LA LECTURE
Trois fois par semaine, Maurice de Nimburg lisait dans la bibliothèque de la princesse Thérèse. Ce nid de cristal était perché sur l'abîme. Des mélèzes noirs cachaient les pelouses. On n'apercevait que des lacs, des torrents, des forêts et des moraines. La grande nature semblait encore le domaine des bêtes et des êtres velus qui apprenaient, obscurément, à durcir une pointe d'épieu à la flamme, à tailler une branche en massue, à cuire quelque chair fauve.
Mais un peuple précieux d'ivoire, d'or, de pierre, de porcelaine et de bois dur se pressait sur les étagères, — toutes les formes d'insectes, d'oiseaux où se complut la patience menue de l'Egypte et du Japon.
La princesse enveloppée de ses flots de pour-
pre, de rubis, de roses-feu, d'iris écarlate, semblait, dans cette atmosphère, moins vieille et plus ancienne. Avec ses yeux gris de plomb empruntés à quelque pastel d'autre siècle, ses beaux bras négligemment endormis sur la table et sa bouche à retroussis, lentement souriante, Maurice la comparait à un de ces peupliers centenaires qui n'ont point perdu leur longue élégance, ni l'argenture de leurs jolies feuilles, ni la fierté des branches debout contre le ciel.
Thérèse-Henriette était bonne écouteuse.
Mais son goût n'était pas sûr. Elle avalait pêle-mêle les littératures, comme les gros mangeurs des mets contradictoires. La rareté est qu'elle s'intéressait autant à des choses difficiles ou précieuses qu'à des œuvres de vulgarisation. Tout émue de beauté véritable, elle ne discernait pas la limite entre cette beauté et des ficelles de feuilletoniste.
Elle aimait à la fois et haïssait la littérature française. Elle croyait qu'on ne pouvait se dispenser de la lire et qu'elle corrompait les âmes. Elle l'estimait admirable, vivante, nom-
breuse, et futile, cynique, avilissante. Les écrivains anglais, allemands, et même russes, lui semblaient, en comparaison, de grands enfants pleins de force mais naïve, pleins de moralité mais fausse, ou rustique et populaire.
Maurice s'attachait à cette personne excellente. A mesure, son affection devenait moins enthousiaste. La princesse était trop heureuse et sûre d'elle, — trop à la surface des choses, — d'une habileté aimable, sans envergure.
Elle n'avait que l'emploi d'amitiés douces et de fidélités gentilles. Le simulacre du sacrifice et du dévouement devait lui être aussi agréable que la réalité — et davantage.
Ce vieux pays du Weissberg se gouvernait en quelque sorte «par croissance». L'habitant suivait la tradition, la coutume et la loi, avec sérénité. Malgré l'âpreté des caractères, les crimes étaient rares, la patience infinie; des évolutions brusques auraient surpris ces rudes gens jusqu'à la contrariété ! Mais ils n'aimaient pas non plus attendre, alors qu'une réforme était mûre. L'art de la princesse était
de suivre les lentes métamorphoses de ce peuple, et, après les résistances qui rendent une concession plus chérissable, de proclamer la bonne parole.
Thérèse-Henriette faisait ce jeu d'instinct, bien secondée par des conseillers et des ministres qu'elle savait choisir, pareille à ce prince ferme et simple qui conduisit la Prusse à Sadowa.
Un jour que Maurice entrait à la bibliothèque, il eut un éblouissement. La reine était venue, et Lôwen. Leurs robes pâles ruisselaient de lumière. L'abîme, les moraines, les lacs, en devenaient plus sauvages, faisaient mieux voir que ces figures channantes étaient l'incarnation suprême, l'œuvre dernière de la vie terrestre.
— Ce n'est pas une illusion, pensait Maurice, mais la réalité même, qui fait concentrer tous les aspects de l'océan, des nuages et des êtres, toutes les évolutions du temps dans la beauté des femmes. Elles rappellent toutes choses, car elles réalisent toutes choses : leur
grâce enferme cent mille siècles de tâtonnement, — toutes les métamorphoses du minéral, des plantes, des bêtes, — le cours des fleuves, la lueur des astres, la flexion des arbres, l'attitude des lys, des panthères, des gazelles, et les vicissitudes innombrables de la mélancolique humanité.
La reine se mit dans la pénombre, sur un fauteuil gothique. Son teint y prenait une douceur de nymphéa à fleur d'eau, ses cils jetaient une ombre plus mystérieuse.
Lôwen se tournait au jour, nimbée, auréolée. Ses cheveux, à chaque mouvement, montraient une teinte nouvelle.
La princesse tendit un livre jaune à Maurice :
— Du Bourget... Une fleur de perdition, je crois.
Maurice regarda la fleur de perdition. C'était Un Crime d'amour. Il répondit :
— Je vois plutôt dans monsieur Bourget un moraliste.
— Je m'en méfie doublement ! s'écria Thérèse-Henriette. Ces nouveaux écrivains sont d'autant plus immoraux qu'ils semblent prêcher la vertu... Ils raffinent sur le vice en le dénigrant et lui tracent des routes nouvelles.
