LA VIE
Ils se revirent. Et la douceur des premières entrevues fut étrange, timide, avec le souvenir
du baiser qui les séparait et leur faisait craindre de se toucher la main. Ils s'en allaient au long du lac dans les pénombres verdissantes, dans la senteur humide, nerveux au moindre frôlement, avec des paroles lointaines, de longues pauses frémissantes. Ils ne parlaient point d'amour. Une nuit planait sur leurs causeries, une nuit délicieuse, qui rendait suave chaque battement de leurs artères. Tout en eux était fantasque et comme ralenti, avec une petite angoisse, sourde, mystérieuse, mais charmante.
Cette gêne s'évanouit. Leurs âmes jeunes, pleines de sève, ne résistèrent pas à la magie du contact. Pour s'être fuis, ils en devinrent plus familiers. Ils crurent aussi qu'ils ne pouvaient plus succomber — lui par l'épouvante d'une séparation nouvelle, elle par naïveté, par simplicité, dans ce jeu plein d'embuscades. Ce fut l'heure claire de leur amour. Ils ne virent point le mensonge ni la trahison — ils espérèrent une longue tendresse, pure et sans reproche. Etincelante, avec les jolis enfantil-
lages de la femme qui aime, elle ouvrit tout son cœur à la confiance; elle donna son être spirituel; et la confidence lui fit une vie si neuve qu'elle n'apercevait plus le misérable passé.
Cependant, l'ingénieuse Lowen organisait leurs rencontres avec un art sûr, prenant sur elle les petites ruses et les mensonges. Elle y mettait tant de naturel et de subtilité impérieuse, qu'ils ne s'apercevaient de rien. Outre le lac, elle les faisait se rencontrer, parfois, sur un petit plateau où l'on n'accédait que par une seule route. Maurice y attendait longtemps d'avance, dans une maisonnette dont il avait la clef et d'où il était facile de s'enfuir par un petit bois très touffu. L'endroit était solitaire, fréquenté seulement, vers l'automne, par le duc de Lowen et des invités chasseurs. Sur la route, pas un seul être, pas une cabane. Et la voiture de la reine attendait à quelque distance du plateau sans que les serviteurs s'étonnassent, car cette promenade
était depuis longtemps familière aux deux femmes. 1
Ils se rencontrèrent là, un matin de mai. L'eau était tombée les jours précédents, et toute l'herbe, les fougères, les fleurs innom- \ brables des collines avaient grandi. Le plateau était sauvage et très doux dans sa toison de plantes; les forêts orgueilleuses escaladaient les flancs du Weissberg. On sentait le sang de la terre, l'eau nourricière, encore présente dans les racines; et les odeurs jeunes, les parfums aromatiques, les essences suaves, chantaient les strophes abondantes du renouveau.
Lôwen avait voulu peindre. Hélène-Marie et Maurice marchaient dans une jungle d'herbe , fraîche, pénétrés, imbibés de la nature somp tueuse, des forces violentes et subtiles de la 1 terre.
Un ruisselet se montra, presque englouti s^ par les feuilles, les tiges, les fleurs qui se hâtaient de vivre sur lui, qui disputaient
chaque atome de terre féconde avec sauvagerie. Peu à peu, émus par les couleurs vives et la senteur délicieuse de ce ruisseau, ils sentirent leurs cœurs se fondre. Elle s'oublia, elle appuya sa petite main sur le bras du jeune homme; elle parla au hasard, un peu fiévreuse, téméraire. Lui, troublé, en se tournant apercevait l'herbe magnifique des cheveux de la reine, son col voluptueux et doux, frémissant de la chair souple des belles, sa bouche où se mariaient la chair rouge et la nacre argentine. . . Tout était espérance — ce ciel frais lavé, ces fleurs resplendissantes, le long frisson des arbres. Ah ! qu'ils semblaient loin des choses qui arrêtent, qui empêchent !. . . Le mot qu'il n'avait point prononcé encore, le mot d'amour lui vint à la bouche; il le dit comme on pousserait une plainte... Ils étaient arrêtés, leurs visages proches comme l'autre fois — ils entendirent leurs cœurs complices — ils n'avaient plus de force. Et de nouveau leurs lèvres se rencontrèrent. Mais elle ne s'enfuit plus. Le délire des faibles mortelles résonnait dans sa chair.
28o UNE REINE
Elle goûta l'étreinte, l'oubli, elle rendit les dévorants baisers, et seule la crainte d'une ivresse plus profonde délia leurs bras et leurs bouches.
