sanglot, il pense qu'Elle aurait pu ne pas être reine. C'est la minute affreuse, une agonie d'âme, puis un grand silence sinistre. Il reste longtemps immobile, la poitrine morte, la tête frémissante. Mais il n'y a en lui que de la souffrance — aucun de ces mouvements de haine, de doute et de jalousie qui accompagnent les meilleures amours; il sent mieux la force du sacrifice et trouve une joie étrange à cette impression.

Un coup de trompe retentit dans la cour. Maurice se détacha de la vitre, alla mettre un manteau et descendit rejoindre Lowen et Œser. Les deux hommes l'attendaient dans la salle à manger à boiseries rustiques, vaste, grossière et confortable. Aux murailles, des

mufles, des trophées, des figures taillées dans le chêne, un ours et un sanglier empaillés dans des niches.

Le thé et le café fumaient sur la table parmi des corbeilles de pains noirs et blancs,

j des plats de viandes froides, d'œufs, de jambon.

— Et après tout, s'écria Œser, nous n'avons guère perfectionné la joie de vivre. Nos an-

j cêtres mangeaient, au départ pour la chasse,

I les mêmes pains et les mêmes viandes. Nous n'avons ajouté que ces boissons chaudes, que d'ailleurs nous avons empruntées à d'autres ancêtres : les Chinois et les Arabes.

I II mangeait avec ardeur. Son plaisir était sans mélange, car il ne redoutait point, comme le duc, la revanche d'un gros orteil. Il igno-

j rait presque la maladie et la croyait bien un peu feinte chez les autres hommes.

I — Votre affirmation est incontestable, dit

j Maurice en souriant. Nous avons peu perfectionné la viande rôtie et fumée. Mais un regard sur des recettes de cuisine du moyen-âge

et sur un livre de cuisine française fait bien voir que nul art, sauf la musique, n'a plus délicatement progressé. Les plats du moyenâge, dès qu'ils prennent un peu de subtilité, sont à donner le mal de mer, et l'Allemagne, pour avoir gardé beaucoup de ces plats, montre à la fois son caractère conservateur et son mauvais goût...

— Son bon estomac aussi ! s'écria Œser en riant.

— Peut-être ! Mais alors, monsieur le chambellan, nos ancêtres méritent surtout l'éloge de nous avoir transmis un viscère accommodant...

— Je veux bien ! dit Œser avec philosophie. Je trouve un plaisir extrême à mes trois repas, mais j'avoue ne point discerner en quoi les cuisines délicates diffèrent des autres. Peutêtre bien que je suis un barbare, en ce qui touche la gueule. Il me suffit d'être un heureux barbare et d'élever des chiens admirables...

— Cet homme n'a pas de gros orteil !

s'écria le duc avec jovialité, car il avait passé une nuit excellente.

— Si nous parlions des loups ? interrompit Œser. Ces bêtes scélérates ont encore pénétré dans Schonruhe, cette nuit même. Je viens d'en recevoir avis. Elles ont emporté des moutons, de la volaille et même un chien. Il faut que nous en tuions le nombre nécessaire. Si d'ailleurs le massacre peut se faire près du village, les survivants n'y paraîtront plus, ni même tous ceux du district. Car nos loups savent se raconter les catastrophes... j'ai fait donner mes ordres. Le bois de la Corne est cerné par cinquante hommes et des chiens, depuis minuit. Les ravisseurs n'ont pas dû franchir la ligne d'investissement... Ils seront diantrement fins si mes meutes n'en dénichent une demi-douzaine. Leurs peaux payeront le dégât.

— Je parierais bien, dit Lowen, qu'il n'y a pas de plus rusés compères que les loups du Weissberg. Ils sont dignes de vos chiens, Œser.

— C'est bien ce qui me réjouit, repartit

l'autre. Cette race mérite de vivre, quand ce ne serait que pour perfectionner les chiens.

— Toute race mérite de vivre, fit gravement le duc. C'est ce que ne comprend pas l'âme du laboureur. Il exterminerait l'univers pour quelques poules. L'industrie et la culture sont de bonnes choses, mais la chasse est d'ordre divin. Le chasseur, j'entends celui qui l'est par passion, est le grand conservateur du monde. Dans les vieux pays, le paysan aurait détruit jusqu'à la dernière bête sauvage sans la résistance du chasseur.

