‹ Une reineChapitre 7 sur 21 · LA FETE DE NUIT · texte numérisé non relu

LA FETE DE NUIT

C'était fête de nuit au palais du Printemps.

Le parc étincelait dans ses profondeurs. On avait rempli les arbres d'ampoules lumineuses qui tremblaient à la brise, semblaient se poursuivre parmi des paquets d'ombre où se réfugiaient les petits oiseaux. Des orbes électriques s'assemblaient sur les pelouses et le bord des pièces d'eau. Les musiques jouaient invisibles, dispersées dans des massifs, jointes puis éparpillées par des souffles capricieux. Elles étaient merveilleusement d'accord malgré les distances — de longue date exercées à ces jeux. Les êtres passaient dans ces lumières et ces ombres avec un luxe charmant de vie : têtes claires, étincelants uniformes, grandes robes cadencées. Et la lune, mourante sur une broderie de

nuages, semblait un globe électrique moins bleu et plus lointain que les autres.

Maurice rêvassait au bord d'un étang où la lumière allait jusqu'au fond troubler les carpes géantes. Elles remontaient, orbiculaires, elles glissaient avec lenteur, tandis qu'un cygne mâle, inquiet, veillait au bord de sa cabane.

Une mélancolie charmante emplissait le jeune homme. Il goûtait le plaisir de vivre en ce joli moment, parmi ces êtres de son passage, et la tristesse de sentir le petit trépas du soir. Son cœur battait surtout de son amour redoutable, comme le voyageur au bord d'une contrée neuve, merveilleuse mais terrible, traversée de grands fleuves.

Il vit deux ombres violettes surgir d'une allée, et qui venaient d'une même personne, marchant près de deux globes électriques. Il reconnut madame de Lowen. Elle était toute blanche, vêtue d'argent, de soie, de perles, de guipures et de malines. Des pierres ardentes entraient et sortaient avec elle de l'ombre et de la lumière. Elle marchait hardie et jeune

comme une Américaine flirteuse. Il sentit de quelle précieuse matière elle était faite, saine, délicate, avec le geste voluptueux, la hanche hardie, une ligne de ventre qui promettait la volupté, fleur perdue auprès de ce froid Lowen qui sûrement aurait été aussi heureux avec une jeune piétiste à la taille plate et aux yeux de nickel.

Elle vint, plus hardie encore ce semble que de coutume. Elle n'avait pu résister au Champagne, passion des gens du Nord.

Elle s'arrêta près de Maurice, soit qu'elle l'eût cherché, soit que le hasard eût tout fait. Elle-même ne le savait guère.

— Le bruit me lasse, fit-elle; je me suis sauvée. . .

Elle se mit à rire tout bas, d'une façon roucoulante, mystérieuse.

— J'ai toujours aimé courir à l'aventure. Quand j'étais jeune fille, je m'égarais dans les forêts jusqu'au soir. Mon père se fâchait, mais au fond il ne détestait pas ce caractère...

Elle leva la tête vers un globe bleu, lointain.

Ses yeux étaient langoureux; sa gorge légèrement battante, comme d'une tourterelle; son jeune corps évoquait tous les rêves de féerie, aux temps des rois amoureux.

— Donnez-moi votre bras, fit-elle.

Il sentit glisser une main sous son bras, comme une mésange agile et nerveuse. Elle riait de nouveau, blonde prêtresse d'Astarté, tête et buste rejetés en arrière.

— Dans l'ombre ! fit-elle. Je veux me compromettre...

Une nuance altière dans le ton, la certitude d'une réputation si bien faite, si fi^ée par cent amants malheureux, que rien ne peut plus la faire soupçonner. «La vraie femme pour César,» disait-elle.

Ils marchèrent vers l'ombre violette. Des passereaux mauves s'élevaient à leur passage, et l'on sentait toute la petite fièvre de cette ténèbre pleine d'oisillons fugitifs. L'odeur de l'héliotrope s'épandait avec celle des feuilles et des roses remontantes; la jupe de la duchesse mêlait sa fleur artificielle et ses par-

fums d'Orient à cette odeur. Il respirait la femme; il la sentait électrisée de fantaisie, comme une chasseresse lancée sur les collines. Elle brillait, s'éteignait, selon le croisé des sentes; elle bruissait dans les pénombres comme un buisson.

