‹ Une république patricienne, VeniseChapitre 9 sur 37 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

La conquête de lOrient et l'empire colonial de Venise.

I. — Le doge Henri Dandolo. — La quatrième croisade et la prise de Conslantinople. — La fondation de l'empire colonial de Venise. — L'organisation et l'administration de l'empire colonial.

IL — La crise de la seconde moitié du xai« siècle. La lutte contre les Génois. — Venise et Gênes au xiv« siècle.

III. — L'expansion du commerce vénitien. L'Egypte et les relations avec le monde musulman. — Les routes de l'Asie. Marco Polo. — La prospérité commerciale de Venise à latin du xiv<= et au commencement du xv siècle.

Pendant la seconde moitié du xii* siècle, Venise était devenue une des grandes puissances du monde européen. Elle avait soutenu les communes lombardes dans leur lutte contre Barberousse; elle avait reçu Alexandre III, qui avait dit la messe sur l'autel de Saint-Marc; elle avait été la médiatrice et l'arbitre entre le pape et l'empereur. Le congrès dé 1177 avait amené dans la ville des lagunes tout ce que l'Allemagne et l'Italie comptaient de grand, les princes de l'empire, les évêques des métropoles de Germanie, les consuls des cités italiennes, sans parler des ambassadeurs des rois de France et d'Angleterre. Plus de dix mille étrangers s'étaient

trouvés réunis à Venise, devenue comnie le rendezvous des nations, et tous avaient admiré la beauté de la cité, sa richesse, sa puissance, son prestige. Et un historien contemporain, l'auteur anonyme de V Histoire des doges, pouvait justement écrire : « 0 que vous êtes heureux, Vénitiens, qu'une telle paix ait pu être conclue chez vous. Ce sera pour votre nom une gloire éternelle ».

On ne saurait dissimuler pourtant qu'à ce moment même, des périls redoutables menaçaient encore la cité de saint Marc. On a noté déjà les obstacles que son commerce rencontrait en Orient, du fait de la mauvaise volonté des Grecs et de l'hostilité de Gènes et de Pise. En Occident, la situation n'était guère meilleure, et la menace plus prochaine encore ; la domination même de Venise sur l'Adriatique semblait en danger. Les progrès des Hongrois les avaient amenés jusqu'à la mer ; ils avaient conquis la Dalmatie méridionale (1168) ; Zara s'était donnée à eux (1170); un moment reconquise par les Vénitiens, elle leur avait bientôt à nouveau échappé (1186); pareillement ils avaient perdu Trau, en même temps que Raguse tombait aux mains des Normands. Pise, d'autre part, intriguait contre Venise dans l'Adriatique; elle négociait avec Ancône, soutenait Zara révoltée, envoyait ses escadres jusque devant Pola, sur la côte d'Istrie : il fallut, pour rétablir la suprématie de Venise dans les eaux de son golfe, une action militaire vigoureuse (1195). Mais les Pisans ne se décourageaient point. En 1201 encore ils s'efforçaient, en occupant Brindisi, de barrer aux vaisseaux de la République le débouché de l'Adriatique, et de nouveau il fallut agir par la force. Mais surtout les ambitions colos-

LA FONDATION DE l'eMPIRE COLONIAL 47

sales de Henri VI, le fils de Barberousse, étaient redoutables pour Venise. Maître de l'Allemagne et du royaume de Sicile, réunissant l'héritage de Robert Guiscard à celui des Ottons, il étendait ses rêves prodigieux de domination de l'Europe occidentale jusqu'au fond de l'Orient; il songeait à conquérir la Terre-Sainte, à soumettre le pays grec de Durazzo jusqu'à Thessalonique, en attendant qu'il occupât Constantinople même. C'était pour Venise la perte assurée du domaine magnifique que sa politique avait en Orient si habilement ouvert à son commerce; c'était la sujétion inévitable sous la main toute-puissante du Hohenstaufen. La mort prématurée de l'empereur (1197) vint heureusement apaiser l'angoisse vénitienne; et, vers le môme temps, la destinée ménageait à la ville une autre bonne fortune : le doge Henri Dandolo (1192-1205) prenait la charge des intérêts de la République.

Le doge Henri Dandolo. — Dans toute l'histoire de Venise, peu d'hommes ont été plus remarquables; peu d'hommes aussi ont été plus représentatifs du caractère et de l'esprit vénitiens. Quand il monta sur le trône ducal, Dandolo avait près de quatre-vingts ans; mais il gardait, à cet âge avancé, toute l'activité, toute l'ardeur d'un jeune homme. Ambitieux, avide de gloire pour lui-même et plus encore pour son pays, il otîre un admirable exemplaire de ce patriotisme vénitien, capable de tous les dévouements, insoucieux aussi de tous les scrupules quand la grandeur de la république était en