— Il n'y a rien de plus vrai, dit Œser. Et c'est la raison pour laquelle il faut en diligence abattre aujourd'hui le superflu des loups. Car notre ennemi le laboureur se lasserait et se mettrait à tuer lui-même les bêtes.

Ils se levèrent de table. Au signal d'Œser la voix mélancolique des cors retentit dans le parc. Les meutes et les piqueurs parurent au clair de lune, devant l'ombre argentée des grands arbres. Ce spectacle sauvage et fier occupa quelque temps le regard des trois con-

vives. Les chiens furetaient, aboyaient à la lune, ou se plaisaient en bonds nerveux. Il y en avait six gris-souris, allongés, les flancs maigres, qui sautaient comme des panthères.

— Leur course vaut celle des lévriers, dit Œser, et ce sont pourtant des bêtes de nez. Elles n'ont pas plus leurs pareilles en Europe qu'Ajax et ses deux frères... Populus peut franchir sept mètres en longueur et quatre mètres de haut... Populus!

Un des chiens gris d'argent accourut. Œser lui montra, du canon de son fusil, une barre fixée à trois mètres du sol :

— Saute, Populus!

Populus se rasa. Ses pattes se détendirent comme des ressorts. La bête souple fila pardessus la barre comme un projectile.

— Voilà! fit Œser avec orgueil... Je répète qu'il n'y a pas de désert épouvantable, pas de forêt, de savane, de jungle où un homme ne puisse s'aventurer avec Populus et ses compagnons, Ajax et ses frères. Si l'on veut encore y joindre deux ou trois de mes chiens de ju-

gement et de flair, plus un cheval rapide — j'oserais parier de traverser l'Afrique et d'échapper à tous les pièges des hommes.

Il parlait avec emphase. Une joie profonde dilatait sa poitrine.

— A propos, reprit-il, Ajax guérira. Et l'ours va tout à fait bien. Vous pourrez le faire prendre quand vous voudrez, Lôwen.

— J'en ferai un chien de chasse! répliqua Lowen en riant.

Maurice aima la compagnie de ces deux hommes. Il concevait par eux une race demeurée naïve, plus forte que les vieilles races ergoteuses et artificielles, et dont on ne pouvait cependant nier la réelle intelligence. C'était la différence qui se remarque entre des écoliers subtils, las et tristes, et ces autres écoliers qui se passionnent à des jeux simples sans être moins aptes aux sciences. Le décor aussi lui plaisait. L'aube n'arrivait pas encore. La lune parcourait les cimes du parc. On l'apercevait flottante, déjà moins argentine, et le départ de petits nuages sur sa face, la va-

cillation des végétaux la faisaient nombreuse et féerique. Les rayons partaient en gerbes soudaines, sortaient du bois en flèches claires ou semblaient rentrer tous ensemble dans le firmament.

La mort était partout — ramures désertes, silence, bise froide et dure, pâleur immense de la neige. On sentait confusément dans l'hiver quelque chose d'encore nouveau sur la planète, une terreur que la vie primitive ignora, et qui, sans doute, l'aurait empêchée de naître. Pour s'être adaptés, bêtes et hommes n'en conservent pas moins le souvenir instinctif d'un temps où les saisons n'étaient que longs printemps, longs étés — éternellement féconds. Alors, pas de léthargie, pas de provisions, pas de refuges contre la froidure. La table de la terre, féroce ou douce, était mise à chaque minute de l'année. . .

— Marchons ! dit Œser. . . Nous emmènerons Diomède, frère d'Ajax... S'il se présente quelque lutte un peu vive à soutenir, il s'exercera.

Diomède parut. Cette bête superbe avait la taille d'Ajax, un poil flamboyant, de beaux yeux calmes, puissants et sagaces. Œser lui passa la main sur le crâne. L'énorme Diomède se dressa. Il parut un lion, ses pattes massives posées sur les épaules du chambellan. Une langue rose sortit de ses crocs d'ivoire et caressa l'oreille du maître.

