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LA CHUTE

Hélène-Marie demeura longtemps la figure cachée sur la poitrine de Maurice. Elle avait pleuré d'abord, le cœur tumultueux, et main-

tenant une douceur infinie envahissait sa chair. Toute chose semblait disparaître qui n'était pas le présent. Une quiétude infinie baignait la jeune reine, le sens d'une bonté obscure, secrètement épandue autour d'elle, avec la vision d'une retraite à l'autre bout du monde, et d'une tendresse qui ne finirait jamais plus. Elle était faible et douce comme une enfant et comme une enfant pleine d'abandon candide...

Elle releva enfin la tête; elle vit, par la vitre du petit pavillon, le lac tout paré de sa resplendissante floraison de juin. Alors, son cœur se remit à battre, avec une force intolérable, et sa chute lui arracha d'autres larmes. Mais de nouveau, la vue de Maurice l'apaisa. Elle murmura :

— Il faut me pardonner... j'étais ime morte, et c'est un tel saisissement de vivre et d'espérer !

Elle le regarda avec toute la tendresse d'une femme amoureuse et reprit, haletante, emportée :

— Nous partirons aujourd'hui... Je ne pourrais plus revoir le palais!...

Et s'avançant dans une sorte de ravissement épouvanté :

— Peut-être est-ce vous qui regretterez un jour. . .

Mais lui, le visage levé vers sa royale maîtresse, dans une joie surhumaine :

— Sans vous, il n'y a que la mort.

Elle l'exalta à la hauteur de sa faute; elle vit en lui le héros, le demi-dieu que la femme vaincue cherche dans l'homme, et avec des yeux étincelants de foi :

— Ce sera donc pour toujours, murmurat-elle. Toute chose du passé est finie, ma royauté un fantôme... et je n'aurai point de regret... Allez préparer notre départ. Je reviendrai ici dans deux heures et Lowen n'y sera pas.

C'était une heure plus tard. L'ombre des peupliers avait à peine crû sur le lac, et Hélène-Marie était revenue seule. Tout endroit

îui eût paru insupportable hors celui où commençait la vie nouvelle, où frémissait la tyrannie obscure qu'elle avait enfin vaincue :

— Je suis, se dit-elle, une émigrante, comme ces pauvres gens qui laissent leur petit champ misérable pour des terres immenses...

Quelque temps elle demeura dans une extase confuse, un long espoir sans forme. Puis, un réveil fiévreux, ardent. Et, pour tromper son impatience, elle voulut voguer sur la petite barque de Lôwen. Elle savait la manœuvre. L'esquif, sa voile blanche déployée, partit dans la brise légère. Et la reine, sur le beau lac embaumé, devant les forêts abondantes, sentit un étonnement indicible se mêler à son rêve. Etait-ce bien elle, la fille des Neimar, qui allait s'enfuir le long des routes, avec un de ses sujets?

Elle eut un grand frisson, elle laissa le bateau aller à la dérive. Et longtemps, sa pensée fut comme endormie. Elle entendait le petit bruit de l'eau contre la carène; elle apercevait confusément l'étendue glauque, les

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nymphéas pâles et les divins saules de Babylone. Toute chose était comme un décor, et sa propre personne sans existence réelle.

Puis un choc au cœur. Ces formes obscures, que la passion semblait avoir vaincues, endolorirent la jeune femme. Tout autour d'elle devint hostile. Une voix cruelle, incessante, s'éleva de son âme et la condamna. Ce n'était point un remords ni même un reproche; c'était une loi illogique mais implacable, injuste mais invincible — cette loi qu'elle avait toujours reconnue et qui punissait pour le crime des autres. Peureuse, elle se tourna vers son amour, elle appela intérieurement Maurice. Et une minute étincelante succéda à sa détresse. Elle revécut ardemment son initiation à la liberté, son grand vœu de fuir la prison royale où elle était sacrifiée au pur néant.

Mais cette réaction fut courte. Elle sentit qu'elle ne pourrait ni reprendre sa chaîne et vivre dans le mensonge — ni s'enfuir sur les routes et vivre le sort des hommes ordinaires. Et la loi de sa naissance s'abattit comme un

marteau. Elle ne trouva plus aucune force pour lui résister. Elle contemplait avec un sourire étrange les rives vêtues de leur robe magique, quelque vanesse passant légère et tremblée, avec ses petites ailes de pastel, et de plus en plus toute chose semblait illusion, chimère, apparence.

Une seconde, penchée, elle vit son image et se recula, avec un geste doucement inachevé, un geste de fleur dans la pluie, de peuplier enviroimé de brises faibles. Puis elle pensa, mais à peine .-

— Une race aurait pu naître de moi...

L'ombre de la royauté la tue...

Une lassitude extraordinaire fit fléchir sa tête. Elle vit passer mille scènes fugitives, sans liaison, venues du fond de son enfance.

Tout à coup, elle devint très pâle, elle eut le sentiment net de ce qu'elle allait faire et qu'aucune puissance humaine ne pourrait arrêter. Alors, son amour revint, lui emplit toute l'âme. Elle évoqua passionnément le visage de Maurice, elle sentit le baiser de sa bouche; et

elle ne regretta rien. N'avait-elle pas toujours eu l'assurance profonde qu'elle ne devait pas vieillir? Du moins, avant de mourir, elle venait, par l'amour, de recommencer toutes chose — l'enfance, la nature primitive, la vie universelle. Et tout ainsi était bien.

— Oui, murmura-t-elle, tout est bien!

Une petite épouvante passa; sa chair protesta contre le néant, mais déjà elle franchissait le bordage. L'eau se ferma sur elle; une brise douce s'éleva sur les peupliers et la barque blanche silla vers les sagittaires et les nymphéas.

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