48 UNE r.ÉPlDLlQl-E PATRICIENNE : VENISE

jeu. Pour réaliser les desseins qu'il avait formés, jamais Danilolo ne se laissa arrêter par aucune considération; esprit net, voyant clairement le but à poursuivre et les moyens de l'atteindre, formé d'ailleurs par une longue expérience à la conduite des ailaires, c'était un admirable homme d'Etat; passé maître dans l'art de manœuvrer les hommes, réservé, discret, sobre de paroles, c'était un diplomate incomparable. Avec cela, il avait de l'énergie, de la résolution, un courage personnel qui parfois touchait à l'héroïsme. C'était un homme né pour commander. La légende raconte qu'envoyé en 1171 en ambassade à Constantinople, il avait été aveuglé par les manœuvres traîtresses des Grecs et que de dà venait la haine farouche que toute sa vie il porta à Byzance. Il est certain que le but constant de sa politique fut de venger sur l'empire grec les injures subies par Venise ; c'est qu'il voyait surtout, avec son sens avisé de politique, quel champ d'action merveilleux la conquête de l'Orient ouvrirait à son pays. Il fit tout pour réaliser ce rêve, et par là on peut dire qu'il fonda vraiment la grandeur vénitienne. Et il nous offre par surcroît un beau type de ces patriciens de Venise, tout ensemble commerçants et hommes d'Etat, soldats et diplomates, et dont la fière volonté savait, pour le service de la République, plier les événements et forcer la destinée même.

La quatrième croisade et la prise de Constantinople. — La quatrième croisade allait fournir à Dandolo une occasion merveilleuse de montrer ses qualités éminentes. De l'entreprise pieuse d'Innocent III, Venise, grâce à son doge, allait tirer des

LA FOADATION DE l'eMPIRE COLONIAL 49

profits matériels extraordinaires. Par là, la quatrième croisade est, dans l'Iiistoire de la République, un événement capital ; mais peut-être mérite-t-elle davantage encore l'attention par le chef-d'œuvre qu'elle nous présente de l'habileté politique des Vénitiens.

On sait comment, en avril 1201, la cité de saint Marc s'engagea, moyennant une somme de 85.000 marcs d'argent, à transporter en Egypte l'armée des croisés et à la ravitailler pendant un an. Il n'y avait là, au début tout au moins, nulle arrière-pensée politique. Venise concluait une convention de passage et faisait une bonne affaire. Mais la suprême habileté du doge fut de tirer du développement ultérieur des événements un parti merveilleux. Il profila de l'embarras des barons à rassembler la somme convenue pour détourner sur Zara, chrétienne, mais que Venise voulait reprendre aux Hongrois, les forces de la croisade. 11 profita de la venue en Occident du prétendant grec Alexis et des promesses magnifiques qu'il faisait à ceux qui le rétabliraient sur le trône de Byzance, pour rouvrir la question d'Orient, perpétuel souci de la politique de la République. Il comprit vite que, pour faire aboutir les entreprises qu'il rêvait, il importait de guider et de diriger en personne l'expédition, et c'est pourquoi, solennellement, le doge prit la croix. Mais habilement il laissa à d'autres l'initiative du détournement de la croisade, se contentant de manœuvrer habilement pour assurer le succès des propositions faites, de peser sur les volontés récalcitrantes et de tout régler au mieux des intérêts vénitiens. Et ainsi, malgré les foudres pontificales, il s'empara de

Zara; malgré le traité conclu, il détourna la croisade de l'Egypte, où Venise craignait de compromettre par une guerre les intérêts de son commerce; enfin, malgré l'opposition d'une partie des croisés, il sut, par ses lenteurs calculées autant que par ses menaces déguisées, imposer la marche sur Byzance, qui assurait à son pays des avantages prodigieux et à lui-même la satisfaction de paraître en maître devant Constantinople détestée.

Pareillement, devant Byzance, Dandolo fut l'àme de tout. C'est lui qui, par son courage, contribua puissamment à la première prise de la capitale grecque ; c'est lui qui, le prétendant rétabli, accrut, par son intransigeance voulue, les difficultés de la situation et provoqua la rupture finale. C'est lui qui imposa aux Latins le second siège de Constantinople, releva leurs découragements, dit en toute circonstance le mot décisif. C'est lui qui, même avant la chute de la ville, sut, par l'ascendant de sa volonté, imposer à ses alliés le traité de partage de mars 1204, où, avec une habileté sans égale, il assurait l'avenir pour le plus grand profit de la République. Il fit attribuer à la cité de saint Marc les trois quarts du butin à faire, comme remboursement des indemnités dues par les Grecs aux négociants vénitiens et de la dette en souffrance des croisés; il y obtint la promesse du maintien de tous les privilèges commerciaux dont jouissait dans l'Orient grec la ville des lagunes; il y fit céder enfin à Venise, comme domaine territorial, un quart et demi de l'empire. Dandolo était trop habile pour ne pas comprendre que le chef du nouvel empire à fonder ne pouvait être le doge, et il ne tenait pas au trône; il fit réserver seulement

LA FONDATION DE l'eMPIRE COLONIAL 51

au parti qui n'aurait pas l'empereur le patriarcat de Constantinople et les richesses de Sainte-Sophie. Et il voulut enfin que cet empire, féodalement organisé, fût assez faible pour ne point gêner Venise. Ain&i tout était admirablement calculé pour l'avantage de la ville des lagunes.