Chez les natures fortes, le remords arrête l'acte, ou s'anéantit par la répétition. Pour avoir succombé une deuxième fois, Hélène- Marie ne se crut plus coupable, soit qu'elle étouffât d'instinct le reproche, soit que son âme eût changé. Ce qui restait d'inégalité entre elle et Maurice s'évanouit. Elle fut très simplement femme. Elle ne prit plus soin de dissimuler l'ardeur qui était en elle. Et d'ailleurs, elle resta pure. Elle crut qu'elle le demeurerait toujours, tellement l'idée de la chute se liait en elle à l'idée de la mort. Ils vécurent dans la belle folie que l'humanité supérieure a faite de l'amour. L'adresse et le dévouement de Lôwen rendaient facile une situation si délicate, au point qu'ils ne songeaient presque jamais à l'avenir.
Ce fut pour tous deux une de ces périodes où le pauvre être éphémère cesse d'entendre
le tocsin intérieur, où l'inquiétude sourde, qui est le propre de la vie, s'épanouit en une griserie de floraison. Lui peut-être goûtait le plus vif bonheur. Son destin était accompli. Tout son être était tendresse, passion, dévouement infini, fidélité étemelle. Le soir, devant les étoiles de juin, au souffle charmant de l'armée encore dans sa jeunesse, il se disait qu'il pouvait maintenant mourir, et mourir joyeux si c'était pour elle. !Mais il ne voyait pas le néant, grisé de force palpitante, rempli d'espoir à pleins bords. Il ne lui était en quelque manière plus possible de comprendre la tristesse humaine.
Elle, plus violente que Maurice, avait ses heures de mélancolie. Si elle avait cessé de maudire son destin, elle en souffrait encore. Dans l'amour de cet homme, dont elle sentait chaque jour mieux la clarté et la profondeur, elle reconnaissait sa patrie d'âme, le large avenir, une postérité forte. Et elle se disait :
— Je suis lâche! Je devrais fuir...
Mais son cœur se glaçait — elle comprenait
qu'elle supporterait plutôt le dernier supplice que cette délivrance. Et mille choses obscures, héréditaires, s'élevaient impétueusement, que jamais elle ne pourrait vaincre et dont elle avait la peur profonde.
Le premier jour de l'été, selon une coutume ancienne, le roi donna une fête dans les jardins. Cette fête avait un caractère archaï que, très simple, presque patriarcal. Poui quelques heures, rien ne devait distinguer le souverains des autres princes du sang. Le roij la reine se confondaient avec la foule, se promenaient, durant les entr'actes, au gré du caprice, par les pelouses et les allées. Aussi n'in vitait-on que les personnes mêmes de la cour
Au rebours des fêtes ordinaires, il n'y avail point d'éclairage électrique ni au gaz. Rien que des chandelles cachées dans des lanterne: vénitiennes ou des lampions accrochés aux arbres. La douce abondance de l'été donnai: un grand charme à ces lumières, et les dansi
comme les musiques, presque toutes du vieux temps, mêlaient une langueur délicate au plaisir.
Hélène-Marie, vers dix heures du soir, avait fui la foule. Encapuchonnée d'un voile blanc, elle ne se distinguait guère de maintes autres promeneuses, et, peu à peu, elle s'était enfoncée dans le parc; elle se trouvait seule au bord d'un vivier.
L'heure était magnifique. De tout ce beau domaine sortait une odeur fine et profonde. L'eau répétait un croissant de lune rouge et des étoiles enveloppées de vapeur. Le grand été répandait la vie à pleines ondes; les chênes, les peupliers et les tilleuls figuraient la demeure merveilleuse de mille êtres; un luxe charmant brillait sur le visage indécis des fleurs. Hélène-Marie soupira. Une petite fièvre agita son cœur. Elle souhaita la fuite sauvage, l'espace, la joie de trouver chaque jour un horizon nouveau et des terres étrangères et la figure du monde se mêla voluptueusement à la figure de son ami.
Un pas léger s'entendit La reine se retourna et vit paraître un homme. Elle n'eut pas besoin d'un second regard pour reconnaître le ry^thme de cette démarche. Elle frémit d'un trouble extraordinaire. Jamais encore elle n'avait subi un tel délire, ce torrent de sensations noyant et la pensée et le sentiment. Tous ses nerfs s'élançaient vers Maurice, comme une foule en révolution.
Il l'avait reconnue aussi. Il avançait tremblant, dans la crainte et le bonheur de cette rencontre imprévue. Et quand ils furent proches, ils s'observèrent tout pâles, sans trouver de paroles... De l'étang, des menthes, des roses, des œillets s'élevait comme un fluide puissant et terrible, et du chuchotement des ramures sortait la tentation qui perpétue les générations de l'Homme... Leurs bouches se sont prises, leur étreinte est pleine de volupté sauvage... II sent au palpitement de la poitrine d'Hélène, il voit aux beaux yeux mourants que la femme succombe, et, quoique l'abandon soit impossible à deux pas de la
foule, c'est déjà la chute, c'est déjà le don après lequel tout est irrémédiable.
