‹ Une république patricienne, VeniseChapitre 13 sur 37 · I. — L'évolution historique de la constitution vénitienne · texte numérisé non relu

I. — L'évolution historique de la constitution vénitienne

— La prétendue réforme de 1172. — Le doge et l'aristocratie. — La serrata del Consiglio (1297). — L'institution du Conseil des Dix (1310). — La conspiration de Marino Falier (13;io).

II. — L'organisation du gouvernement vénitien. — Le Grand Conseil. — Le Sénat. — Le Collège. — LaSeigneurie.

— Le doge. — Le Conseil des Dix. — Les classes sociales à Venise. — L'esprit de la constitution vénitienne.

La conslitution de Venise est quelque chose d'unique dans l'histoire. Par la savante combinaison de ses rouages, elle a assuré à la cité do saint Marc une tranquillité intérieure que n'ont point connue les autres villes d'Italie; par la forte unité de direction qu'elle a donnée à la politique de la République, elle a été un des éléments essentiels de sa grandeur. Pourtant, il serait inexact d.e croire qu'elle a, du premier coup, trouvé sa forme définitive; le mode de gouvernement qui, durant plusieurs siècles, devait présider si heureusement aux destinées de la cité, ne s'est point établi sans luttes, sans secousses et sans révolutions; mais, de bonne heure, cette période agitée a pris fin et les institutions ont trouvé leur équilibre durable. C'est

pourquoi, avant do définir les traits essentiels de la constitution vénitienne, il importe, — ne fût-ce que pour en bien marquer le caractère et les tendances. — d'en esquisser brièvement l'évolution historique.

L'évolution historique de la constitution vénitienne. — Au début de l'histoire de Venise, la cité, on l'a noté déjà, ai>paraît à nos yeux comme un état presque monarchique. Un doge tout-puissant la gouverne; le pouvoir tend à se concentrer entre les mains de quelques grandes familles, Parteciaci, Candiani, Orseoli, qui se le transmettent héréditairement, par l'association du fils à la magistrature suprême du père; il semble qu'une politique nettement dynastique s'impose au gouvernement de la ville. Sans doute, en face du doge, l'assemblée populaire existe, qui élit le souverain et que celui-ci consulte plus ou moins. En vérité pourtant, et jusqu'au début du xi^ siècle, l'organisation de Venise est presque celle d'un Etat monarchique.

Mais, dans cet état monarchique, une puissance s'oppose à celle du doge : c'est l'aristocratie vénitienne. Au-dessus du peuple proprement dit {populares), au-dessus des classes de bourgeoisie qui rempliront plus tard les corporations des artes majores, il y a un patriciat composé de vieilles familles puissantes, fières de remonter aux origines de la cité, avides de prendre leur part du gouvernement. Ces nobles sont riches, riches par la propriété qu'ils possèdent, riches surtout par le commerce auquel, de bonne heure, ils se sont adonnés; et le capital qu'ils détiennent soutient

fortement leurs aspirations oligarchiques et conservatrices. Ces nobles sont les conseillers nécessaires du dog-e; ils occupent les hauts emplois de la cilé; ils dirigent l'assemblée populaire et font en fait l'élection du souverain. Leur ambition naturelle est de gouverner en maîtres les affaires delà ville; et plus d'une fois cette ambition se manifestera dans les luttes qu'ils engagent contre un doge trop puissant. Mais à côté de ces conflils violents, qui se résolvent par le meurtre ou le coup d'Elat, l'aristocratie vénitienne a eu une action plus tenace et plus lente ; durant des siècles, par un effort persistant et sensible à peine, elle a poursuivi un double but : diminuer d'une part l'autorité ducale, restreindre de l'autre la puissance populaire, et, sur ces deux ruines, fonder, au profit d'un corps relativement peu nombreux de nobles, un système de gouvernement qu'on peut justement nommer une république patricienne.

Comment l'aristocratie vénitienne parvint-elle à. ce résultat? l'histoire en est souvent obscure, compliquée et difficile. On en retiendra ici les grands traits seulement.

La prétendue réforme de 1172. — Un premier coup fut, dès 1032, porté à la puissance du doge. Quand, à cette date, finit de régner la dynastie des Orseoli, une loi, qui fut vraiment la première loi constitutionnelle de la République, défendit pour l'avenir au chef de la cité d'associer un co-régent à son pouvoir. C'était la fin du régime monarchique héréditaire que les doges avaient essayé d'établir. En même temps, le nouveau souverain fut flanqué de deux conseillers, qui surveillèrent ses actes

autant qu'ils l'assistèrent. Et ce fut la première manifestation légale de cet esprit de contrôle et de méfiance qui deviendra, à tous les degrés delà hiérarchie politique, un des caractères essentiels du gouvernement vénitien.

