‹ Une reineChapitre 17 sur 21 · LE BAISER · texte numérisé non relu

LE BAISER

Ils se rencontrèrent souvent, dans cette presqu'île enchantée, devant le beau lac de légende. A se nourrir des mêmes contemplations, à respirer la même atmosphère brillante, la distance qui les séparait diminua. Maurice, avec une vénération égale, et un don aussi complet de sa personne, vit moins la reine et davantage la femme. Mais elle surtout, qu'au-

cune présence humaine n'avait grisée, elle subit avec une naïveté brûlante le vertige d'être amoureuse. Le prestige de minutes divines s'attacha à Maurice. Elle s'en défia d'autant moins qu'il se montrait plus soumis et plus véritablement heureux de sa seule présence.

Puis, elle ignorait étrangement le caractère masculin. Son père était âpre, roide, et de façons despotiques; elle n'avait point eu de frère; et rien ne pouvait vivifier Egbert IV, pauvre créature automatique, débile et, à tout prendre, un peu répugnante. Nul autre n'avait existé. Une brume enveloppait, éloignait les hommes : c'étaient des personnages de théâtre ou de peinture. Maurice lui fut comme une révélation de l'attrait et de la vivacité de l'autre sexe. Et comme elle n'avait pas non plus connu ce trouble qui suit les entrevues amoureuses, elle s'y abandonna sans lutte : le charme qu'elle emportait devenait ainsi plus dangereux dans sa solitude de reine qu'il ne l'eût été pour toute autre femme.

Ils se tenaient, un après-midi, vers la pointe d'un promontoire, à l'ombre de ces beaux saules de Babylone qui projettent une si tendre lueur verte et dont les mouvements ont la souplesse des robes de femme. Le lac reflétait un ciel trouble; une image orageuse et plaintive sortait des eaux — mais l'orage ne devait point éclater. On apercevait au loin Lôwen naviguant à la voile, dans une petite barque verte comme une émeraude.

Eux parlaient des rois et de l'aristocratie. Ils étaient pleins de leur sujet. Maurice, presque autant que sa reine, avait connu l'exil du rang, souffert de l'impalpable mais féroce barrière qui le séparait des hommes.

— Que de fois j'ai senti le poids des ancêtres ! dit-il. Toute lignée victorieuse finit ou par la défaite ou par l'isolement. Et cette justice singulière s'exerce toujours, ou presque, quand la descendance, devenue douce, pourrait réparer le mal... L'Anglais et l'Allemand, qui tuent le Latin sous nos yeux, ne seront punis que dans leur postérité la plus humaine !

— Les pères ont mangé des fruits verts, murmura-t-elle — et les dents des enfants en seront agacées ! C'est un crime d'avoir de tels ancêtres — c'est un crime de position...

— Oui, fit-il tristement, le crime d'être à la place où la terre va trembler... On n'est pas plus puni de marcher volontairement auprès du gouffre que d'y avoir été amené. La responsabilité passive est aussi forte que la responsabilité active — chaque vermisseau enseigne cela !

— Eh! s'écria-t-elle soudain, on se soumettrait encore si l'on était usé... comme cette charmante princesse Alice, ou ce pauvre roi Albert... Mais se sentir frémissant de la vigueur qui ordonne de croître et de persister, si impérieuse que n'y obéir point semble le pire des crimes... et être tout de même condamné. Est-ce que toute chose ne meurt pas en créant quelque chose — une pensée, un rayon de soleil, un homme, une race?...

Ces mots roulaient en eux avec des répercussions infinies. Ils se turent. Le vent fraî-

chissait sur le lac et se parfumait dans la prairie. Ils s'en remplissaient la poitrine avec extase, et ils ne devaient jamais respirer au bord de ce lac sans que cette minute leur revînt comme une hallucination. La vie les grisa comme une liqueur trop forte et, la main d'Hélène-Marie ayant rencontré celle de Maurice, leurs visages s'embrasèrent d'un feu complice. Elle eut peur, elle voulut quitter le promontoire. Ils marchèrent au long d'un chemin oi: les peupliers se rejoignaient en ogive. La lumière d'argent verte était surnaturelle, une lumière de méditations, de songes subtils, qui tremblait comme les robes du temps de la féerie. Une petite forme noire, ailée, tomba sur la route, avec un léger cri, et Maurice la ramassa. C'était un jeune merle. Sa poitrine sombre haletait, ses yeux luisaient d'une peur confuse qui s'affaiblissait de seconde en seconde; parfois, ses ailes essayaient encore de s'ouvrir; toute la petite bête restait charmante dans une pathétique agonie.

— Il est perdu ! dit doucement Maurice.

Elle contemplait l'oiseau avec une compassion infinie.

— Quand j'étais petite, murmura-t-elle, je croyais que les bêtes libres ne mouraient jamais de mort naturelle. On les tuait. Et c'était ainsi plus horrible, immortelles, d'être assujetties à la mort d'accident !

L'oiseau fit un effort vif et léger, une flamme frêle passa sur ses yeux plaintifs, puis il abaissa la tête et mourut... Et le silence sembla plus complet. On ne sentait plus que cette palpitation de la vie qui vient expirer à la lourde oreille humaine comme la vapeur de lumière de cet arrière-ciel où l'œil pressent les étoiles sans les pouvoir distinguer.

— Ah! dit enfin la reine, je l'envie pourtant d'être mort jeune...

Puis, avec un sourire :

— Eh non! cependant... Je ne vieillirai pas!... J'ai sur mon visage l'accident...

Mais lui se sentit défaillir de tristesse à ces paroles. Il ne pouvait concevoir le monde

OÙ elle n'existerait plus. Et il tourna vers elle un regard de reproche. Elle se grisa de cette souffrance. Tout s'évanouit sauf la présence de l'homme qu'elle aimait. Son sang jeune et fort battit de tendresse et d'une telle vie qu'elle fut tout entière à la beauté de cette minute. Elle avança d'instinct une main frémissante. Leurs doigts se rencontrèrent pour la deuxième fois. Et tout à coup, la douce folie, le grand oubli, la rencontre violente et délicieuse des lèvres...

Elle s'en arracha vite. Elle remonta le chemin, elle courut vers Lowen, sans oser encore regarder son complice. Elle était pleine de remords et d'une espèce de joie sauvage. Et quand elle revit la barque de Lôwen, elle poussa un cri, elle Et signe à Maurice de partir...

Un tourbillon passa; les vieilles feuilles s'élevèrent jusqu'aux feuilles vertes, dans les saules; — celles qui buvaient jadis la lumière se heurtèrent, rousses et sèches, à celles qui avaient pris leur place :

— Je suis encore une jeune feuille ! pensa la reine avec ivresse.

Mais d'autre part son cœur était plein d'épouvante. Et elle songea qu'il ne fallait plus revoir cet homme.

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