— Diomède est moral, fit le baron. Il exècre l'injustice. Il fait régner la loi partout où il passe. ïl ne souffre pas de paria dans mes meutes. Et tel est l'ascendant d'une grande âme que tous lui obéissent, préférablement à Ajax qui est bon, mais partial, et au trop habile Pisistrate. Djem, mon Ouralien mystique, lui rend un culte de dulie...

— Le culte direct étant pour vous ! fit le duc avec un gros rire. Vous êtes la joie, Œser. Vos chiens vous donnent tout, depuis le poème épique jusqu'à la légende des saints...

— C'est que tout est en eux. L'âme de l'homme n'a rien d'essentiel qui ne se trouve dans l'âme canine, et il ne se fera une bonne

UNE REINE 23r,

science de nos milieux sociaux quetayée sur la science du chien... En route!

L'aube. Elle filtrait sévère et douloureuse sur de grands pâturages blêmes. Le fantôme de la terre surgit toujours plus vaste, ses monts, ses forêts frissonnantes, ses longues emblaves, ses rivières et ses lacs glacés. Une plainte blanche s'éleva dans le vent du matin. Les étoiles faiblirent, puis disparurent. Il ne demeura que la ronde royale, les grands astres bleus de l'hiver. A leur tour, ils se dispersèrent dans l'aurore rouge. On vit monter, sur un ciel métallique, un feu triste et terrible, le trou sanglant du soleil.

— Et nous aurions pu ne pas avoir d'yeux ! murmura Maurice. Cette vue, qui nous relie aux astres, il fallait si peu de chose pour qu'elle n'existât point.

— La vie aurait pris une autre route, fit le duc.

— Il est vrai, reprit Maurice. Sûrement il existe d'autres manières que la nôtre de connaître l'existence des étoiles.

— Nous approchons de Schonruhe, interrompit Œser... Et c'est de messieurs les loups qu'il va nous falloir prendre connaissance...

Le jour était venu — un jour de fin du monde. Le trou rouge se perdait dans une trame de nuages. De pauvres petits oiseaux criaient dans les ramures. Un grand vol de corbeaux descendit sur la forêt de Schonruhe. Et les piqueurs sonnèrent une longue fanfare de trompes.

— La fanfare d'Hugues le Géant! dit le duc. C'est à cette clameur qu'il s'élançait de son repaire et ravissait les biens et la vie des ennemis. Il épargnait les femmes; il les donnait en partage à ses guerriers, pour travailler ou reproduire. Si bien que ce pays connut, durant un demi-siècle, une sorte de mormonisme.

— C'était un sale temps... s'écria Œser. Vous aimez trop ce Hugues, qui ne fut, après tout, qu'une brute violente et rusée. Il a détruit les plus énergiques mâles du Weissberg. Je ne puis que le haïr.

— En quoi vous êtes injuste, Œser. Il s'appliquait à prendre au piège les plus robustes et à les asservir. Il leur donnait des femmes vigoureuses. C'est aux habiles qu'il faisait la guerre d'extermination.

— Mais ces habiles étaient les plus énergiques. C'est en eux que Hugues rencontra les grandes résistances. Les autres n'étaient que des paquets de muscles, gent placide et sans volonté. Je prétends que, sans votre Hugues, ni l'Autriche ni la Prusse n'eussent dominé l'Allemagne. La force supérieure était au Weissberg.

La fanfare sanglota éperdument sur la lisière du bois. Les roitelets fuyaient de branche en branche et les pies se perchaient anxieuses ou filaient d'un grand vol sautillant. Alors des hommes parurent devant les chasseurs, les gardes aux habits verts, à cols et passements rouges. Ils firent leur rapport. On apprit que les loups étaient cernés à la corne occidentale du Schônruhe, mais qu'une partie avaient pu fuir et se perdre vers les montagnes.

— De bons tireurs, dit un vieux garde, pourront sûrement abattre dix loups sur la douzaine qui est cernée... Comme monsieur le baron le sait, il y a une issue entre les deux marais — et une autre dans les Rochers du Diable, qui sont de magnifiques affûts. Il sera facile d'y jeter les maudites bêtes...

Œser secoua sa tête rouge :

— Cela dépend des vieux, dit-il... Un vieux loup ne passera jamais par les Rochers du Diable, s'il n'est cerné à outrance. Même devant les marais, il hésitera...