— Hé! fit Lowen, je crois que les livres innocents ont de tout temps poussé aux pires fautes. Qui comptera les jeunes âmes entraînées à leur perte par Paul et Virginie, Ondine et les chastes femmes qui peuplent les romans de Walter Scott ?
La princesse se mit à rire et repartit :
— Peut-être la littérature tout entière n'estelle qu'une vaste école de perdition.
— C'est la vérité même, reprit Lôwen. Et vraiment je ne lui dois que de mauvaises pensées.
— C'est que vous êtes une torche du diable !
— Comme toute la pauvre humanité, Altesse! L'amour, malheureusement, est de l'art, et notre âme est faite des sept péchés capitaux.
La princesse se tourna vers Maurice :
— Voulez-vous nous lire un chapitre de ce méchant livre?
Le comte leva la tête. Il était au commencement du monde. Il n'avait pas vécu — il voyait venir sa véritable vie. Tous ses sens étaient pénétrés de la divine présence. Mais il ne ressentit aucun embarras en prenant le livre. Il lut simplement, doucement. Et les trois femmes l'écoutèrent toute une heure.
La princesse interrompit :
— Joli votre auteur moral ! Le seul personnage sympathique, ce pauvre ingénieur, sera à peine plaint par l'auteur qui donnera toute sa pitié à cette cruelle et sentimentale jeune femme ! J'en suis pour ce que j'ai dit : d'autant plus immoral qu'on raffine les fausses pitiés.
— Non, fit Lôwen, je ne puis plaindre l'ingénieur. Pourquoi est-il si étriqué, si minable, si vieillot ? De quel droit s'imposet-il à cette créature brillante? La disgrâce est abominable quand elle prétend asservir la
grâce! Et le vrai crime d'amour, c'est bien celui de ce pauvre homme !
La reine gardait le silence. Maurice, avec angoisse, se demandait encore si elle avait l'âme de son visage. Lowen reprit brusquement :
— Vous êtes un lecteur idéal... Et vous serez victime de votre perfection si vous lisez les vers comme la prose...
— C'est vrai que vous ne m'avez pas lu de vers encore, fit la princesse. . . Voyez, un. . . un. . .
— Coppée? Verlaine? demanda Lôwen.
— Va pour Verlaine, reprit Thérèse-Henriette.
Elle se leva, elle prit au hasard. Elle ramena cet effroyable volume de sanglots où le bohémien élève son âme obscure, cahotante et pathétique vers Jésus-Christ. Et les grandes clameurs, les cris d'enfant et de femme, les prosternations frénétiques, les soupirs dévorants furent mieux compris par les écouteuses pour avoir passé par une voix pénétrante et grave.
Ce fut la reine qui parla.
— La pauvre âme! Quelle force de souffrance!...
— Peut-être ne souffrit-il guère qu'en écriture ! s'écria la duchesse.
— Oh ! ces cris viennent d'une tristesse véritable. . . Je plains de tout mon cœur celui qui les a exhalés...
— N'est-ce pas, demanda Thérèse-Henriette, un ivrogne et presque un criminel ?
— Oui, repartit Maurice; c'est un ivrogne, et il a vécu en prison. Le contraste d'un esprit affiné et d'une grossière débauche eut sans doute quelque part à ce désespoir !
— Non! interrompit la reine... C'est le mal des âmes : il n'a pas plus de raison immédiate que les maladies héréditaires. Les malheureux qui en sont atteints ne peuvent guérir de leur souffrance — ils ne peuvent que la ménager. Et c'est pour cela aussi que je les plains, plus encore que des blessés incurables.
Elle parlait, grave, lointaine, ses yeux magiques fixés sur l'été naissant. Une majesté
douce ajoutait à la mélancolie de son sourire. La brise, venue des forêts et des jardins mourants, passait légèrement sur sa chevelure comme sur des herbes nocturnes. Sa bouche délicate exprimait une amertume insondable. Elle reprit, comme si elle s'adressait aux choses :
■ — La tristesse est comme la mort — ceux qu'elle frappe ne sont désignés par aucun signe manifeste.
Le cœur de Maurice cria. La voix plaintive, le feu violet du regard le remplirent d'une exaltation douloureuse.
— Cela est trop dur ! fit-il. J'aimerais croire qu'il y a bien des motifs extérieurs à la tristesse — que les événements ont une influence véritable pour la faire croître et la chasser!...
Hélène-Marie baissa son regard vers la terre :
— Il y a des événements qui sont notre vie même. Ils ne peuvent changer — à moins de renonciations dont la malice humaine fait des tortures...
UNE REINE 6i
— La malice humaine, dit la duchesse en riant, voilà qui m'est égal !
Elle faisait à la reine un sourire gai et plein de tendresse.
— Comment pouvez -vous parler ainsi, Lôwen ! Il n'est aucun être qui ne soit dix fois plus soumis à l'humanité qu'à ses goûts les plus tyranniques !
— Cependant, interrompit Thérèse-Henriette, un avare...
