LE CONSEIL
Le chancelier de Nimburg se préoccupait de la mélancolie de son neveu. Il était plein d'appréhension. Il craignait que les débuts du jeune homme ne fussent assotés par un grand amour. Son affection, son égoïsme et sa vanité prenaient des parts égales à cette inquiétude. Car il avait le sens de la famille, le désir de finir tranquillement sa carrière et la coquetterie de ses projets. Sa nuit n'avait pas été agréable, pleine d'insomnie et de rêves. Il prenait aisément rancune contre les gens qui l'empêchaient de goûter le repos et de se lever allègre le matin.
Il se confia à la douceur d'un bain chaud — qu'il comptait comme un demi-sommeil, prit un mélange de café et de chocolat et s'enferma dans des flanelles douces. Un peu de bien-être lui revint; son miroir ne lui renvoya plus ce visage de plâtre qui l'avait effrayé. Et il fit venir son neveu.
— Mon cher garçon, fit-il, je n'ai guère dormi, ni toi, si j'en juge par ton regard. Mais ce n'est rien pour toi, — une anecdote. Pour moi, c'est un événement historique. Je v^oudrais bien ne pas récidiver par ta faute !
Maurice s'attrista de voir la fatigue sur cette peau fine comme une peau de chasselas, dans ces grands yeux légèrement planes.
— Que faut-il faire?
Louis rit avec l'ironie et la parfaite assurance d'un liseur d'âmes.
— Qu'aurait-il fallu ne pas faire? Ne t'avais-je pas prédit que le jeune moucheron se jetterait sur cette chandelle où tant de moucherons ont rôti leurs pattes ?
— Vous l'aviez prédit!...
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Le jeune homme contemplait cette ironie et se demandait si toute l'expérience humaine n'était pas faite de la même farine.
— Et cependant, reprit-il, que fallait-il ne pas faire?
— Il ne fallait pas se jeter sur la chandelle!
— En vérité, je vous assure...
— Il ne faut rien m'assurer. Je connais les visages. Le tien est pénible à voir. Il conte la chose la plus dangereuse pour ce moment du début où il faudrait être toujours prêt à l'action. J'espérais que tu n'arrivais pas de chez les autres sans savoir ce qu'est une coquette déterminée. Et je suis humilié de ta sottise.
Maurice se tut. Le chancelier, le considérant avec finesse, se mit à discourir :
— L'amour n'est qu'un hasard. Il peut s'exercer dans une auberge aussi bien que dans une autre. Un homme sain d'esprit apprend facilement à faire dériver ce qui semble une passion irrésistible. Il ne faut que savoir fuir
la solitude et diviser son temps... Il n'y avait aucun danger à voir la duchesse, à condition de ne pas mener une vie propice à la folie...
Maurice leva la tête au dernier mot. Il en sentait mieux la menace que celui qui le prononçait.
— Il y a dans ce palais et à la ville, reprit Louis, des filles charmantes et point cruelles. L'amour avec un noble ne peut les déshonorer; une petite dot leur assure des maris excellents. Notre pays est, en ce sens, pour les gens de notre caste, un endroit délectable... Ne crois pas, Maurice, que ces filles soient vénales. Elles ont des sentiments très doux, modestes, et si on le désire, constants. Les ruptures sont aimables; ces gentilles personnes ont un fonds de résignation, une facilité à se consoler qui est encore accrue parleurs croyances religieuses. Elles ne songent à se repentir ni avant, ni pendant, mais elles ont, après, une contrition heureuse. Elles savent que le Seigneur est avec elles; elles croient que tout leur est remis. Ce sont des âmes trop
naïves pour être pures. Tu ne saurais être coupable envers elles, puisque la somme de leurs petites souffrances sera toujours inférieure à leurs plaisirs.
— Eh! mais/repartit Maurice souriant, c'est des professionnelles dans le brouillard que vous me proposez?
