LA REINE
La reine s'ennuyait sur son balcon des Nuées. Le frêle automne commençait de pénétrer sourdement l'année. Les forêts, abondantes et fortes, montaient en robes violettes sur le Weissberg, vertes seulement, à leur bordure, de la dentelle du parc et de la soie transparente des pacages. Elles vivaient infiniment, par l'indécision de la brise et l'envol des vapeurs blanches. Le lac changeait de nuances sous les nues voyageuses, et les monts chauves, pleins de pièges, noirs, puis pâles, creusés, se perdaient confus, dans les ouates, les nacres et les pierres sombres du bleu. Quelque nuée molle se posait sur leur flanc comme le nid pâle d'un oiseau-roc ou le berceau d'un enfant des fabuleux colosses.
Et la reine trouvait ce spectacle ancien, vénérable et désespéré. Elle songeait aux aïeules charmantes qui avaient rêvé surlevieuxbalcon. Elles avaient sans doute été plus heureuses, sans l'insupportable poids de son ennui. Plus libres aussi, plus près des êtres, telles les Médicis des trônes de France, les Mary la Sanglante ou les dures Elisabeth, et même Mary Stuart, pleine de vie aventureuse, avant que le faucon noir ne se fût abattu sur elle.
Un vol d'oiseaux passa sur le ciel, se dessina sur les feuilles blanches et grises des nuages comme sur les marges d'un livre. La reine ne songea plus qu'à sa propre destinée. Elle lui était abominable. Elle s'y voyait mourir sans avoir connu aucun des hasards qui sont la légende de chaque vie. La terre et ses grâces, les êtres et leur mystère ne pouvaient être désirés par elle. Aucun paysage ne pouvait se présenter à elle sans une préparation, une surveillance, une police. Aucun être ne pouvait l'entretenir sans une entrave, et venir à elle simplement comme de la vie vers la vie.
Et elle sentait dans cette idée une petite asphyxie de chacune de ses fibres, l'angoisse d'une fleur qui a trop chaud dans une serre et qui n'y pourra pousser que des pétales faibles, languissants, chlorotiques.
Elle prit un des livres qui se trouvaient sur la petite table auprès d'elle et lut :
« Marguerite aima secrètement, etc., etc. »
— Ah! comme elle était libre! Comme elle était libre I
Et une voix dit au fond d'Hélène-Marie :
— Allez-vous mourir sans avoir voulu être une fois vous-même et agir pour vous-même?
Le poids s'abattit. Il était si intimement mêlé à la révolte qu'il ne semblait pas que la révolte pût jamais s'en dégager. Hélène-Marie se vit une âme de reine moderne, une sorte d'âme constitutionnelle qui ne pouvait que faire des gestes vides, contresigner des actes vains, s'agiter sur elle-même dans une éternelle ronde sans commencement et sans terme!
Le bruit de feuilles d'une robe interrompit son ennui. Elle distingua la duchesse de Lo-
wen qui s'avançait et presque en même temps Maurice de Nimburg qui partait à cheval par la route de granit. Il se fit en elle une association de ces deux personnes. Elle pensa combien ce jeune homme semblait mélancolique, et ne put s'empêcher d'en accuser Lôwen. Elle dit, en la manière franche dont elle parlait souvent à cette unique confidente :
— Vous n'auriez pas dû faire souffrir ce jeune homme !
La duchesse parut songeuse, puis elle répondit :
— Il a bec et ongles, madame...
— Croyez-vous? Je l'imagine plutôt fait pour s'abandonner à de grandes douleurs... Sa bouche est tendre et violente, Lôwen.
— Et moi, je pense, madame, qu'il mérite de souffrir un peu. Il a rapporté de làbas cette vanité insupportable qui leur fait croire qu'ils dominent la souffrance en l'analysant.
— Lowen, ce n'est pas la première âme que vous auriez désespérée!
