LE THE
C'est le thé de la duchesse de Lowen, dans un hall couleur du temps, couleur de ciel d'été. La tenture est brochée de bêtes héraldiques;
les meubles sont ceux où vivait Hedwige de Lowen, la guerrière blonde qui chassa de la ville libre de Rothstadt les dragons rouges de l'empereur et les hallebardiers de Saxe. Le corps de ces meubles est de chêne dur, jadis chauffé dans des huiles aromatiques qui le rendirent incorruptible. Et, chaque décade, une immersion de trois jours dans des parfums suaves maintient leur force. Ils seraient incommodes, sans les coussins d'eider et de soie de Chine.
A l'entrée de Maurice, des jeunes femmes aux cheveux de cuivre, d'argent, de cendre blanche ou de tabac clair, faisaient, parmi les bois sculptés, un groupe ensemble gothique et moderne. On reconnaissait des princesses et des saintes, des Madeleine et des Marie, pareilles à ce qu'elles sont dans mille tableaux des églises et des palais du Nord. Mais ces personnes de légende étaient à la mode de
Parmi les hommes, en costume clair d'été, on eiit pu reconnaître soit Clovis et Charle-
magne, soit Roll le Magnanime ou Frédéric Barberousse. Et Maurice semblait auprès d'eux quelque Gallo-Sicambre, le fils d'un Franc ripuaire ou d'un chef arverne ou morin.
Ces personnages s'arrêtèrent de parler à la vue du jeune homme. Ils le regardaient très attentivement, presque d'une manière gênante. Il leur était un objet de curiosité véritable, et cette curiosité était tout à fait bienveillante chez les femmes.
Cependant l'xm des visiteurs, le baron de Salzhom, homme sec et couvert d'un poil rouge, reprenait le récit d'une visite à Bismarck :
— On le voit souffrir. Cette figure militaire ne cache pas l'impatience et comme la fureur de la névralgie. Ses yeux injectés et jaunis paraissent aiguisés sur cette souffrance, affilés, pointus. L'homme est dur. Je ne l'ai pas senti méchant.
— Ils ne sont pas méchants, dit Maurice. Du moins ceux qui arrivent vraiment à conduire des Européens. Le Bonaparte était in-
différent à la mort, mais il ne s'y plaisait pas. Il ordonnait une exécution quand il y voyait un travail utile.
— Je ne l'ai pas senti méchant, reprit Salzhom, suivant son idée — et je ne sais pas non plus si je l'ai senti tout à fait intelligent. J'étais sous un charme qui ne venait pas de lui. Ses mots étaient comme l'épée d'un homme qui a couché ses adversaires... En tout cas, ce n'est pas un homme de notre temps. C'est notre contemporain par ses combinaisons, non par son âme. Il a mené les dernières convulsions du passé. La science, l'Allemagne, la stratégie modernes ont marché à son côté. Il s'en est servi : il ne les a pas bien connues.
Les reines et les saintes servirent du thé. Le baron vida sa tasse d'un trait sec, insensible à la température du breuvage. Il repartit :
— Au reste, son œuvre est bonne. Sans doute, il n'a rien fait pour l'Allemagne — il n'y avait rien à faire. Ce pays devait croître de lui-même, et rien ne pouvait l'empêcher. Mais il a sauvé la France.
— Sauvé la France ! cria ingénument une petite sainte au cou renflé.
— On ne peut pas imaginer, et on n'imaginera jamais plus dans quel état se trouvait ce pays en 1870. Il serait mort de lui-même. Il serait mort d'une espèce de cancer de l'âme. Et l'on aurait vu la véritable défaite, l'évanouissement total du génie français. C'était une perte affreuse pour l'humanité : car si la France est parfois la plus agaçante, la plus énervante des civilisations, nous ne pouvons nous passer d'elle qu'à condition de nous bestialiser. Elle n'est pas le flambeau, comme a dit cette ingénuité d'Hugo, elle est le foyer — l'endroit où les rayons se concentrent. Pendant mille ans elle peut, elle doit garder ce rôle, et c'est la chirurgie de Bismarck qui le lui a rendu possible. Le chancelier a ressuscité, galvanisé, refait son génie. Je n'ai eu qu'une peur en 71, c'est qu'on hésitât à couper l'Alsace et la Lorraine : alors une rechute était probable.
