LE REVE
Le rêve se renoua très doucement entre la reine et Maurice. Lôwen, avec une vigilance cachée et subtile, sut varier l'occasion à l'infini — décor et personnages. Hélène-Marie rencontrait le jeune homme presque chaque jour, chez la princesse douairière, à la promenade, ou dans des parties que la princesse organisait avec un art tyrannique et charmant.
Ce fut d'abord un bonheur sans paroles. Hélène-Marie s'abandonnait avec une ardeur taciturne à la joie simple de vivre. Maurice s'exaltait dans une atmosphère magnifique, oii il sentait, sinon l'amour, du moins une divine tendresse descendue sur lui. Environnés d'êtres et d'étiquette, ils s'apercevaient dans une brume de féerie.
C'est alors que la désillusion eût pu naître, non chez lui, car il était enchanté pour toute sa vie, mais chez elle, qui ne s'était émue que par contagion. Mais ce jeune homme répondit à ce qu'elle devait chérir. Ses défauts mêmes étaient ceux que préférait Hélène-Marie.
Elle fut la première fatiguée de la contrainte; et Lôwen ne lui laissa pas le temps d'exprimer un désir. Un jour, tandis qu'elles se promenaient sur une presqu'île appartenant à la duchesse, et où elles allaient quelquefois ensemble, la reine vit Maurice à la corne d'un bois de frênes. C'était un coin solitaire que cachaient de toutes parts, des ombrages ou des élévations du terrain. On n'y pénétrait point. Les domestiques et les équipages attendaient dehors, assez loin, sur la route. Le comte était arrivé par le lac, puis par la fresnaie. Sa présence y devait sembler naturelle, au cas où quelque garde l'eût rencontré, car le duc avait mis le lac à sa disposition pour la chasse; et le jeune homme y avait tiré quelques coups de fusil. Personne ne passait par la presqu'île :
au pis-aller, on eût imaginé un de ces caprices de la duchesse, que même les subordonnés jugeaient depuis longtemps avec indulgence.
Maurice était venu sur une invitation de Lôwen, aveuglément, comme il faisait depuis un mois. Il ne s'attendait pas à voir la reine. Il devint très pâle; ses mains tremblèrent; ce fut presque une défaillance. Elle-même était fort émue. Tout ce qui avait été auparavant parut une fiction; elle tressaillit de se sentir faible et pareille aux autres femmes; elle fut saisie d'une épouvante délicieuse. Longtemps, ils ne purent rien se dire, sans que leur silence eût rien de pénible, animé par la parole de Lowen, par la plainte argentée d'une fontaine et le soupir de joie des jeunes feuilles.
Ils se virent seuls, enfin. Lôwen avait fui jusqu'aux roseaux, dont elle prenait un croquis. Alors le silence parut très vaste. Il s'échappait des yeux d'Hélène- j\Iarie une vie surabondante et courageuse, très douce, pleine aussi d'une sorte de fatalité.
Elle dit :
— J'ai voulu être seule avec vous; j'ai espéré que ce serait sans mal pour nous et pour les autres. Une parole qui ne doit pas être dite m'interdirait ces entrevues.
Il était encore trop tremblant pour répondre, mais ses yeux affirmèrent son obéissance. Alors elle sourit plus gaiement, elle montra Lowen qui continuait à dessiner les roseaux :
— Elle sera toujours présente. Ainsi je n'aurai trahi aucune promesse. Mais quoique je ne doive mon âme à personne, c'est pourtant un déguisement. J'en serai un jour punie — je le sais et j'accepte cette punition.
— Je ne l'accepte pas pour vous. Majesté! fit-il avec angoisse.
— Il faut l'accepter. . . Je ne la redoute pas ; je l'aime, pourvu qu'elle retombe sur moi seule. C'est la vie : vous ne pouvez comprendre avec quelle passion je l'appelais, et que ses souffrances me sont aussi désirables que ses joies...
Un grand vol de corbeaux s'élança sous les nuages. Hélène-Marie suivit des yeux ces
grands oiseaux noirs que tous les peuples ont
I jugés néfastes.
— J'ai longtemps cru aux présages, dit-elle. Je les regrette. Ils furent pour mon âme libre, une consolation de mon sort fatal. De savoir que les choses prescrivaient mes actes, je trou-
' vais moins de poids aux souffrances... Je suis bien restée fataliste, ajouta-t-elle avec un rire mélancolique, mais de ce noir fatalisme sans signes qui est de la mort.