Et quand enfin Constantinople tomba (12 avril 1204), les Vénitiens surent, dans le pillage de la cité et durant les jours qui suivirent, faire en connaisseurs leur choix parmi les reliques et les objets précieux dont Byzance était pleine. Aujourd'hui encore le trésor de Saint-Marc atteste, malgré l'incendie qui, en 1231, détruisit une partie de ses richesses, la méthode raisonnée et sûre, l'absence de scrupules aussi avec lesquelles agirent les Vénitiens; et, au-dessus du porlaii de la basilique, les chevaux de bronze de Lysippe, dépouille de l'hippodrome byzantin, rappellent comme un trophée mémorable le grand événement qui donna à Venise un empire colonial en Orient.

La fondation de l'empire colonial de Venise. — La convention d'octobre 1^04 attribua en eilel aux Vénitiens la meilleure part des possessions byzantines. Ce fut, sur la mer Ionienne, l'Epire, l'Acarnanie, l'Etolie, avec Durazzo, Arta, etc., et, en face de la côte, les îles Ioniennes, Corfou, Céphalonie, Sainte-Maure, Zante. Ce fut le Péloponèse entier, avec Modon, Lacédémone, Calavryta, Ostrovo, Fatras. Ce furent les îles du midi et de l'ouest de l'Archipel, parmi lesquelles Naxos, Andros, l'Eubée furent nommément désignées. Sur la côte européenne des Dardanelles et de la mer de Marmara, ce furent Gallipoli, Rodosto, Iléraclée. Ce

52 UNE EÉPrBLIQLE PATRICIENNE : VENISE

furent, dans l'intérieur de la Thrace, quelques villes, dont Andrinople était la plus importante. Ce furent enfin les trois huitièmes de Constantiiioplo, avec la possession de Sainte-Sophie. Un accord ultérieur ajouta à ce domaine la Crète, obtenue par un échange fait avec le marquis Boni face de ^lontferrat. Et fièrement le doge de Venise prit le titre, qu'il gardera jusqu'en 1346, de « Seigneur d'un quart et demi de l'Empire grec ».

Si Ton considère la répartition géographique de ces acquisitions territoriales, on y reconnaîtra sans peine le sens pratique que les YériiliîMis apportaient dans tous leurs actes. Ce qu'ils s'étaient fait donner, c'étaient les territoires fertiles, les côtes, les meilleurs ports, les points stratégiques les plus importants. Ils s'étaient rendus maîtres de la grande route maritime qui va de Venise à Constantinople, et dans le nouvel empire latin, ils s'étaient assuré une situation prépondérante.

Auparavant déjà, Dandolo avait réglé selon sa volonté le choix du nouvel empereur. Déclinant la candidature qu'on lui oIVrait et que ne pouvait constitutionnellement accepter un doge de Venise, il n'avait eu qu'un souci, faire élire, entre les compétiteurs, celui qui serait le plus faible, et d'avance il l'avait, affaibli encore en faisant promettre à celui qui échouerait une ample compensation territoriale. En même temps un Vénitien, Thomas Morosini, élu patriarche de Constantinople, devenait le chef religieux du nouvel Etat ; et Venise prétendait même que toutes les dignités ecclésiastiques fussent réservées à l'avenir à ses nationaux. Quant à Dandolo, il recevait le titre de despote^ il était exempté de prêter l'hommage au nouvel

LA FONDATION DE l'eMPIRE COLOXIAL 53

empereur; il apparaissait à Constantinople comme le plus puissant personnage de l'empire. Le pape Innocent 111, qui l'avait accablé de ses reproches et de ses foudres, le traitait maintenant avec une mansuétude pleine d'égards ; et quand Dandolo, « accablé par l'âge et brisé de fatigue », comme il l'écrivait, regardait en arrière sur l'œuvre qu'il venait d'accomplir, visiblement il n'éprouvait ni regrets, ni remords. Il se vantait, écrivant au souverain pontife, de n'avoir agi que « pour l'hon-; neur de Dieu et de la sainte Eglise romaine ». Il avait fait davantage encore pour le profit et la gloire de Venise. Lorsque, le 1" juin 1205, il mourut à Constantinople, il fut enterré — juste récompense de ses services — dans Sainte-Sophie conquise par lui; et son nom est demeuré inscrit parmi les plus glorieux de la république, comme celui du héros national qui a fondé l'empire vénitien en Orient.

L'organisation et l'administration de l'empire colonial. — Les Vénitiens pourtant reconnurent vite que, s'ils voulaient occuper réellement tout ce qu'ils avaient obtenu dans le partage des dépouilles byzantines, il leur faudrait lever et entretenir, durant de longues années, une armée considérable, engager des dépenses énormes et peut-être disproportionnées à la valeur réelle que ces vastes possessions continentales pouvaient avoir pour une puissance maritime. En conséquence, cette fois encore, avec un esprit pratique remarquable, ils firent un choix parmi ces possessions et n'en conservèrent que ce qui leur parut véritablement utile ou nécessaire.