— Mais, interrompit le comte Arend, qui
était un brave homme, la France est toujours le pays de la corruption. Sa population sera bientôt la moitié de celle de l'Allemagne. Elle est envahie d'étrangers. Son commerce et son industrie déclinent. Et, de plus, elle est dissoute par les Juifs.
Salzhom jeta délicatement un petit pudding dans son arrière-bouche et reparla :
— La France n'est pas créée pour être un exemple de vertu protestante. Elle est la douceur du monde, sa finesse, son arôme. Sans elle, il n'y a plus de luxe vivant. Il suffit qu'elle garde sa personnalité et elle la gardera. La crise est finie. Les étrangers immigrants seront absorbés comme une nourriture. Ils ne changeront pas le fond de l'âme française. En 70, la France se mourait d'indifférence. Elle allait littéralement crever. Gloire à l'œuvre du Bismarck sauvage! Il crut faire l'Allemagne; il refit l'âme du monde... Et les Français, en retour, feront la gloire de Bismarck. Car tout l'éloge des autres peuples n'est rien à côté de la fureur gauloise. Je ne sais si Bismarck le
sent. A sa place j'exulterais. A force de l'accuser de ruses, de falsifications, de machinations farouches, ils le font sublime... Que seraient un Richelieu généreux, un Cromwell loyal, un Bonaparte humanitaire? C'est par la légende cruelle que dominent les grands hommes : leur histoire, c'est les vrais crimes célèbres. Le loup est un pauvre sire quand il ne dévore pas les petits Chaperons-Rouges !
Le baron avait dit. Il rentra dans lui-même en compagnie de thé, de porto blanc, de marsala et de petits puddings aux confitures.
Les dames blondes n'avaient guère écouté cette harangue. Elles mangeaient avec complaisance, comme des enfants. Leur charme en était plus naturel, leur fraîcheur plus tendrement humaine.
La duchesse présenta Maurice au conseiller d'Etat Bodenbach et au chambellan Œser. Le premier était un homme frêle, avec un visage plus grand à droite qu'à gauche, différence rendue plus sensible par les oreilles, la droite large et redressée en embouchure, la gauche
presque pointue et collée contre le crâne. Ce conseiller était célèbre pour une collection de runes et de bois sculptés.
Œser, lui, ne collectionnait que de? chiens. II peuplait de leurs clans une cour de plusieurs hectares. Il excellait à cultiver leurs aptitudes et prétendait connaître tous les replis de leurs âmes primitives.
— Monsieur de Bodenbach, fit la duchesse, a pénétré toute l'histoire de la pierre et du bois travaillés par les hommes anciens, et monsieur d'Œser est en train de rendre le chien si intelligent qu'il lui fera voir que l'univers est une chose misérable.
Le conseiller ne prit aucun détour pour aborder le sujet de ses délectations. Il répéta le petit exorde qu'il avait coutume de faire :
— Le bois est la matière véritable du sculpteur. C'est pour ne l'avoir pas compris que nous n'avons pu surpasser les anciens. Nos aïeux, avec un sens très sûr, avaient commencé. Ils ont persévéré plusieurs siècles, mais la pierre, la froide pierre, nous a trop vite reconquis, et
tant d'effors sont devenus stériles. La sculpture moderne en est mourante. Elle ne ressuscitera que par le bois. La pierre, monsieur, a fait tout ce qu'elle a pu. Elle a rempli son devoir et sa destinée. Elle n'inspirera plus que par accident... Le bois est vivant. C'est de la chair. Il est fait pour ces nuances subtiles que la glaise la plus souple ne pourra jamais rendre; car la glaise est un corps inerte, elle ne parlera pas au sculpteur !
Plus il allait, plus son geste mécanique et les plis lents de son visage lui donnaient l'air d'avoir été tiré de sa matière favorite — Galatée mâle de quelque sculpteur de cannes dans la forêt Noire. Il invita Maurice aux honneurs de sa collection -.