— Un avare, reprit la reine, passe sa misérable vie à se cacher, à se défendre de jouir de son vice, par épouvante des hommes ! Et ce vice même, il le tire d'une valeur qui dépend de la seule convention et du seul consentement humains !
Sa tête était penchée; ses bras exprimaient l'abandon, le découragement, la fatalité.
Maurice sentit une affreuse détresse et un esclavage incomparable. Il conçut cette destinée royale plus misérablement enchaînée qu'un captif au fond des prisons, aussi lamentable, pour être toujours sous l'œil d'autres
êtres, en proie à la règle, l'étiquette, la solennité, qu'un homme des pays ombreux pour vivre dans le soleil ardent, sous l'accablement d'un étemel azur.
Que de fois elle avait dû se dire qu'on n'échappe pas à son sort, et que pour être née sur le trône, c'en est fait à jamais de croître selon son caractère, ses vœux et son tempérament!
Ces pensées jetèrent le jeune comte dans la pitié qu'un chrétien pourrait avoir pour son Dieu crucifié, et dans une aspiration dévorante de sacrifice.
Cependant la reine s'était levée. Elle dit avec douceur :
— Je vous remercie, monsieur, de cette lecture toute charmante. Elle m'a fait encore mieux comprendre ce pauvre homme !
Maurice partit lentement par la salle des Comtes et la galerie des Lions. Le monde semblait une ombre pareille à l'ombre bleuâtre
des grands hêtres sur le soleil d'après-midi. Toute chose avait changé d'aspect et de signification. Il n'y avait plus une colonne de ce grand palais qui fût semblable à elle-même. Et Nimburg avançait dans une stupeur d'extase, sans oser descendre au fond de son trouble.
Il vint à l'angle de la galerie où les forêts s'ouvrent sur la vallée de Rothstadt. Traversant le parc, jusqu'à la poterne gardée par deux dragons de Zimmer, il se trouva dans le chemin rouge.
Sur des calvaires plantés d'herbes noires, tournent les croix des moulins à vent. De jeunes chevaux courent par les pâturages et, souvent, les chevreuils et les cerfs du domaine royal descendent jusqu'aux abreuvoirs, parmi les bœufs blancs, les coqs et les ânesses : les métayers savent respecter ces bêtes fines. Mais la population n'est point bénévole. Les hommes ont de rudes visages, des yeux hagards, qu'ils n'aiment pas à laisser apercevoir; des bouches sauvages et taciturnes, qui s'ouvrent mieux
pour la mauvaise parole que pour la douceur. Les femmes marchent âprement, à longs pas; leur taille ignore ces flexions qui appellent la volupté au passage d'une Méridionale, mais leurs yeux indécis et leur teint ont une séduction lente et délicate.
Sur la route rouge, un nuage de moucherons, sorti des prairies et des mares, suivait le jeune homme. Quelque enfant rustre, aux pieds nus, surgissant comme un petit fauve, offrait des renoncules, tandis que des fillettes, aux cheveux de lichen pâle, mendiaient auprès d'un jardinet planté de ramilles et surmonté d'une croix.
Le fleuve se montra entre un bois de hêtres et un bois de charmes, au bout d'une longue prairie, si pleine de fleurs blanches et jaunes, que l'herbe avait disparu. Deux scieurs débitaient des troncs de hêtres. Ils semblaient vêtus de fibres d'herbe et d'écorces. Leurs faces se paraient de barbes jaunes; leur mouvement était si simple et primitif qu'on les eût cru là depuis l'empereur Charlemagne. Mau-
rice s'assit à la berge du fleuve. Le bruit des scies dans le bois se mêlait à la rumeur d'un barrage. Sur de lents bateaux où séchait du linge, des hommes dormassaient près du gouvernail. Des petits enfants couraient sur le pont avec des chiens velus comme des ours polaires.
Le soleil commençait de toucher la flèche d'une chapelle et la lumière, coupée par les arbres, ne dardait sur la prairie que de fines pointes. Le fleuve, jusqu'à l'horizon, semblait un miroir de cuivre rouge.
Et le comte trouva le paysage étrangement beau, pathétique, désirable. Il s'y sentit un acteur de bonne volonté, plein de foi, plein de soumission ardente. Il éfait prêt pour la souffrance comme pour la joie, pour le sacrifice comme pour la volupté. Il était enfin dans cette aventure extraordinaire qui n'advient pas à un homme sur cent myriades : être né pour l'amour et trouver une image de femme qui n'aura point de rivale.
Il se dit :
— Il suffirait de vivre tout entier pour elle !
Il n'avait aucune vision claire, aucune espérance. Ce but lui paraissait aussi complet que celui du philosophe ou du savant. Toute lutte serait vaine. Et il ne désirait pas lutter, mais obéir à la loi obscure qui veut que l'œuvre d'art de la passion soit, en certaines âmes, parfaite. Ceux-là ne manquent pas qui doivent accomplir d'autres destinées. Et devant le pays du nuage, le fleuve en feu montant jusqu'au grand soleil de forge, il se disait encore :
— Oui, il suffirait de vivre — ou de mourir — pour elle !