Le garde jeta un regard méditatif sur les meutes :

— Monsieur le baron a bien là trois douzaines de chiens. Nous sommes trente hommes dans les bois, avec des chiens de chasse — et des chiens de bergers qui connaissent bien la bête et qui savent l'arrêter sinon la poursuivre. C'est le bout du monde si un ou deux loups arrivent à prendre le large... Tout ce que les plus malins pourront faire, ce sera de gagner la Passe-aux-Daims ou le Fond-de-la-

Mort. Mais nous avons barré ces passages, et si monsieur le baron veut mettre en travers de chacun une couple de bons fusils, la partie est gagnée...

Le baron réfléchit un moment et se rallia aux idées du vieil homme.

— C'est convenu, dit-il... Lowen, nous nous partagerons les Rochers du Diable et le passage des Marais... Etes-vous bon tireur, monsieur de Nimburg? Voulez-vous la Passe-aux- Daims?...

— Je passe pour un bon tireur, répondit le jeune homme.

— Eh bien! mon garde Hûgli vous conduira... Vous verrez un coin historique. La pierre d'Odin et le lac de Freya... Hùgli vous racontera les légendes... La glace des marais est bien défendue, Hofmann?

— Oui, monsieur le baron...

La troupe, hommes et chiens, entra dans la forêt et défila pendant un quart d'heure. Elle

bifurqua au premier carrefour. Maurice se trouva seul avec Hiigli et son chien. Le garde avait la stature des géants, avec de ridicules épaules pointues, une poitrine de poulet. Presque pas de buste, des jambes en échasses, deux mains frêles au bout de ses grands bras. Il craquait en marchant et dansait comme une sauterelle. Sa petite tête d'albinos, aux grands yeux rouges, tremblotait sur un long cou de dinde, et il sortait de ses lèvres une voix basse, mystérieuse, qui semblait venir de très loin. Il marchait vite et parlait peu. Maurice avait peine à le suivre.

— Vous devez être un bon coureur, remarqua le jeune homme.

La voix caverneuse répondit :

— Je puis suivre le galop d'un cheval de chasse, seigneur comte.

Ils marchèrent en silence, puis Hùgli, qui avait médité dans l'intervalle, remarqua :

— Dieu a pris soin de mes jambes. Je crains qu'il n'ait oublié le reste. Il a dû me confondre avec un cerf !

Il parlait d'un ton morne, qui frappa Maurice.

— Vous n'êtes pas content de votre sort, maître Hiigli?

— J'attends pour le savoir, seigneur comte. Dans le présent, j'ai dû renoncer à l'amour et à l'amitié. Les femmes ne m'aiment pas, les hommes m'affligent. Je vis avec les arbres et les bêtes, et je ne trouve pas non plus cette compagnie agréable. Les arbres ne savent que croître, faire les mêmes feuilles et les mêmes fleurs; les bêtes ne sont pas bonnes. Même l'amitié de mon chien ne m'est pas une consolation. Il m'aime bien, mais il n'a, au fond, que le goût de nuire. Tout ça, je le sais, seigneur comte, est la faute de .ma petite tête, de mes yeux rouges et de mes bras ridicules. J'ai idée que le monde me paraîtrait très bon si j'étais un peu mieux construit. Je suis comme cet homme pourri qui accusait de mauvaise odeur tout ce qui l'entourait... Voici que nous arrivons à la Passe-aux-Daims.

Maurice vit devant lui un massif épais, d'ar-

bres et d'arbustes, entre deux rangs de roches.

— C'est par ce couvert qu'une ou deux bêtes pourraient fuir, dit le garde. Une fois le massif passé, il y a trois ou quatre lignes de taillis et de mauvaises plantes qui permettent de se dérober le long du lac. Les loups le savent bien, du moins les vieux. Il y en a un qui passe pour avoir chaque fois réussi le tour depuis dix ans. C'est à savoir... On traverse par ici, seigneur comte...

Un sentier se montra dans la broussaille. Maurice et le garde s'y glissèrent et prirent cinq minutes pour arriver devant le lac de Freya. Ce lac était sauvage, avec des eaux d'émeraude que le froid n'avait pu congeler.