— Ce pays est un Tanagra du bois, fi.t-il. Au seizième siècle, il y eut une efflorescence de génie qui passa inaperçue de l'Europe. D'humbles sabotiers égalèrent Benvenuto Cellini, avec plus d'originalité, une vie plus véridique. Ce cas n'est pas solitaire. L'injustice, l'oubli qui frappent des individus, frap-
pent des groupes et des siècles... je vous montrerai des pièces uniques.
Son compagnon écoutait avec recueillement. Mais il n'entendait pas. Et lorsqu'il put à son tour émettre des paroles :
— J'ai su, fit-il, que Lowen vous a convié à nos chasses. Elles sont merveilleuses. J'espère que vous voudrez bien me demander mes chiens.
— C'est un piège ! fit la duchesse en riant. Ils vous dégoûteront de tous les autres et vous deviendrez le vassal en vénerie de monsieur d'Œser.
— Je ne puis souhaiter mieux, dit Maurice en souriant. Je n'ai pas le feu sacré de l'élevage.
— Ah ! s'écria Œser, qui donc plaint ceux de ses semblables qui n'ont pas élevé une poule? Que dire des hommes qui n'ont pas élevé des chiens? Ils ignorent la plus pure des jouissances qui nous fut départie par la nature. Quand je vois ces bonnes bêtes. . . que j'observe leur finesse, leur héroïsme, leur admirable générosité, j'ai envie d'ôter mon chapeau comme
Newton et de saluer le Créateur. Oui, monsieur, les chiens me font croire en Dieu !
Il parlait d'abondance, rouge et plein d'un sang excellent. Son âme de bon barbare apparaissait sur ses yeux bleus comme un feu de torche sur un lac.
— Je veux refaire ce chien-lion, dit-il, qui jadis protégea l'homme nu contre les grands fauves. J'ai déjà pu obtenir une race mixte de Saint-Bernard et de Terre-Neuve qui arrive à peser trois cent trente livres. C'est les deux tiers d'un lion de l'Atlas.
Cependant les saintes, les reines se retiraient. Bientôt il ne demeura qu'Œser et le conseiller aux runes. En les voyant prendre congé, Maurice fit mine de les suivre. Mais la duchesse le retint :
— Je ne vous ai pas eu une minute, monsieur de Nimburg...
Il demeura. Elle vint près de lui dans la rumeur soyeuse de ses jupes. Il remarqua que sa beauté était parfaite, en ce qu'elle ne faisait
que croître à mesure qu'on la connaissait. Elle pouvait à son gré choisir l'ombre ou la lumière, la foule ou la solitude : son éclat demeurait semblable. Sa peau était étincelante, mais douce aussi, — ses yeux pas moins magiques quand le jour en amincissait les paupières que lorsqu'ils devenaient sombres et dilatés. L'art de vie l'avait faite pour la volupté et l'éblouissement.
Des parfums mélangés s'échappaient de son vêtement. Et c'était comme un jardin oîi croîtraient ensemble la rose, la violette, la verveine et l'héliotrope. Elle pencha vers Maurice sa chevelure odoriférante; la jeune homme ne put entièrement résister à sa séduction : il aurait fallu être insensible aux appels profonds de la beauté. Mais elle évoquait une autre image plus troublante.
Il savait qu'elle voulait lui plaire — comme à tant d'autres — et ne songeait point à se défendre. Elle le taquinait, chez la princesse douairière, pendant les lectures, avec la licence des enfants gâtés.
Elle dit :
— Vous vous ennuyez. Je vous vois souvent passer dans l'allée des Chênes. Vous marchez dans un songe. Et tous vos mouvements ont quelque chose de pâle et d'exilé.
— Je ne m'ennuie point, répondit-il. L'ennui n'a jamais été mon mal. Je puis souffrir, mais le temps ne m'est pas long. Les choses ne me laissent pas indifférent; je me passionne. La vie, je crois, m'étonnera toujours plus que je ne peux dire, et l'heure de l'indifférence serait l'heure de ma mort.
— Eh bien, fit-elle, — et sa longue robe s'avança d'un pli vers Maurice, — pour qui vous passionnez-vous dans l'allée des Chênes ?