— Votre Majesté sait bien que nulle n'était incurable!...
La reine leva silencieusement la tête vers les montagnes. Le temps figurait l'angoisse et l'attente — le drame des vapeurs se relevant et s'abaissant c^mme les mélancolies sur une âme. Le nord du lac montrait une eau d'étain, livide, énigmatique et lourde. Une ligne fine de vif-argent monta les pentes du pic des Ases, le plateau d'Epf, et les effaça. Puis, tout reparut dans une émotion ténébreuse. Le lac redevint uni, le ciel une fonte bleuâtre, et les corbeaux sinistres croassaient tous ensemble un chant d'attaque ou de victoire. Une pâle rivière de nues liséra les chaînes du couchant, palpitante comme une chair très blanche, et de noirs nuages magnifiques prirent lentement leur vol sur le palais des Wapsberg.
La reine s'abandonna quelque temps à la' tristesse de ce spectacle, puis elle se retourna vers la duchesse :
— Y a-t-il une grande volupté à faire souffrir, Lôwen?
La duchesse dirigea vers la reine son brillant visage de malice :
— Votre Majesté croit que je prends plaisir à la souffrance?
— Mais assurément! Je vous ai toujours vue joyeuse quand les pauvres amoureux tournaient vers vous des visages chagrins !
— Je n'étais pas joyeuse de leur peine.
— Eh si, fit la reine avec impatience, vous étiez joyeuse sans réserve. Je sais très bien que vous deviez désirer cette tristesse, puisqu'elle est le seul signe de votre empire... Mais si vous ne l'aviez désirée que comme un signe, vous en auriez aussi éprouvé de la mélancolie ! Et je vous ai vue aussi tranquille et alerte que le chien qui tient l'aile de la perdrix... Donc vous aimez à voir souffrir.
— Je ne sais pas, fit la duchesse rêveuse... Il me semble qu'il y a un sentiment de vengeance... contre eux et contre la vie... Contre eux parce qu'enfin il m'est défendu de m'attacher et qu'ils aimeront d'autres personnes, contre la vie parce qu'elle est vraiment trop
pleine de défenses absurdes, auxquelles j'obéis mais dont j'aime prendre une revanche!...
Elle rit avec un peu d'amertume, et, d'une franchise presque brutale :
— C'est ma vertu dont je me venge sournoisement, comme l'esclave de son maître.
— Alors, fit la reine avec intérêt, vous n'êtes pas si heureuse que je le croyais, brillante Gitel ?
— Je serais même plutôt malheureuse ! Mes petites taquineries à la vie et aux êtres me consolent. Je ne peux donner de joie; du moins je constate que je suis, en faisant un peu de tragédie... et les autres, au fond, n'en sont pas plus à plaindre!... Tous les sentiments vifs sont chagrins : mieux que végéter vaut d'avoir connu des sentiments vifs ! Ceux que je fais souffrir, je les jalouse... Ils croient à une réalité : et moi, je suis sûre d'avance de ne me donner que la comédie!
— Hélas! Lowen... vous sentez donc aussi la cruauté de n'être qu'un emblème?...
Lôwen regarda sa reine; elle vit une ombre
mortelle dans les beaux yeux faits pour la tendresse, l'aventure et peut-être la volupté. Elle dit :
— Il ne faut pas y penser!...
— Il vaut encore mieux y penser que de subir l'affreuse angoisse... 1 émotion obscure et sans forme...
Elles se turent. La nuée noire se divisait sous la violence de forces inconnues. Elle laissa paraître des nues plus pâles, de perle, de coquille, de bourre de soie.
— Ne fais cependant pas de peine au comte de Nimburg, chère Gitel ; je sens qu'il souffrirait trop, et il nous lit si agréablement les histoires qui viennent du pays des histoires...
— Je ne crois pas, fit doucement la duchesse, que je puisse le faire souffrir. Je ne sens pas mon influence !