En Epire, ils se contentèrent de garder le petit duché de Durazzo, qui, d'ailleurs, dès 1215, leur échappa. En Morée, où, entre temps, deux barons latins, Guillaume de Champlitte et GeolTroi de Villehardouin avaient fondé la seigneurie d'Achaïe, Venise ne réclama que les ports de Modon et Coron, postes d'observation admirables pour surveiller les eaux levantines, refuges excellents pour les vaisseaux de la République, et qu'un acte officiel nomme, d'un terme expressif, « les yeux de la commune » {oculi capitales communis). A la domination du reste du Péloponèse, la ville renonça volontiers, en échange des avantages commerciaux que lui accordèrent les princes d'Achaïe. Elle avait obtenu de semblables privilèges du despote grec d'Epire. Pourvu qu'en ces régions la porte fût largement ouverte à ses négociants, Venise n'en demandait pas davantage.

Elle mit plus de soin à s'assurer la possession, plus importante à ses yeux, des îles de la mer Ionienne et de l'Archipel- Mais ici encore elle s'entendit fort habilement à réduire les frais dispendieux de l'occupation. Corfou fut cédée en fief héréditaire à un certain nombre de patriciens vénitiens, qui s'engagèrent en retour à prêter hommage à la République et à favoriser en toutes circonstances les intérêts de son commerce. Le même régime, qui d'ailleurs dura peu (vers 1213 Corfou retombait aux mains des Grecs), fut appliqué à Céphalonie et à Zante, qui reconnurent également la suzeraineté de la République. Mais c'est surtout dans la mer Egée qu'il réussit merveilleusement. Pour occuper les îles que lui attribuait le traité de partage, Venise fit appel aux

LA FONDATION DE l'eMPIRE COLOMAL 55

ambitions de l'aristocratie de la cité, et les proposa à l'esprit aventureux de ses nobles comme autant de seigneuries à conquérir. L'appel fut entendu : en 1207, sous la conduite de Marco Sanudo, une expédition vénitienne s'emparait des Cyclades. Pour prix de la victoire, Sanudo eut Naxos. Paros, Milo, et le titre de duc de Naxos; ses compagnons, établis dans les autres îles de l'Archipel, devinrent ses vassaux. Les Dandolo eurent Andros, les Ghisi, Tinos. Mykono, et une partie de Sériphos et de Céos, les Barozzi Santorin, les Quirini, Stampalia. D'autres Vénitiens s'installèrent à Cérigo et à Cérigotto, qui devinrent deux marquisats ; un Navigajoso s'établit à Lemnos, dont il devint grand-duc. Et ainsi, à travers la mer Egée, s'épanouit toute une floraison de seigneuries vénitiennes, qui offrirent aux navires de la République des ports amis et un trafic rémunérateur.

On agit de même pour la Crète. L'île, encore aux mains des Grecs, était à conquérir, et la population indigène, d'humeur indépendante et belliqueuse, semblait de force à résister. Les Génois, d'autre part, essayaient d'en disputer la possession aux Vénitiens. Une action vigoureuse était nécessaire. La République, en 1212, se décida donc à partager la Crète en fiefs, qu'elle distribua, sous condition de service militaire, à des citoyens vénitiens; et pour donner plus de cohésion au nouvel établissement, on divisa l'île en six régions, dont chacune groupa les colons originaires d'un des six quartiers [sestieri) de la ville. Pour chef suprême, Venise donna à ses feudataires un duc qui s'installa à Candie. Ainsi la possession du pays

UNE REl'LliLIQLE PATRICIENNE : VENISE

fut assurée au début par une colonie toute militaire ; mais bientôt la Crète prit une importance politique et commerciale considérable. Placée au point de rencontre des grandes routes maritimes qui vont d'Occident en Egypte et en Syrie, merveilleusement fertile et riche, l'île devint le meilleur point d'appui de la domination vénitienne en Orient; elle était, comme l'écrivait un doge du xiu' siècle, « la force et la solidité de l'Empire, et on peut dire que, s'il lui arrivait malheur, il faudrait désespérer absolument de tout le reste ». Condition nécessaire de l'existence de l'empire vénitien, la Crète devait demeurer, en effet, la dernière possession orientale de la République.

En Eubée, enfin, la diplomatie vénitienne parvenait vite à établir la suzeraineté de la ville de saint Marc sur les seigneurs latins, les tierciersy qui, au mépris de ses droits, avaient établi trois grands fiefs dans l'île. Un baile vénitien s'installa à Négrepont; et si la République ne réussit pas à faire disparaître les droits de suzeraineté que les princes d'Achaïe revendiquaient sur les seigneuries eubéennes, du moins les marchands de Venise trafiquèrent-ils en Eubée aussi librement que dans leur propre pays.

Enfin la ville occupa directement Gallipoli, qui commandait les Dardanelles, dans la mer de Marmara, les ports de Panium, Rodosto, Héraclée, débouchés des blés de la Thrace; à l'intérieur, Arcadiopolis, l'actuel Liïle-Rourgas, et passagèrement Andrinople, et à Constantinople même un vaste quartier sur la Corne d'Or, assez étendu pour qu'on y signale plusieurs églises, et. où le

LA FONDATION DE l'eMPIRE COLONIAL bl

podestat Jacques Tiepolo fit construire en 1220 un magnifique fondaco.