Et à phrases hachées, qui se rythmaient au mouvement de ses petits pieds :

— Vous m'inquiétez. Vous êtes tout à fait impénétrable et vous seriez meilleur diplomate que soldat... D'abord, je vous ai cru très simple, une âme tendre, un peu rendue ironique par ces gens de là-bas. . . mais enfin tendre, simple de sentiments, sinon d'intelligence... simple, profonde, fidèle. . .

— Je suis simple, madame.

— Non! Vous avez une mélancolie trop drôle... quelque chose d'effrayé, comme un conspirateur, qui est tout à fait excitant... Que complotez -vous, dites?

Il avait frémi; toute cette peur qu'il avait de lui-même gronda comme un torrent dans le gouffre. Et il eut très peur aussi de cette

jeune femme rieuse qui pouvait deviner son secret.

Cette idée l'inquiétait comme un décret d'exil ou de forteresse. Il voulut dérouter la duchesse :

— Vous n'avez jamais entendu parler de la nostalgie?

— Comment, pauvre petit comte!... Vous pleurez les gens de là-bas ?

— Les gens et les choses... Le joli bruit du soir, le crépuscule sur les trottoirs... vous ne vous figurez pas comme c'est exquis quand le ciel mourant se mêle aux lumières...

— Si, fit-elle... Tout est joli chez etix... ils sont le seul peuple qui sache séduire tous les peuples... Et vous souffrez de cela, petit comte?

— N'en souffririez-vous pas?

— Si, j'en souffrirais... et plus que vous! Car ce n'est rien d'être homme là-bas, mais femme !

Elle se jeta contre lui comme une délicieuse fille de péché. Tressaillant, il ne put s'empê-

cher de serrer le bras ganté de neige. Elle sentit le désir, elle en fut joyeuse.

— Regrettez-vous aussi... maintenant?

— Hélas! je regretterai plus fort tantôt...

— Si je vous aimais, regretteriez-vous ?

— Vous ne m'aimerez pas !

— Vous n'en êtes pas si sûr !

— Ah! bien sûr, fit-il d'un ton mélancolique... si sûr que cela suffira toujours pour m'empêcher de vous aimer.

— Mais ce devrait être le contraire, fit-elle naïvement. . .

— Non, pas si l'on est sûr!... Si on croit seulement que ce sera difficile, mais possible, ou même si on croit que ce sera impossible par suite d'événements mais que cela aurait pu être possible... Avec vous l'on n'a pas de doute !

— ■ A ce point!... Alors vous n'avez jamais songé à m'aimer?

— Et comment pourrait-on n'y pas songer ? Votre présence commande l'amour. Mais on sent vite le cran d'arrêt, et vous devenez une

pure œuvre d'art : on se plaît à rêver de passion en vous regardant, mais on se retire bien vite de l'hameçon. Vous faites aimer... les autres.

— Est-ce vrai?

Puis, avec son rire trouble, et se serrant encore contre lui, sa petite main cramponnée :

— Non, ce n'est vrai que pour vous!... Les autres sont venus et ont connu la pointe aiguë...

— Féroce!... Pourquoi vouloir tuer? car c'est du meurtre.

— Oh ! personne n'en est mort.

— Je suis sûr que vous le regrettez?

Elle frappa du pied, et, avec un peu de colère :

— Mais c'est tout à fait méchant ce que vous dites là!

— Eh bien! est-ce tout à fait faux? Oseriez-vous dire que cela vous serait si désagréable? N'est-ce pas le fond du jeu de la coquetterie ?

— Non, pas chez moi ! La coquetterie, c'est

le théâtre de raniour.. . puisqu'une duchessede Lôwen ne peut ni ne doit en connaître la réalité. Et j'ai eu ma petite part au moins de regret et même de souffrance...

— De souffrance, vrai ? fit-il avec une ironie grave.

— Et sûrement, dit-elle... Je crois parfois que j'avais la nature des grandes amoureuses. La raison, le sens héréditaire de la vertu des femmes de notre maison, l'orgueil, et enfin l'habitude, ont eu raison de ce fonds de nature... J'ai joué des autres et parfois de moimême. Je ne me repens pas, parce qu'après tout le jeu était légitime... Ceux qui voulaient plus, voulaient trop : ce n'était pas leur droit. Je les compare aux rois qui ont convoité une province et ne l'ont point eue — leur douleur est vive, mais qui les plaindra?