— Il y a une source ardente qui le tient chaud, reprit Hiigli. Par les hivers les plus froids, depuis le temps des aïeux, il n'y a jamais eu de glace ici...

Une vapeur montait à l'ouest, parmi des saules, des peupliers et des frênes. Et à mesure, un charme s'élevait du site, la douceur enchantée des choses auxquelles l'homme

a laissé leur force libre et leur forme. On apercevait des ormes et des chênes, qui avaient commencé de croître au temps de la chevalerie; deux grands cygnes voguaient comme de petites nefs d'argent.

— Voulez-vous voir la pierre d'Odin, seigneur comte?... La chasse n'est pas encore en train — aucun loup ne franchira les lignes avant une demi-heure...

Hiigli conduisit le jeune homme dans un bosquet de hêtres. Un bloc immense s'y tenait en équilibre, sur une base grêle. Le gel, l'eau, les lichens, les bestioles avaient de toutes parts creusé la pierre vénérable. On y discernait encore des dessins vagues et des bas-reliefs effrités.

— Et la légende? demanda Maurice.

— Elle n'est pas fameuse! dit le garde en haussant ses épaules pointues. On prétend naturellement que c'est Freya qui entretient la chaleur du lac, à part qu'après avoir été une déesse, elle est maintenant un démon. Pour la pierre, c'est Odin qui l'a lancée sur Thor. Le

casque de Thor a brisé le tas de la pierre. Il y en a qui racontent ça avec de grands mots, ce qui ne fait que rendre la chose plus ridicule... à mon avis, seigneur comte. La vérité, m'a dit un monsieur archéologue, c'est qu'on versait du sang d'homme sur cette pierre, avant les guerres ou après les victoires — ce qui prouve bien qu'il y a eu un temps où tous les hommes étaient des Lapons et des Tartares. Il faut croire que le monde devient meilleur... Si j'étais seulement un peu mieux construit, seigneur comte, ce serait, je crois, mon opinion. Mais pour quelqu'un qui est bâti comme une sauterelle, le monde ne peut pas s'améliorer... Je vous demande pardon, car vous devez être content de Dieu, ajouta Hligli avec un rire farouche; c'est un plaisir de regarder les choses avec les jeunes yeux que vous avez là !

Cette conversation intéressait mélancoliquement Maurice. Le pauvre diable lui semblait singulier dans sa philosophie subjective. Il lui demanda :

— Mais ne croyez-vous pas, maître Hiigli, qu'on peut s'oublier dans les autres? Celui qui se donne à quelqu'un double sa vie.

— Oui, monsieur, répliqua âprement le garde... Mais à la condition que ce dévouement vaille quelque chose. Le mien me rabaisserait et rabaisserait ceux à qui je voudrais l'offrir... Mais voici que la chasse est commencée, continua-t-il en tendant l'oreille; il faut se mettre à l'affût... Mon chien surveillera la passe; il n'aboiera pas, mais il se rabattra sur moi dès qu'il y aura présence de loup...

Hùgli recommanda à Maurice une anfractuosité de roc qui commandait deux taillis divergents et choisit, pour son compte, un vieux chêne fendu. Au loin; les cors se taisaient. Il régnait un vaste silence. Maurice, dans sa grotte, avait d'abord senti frémir en lui cette âme chasseresse, qui persiste dans tous les hommes. Puis l'ennui de donner la mort sans péril, sans utilité — puisqu'aussi bien tant d'autres prendraient plaisir à le faire à

sa place — avait prévalu. Il avait remis sa carabine en bandoulière, il rêvait son rêve unique.

Après quelque temps, le bois s'emplit de rumeurs — abois, clameurs humaines, galops, détonations.

Un frémissement dans le massif. Le chien d'Hiigli revenait. Alors il apparut un vieux loup gris, aux yeux de feu vert et jaune, tout palpitant de crainte et de courage. Cette bête s'arrêta un moment effarée par les émanations prochaines du chien. Mais sentant d'autre part la meute et les hommes, elle prit un grand parti, elle s'élança droit sur un taillis où elle disparut. Un coup de feu retentit, puis un hurlement lugubre; et le fauve convulsif revint s'abattre sur la mousse. Hiigli sortit vivement de son chêne, bientôt suivi par Maurice. Le loup, sans force, le regardait avec l'intelligente terreur et la rage émouvante que la mort brutale éveille aux yeux des bêtes.