A la tête de ces possessions coloniales, et pour en assurer fortement l'unité politique et administrative, était placé un chef, le podestat de Conslantinople, qui représentait le doge en Romanie. Il était assisté d'un conseil, probablement formé de six membres, de cinq juges pour les affaires judiciaires, de deux carnerarii pour les affaires de finances. De lui dépendaient les autres officiers que la République avait institués dans ses possessions de l'Orient grec, castellans de Coron et Modon, baile de Négrepont, duc de Candie. Et comme si Venise avait compris que la condition essentielle de la durée de son empire était un système de gouvernement centralisé, vers le même temps elle instituait, pour le mettre à la tète de l'ensemble de ses colonies syriennes, un baile qui résidait à Acre, et dont dépendirent les représentants de la République à Tyr, à Beyrouth, à Tripoli.

Ainsi Venise fondait un véritable empire colonial et prenait incontestablement dans tout le Levant une situation prépondérante. Aux vastes territoires qu'elle possédait en propre s'ajoutaient en effet des privilèges, qui assuraient partout à son commerce une franchise absolue; et sa puissance politique lui donnait vis-à-vis des autres Etats du monde oriental une autorité presque sans limites. Constantinople devenait si bien la capitale de ce nouvel empire, que le doge Pierre Ziani, successeur de Dandolo, songea, dit-on, à transporter au Bosphore la population de Venise et son gouvernement. En tout cas, de ce point de départ

58 UNE RÉPUBLIQUE PATRICIEfv'NE : VEMSE

admirable qu'était Byzance, les Vénitiens s'élançaient à la conquête du monde oriental : par la mer Noire, ils atteignaient la Crimée et pénétraient dans la Russie conquise par les Tartares ; l'Asie Mineure s'ouvrait à leurs entreprises par une série de traités conclus avec les empereurs grecs de Nicée, les sultans turcs d'Iconium, les princes chrétiens de la petite Arménie; les despotes byzantins de Rhodes ne les accueillaient pas moins bien que les rois latins de Chypre; et tel était, dans tout l'Orient, le prestige de la cité de saint Marc, qu'être citoyen vénitien était chose aussi glorieuse et aussi profitable que jadis, dans l'Orient antique, être citoyen romain.

La crise de la seconde moitié du XIIP siècle. La lutte contre les Génois. — Pourtant une crise redoutable allait, dans la seconde moitié du xiir siècle, mettre à l'épreuve la solidité de cet empire.

Le fragile et éphémère Etat, né de la quatrième croisade, avait traîné pendant un demi-siècle à peine sa lamentable existence. Attaqué à la fois par les despotes grecs d'Epire, par les empereurs byzantins de Nicée, par les tsars de Bulgarie, il avait vu progressivement le cercle se resserrer autour de Constantinople, et dès 1236 la capitale même avait failli succomber. L'intervention des puissances d'Occident avait momentanément retardé sa chute : mais ce n'était qu'un répit. En 1261, Michel Paléologue, empereur de Nicée, profitant

LA FONDATION DE l'eMPIRE COLONIAL 59

de ce que l'escadre vénitienne avait quitté sa station du Bosphore pour aller, dans la mer Noire, reconquérir la ville de Daphniision, s'emparait de Conslantinople par surprise. Le faible empLMcur Baudouin II s'enfuit sans tenter même de résister; les colons vénitiens firent meilleure contenance, et obtinrent une capitulation honorable. Mais le désastre n'en était pas moins grave pour la Ilépublique. DeConstantinople reconquise parles Grecs, le podestat vénitien dut s'enfuir, aussi bien que le patriarche latin. Chose plus grave : dans tout l'Orient redevenu byzantin, Gènes, sous la protection complaisante des Paléologues, se substitua à Venise.

Entre les deux villes, dans toutes les mers orientales, la rivalité était ancienne et âpre.. Les Génois avaient, de tout leur efi'ort, contrarié l'établissement vénitien en Crète; aux rivages de Syrie, depuis longtemps le conflit était déclaré entre les colons des deux cités. Au milieu du xni- siècle (123T), une Hotte vénitienne avait emporté Acre de vive force, expul.se les Génois de leur établissement, rasé leurs maisons, confisqué leurs biens. Une guerre de quatorze années (1257-1270) avait été le résultat de ces violences; elle avait été désastreuse pour Gènes. Battus sur mer, impuissants à reprendre Acre, menacés dans Tyr, et presque expulsés en fait de la Syrie, les Génois cherchaient ardemment leur revanche. L'alliance grecque la leur fournit admirable. Le traité de Nymphœum. qu'ils conclurent en 1261 avec Michel Paléologue, leur assura, au détriment de Venise, une situation privilégiée dans l'empire bvzantin reslau.ré. Ils obtenaient un établissement

à Smyrne, l'autorisation d'installer des colonies et des stations commerciales sur plusieurs points de la côte d'Asie Mineure et dans les îles de Chios et de Lesbos, le monopole du commerce de la mer Noire, d'où Venise était rigoureusement exclue. L'empereur, en accordant aux Génois l'exemption entière des droits de douane, s'engageait d'autre part à ne concéder aucun privilège commercial aux ennemis de la commune de Gènes. Enfin il laissait à Constantinople libre cours aux rancunes génoises, en autorisant la démolition de la citadelle vénitienne; il augmentait le quartier génois de la Corne d'Or d'une partie du quartier vénitien; un peu plus tard (1267), il abandonnait à Gênes l'importante position de Galata.