Elle s'arrêta; elle leva sa tête argentée, dans un orgueil barbare :

— Qui donc peut concevoir qu'il possédera la duchesse de Lôwen ?

— Ceux dont elle aura trompé la naïveté,

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que son attitude aura rendus crédules, et ses actes insensés.

— Allez ! petit comte, et elle rit encore d'une autre manière, leur naïveté n'était pas bien pure, ni leur crédulité méritoire... Et après tout, ils ont eu de belles espérances.

— Et de belles funérailles !

— Eh bien, au fond, ils ne furent pas malheureux. L'amour est toujours une souffrance; l'important est ce qu'il laisse en dépôt : la poésie de la beauté et de la douleur. Et ceux qui m'ont aimée ont eu tous les tremblements et toutes les extases des amants... Qu'importe le cinquième acte — qui ne clôt rien ou jette le ridicule sur l'aventure? Et je me pardonne surtout de ce que je n'ai pas plus qu'eux été heureuse! Car j'ai aimé et je me suis refusé d'aller au terme du voyage. Voilà ce qu'il faut se dire, petit comte... Lôwen a été punie par elle-même du mal qu'elle faisait aux autres !

Elle ajouta plus bas :

— Et s'il lui est doux de connaître cette

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souffrance, que les autres aussi s'en fassent une douceur !

— Vous pouviez en faire une douceur parce que de vous seule dépendait l'épilogue. Victorieuse quoi qu'il arrive, vos cartes étaient biseautées, Mais ceiux qui ont vécu dans l'incertitude ont bien pu prendre la petite mort dans la maladie! Je me souviens d'une personne qui avait été enterrée vivante. Elle gardait une figure de cadavre. Une jeune âme mal prise par l'amour en peut garder un deuil amer...

— Eux! s'écria-t-elle avec un rire... Non, non, petit comte, ce sont des âmes saines. Ils ne se sont pas abandonnés eux-mêmes.

Ils avaient atteint les confins du parc, près de la forêt royale. Et la ténèbre reprenait, plus saisissante, après la lumière. Lôwen riait tout bas, d'un rire panique. Et, ne sentant pas frémir son compagnon :

— Eh bien ! dit-elle d'un ton scandalisé et ironique, ne m'aimez-vous pas dans cette ombre ?

Le cœur battit malgré tout au jeune homme.

— Vous êtes tellement la femme, fit-il. Et la nature a si tendrement travaillé à votre forme... Comment pourrais-je ne pas faire le rêve d'embrasser cette bouche moqueuse?

Il prit la main de la jeune femme; il l'éleva, en la tenant comme une bestiole captive, jusqu'à ses lèvres. Elle rit et s'écria :

— Je veux vous voir à genoux.

Il se mit à genoux; elle se penchait avec un soupir.

— Vous seriez gentil, petit comte, si on pouvait vous aimer!... et si vous-même...

Puis, pétulante, avec un air d'enfant, cédant au caprice, au téméraire de sa nature, et assurée qu'il n'en serait ni plus ni moins :

— Ah! comme vous avez envie de m'embrasser !...

Elle se pencha sur lui; elle lui donna d'un geste charmant, naïf, et tout à fait tendre, cette bouche de fraise et de nacre. Il y mordit comme à l'éternel amour, d'une lèvre sensuelle.

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Elle le releva; elle marcha en silence. Elle était un peu confuse, pas trop, car le baiser n'est rien dans ces pays de fleuretage. Ils marchèrent silencieux jusqu'au retour de la lumière.

— Et vous n'êtes pas heureux ! fit-elle avec une moue; cela ne vous a donc pas donné de joie?...

Il répondit brusquement :

— De joie, non. Une espèce d'orgueil voluptueux... et le souvenir éternel de cette minute... sans lendemain.

— Sans lendemain, oui?

— Avec lendemain ?

Elle demeura pensive. Elle s'arrêta pour le considérer à la lueur venue par une sente.

— Je ne puis lire si vous désirez le lendemain.