Elle ne put s'endormir jusqu'au matin.
Alternativement le regret et le désir ravivaient sa fièvre. Mais elle ne luttait plus. Et comme elle n'avait point d'hypocrisie, elle ne cherchait pas à se duper. Seulement, elle n'osait imaginer le lendemain. Le sort était devant elle sous un voile obscur; elle le percevait terrible, et c'était tout. Quelquefois une courte vision, le -possible de tous les naufrages. Elle se voyait hors d'elle-même, hors de sa prison royale, dans un inconnu délicieux, et poussait un soupir de délivrance. Mais vite elle sentait revenir la fatalité inexorable.
Alors, elle se tournait vers le passé, elle y cherchait ces espérances, qui, si l'on peut dire, sont en proportion de la rapidité avec laquelle s'accroissent la chair et la force — ces immenses territoires de la rêverie où la jeunesse entrevoit mille destins dans une vie, un peuple dans un être. Elle se souvint d'un de ces moments prodigieux avec tant
d'éclat qu'elle parut véritablement le revivre.
C'était près de la mer, dans une terre de granit, inculte et charmante. Tantôt des landes, des tourbières, de vieilles forêts marécageuses; tantôt des collines dures et violentes, où la plante sombre et la fleur claire se hâtaient de vivre à l'haleine d'avril. L'eau courait impétueuse ou perfide, soit qu'elle nourrît la fièvre, le reptile et les herbes visqueuses, soit qu'elle s'élançât généreuse parmi les arbres frais et les bêtes vives. Après une longue course, les chevaux descendirent une côte. Une petite rivière s'était frayé un passage dans le granit. Et la vie verte emplissait merveilleusement la vallée; on eût dit qu'un dieu invisible encensait l'espace; le bonheur semblait allié à chaque frisson des roseaux, à chaque éclair des aulnes, des vernes, des sauges, des ombelles, des sagittaires, des mille-pertuis, des iris, des glaïeuls.
Longtemps, la cavalcade avança dans les herbes hautes. Les rêves croissaient en Hélène- Marie, rapides comme les cris des passereaux.
Et, soudain, la vallée finit; une chose immense, sauvage, une force intarissable, des troupeaux d'eau verte, des nations de vagues emplirent l'horizon : la mer! Jusqu'au crépuscule, la jeune fille demeura assise sur les galets, à goûter la grandeur du monde. Elle se sentait étemelle. L'ivresse et la mélancolie se partageaient son être, mais la mélancolie même était du bonheur. Elle était pleine de métamorphoses; il lui semblait être dévolue à toutes les aventures des choses et de l'homme, de l'océan, des forêts, des fleuves — aussi inlassablement que la course des vagues retentissantes. Quand l'orbe du soleil s'ouvrit ■ comme la gueule rouge d'une fournaise sur I l'Occident, quand la nuit douce s'approcha sur les nuées, une peur légère frôla la jeune fille, mais cette peur était charmante.
Ce crépuscule parut ne jamais devoir finir. L'ombre tombait par gouttes imperceptibles sur la falaise violette, sur la mer semée de fleurs lumineuses, sur les fins nuages rassemblés dans le couchant, sur une escadrille de
pêche pareille à un essaim d'insectes. Le: phares clignèrent délicieusement au ras de étoiles; les pierres aiguës, les blocs farouche semblèrent des bêtes de la fable ou des campements de cyclopes. Et la petite princesse s sentait ignorante, curieuse, fervente, devant 1 formidable nature, comme une petite fille des bois, avec une âme et un corps qui devaient sô mêler à toute chose et ne jamais se dissoudre, Hélène-Marie s'arracha à ces souvenirs avec un cri plaintif. L'amour et la mort se présentèrent devant elle :
— J'ai pourtant, songea-t-elle, un cœur aussi jeune et aussi abondant... Et j'aime toujours la vie...
Elle baissa la tête, sombre :
— Mais la vie libre, la vie pure... Pas le mensonge !
Une fois de plus elle exécra sa royauté, et d'une telle ardeur qu'elle crut pouvoir la fuir. Les terres lointaines surgirent devant elle — vieux pays orientaux ou continents peuplés par ces nations qui ne connaissent plus les
rois. Pourquoi n'achèterait-elle pas un domaine où elle vivrait inconnue, dans une ceinture de bois, d'eaux vives et de collines? Ce grand rêve, après tout, était une réalité si simple et si facile!... Egbert, le seul homme offensé par sa fuite, n'aurait pas même la force de souffrir.
Son cœur battit à la vision féerique; l'incertitude et l'esclavage parurent éloignés; et tandis que le sommeil s'emparait enfin de sa chair, elle eut une sorte de palpitation lumineuse, une étincelante ivresse où elle s'abandonnait à la destinée.