Il eut un frisson de poitrine, qui ne passa pas sur son visage. Son secret bouillonna comme un volcan au fond de la mer. Il sentit qu'il en était encore le maître, que cette belle jeune femme ne le devinerait point.
— Je me passionne pour la plus grande aventure du monde ou pour son ombre. Cette ombre me suffit. Elle enchante mes jours de
toute la souffrance et de toute la volupté intérieures. Et je n'ai le sens du temps que pour regretter que les jours n'aient pas la longueur des saisons.
Son ardeur avait passé dans sa voix. La jeune femme sentit la présence d'une âme. Elle pensa que ces paroles seraient tout à fait charmantes s'il les avait dites pour elle.
— Qu'appelez-vous, fit-elle, la plus grande aventure du monde?
— Ne me le faites pas dire. Son nom m'est pénible à prononcer : il a désigné trop de choses piteuses.
Elle s'étonna de le voir si grave. Mais il portait bien cette gravité. Elle convenait à son visage pâle, à ses yeux sincères, à sa bouche, qu'il avait belle et passionnée. Madame de Lowen désira lui inspirer de l'amour. Elle imagina volontiers qu'elle était l'ombre qui l'accompagnait dans l'allée des Chênes. Son visage s'alanguit à cette pensée, car elle n'était pas indifférente dans cette comédie de l'amour qu'elle se donnait à elle-même. Elle s'y brûlait
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un peu. Elle y avait ses petites chutes, ses voluptés, une sorte d'amour.
Elle dit vivement, avec cette humeur libre dont elle avait pris l'habitude : H.
— Vous me plaisez et vous m'inquiétez.
Vous êtes plein de franchise et plein de réserve. Vous devez savoir tout cacher et cependant ne pas mentir. Votre visage est le plus ouvert et le plus fermé que j'aie connu, et une entière confidence de vous aurait un prix extraordinaire.
■ — Croyez-vous? fit-il, un peu troublé et surpris de la brusque clairvoyance de cette belle jeune femme.
Et se reprenant :
— Il est pourtant vrai que c'est là ma nature, sans que j'aie, toutefois, cette force de discrétion !
— C'est que vous l'ignorez...
Et d'un coup droit :
— A qui laisseriez-vous seulement deviner quelle est l'ombre qui vous accompagne par les allées?
Il eut par tout le corps un grand froid. Le
UNE REINE 8i
sang quitta son visage. Le cœur se tut, puis battit en panique. Mais il ne détourna pas le regard ; il le tenait contre celui de la duchesse comme un soldat son arme. Et très vite son instinct le rassura. Il vit la vérité simple, le manège coquet de madame de Lôwen.
Elle souriait, mais à peine, plus douce que malicieuse, sûre de voir une fois de plus sa force invincible.
Maurice repartit d'une voix naturelle :
• — • Mais qui laisserait deviner une telle chose ?
— Oh ! pas vous !
Elle rit, elle le regarda avec cette expression d'appel tendre qu'elle savait aussi bien donner à son visage que la gaieté. Il était sûr que ce ne pouvait être qu'un jeu. Mais sa chair cria vers la Freya argentine. Et il redevint pâle, mais non plus de crainte. Elle ne distingua pas la différence entre cette pâleur et l'autre; elle se tint pour satisfaite, ayant le goût, avant l'aveu, des grands préliminaires. Elle reprit, avec un soupir :
— Vous reviendrez me voir, n'est-ce pas? Je sens que nous serons amis. Et je suis une amie très sûre !
Elle le regarda partir, avec le regard d'un enfant qui se félicite de n'avoir pas encore cassé un jouet. Elle se demandait s'il serait plus intéressant que les autres et son demi-rire était plein d'une tristesse obscure.
Il descendit cette allée des Chênes dont Lôwen avait parlé; il y promena sa peine et son délice. L'ombre de ce long jour déclinant était rendue capiteuse par tous les désirs des fleurs écloses. Maurice voyait un balcon de marbre vert, où son âme se posait comme un oiseau migrateur sur les haubans d'un navire. Un seul instant une silhouette y parut. Mais, telles ces pierres qui restent lumineuses après un rai de soleil, Maurice gardait en lui cette silhouette vivante pour tout le soir et pour toute la nuit.