‹ Une reineChapitre 18 sur 21 · LE BOUQUET BLANC · texte numérisé non relu

LE BOUQUET BLANC

Louis de Nimburg buvait du thé jaune, qu'un ami chinois lui envoyait dans de petites caisses qui sentaient le gingembre, et fumait un tabac couleur de froment mûr, mêlé d'un peu d'opium. Il regardait avec compassion son neveu, qui laissait retomber en avant une pâle tête accablée, et lui disait :

— Tu as pourtant l'estomac bon, et m'affirme Bach, toute la machine en excellente condition. Et le plus bel avenir!... Tout le

monde est content de toi, la princesse douairière, le roi, la reine même à ce qu'il m'a semblé. Alors?

Il but avec délice une gorgée de thé jaune et jeta des fumerolles devant lui. Maurice pensait avec épouvante, et sans trêve, à ce baiser qui les séparait. Nimburg reprit :

— Je considère le malheur sans raison comme un grand crime envers soi-même. C'est du suicide en détail. Bien certainement ton malheur est insensé. Rien ne l'excuse. Aucun homme n'a pu être mieux averti et plus sûr de ce qui adviendrait...

Le vieillard contempla encore ce corps affaissé et soupira dans la fumée de sa cigarette. Il prit un ton presque rude pour dire :

— J'ai encore assez d'autorité pour te faire partir de cette cour pendant le temps nécessaire. Et j'en ai bien envie.

Maurice jeta un regard de terreur sur le joli visage sceptique.

— Savez-vous seulement si vous ne me tueriez point?...

— Tu dis? s'écria Nimburg, avec saisissement... Petit imbécile, tu serais capable?... ]\Iais alors, tu n'arriveras jamais à rien !

— Eh bien! c'est assez probable, fit Maurice qui ne put s'empêcher de sourire.

— A la bonne heure! s'écria Nimburg... Si tu pouvais seulement te traiter à l'ironie. C'est le bon remède; il m'a toujours tiré d'affaire contre moi-même. Car enfin, j'ai moi aussi été quelquefois l'ennemi de ma propre destinée. Mais j'ai su me combattre avec autant de vigueur que si j'avais été le pire de mes rivaux; j'ai su poursuivre l'épée dans les reins la sale bête sentimentale qui a été placée dans nos cœurs pour les empoisonner. . . J'ai su voir que la fameuse lutte pour la vie n'était pas seulement au dehors, mais au dedans, et qu'en quelque sorte, chacun est plusieurs de jeu à faire ou à défaire sa fortune, sa santé et son bonheur... Seulement, petit âne, il ne faut pas voir cela en écolier, comme une leçon embêtante sur la morale, mais comme une réalité absolue... En ce qui concerne cette femme...

Maurice poussa un soupir. Il ne sentit plus son cœur, il lui sembla que tout son être tombait dans le vide.

— En ce qui concerne cette femme, continua Louis, si tu pouvais seulement une seule fois te dire que c'est une sorte de joli végétal qui n'a pas plus chair humaine qu'un lys ou un glaïeul, tu n'aurais qu'à dévorer quelques beefsteaks pour reprendre tes forces. Tu ne serais pas plus absurde, mon pauvre garçon, si tu te prenais d'amour pour la sainte Hildegarde de notre cathédrale!

]\Iaurice, embarrassé de la longue méprise de cet homme subtil, murmura :

— Je vous en supplie, ne me parlez plus de cela. Vous ajoutez à ma peine; elle est de celles que la sagesse ne peut guérir.

Le vieillard haussa les épaules :

— Eh! cela me serait assez indifférent... Souffre, si cela peut te plaire; mais, pour l'amour de Dieu, que ta carrière n'en soit pas empêchée. Car la carrière, seule, distingue l'homme véritable du singe humain. Si tu

i compromettais ta carrière, je ne pourrais plus te tenir pour mon neveu.

— Je ne l'ai pas encore compromise ! fit doucement Maurice, en se levant pour partir.

— Et voilà au moins une parole de bon sens ! s'écria Nimburg. Si tu pouvais la compléter en faisant un voyage, je me sentirais, ton étoile aidant, presque tranquille.

Maurice s'en allait misérablement sous un ciel vagabond, un ciel de nues agiles qui fuyaient sur deux rangs : le premier léger, capricieux, fait de petites vapeurs longues et constamment dénouées — le second plus sombre, plus haut, plus lent aussi, nuages de schiste, d'argent noircissant, de laines rousses, et parfois un éclair de soleil qui courait sur les pelouses et que les ombres semblaient poursuivre et rattraper. Les arbres claquaient, les herbes et les fleurs, en s'inclinant, avec un frisson chuchotant et tendre, se moiraient comme une eau polychrome.

— Dix jours que je ne l'ai pas revue ! mur-

mura-t-il... Ah! sans ce baiser... Me repar lera-t-elle jamais seule?...

Le jeune homme vint sur cette grande pelouse ombragée où Lôwen et la reine se tenaient par les beaux jours. Et il revit le matin de la chevauchée, où déjà, d'un si grand élan, tout son cœur bondissait vers sa reine! Qui aurait cru qu'un jour!... Le feu et la glace, une joie délirante, une angoisse affreuse le déchirèrent. Tantôt il revivait la minute extraordinaire où il avait touché ces lèvres sacrées, tantôt il succombait sous l'idée effrayante que là se brisait leur amour...