— Il a pourtant dû trouver la vie bonne! dit le garde avec une nuance de jalousie...

J'en ai rarement vu d'aussi beau... et il a bien quinze ans. C'est quinze ans de victoires ! Ceux de son espèce devaient le respecter comme nous respectons un roi — car ces vieux loups solides ont des stratagèmes. Dieu sait les tours que celui-ci a dû jouer aux hommes!...

Cependant le loup continuait d'agoniser, et le chien, en arrêt, mêlait son aboi de colère meurtrière aux cris de haine vaincue du mourant. Maurice et le garde considéraient ce grand drame du meurtre, répété chaque jour des millions de fois depuis des milliers de siècles.

— C'est une sale affaire pour lui, murmura Hûgli... et c'en serait une excellente pour moi... Il en a bien encore pour un petit quart d'heure. . .

Un instinct féroce brillait dans les yeux rouges, la revanche de l'homme disgracié contre la bête de choix. Maurice, ému, s'apprêtait à finir ce supplice, mais Hiigli le prévint :

— Bah! fit-il, c'est pourtant un pauvre

bougre maintenant. Je vais lui donner le repos.

Il visa, il foudroya le misérable. Et il ne resta plus de haine que celle du chien aux poils hérissés, qui ne désarmait pas même devant la mort.

La forêt s'emplit d'un tumulte plus farouche. Les détonations se précipitèrent, les hurlements des loups et des chiens blessés. Puis la guerre s'apaisa, on n'entendit que la voix lugubre et triomphale des cors.

— La chasse est finie, dit Hùgli, et nous ne sommes pas encore à la moitié du jour. Je vais vous reconduire, seigneur comte. Mon chien gardera la carcasse.

Ils marchèrent longtemps, guidés par les cors, à travers les bois d'albâtre, d'encre et de poussière d'émeraude : ils retrouvèrent Œser et Lôwen au milieu des chevaux, de la meute et des cadavres.

— La partie a été chaude ! cria le duc. Nous avons abattu neuf bêtes... seuls un vieux loup et un louvard ont pu se dérober.

— Quant au vieux, dit Hùgli, nous l'avons pincé... Il ne goûtera plus au gigot...

Œser avait un air triste.

— Pisistrate est blessé, dit-il... Mérion et Don Quichotte sont morts... Le pauvre Don Quichotte a été admirable !

Une larme parut sur les cils roux; et avec un grand soupir :

— C'était écrit. Don Quichotte mettait une ardeur inconsidérée dans son attaque. Tout de même, il a péri trop jeune. Ce noble sang méritait une descendance.

Les carcasses furent laissées aux soins des paysans et des gardes, tandis que la meute filait à bonne allure devant les chasseurs.

Il n'était point midi encore quand on rentra au château d'Œser. Maurice était excédé. Sa résignation des premiers jours l'abandonnait brusquement. Une intolérable angoisse le poussait à fuir ce lieu d'exil. Il rentra dans sa chambre, il se laissa tomber sur un fauteuil, se demandant quel prétexte il pourrait donner à la duchesse de son retour. Puis, à l'idée

qu'il était ici par la volonté de la reine, il perdit courage. Son imagination lui refusa toute espérance : il se vit éloigné à jamais d'Hélène-Marie, un sanglot sec et dur lui déchira la poitrine :

— Je ne la verrai plus!... Et ce n'est pas même injuste!... De quel droit lui ai-je révélé cet amour sacrilège?...

La douleur s'accroissait avec les paroles. Il sentit germer en lui un vœu d'anéantissement, et, oublieux des autres qui l'attendaient en bas, il demeurait immobile, enseveli dans sa détresse.

Un coup à la porte. Un domestique parut avec une lettre. Maurice l'ouvrit avec indifférence, puis il pâlit en reconnaissant l'écriture de Lôwen, et il dut s'appuyer à la muraille pour la lire, tandis que de grandes larmes de joie et de reconnaissance coulaient au long de ses joues.

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