Il se délecta de cette voix profonde et légère. Hélène-Marie fut la fable et toute la fable — l'image de tout ce qui a travaillé la plante, la bête, l'élément, pour faire l'homme et la femme. Le rêve s'épanouit près d'elle en beauté éclatante et vaste. Elle était la fin des choses, et aussi la jeunesse, .la fraîcheur éternelle — tout le terrible et toute la douceur. Parfois, il frémissait comme du rugissement d'un lion, puis l'éclat de toutes les fleurs du monde s'amassait autour d'elle.
— Mais repartit-il, n'y a-t-il vraiment pas de présages? Je n'oserais entièrement nier la
science des augures ni l'intuition de la sibylle. Nous ne tirons plus rien de ces choses, parce que nous les avons abandonnées à des tireuses de cartes. Et toutefois notre science, qui a repris l'hypnotisme aux vieux peuples, peut bien leur reprendre la connaissance des présages, en séparant l'herbe folle du grain pur.
— Vous voulez donc que ces corbeaux nous portent malheur?
— Ou bonheur. Ils sont néfastes selon des circonstances, et sans doute favorables selon d'autres !
De grands nuages pâles accoururent de l'ouest. Ils noircissaient en se superposant. Une grâce plus sourde, et douloureuse, tombait sur les petites herbes et les frênes. Chaque élan de la brise était un océan de parfums et de nostalgie. La reine s'avança lentement jusqu'au bord du lac. Des cygnes voguaient, parmi des canards, comme une escadre blanche environnée de yoles.
— Ils sont beaux, dit la reine — une majestueuse et douce image du bonheur — et
faits pour les deux éléments dont l'un grise et l'autre calme... mais leurs yeux sont stupides. Ils ne méritent pas leurs magnifiques légendes...
— Ils ont pourtant le rythme, fit Maurice. Et qui peut mesurer la valeur du rythme, quand il s'incarne dans une créature? C'est au point que l'humanité a de tout temps accordé le génie, non à l'inventeur, mais à qui donne de l'harmonie aux découvertes. Les créateurs n'ont guère de rythme : il y a de la dissonance dans tout ce qui ne fait que naître.
— C'est dire que tout commencement est laid.
— L'enfant nous l'enseigne : il est affreux au jour de sa naissance.
Ainsi parlaient-ils, au hasard des mots, le cœur plein d'une seule chose. Mais cela leur suffisait. Le timbre de leur voix retentissait en eux avec des échos infinis : ils y discernaient la sensibilité tendre qui les réunissait au bord de ce lac.
— Hélas ! dit-elle, les choses sont laides
aussi qui sont au déclin! C'est pourquoi le monde ne s'expliquera point. Tout serait lumière si nous ne cessions de croître. Qui ne supporterait la douleur sachant qu'il ne s'arrêtera jamais de prendre de l'harmonie et de l'intelligence?
— Supporterait-on la mort?
— Eh non ! La mort, que j'ai si souvent appelée, -parce qu'elle doit venir, est l'horreur du monde ! Les sages ont dit que, chaque univers ne pouvant tenir plus d'un nombre d'êtres, la mort était fatale. Mais je le nie. Chaque créature aurait pu prendre toutes les formes et chaque atome y participer... Ainsi toutes les destinées possibles auraient été remplies — sans le trou hideux du néant.
Elle s'arrêta. Le soir s'avançait sur les eaux. Les nues se remplirent de feux et dessinèrent ces pays magiques qu'un enfant soutiendrait sur sa frêle épaule. Tous les petits amants de la lumière chantèrent vers la fournaise du soleil. Les mouettes et les hirondelles s'assemblèrent en hordes noires et blanches.
— C'est un soir de mon enfance, dit-elle, — un de ces souvenirs frais que l'âme garde comme ces oiseaux demeurés des temps fabuleux dans les glaces du nord !
Le paysage parut plus profond et la tristesse extraordinaire. En se décolorant, les nuages commencèrent à dessiner les gouffres de la nuit. Les passereaux se turent sur le nid et cessèrent de lutter pour la branche. Une angoisse charmante se leva avec les étoiles incertaines.
— Combien cette tristesse serait adorable si je pouvais sortir de ma cage! fit-elle. Elle serait pleine d'effroi mais d'un tel espoir, d'une telle aspiration de vivre et de renaître !
Il n'osait répondre. Elle murmura :
— Votre silence me contredit.
— C'est, dit-il avec élan, que tout est pour moi dans ce soir... J'ai vécu mille ans..
Elle détourna le visage avec trouble et appela Lôwen. Et pendant que la duchesse approchait, elle tendit la main au jeune homme.
— L'heure est finie...
Il regarda s'éloigner sa reine. La rive était royale où elle s'était tenue; le soir plus beau; les eaux plus enivrantes. Et il songea de nouveau qu'il suffit de deux yeux pour traduire l'immensité et l'atome — l'étoile et le ver luisant — qu'un seul être enseigne et transfigure le monde.