— Détrompe-toi! Rien n'est plus qu'elles éloigné de l'art ou de la science des professiormelles. Elles en ignorent tout le mécanisme. Elles ne savent rien de l'alchimie des belles personnes qui transforment en métal chaque désir des hommes.
— Elles attendent cependant quelque récompense — finale — de leurs services ?
— Ce n'est pas ainsi qu'il faut résoudre leur petit problème. Ce sont, par nature, — ou par hérédité, comme ils disent, — des serves. Notre caste a pour elles une séduction incroyable. Pourvu que nous apparaissions sous des espèces encore jeunes, et de figure aimable, nos hommages ont quelque chose de divin. Elles y cèdent avec allégresse. Elles se don-
nent avec orgueil et attendrissement; elles sentent revivre leurs gentilles mères des siècles évanouis. Leur conduite n'est point blâmée. Plutôt suscitent-elles l'envie de leurs rivales et l'éloge des matrones. Tout le temps que dure la liaison, elles sont discrètes, attentives, rêveuses, et plus ardentes que tu ne le croirais. Le plus léger cadeau les remplit de joie, mais sûrement moins que les caresses, les bonnes paroles, et d'être traitées avec respect... Pourtant, alors que l'aventure se termine, elles seraient surprises que le jeune noble ne leur fît pas tenir un don. Mais elles n'attendent rien de miraculeux : cent florins font une dot, et mille florins une fortune véritable.
— Eh bien ? fit Maurice en riant.
— Eh bien ! vous ne comprenez pas encore ? s'écria Louis. Vous croyez qu'elles ont attendu après cette conclusion, et cela n'est vrai que pour un nombre tout à fait restreint. Vous assimilez ce don au cadeau de rupture des unions vénales, et rien n'est plus faux. En réalité, le noble doit être généreux, comme il doit
être chevaleresque, comme il doit exercer la profession militaire ou diplomatique, et non celle de marchand ou d'industriel. Il fera donc largesse à la suite d'une telle liaison, comme à la suite d'une naissance ou d'un mariage, et la plébéienne doit accepter et se réjouir. Le contraire serait incompréhensible; ce serait, pour les âmes de ce peuple, contre nature. Si tu observes le pays, ce cadeau de rupture ne t'apparaîtra plus avec aucun caractère vénal. Tu admettras qu'il peut se concilier avec le dévouement et l'amour, comme jadis la générosité royale n'empêchait pas le culte du chevalier pour le roi.
— Et faut-il voir aussi d'honnêtes et loyaux Germains dans ceux qui épousent ces belles filles?
— Sans aucun doute. L'origine de la dot est pure, puisque d'origine noble, et les unions qui suivent sont le plus souvent probes, vaillantes et fidèles des deux parts.
— Cela est admirable pour notre caste ! Et le rêve qui dort au fond des mâles s'éleva
dans l'âme de Maurice comme une vapeur de volupté. L'ardent instinct palpitait en lui : le vœu de communier avec toute l'espèce humaine par la grâce des femmes.
Le vieux diplomate, souriant et mélancolique, revit passer la claire théorie de ces jeunes serves qui lui avaient ouvert la porte d'ivoire. Et frappé par la vieillesse, trop sage pour ne pas fuir les fées meurtrières, il lui plaisait de se mêler à l'aventure de ce jeune homme. Car c'est encore goûter l'amour que d'en recevoir le reflet.
Il reprit, avec douceur et tyrannie :
— Tu connais mal le pays; tu ne saurais, vraisemblablement, par quel bout prendre l'écheveau. Mon vieux serviteur Wolfgang t'abrégera les détours. Il est discret, il sait obéir, il sait comprendre, et il a l'air bête; en sorte qu'il a déjà exécuté l'ordre, tandis qu'on se demande encore s'il ne faudrait pas le lui expliquer...
Maurice se tut. Il n'osait pas refuser l'offre de son oncle. Accablé par la rapidité de son
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mal, il désirait se fuir; il commençait d'avoir de soi-même une véritable épouvante. Et il s'abandonnait, très las, très triste, plein de méfiance contre la Destinée.