‹ Une république patricienne, VeniseChapitre 10 sur 37 · LA FONDATION DE L'EMPIRE COLONIAL · texte numérisé non relu

LA FONDATION DE L'EMPIRE COLONIAL

six mois de lulle. de capituler. Dès lors la partie était perdue pour Gênes; sa flotte impuissante dut battre en retraite; Venise était sauvée.

La paix de Turin, conclue en 1381, sous les auspices du comte de Savoie, entre les deux rivales, marqua définitivement le terme du long conflit outre Venise et Gènes. Sans dontè Venise dut évacuer Ténédos, dont les forlifications furent dcunanlelées; sans doute Famagouste demeurait aux mains des Génois, et le roi Pierre II de Lusigiian était abandonné à leur vengeance; mais Gènes dnt renoncer à fermer aux Vénitiens le marché de la mer Noire et l'accès de Tana, et la République allait travailler avec une activité fiévreuse à relever dans celte région les ruines de ses colonies. Do cette terrible guerre de six années, qui l'avait mise à deux doigts de la ruine, Venise sortait, aflaiblic sans doute, mais confiante dans ses destinées et dans l'énergique et sage gouvernement qui, à l'heure du péril suprême, n'avait i)as dés('S[)éré de la lîépublique. Tandis que Gênes, agitée par la lulle ucs partis, troublée par d'incessantes révolution';, s'achemine désormais vers la décadence, Venise, sous la direiMion de ses hommes dT-tat. renaîtra vile de sa chulc. et, dans l'éifuilibre établi en 1381 entre elle et sa rivale, elle trouvera un point de départ nouveau pour reprendre et garder la domination des mers. Au lendemain môme de la guerre de Chioggia, Venise reconquérait Corfou (13S6) et acquérait en Grèce Nauplie et Argos (1388), Sculari et Durazzo en Albanie (139(5). Gènes au contraire, à ce même moment, aliénait sa liberté et se donnait au roi de France (139G).

L'expansion du commerce vénitien. L'Egypte et les relations avec le monde musulman. — Aussi bien, durant la période où elle défendait si vigoureusement son empire colonial, Venise avait su assurer à son commerce une expansion prodigieuse à travers tout l'Orient.

Parmi les [lays méditerranéens, l'Egypte — du moins avant que les Portugais n'eussent découvert la route du Cap — a eu, dans le commerce du monde, une importance capitale. C'est par là qu'arrivaient en Occident, par la voie la plus courte, les précieuses denrées qui venaient de l'Inde et de la Chine, et Alexandrie était le centre d'un mouvement d'affaires prodigieux. De bonne heui'C les Vénitiens comprirent le profit qu'il y avait à faire sur les rivages du Nil, et ils entrèrent en relations avec le pays des Pharaons. Mais l'Egypte du Moyen Age était aux mains des musulmans. Or, une nation chrétienne avait quelque scrupule à commercer avec des infidèles, surtout quand les croisades eurent accru l'antagonisme religieux, et davantage encore quand, avec Saladin, l'Egypte fut devenue le centre de la puissance de l'Islam; les sultans du Caire de leur côté éprouvaient quelque embarras à accoi'der des privilèges à des marchands chrétiens. Toutefois les bénéfii^.es à faire étaient tro[) grands pour ne point imposer silence aux hésitations de la conscience, et les maîtres de l'Egypte trouvaient trop d'avantages à ces relations pour ne pas se montrer tolérants. On s'entendit donc sans trop de peine : et malgré l'indignation des âmes pieuses,

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malgré la défense de l'Eglise, malgré l'excommu-nication, la confiscation des biens, la perle de la liberté menaçant quiconque se livrerait à ce trafic^ illicite et particulièrement à la contrebande deguerre, des relations actives se nouèrent vite entre Venise et les musulmans. A Innocent III, qui prétendait les interdire, la République représentait que fermer un marché de cette importance serait pour sa prospérité un coup trop redoutable ; et le pape lui-même s'inclinait devant ces objections. Et le bruit public affirmait que, si Dandolo avait détourné vers Constantinople la quatrième croisade, c'est qu'une ambassade était venue d'Egypte apporter à Venise des présents magnifiques et promettre d'extraordinaires privilèges, à seule fin que le doge usât de son influence pour écarter de la vallée du Nil le péril qui la menaçait. L'histoire, il convient de l'ajouter, est plus que suspecte; mais c'est un fait assez significatif qu'elle ait, au xiii" siècle, couru la chrétienté.

Il est certain par ailleurs que les Vénitiens étaient fort bien accueillis en Egypte. Dès 1207, le Soudan leur accordait d'amples privilèges, qui furent, pendant le cours du xiii* siècle, constamment renouvelés. La ville de saint Marc avait à Alexandrie une colonie puissante, qu'administrait un consul au nom de la République. Le quartier vénitien comprenait deux fondachi, un bain, une boulangerie, une église, et la tolérance musulmane allait jusqu'à permettre d'introduire et de vendre du vin dans l'intérieur des fondachi. Le gouvernement du Caire était plein d'égards pour les marchands de Venise ; ils étaient exemptés de certaines taxes abusives; ils jouissaient d'une entière

franchise pour le commerce des perles, des pierres précieuses, des fourrures. On voit,^ dans toutes les ordonnances qui les concernent, un parti pris de bienveillance évident. Et pour la mériter, et davantage encore parce qu'ils y trouvaient profit, les Vénitiens ne se faisaient point scrupule d'importer en Egypte les marchandises les plus spéciament prohibées, les armes, les munitions, le fer, les bois de construction, les esclaves.

Vainement, après la perte de la Terr^-Sainte surtout, les papes fulminaient, Boniface VIII après Nicolas IV et Clément V après Boniface, interdisant sous les peines les plus graves tout commerce avec les infidèles, dans l'espoir de ruiner le Soudan en lui enlevant les ressources financières qu'il tirait du commerce occidental. Vainement ils chargeaient les chevaliers de l'Hôpital et du Temple de surveiller les mers et d'empêcher par la force le trafic interdit. Venise s'arrangeait à tourner les défenses et, dès 1302, elle envoyait au Caire une ambassade solennelle pour demander le renouvellement de ses anciens privilèges,'et parmi les articles dont l'importation était prévue au traité, figuraient en bonne place, avec une prime spéciale aux importateurs, les marchandises dont la vente était interdite en pays sarrasin. Venise sentaii trop l'intérêt qu'elle avait à reprendre pied en Egypte et en Syrie pour s'arrêter à de longs scrupules, et il faut ajouter que cette politique la servit à merveille. Sans doute Rome se fâcha; Jean XXII fit ouvrir une enquête et agita ses foudres, si bien qu'un moment, en 1323, la République dut céder et interdire à ses nationaux tout commerce avec les musulmans. Mais, sous la prohibi-

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