Le coup était rude pour Venise, d'autant plus rude qu'elle perdait en même temps une partie des îles de l'Archipel, en particulier Lemnos, que, dans toute la mer Egée, les corsaires grecs et génois donnaient la chasse aux vaisseaux de la République, et que la guerre, qui durait en Syrie, devenait, après ce succès des Génois, plus rude encore et plus chargée de haines. A plusieurs reprises, on put croire que les hostilités rendraient impossible la ^ caravane » de Syrie, aggravant encore les pertes que subissait dans tout l'Orient le commerce vénitien.

Mais la République lutta énergiquement, par la diplomatie et par les armes. Battus à plusieurs reprises sur les côtes de Syrie, les Génois consentirent en 1270 à signer une trêve. La paix d'autre part était rétablie, non sans peine, avec les Grecs, et l'accord de 1277 permettait aux Vénitiens de rentrer à Constantinople et à Thessalonique. Ils

LA FONDATION DE l'eMPIRE COLONIAL 61

n'y retrouvaient toutefois que l'ombre de leur puissance passée. Les Grecs les détestaient; l'eml)ereur leur marchandait sa faveur et réservait toute sa bonne grâce à leurs rivaux. Le podestat de Gènes dînait tous les dimanches à la cour; il avait rang au palais; il était un personnage. Le l)aile vénitien était beaucoup moins bien traité, et la froideur des rapports officiels était grande. .Malgré les garanties promises, la condition des sujets vénitiens, la protection de leurs biens, étaient fort mal assurées. Ils avaient une peine infinie à se faire rendre justice par les tribunaux grecs ; leur commerce était soumis à mille entraves. Le gouvernement impérial faisait tout le possible pour maintenir une barrière entre Grecs et Vénitiens; les interprètes mêmes refusaient aux étrangers leurs services. Et quand le baile se plaignait, on ne lui répondait que de belles paroles.

Une autre catastrophe, à ce moment même, semblait précipiter la ruine de l'empire vénitien. En 1291, la dernière forteresse de la Syrie franque, Acre, tombait aux mains des Musulmans. Assurément, de ce désastre où sombrait ce qui restait des Etats latins de Terre-Sainte, la rivalité des colonies italiennes, leur avidité jamais apaisée, leurs dissensions intestines, leurs luttes ouvertes, n'étaient pas la moindre cause. Mais l'elTet en était désastreux pour la République : elle voyait se fermer le vaste champ oîi, dans le sud de la Méditerranée, sa politique et son commerce avaient longtemps dominé en maîtres. A ce moment même, par surcroit d'infortune, les Génois renforçaient leur position dans la mer Noire; ils fondaient en Crimée une colonie à Gaffa; ils fréquen-

talent à Tana, en attendant d'y établir une station de commerce; ils prétendaient à monopoliser le commerce du Pont-Euxin. C'en était trop pour Venise : elle déclara la guerre (1-04 , Mais d'abord les Génois furent heureux : vainqueurs à Lajazzo de la flotte vénitienne, ils purent tenter une descente en Crète et prendre LaCanée, et ils réussirent, dans le port de Modon, à surprendre et à détruire la « caravane » de Syrie (1295). A la nouvelle de ces succès, l'empereur grec faisait à Constantinople arrêter et emprisonner le baile de Venise avec ses nationaux. La République pourtant ne se découragea point. Roger Morosini, hardiment, entra dans le Bosphore, saccagea Galala et vint jusque dans la Corne d'Or braver la mn jesté impériale; puis il alla prendre Phocée, tandis qu'une autre flotte vénitienne, pénétrant dans la mer Noire, attaquait et ruinait CaiTa. Mais la riposte ne se fit pas attendre. Tandis qu'un terrible drame, le massacre des prisonniers vénitiens, abandonnés aux fureurs génoises, ensanglantait Constantinople, une flotte de Gênes détruisait complètement à Curzola, dans l'Adriatique, les escadres de Venise (1298). Dans ces conditions, la paix que les deux cités coïîclurent en 1299 ne pouvait être qu'une trêve. Et l'avenir semblait, en cette fin duxni*= siècle, étrangement sombre pour la ville de saint Marc. Heureusement pour elle, elle avait pu conserver, malgré les efforts de ses adversaires, la Grèce propre et les îles de l'Archipel; elle mit tous ses soins à se fortifier dans ces positions, où elle trouvait, pour son commerce, des stations avantageuses, et, pour la conduite de la guerre navale, des points d'appui merveilleux.

