LA FONDATION DE L EMPIRE COLONIAL
charme le palais des Scythes »; et « si le Don, ajoute l'écrivain, est la limite extrême qu'atteignent leurs navires, ceux qui les montent poursuivent leur route par terre jusqu'à ce qu'ils atteignent le Gange et le Caucase, l'Inde et la Chine, et les extrémités des mers orientales ». Ces quelques mots résument de façon pittoresque la magnifique expansion du commerce vénitien vers la fin du XIV® siècle. Inversement, de toutes les parties du monde méditerranéen, on accourait à Venise. Le prestige de la République, la puissance que, depuis le commencement du xiv'' siècle, elle cherchait à fonder sur la terre ferme, mettaient dans sa dépendance toute une partie de l'Italie ; de l'Allemagne, de Nuremberg surtout, d'Augsbourg et d'Ulm, les marchands descendaient dans la ville des lagunes; et le Fondaco dei Tedeschi était, dès le xiv* siècle, l'entrepôt de leurs marchandises et le centre actif de leurs affaires. Aussi bien que les commerçants, les rois, un Pierre de Lusignan, roi de Chypre, un Manuel Paléologue, empereur de Constanlinople, trouvaient plaisir à visiter la cité de saint Marc et à y être reçus magnifiquement. Et sur les chapiteaux qui décoraient la façade du palais ducal, les Vénitiens représentaient, avec une légitime fierté, les nations aux types exotiques avec lesquelles ils trafiquaient, et les fruits merveilleux qu'ils rapportaient de leurs courses lointaines.
Les plus illustres familles de la cité prenaient leur part dans ce grand mouvement économique. A la fin du xiv^ siècle, une des plus grandes maisons de commerce de Venise était celle des frères Morosini. Ils trafiquaient surtout en Orient, à Alep, oîi ils avaient une importante succursale, à Damas, à
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Beyrouth, à Nicosie et à Famagouste. Us étaient en relations d'affaires avec toute l'aristocratie vénitienne, les Corner, les Contarini, les Dandolo, bien d'autres, qui tous, comme les Morosini, s'enrichissaient par le commerce ; et outre l'exportation et l'importation, ils faisaient encore la banque et le change. Grâce à cette incessante activité, la richesse de la ville était prodigieuse. Au début du XV* siècle, Venise exportait annuellement pour 10 millions de ducats^ de marchandises, qui rapportaient un bénéfice de plus de 20 %. On comptait à Venise, vers le même temps, plus de mille patriciens ayant un revenu de 200.000 à 500.000 francs de rente. Et tel était, dans la ville, le mouvement des capitaux, que la Banque Nationale {Caméra degli imprestidi), la première de cette sorte qui ait existé en Europe, payait pour les dépôts qu'elle recevait un intérêt annuel de 5 °/o, qui varie entre 1386 et 1398, de 200.000 à 500.000 ducats.
Un document très intéressant de l'année 1423 nous a conservé une statistique précise des forces de la République et un tableau magnifique de sa
1. Sans entrer ici dans la difficile question des monnaies vénitiennes, on se bornera à indiquer qu'il y avait, à Venise, deux sortes de ducats : le ducat d'argent ou grosso, qui fut frappé d'abord sous le dogat de Henri Dandolo (1193) et qui valait 26 deniers ou piccoli; et le ducat d'or, frappé pour la première fois en 1284, et qui prendra à partir de 1543 le nom de zecchino ou sequin. C'est la monnaie essentielle de Venise, et par le soin que la République apporta à lui conserver son poids et la pureté de son métal, elle eut dans tout l'Orient un cours privilégié. Le ducal d'or valait 40 sous gros d'argent, soit deux livres (ce qui équivaut environ, au xv« siècle, à 16 fr. 80 de notre monnaie); il pesait 3 gr. 56, ce qui fait une valeur absolue d'environ 10 francs.
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prospérité économique. C'est le discours célèbre du doge Thomas Mocenigo. La population de Venise était alors de 190.000 âmes, sur lesquelles l'industrie de la soie occupait 3.000 personnes^ celle de la laine 16.000, les constructions maritimes 17.000 ouvriers à l'arsenal, les équipages de la flotte 25.000 marins. La marine comptait 3.000 bâtiments de commerce et 300 navires de guerre; chaque année, on construisait 45 galères. La valeur totale des maisons de Venise était estimée à plus de 7 millions de ducats * ; la Monnaie de la République frappait annuellement pour 1 million de ducats d'or et pour 1 autre million de ducats en pièces d'argent. Avec les villes lombardes, le mouvement d'affaires représentait un, total de plus de 2 millions de ducats, La seule Florence, d'autre part, importait annuellement à Venise 16.000 pièces de drap et y achetait po'ir 840.000 ducats de marchandises. Mais le commerce d'Orient surtout était rémunérateur : en Egy|»te en Syrie, à Chypre, à Rhodes, en Remanie, à Candie, en Morée^ en Barbarie et sur les rivages de l'Adriatique, laRépublique faisait, on l'a vu, des affaires formidables. Et le doge Mocenigo , glorifiant cette politique économique à laquelle la cité de saint Marc devait le développement de son commerce et sa richesse, concluaitjustement que, si elle continuait ces sage& méthodes , Venise ne pourrait que marcher de profit en profit et devenir « maîtresse de l'or de toute la chrétienté ».
1. Mocenigo exapàre ici sensiblement. La « stima » officielle de 1423, qui ne comprend à la vérité ni les bâtiments publics ni les propriétés d'église, donne le chiffre total dj& 39.36.038 ducats.
Par les sûins .donnés à la prospérité de son commerce, à rétablissement et à l'organisation de son empire colonial, Venise était ainsi devenue une des grandes puissances du monde. Mais d'autres raisons encore avaient contribué à sa grandeur. « Chacun sait, disait encore Mocenigo, que la guerre vous a faits valeureux et habiles sur la mer. Vous :avez des capitaines de guerre capables de com- . battre n'importe quelle grande armée. Vous avez •des équipages pour armer cent galères. Vous avez des hommes expérimentés dans les ambassades et -dans le gouvernement de la cité. Vous avez des docteurs en diverses sciences, et spécialement de nombreux légistes, si fameux que les étrangers même viennent en foule s'en remettre à vos jugements. » Mocenigo avait raison. Le gouvernement intérieur de Venise, le mécanisme savant de sa constitution, la ferme orientation de sa politique, l'habileté de sa diplomatie, la splendeur de sa vie -intellectuelle n'étaient pa^ les moindres causes de Ja puissance et de la gloire de Venise.