— Je vous ai dit que je vous ai considérée comme inaccessible.

Elle fit une petite moue découragée.

— Je ne vaudrais donc pas la peine d'être aimée chastement si je donnais ma tendresse ?

— Trop d'inquiétude -préétablie! ... Je me sentirais abandonné tout le temps.

Elle frétillait d'impatience :

— Il y a autre chose ! Sinon, vous ne seriez tout de même pas si plein de discours vides!

Il pâlit; et de nouveau son cœur s'emplit d'épouvante. ]\Iais elle ne vit rien, attirée par le feu d'artifice qui débutait.

— Non ! reprit-il, il y a le regret d'une magnifique chose aperçue — et sans espérance! Vous donnez la vision d'un amour de prodige. Et c'est triste comme lorsque, adolescent, on s'éveille seul après un beau rêve tendre... Votre présence est un songe... et je suis déjà seul !

— Vous êtes un livre! fit-elle. Et un livre ennuyeux...

— Ah! répondit-il... bien ennuyeux en effet!

Sur la grande pelouse, le feu d'artifice déployait ses jardins de flamme. L'âme légère

de Lowen riait aux fusées légères. Elle les mêlait à sa petite déception. Et, se persuadant que Maurice était plus rusé que les autres, elle admirait son sang-froid et pensait qu'il serait amusant de le mettre en faute.

Ils étaient revenus parmi les groupes; les belles filles aristocratiques du Weissberg, noblesse et bourgeoisie, se pressaient sur les pelouses. Lowen reprit :

— Dites-moi, petit comte, pourquoi nos femmes ressemblent bien plus aux statues de Diane, de Vénus ou d'Hébé que les femmes d'Italie ou de Provence?

— La race d'Hélène et d'Achille venait du Nord, fit-il... Ce fut une infusion de barbares vite civilisés. Mais je pense bien que Paris, Ulysse et Nestor furent calqués sur des modèles pélasges.

— Alors c'est ce petit homme brun qui représente Paris? dit-elle en montrant l'ambassadeur d'Italie...

— Non, mais ce capitaine lombard qu'il mène à sa suite... Avec un peu moins de plu-

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mes, il serait irrésistible... et c'est la seule chose — les plumes — que les hommes du Midi ont en trop, dans les sociétés au goût sobre, auprès des femmes du monde. Et, néanmoins, huit fois sur dix, c'est pour eux que se font les prodigieuses extravagances — huit fois sur dix, qu'Hélène s'embarque sur le navire... aux flancs creux.

— Vraiment, vous le croyez?

— Je le crois.

Il le croyait aussi pour les femmes. Si délicieuses que fussent ces filles du Nord, si vives souvent, il leur manquait la langueur ardente, la volupté contagieuse départie aux races de vieille civilisation. L'amour n'avait point passé sur leurs aïeules comme une chose absorbante, comme le poème de la vie. On sentait encore, dans leur beauté claire, la lutte barbare. Le loisir n'était que d'hier — l'art humain, l'art vivant, ne venait que de naître. Leurs ancêtres mâles avaient été plus intempérants que luxurieux, plus actifs que délicats. Aussi leur jolie taille jeune n'avait guère d'autre flexion que

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celle des jeunes hommes — leur démarche ne jetait pas le mystérieux sel du désir — et leur fraîche familiarité était à peine troublante. Quelque chose d'animal et de divin manquait à leurs beaux yeux, à leurs bouches roses.

Et cela se voyait bien aux deux ou trois Méridionales, seulement presque jolies, confondues dans la multitude. Une ardeur se levait d'elles, un frisson pénétrant, une souple violence. L'histoire des nations amoureuses se levait à leurs pas.

Mais à la cime de la cour, la reine, pétrie du mélange des peuples, avait toutes les séductions, toutes les mélancolies, toutes les attitudes charmantes, avec la fierté, la noblesse septentrionales mises en elle comme une distinction suprême, comme un voile léger couvrant les grâces et leur donnant une force plus subtile.

Et Maurice, revenu avec la duchesse, retombait sous le joug de cette reine, comme les jeunes hommes d'Orient, nourris de légendes

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étincelantes, s'éprenaient de fantômes enchantés, au détour des tamaris, des lauriers ou des sycomores.

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