LA FONDATION DE l'eMPIRE COLONIAL 63

A Négrepont, les bailes vénitiens étaient parvenus, par leur habile diplomatie, à établir sur l'île entière le protectorat de Venise, et la colonie qu'ils dirigeaient devenait en Orient, selon l'expression d'un contemporain, « la prunelle de l'œil et la main droite de la République ». Les ducs de Noxos, menacés dans leurs possessions, se rattachaient étroitement à la mère-patrie et imploraient son aide ; et ainsi faisaient les autres petits dynastes des îles, qui venaient même passer une partie de l'année à Venise et y acceptaient des emplois. Sur tous, la République exerçait une exacte surveillance, défendant leurs intérêts, se préoccupant de leurs mariages, ne négligeant rien de ce qui pouvait développer, de ce côté, la puissance de la cité.

La Crète, dans le sud de la mer Egée, était une autre forteresse. Sans doute, à plusieurs reprises, des insurrections y avaient menacé la puissance de Venise. En 1274, le duc de Candie avait péri avec la fleur de la noblesse vénitienne ; en 1277, la capitale avait été assiégée par les révoltés. Puis, d'autres soulèvements avaient, pendant de longues années (1283-1299), agité le pays; en 1341, pendant quelque temps, les Vénitiens furent réduits à la possession de Candie et de quelques châteaux forts. En 1363, ce fut plus grave encore. Les colons vénitiens eux-mêmes, mécontents du poids des impôts, se soulevèrent contre l'autorité de la République : ie duc fut menacé, la bannière de saint Marc abattue, un gouvernement nouveau institué. Les provéditeurs envoyés par le Sénat pour rétablir l'ordre furent accueillis par des insultes : la Crète semblait perdue. Heureusement pour Venise, pen-

dant qu'elle se préparait à agir par les armes, une partie des colons se ressaisit, surtout lorsqu'ils virent la population indigène réclamer sa part dans les bénélices de l'insurrection. A la faveur de l'anarchie qui résulta de ces divisions parmi les révoltés, la flotte vénitienne put reprendre Candie sans grande peine et écraser la rébellion. La Crète perdit dans l'aventure son organisation féodale, ses assemblées, ses chefs élus; et, plus fortement que jamais, Venise y établit son autorité.

Sur la terre ferme, en Morée, Coron et Modon, bien fortifiés, défendus par de bonnes garnisons, demeuraient des postes d'importance essentielle. En outre, par le traité de 13Û(J, la République obtenait, en Chypre, la franchise du commerce, et des quartiers dans les trois villes de Nicosie, Limisso et Famagouste. Enfin, grâce à la 'aiblesse croissante de l'empire grec, elle reprenait pied à Constantinople même. Le traité de 1322 abolissait les mesures vexatoires dont souffraient les sujets vénitiens, et la colonie, mieux protégée, recommençait à devenir florissante.

Venise profita de ces succès pour réorganiser son empire colonial. Comme jadis le podestat, le baile de Constantinople fat, dans tout l'Orient, le représentant de la République et l'administrateur suprême de ses possessions. De tout le Levant, on portait à sa connaissance tout ce qui touchait aux intérêts vénitiens, et il en assurait la défense. Le baile était un fort grand personnage : nommé pour deux ans, largement payé, il menait grand train et faisait bonne figure à la cour; en toute circonstance, qu'il s'agît de rendre à ses nationaux la justice privilégiée dont ils jouissaient, d'adminis-

LA FONDATION DE L EMPIHE COLOMAL

trer les finances de la colonie, de protéger le commerce, de défendre la sécurité des personnes et des biens de ses concitoyens, un souci essentiel était i)rescrit à son activité : en toute circonstance, il devait, selon la formule inscrite dans les instructions que lui donnait le Sénat, avoir devant les yeux, comme règle de ses actes, « le profit et l'honneur de Venise {profkuum et honorem Veneciarum).

De ce chef suprême dépendaient tous les officiers qui représentaient en Orient la cité de saint Marc : baile de Négrepont, duc de Crète, castellans de Coron et Modon, consul de Thessalonique, baile de Tyr. Au prix d'un demi-siècle d'efforts énergiques,Venise avait, au commencement du xiv'' siècle, à peu près réparé ses pertes, et malgré la crise qui l'avait un moment ébranlée, reconstitué, pour son plus grand profit, un empire fortement centralisé et bien en main.

Venise et Gênes au XIV' siècle. — La rivalilc génoise demeurait cependant redoutable.

Gènes, en effet, parallèlement à Venise, poursuivait en Orient le cours de ses progrès. En 1275, une famille génoise, celle des Zaccaria, s'installait à Phocée, et bientôt, en 1304, s'emparait de Chios. Momentanément reconquises par les Grecs, les deux stations étaient fortement réoccupées en 1347, et une grande société commerciale, ' la « Mahone de Chios », se formait à Gênes pour en assurer, sous la suzeraineté de la République, la défense et l'exploitation. En 1331, un autre Génois^ Cattaneo, s'emparait de Lesbos, qui devenait, entre les mains des Gattilusi, le centre d'une seigneuriô

6G INE r-LPlBLIQLE PATRICIENNE : VENISE

importante, bientôt accrue par l'occupation d'Aenos, sur la côte de Thrace.