— Mon Dieu ! balbutia-t-il avec amertume... Cela n'aurait pas dû finir si vite! Je ne demandais qu'à vivre près d'elle. Il me suffisait de son existence et de l'entendre et de voir son visage, et qu'elle fût heureuse! Pourquoi pas même une saison?...

Il se sentait faiblir; un bruit de tourbillon l'assourdissait : il dut s'appuyer contre un arbre. Un flot d'images l'emplit et c'était cependant toujours la même image, envi- .|

ronnée de tout ce qui s'était mêlé à elle de choses, de mouvements, de pensées. Fini ! ah fini, pauvre homme ! La joie douce qui coulait sur le monde est morte; la féerie a disparu qui ajoutait son prestige à chaque frémissement de l'âme!... Un sanglot sec et déchirant souleva sa poitrine. Il avait la figure du condamné devant l'échafaud, les yeux terribles, la bouche tordue par l'horreur.

Mais, se révoltant contre lui-même :

— Qu'importe ma douleur, si elle peut être heureuse !... J'ai vécu si fort que cela vaut bien d'en mourir!...

Il se complut un moment dans cette idée; il désira le repos éternel ; il laissa couler sa tête sur son épaule. Puis, il songea :

— Elle ne peut pas être Jieureuse ! Elle n'a pas fait cela par une faiblesse vulgaire... Le croire ce serait la calomnier!... Elle doit souffrir... elle souffre!

Il leva les yeux vers les fenêtres de Lôwen 011 le soleil, déjà bas, rejaillissait en flèches jaunes. C'est là que paraissait naguère le

signal des rendez-vous, quand ils n'avaient pu se voir durant le jour. Il regarda longtemps d'un œil découragé.

Tout à coup, il poussa un cri; son cœur bondit comme une bête affolée : un bouquet blanc venait de paraître à l'une des croisées...

Depuis dix jours, Hélène-Marie s'enfermait ou partait en longues excursions avec Lowen. L'étonnement de ce qui était arrivé lui servit d'abord de force. Puis elle était comme ces gens qui viennent de passer une saison dans un pays chaud et qui ont gardé une provision de soleil. Mais, dès le troisième jour, elle ne cessa d'entendre son cœur battre de regret et de nostalgie. Elle restait de longues heures dans un accablement qui ressemblait à la syncope. Et son amour grandissait de cette demi-rupture, comme des herbes après un orage.

Cependant, elle ne fit aucune confidence à Lôwen; elle ne put se résoudre à livrer son secret. Lôwen ne le devina point. Comme il

arrive aux gens sceptiques, elle ne donnait point sa confiance ou la donnait complète. Et quoique, d'ailleurs, un simple baiser ne lui parût pas même un péché véniel, elle aurait plutôt cm que le lac monterait au sommet du Weissberg que de soupçonner la reine de cette petite défaillance.

Elle assista au désespoir d'Hélène- Marie sans chercher à comprendre. Tout au plus crut-elle entrevoir un malentendu. Elle vit qu'on évitait la confidence et, après quelques tentatives, se résigna à l'attente. Cet aprèsmidi, elle avait trouvé la reine plus faible, les yeux brillants d'un feu chagrin, la face convulsive. Elle osa dire :

— Je ne puis vous voir ainsi, Majesté, et garder le silence. Il est injuste que je ne puisse rien pour vous !

Le cœur de la reine éclata. L'angoisse et la passion lui montèrent aux lèvres. Elle dit d'une voix sourde :

— Il ne faut me parler de rien, Lowen... La duchesse hésita, son brillant visage plein

d'inquiétude pour sa reine. Elle prit un détour :

— Je l'ai vu, dit-elle... C'est un homme foudroyé. Il a dû abandonner son commandement depuis plusieurs jours! ...

La reine détourna la tête, pâlissante. La pitié s'éleva dans elle, plus forte que l'amour. Elle sentit une douce et tendre lâcheté qui dissolvait son âme. Mais elle ne répondit pas encore — elle resta les yeux fixés sur les nuages emportés par des vents inégaux. Puis, son regard descendit sur cette pelouse où elle avait vu la première fois surgir Maurice. Ah! tout de même, elle avait eu sa minute d'aventure, elle avait été une pauvre petite créature naïve et enchantée... Et voici que le monde est redevenu vieux. Ces eaux fraîches, ces pelouses, ces forêts reverdissantes, naguère c'était la balbutiement frais de la vie éternelle. JMaintenant, c'est une terre ancienne, de guerre et de détresse, où chaque feuille répète une forme surannée, chaque oisillon un geste caduc, un morne geste du fond des âges! La

mort vigilante tâte la petite herbe; les cœurs éperdus des bêtes sonnent le tocsin...

Et Hélène-Marie vécut de cœur avec ceux qui ont poussé des cris funèbres contre la destinée. Tout son sang parut glacé d'un mystérieux poison; elle tourna vers les jardins un visage livide d'agonisante.

Elle tressaillit. Elle aperçut, vers la gauche de la pelouse, une silhouette qui avait jusqu'alors échappé à ses regards. La vie bondit en elle comme un torrent; toute l'ardeur, toute l'agitation mystérieuse qui perpétue l'existence changea l'aspect des choses. Et bien bas, rougissante, vaincue, elle dit à sa compagne :

— Nous irons au lac demain, Lowen !

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