L'activité de Gènes n'était pas moindre dans la mer Noire. Ses colons s'établissaient à GalTa reconquise, à Tana, à Trébizonde, et y faisaient le commerce des blés, des poissons salés, des cuirs, des fourrures. Ils s'efforçaient d'exclure les Vénitiens de la mer Noire, et, à cet effet, ils s'emparaient en 1348 du point où, au pied de Rouniili- Kavak, le Bosphore s'étrangle ; ils installaient là une station navale et prétendaient interdire le passage à tout vaisseau, grec ou vénitien, allant vers le Pont-Euxin, s'il n'était muni d'une permission spéciale. Enfin, ils s'établissaient à Chypre dans des conditions exceptionnellement favorables; leur colonie de Famagouste était la plus puissante de la cité, et déjà ils ne dissimulaient plus, par leur facilité à créer des condits, l'ambition qu'ils avaient de conquérir l'île entière.

Cette politique envahissante mécontentait et inquiétait les Vénitiens. Aussi, entre les deux cités rivales, la situation se tendait chaque jour davantage. Lexiv*^ siècle est plein de leurs conllits incessants et de leurs guerres.

En 1328, excédée des actes de piraterie des marins de Gènes, Venise se décidait à en tirer vengeance par une action énergique. La flotte de Giustiniani paraissait devant Gaiata : pendant plusieurs semaines, elle bloquait les passages du Bosphore, capturant les bateaux génois, et ne les relâchant que sous promesse d'une forte indemnité de guerre. En 1350, ce fut une rupture plus sérieuse. Grisés par les grands succès qu'ils venaient de remporter en Orient, les Génois, on

LA FONDATION DE l'eMPIRE COLONIAL G7

l'a vu, rêvaient d'expulser leurs rivaux de la mer Noire. Cette fois, la guerre éclata.

D'abord Négrepont, surprise, tomba aux mains d'une flotte génoise; mais les Vénitiens étaient fermement résolus à poursuivre la lutte à fond, «jusqu'à la confusion, destruction et extermination finale des Génois ». Soutenue par l'alliance aragonaise, la République agit avec vigueur. En 1351, une flotte véuilicnne manquait surprendre Galata et obligeait l'empereur grec à entrer dans la ligue contre Gènes. Contre ses ennemis, Gènes envoyait en Orient, sous les ordres de son meilleur amiral Paganino Doria, une flotte considérable. La bataille se livra dans le Bosphore, le 15 février 1352; sur cet étroit champ de bataille, 130 à 140 vaisseaux, grecs, vénitiens, génois, aragonais, se heurtèrent en une lutte acharnée ; mais la victoire demeura indécise, et cette journée sanglante ne termina rien. Le conflit s'étendait maintenant à la Méditerranée entière : en 1353, les Génois furent battus complètement dans les eaux de la Sardaigne, près d'Alghero; mais, Tannée suivante, Doria reprenait la mer, pénétrait jusqu'au fond de l'Adriatique, prenait Parenzoen Istrie, et terminait la campagne en infligeant aux Vénitiens, à la hauteur de Navarin, le désastre de la Sapienza. On se résolut à conclure la paix (1355). Ce ne fut pas pour longtemps.

Bientôt, de nouveau, les conflits se multiplièrent. En 1372, Vénitiens et Génois se prenaient de querelle, durant les fêtes du couronnement du roi Pierre II de Chypre, et cette échauffourée fournissait aux Génois le prétexte, depuis longtemps cherché, de mettre la main sur l'admirable port qu'était

68 UNE EÉPUBLIQUE PATHICIENNE : VEMSE

Famagouste. Peu après, la possession de Ténédos allumait une nouvelle guerre. Venise souhaitait fort occuper cette position, qui commandait l'entrée des Dardanelles; en 1375, elle en obtint la cession de l'empereur grec et, malgré les Génois qui n'hésitèrent pas, pour contrecarrer leurs rivaux, à provoquer une révolution de palais à Constantinople, elle s'y établit en janvier 1377. La lutte déci.-ive entre les deux cités rivales devenait inévitable. Veltore Pisani, l'amiral vénitien, la mena vigoureusement dans toute la Méditerranée; mais, en 1379, il se laissait batlre devant Pola par une flotte génoise apparue dans l'Adriatique, où, depuis 1358, Venise avait dû céder la Dalmatie aux Hongrois. La situation devint alors terrible pour Venise. L'Istrie et la Dalmatie étaient conquises par ses adversaires; bien plus, la ville même était attaquée dans ses lagunes, et Chioggia tombait aux mains des Génois. Attaquée par mer par la flotte de Gênes, par terre, par les troupes du roi de Hongrie et du seigneur de Padoue, cernée de toutes parts, privée de sa flotte qui aurait pu la protéger, Venise semblait perdue, et Doria se flattait, comme il le disait, de c brider » les chevaux orgueilleux qui dominent le portail de Saint-Marc. A cette heure grave, où son existence même était enjeu, Venise fit preuve d'une constance admirable. Pisani, destitué et emprisonné après sa défaite de Pola, fut rappelé au commandement et chargé de la défense. H la conduisit énergiquement. L'arrivée opportune d'une escadre qui, sous les ordres de Carlo Zeno, revenait du Levant, acheva d'assurer le salut de la cité. Chioggia fut bloquée à son tour, et les Génois qui l'occupaient obligés, après

Page 1