Le xii'= siècle fut marqué par de plus graves révolutions. L'histoire officielle des institutions de Venise, telle qu'on commença à l'écrire à la fin du xiii^ siècle, telle qu'on l'écrivit surtout au xvi^ et au xvii^ siècle, a merveilleusement simplifié le récit de ces grands événements. A l'en croire, lorsque, en 1172, le doge Vitale Michieli eut été assassiné dans un soulèvement populaire, une grande réforme constitutionnelle aurait accompagné l'élection de son successeur. A la place de l'assemblée populaire, dont le rôle fut réduit à rien, un Grand Conseil, de quatre cent quatre-vingt membres, devint le souverain véritable de l'Etat; ceux qui le composèrent furent initialement choisis par un collège de douze électeurs, pris à raison de deux dans chacun des six quartiers de la ville; les conseillers étaient nommés pour un an, et ils se renouvelaient en désignant eux-mêmes, avant de sortir de charge, les douze électeurs qui formeraient le nouveau Conseil. Ainsi, en apparence, l'institution avait une origine toute démocratique; elle était en fait, par les règles qui présidaient au choix de ses membres, un organe tout aristocratique.

Un peu plus tard, en 1178, on augmenta de deux à six le nombre des conseillers du doge ; et ainsi naquit le Petit Conseil. En 1179, on institua le tribunal suprême de la Quarantia. Enfin, un autre corps politique fut créé vefs la même époque, destiné lui aussi à restreindre l'autorité du souverain.

Depuis longtemps le doge avait l'habitude, pour l'aider dans le gouvernement des afï'aires, d'appeler à lui, quand il le jugeait utile, certains citoyens. On nommait ces conseillers les Pregadi (ceux qui sont priés, convoqués). L'institution, de temporaire qu'elle était, devint alors permanente; ce fut le germe du futur Sénat vénitien, qui, de cette origine, garda le nom de Sénat des Pregadi. Enfin l'élection du doge fut enlevée au peuple et confiée à un collège de onze électeurs choisis parmi les nobles, et dont le chiffre aurait été élevé à quarante en 1178. L'assemblée populaire dut se contenter d'approuver pour la forme le nom de l'élu. Et ainsi, en moins de dix ans, aux ambitions monarchiques des doges, aux prétentions démocratiques du peuple, se serait substituée une constitution nettement aristocratique.

Le doge et raristocratie. — L'histoire, en vérité, ne se fait point de manière aussi simple. En réalité, l'évolution de la constitution vénitienne fut infiniment plus compliquée et plus lente, et elle ne fut point davantage quelque chose de spécial à la ville de saint Marc. Au cours duxii" siècle, dans toutes les cités ilaliennes, une grave transformation s'accomplissait: partout le pouvoir populaire s'effaçait au bénéfice de l'aristocratie ; partout apparaissaient un grand Conseil, oîi se groupaient les membres des familles nobles, et qui représentait le corps de la cité, et un petit Conseil, détenant la réalité du ppuvoir. Il en alla, vers le même temps, à peu près de même à Venise. Dès 1143, on y rencontre une institution qui s'appelle « la commune de Venise » {comune Veneciarum) :

c'est le groupement des anciennes et riches familles patriciennes qui habitent l'île de Rialto et qui prétendent, à l'exclusion des autres habitants de la lagune, et même de la population non noble de la cité, intervenir dans les conseils du gouvernement ducal. Et vers le même temps apparaissent «les sages » {sapientes), élus par les différents quartiers de la ville, et dont le collège sert de conseil permanent au doge. Dans ces deux institutions on reconnaît sans peine le germe du Grand Conseil et du Petit Conseil; et, en effet, moins de cinquante ans après, les deux organes figurent officiellement, sous le nom qu'ils porteront désormais, dans les documents, et un décret de 1207 montre comment sont choisis les membres des deux assemblées. Trois électeurs désignent, à raison de un par quartier (ou sestiere), les six « sages du Petit Conseil », et pareillement les « sages du Grand Conseil », dont le nombre, à cette date, est inconnu. Les uns et les autres sont nommés pour un an. Ainsi, en face du doge, l'aristocratie se fortifie dans deux puissantes citadelles ; et, dès 1148, celui-ci est obligé de prêter à son avènement un serment constitutionnel, la pi'omissiOy qui l'engage solennellement vis-à-vis du patriciat. Enfin, comme une assemblée trop nombreuse se prête mal aux négociations compliquées ou secrètes, à l'intérieur du Grand Conseil se constituèrent vite des commissions plus ou moins nombreuses, agissant au nom et comme une délégation de cette assemblée. Une de ces commissions, la plus importante, était composée de quarante membres : c'est elle qui donnera naissance sans doute au tribunal de la Quarantia, dont la pre-

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mière mention se rencontre en 1223. Une autre commission, peut-être appelée à assister les membres (lu Petit Conseil, a sans doute été le germe d'oi!i sortira le Sénat. C'est en 1229 que le « Conseil des Pregadi » trouvera une organisation définitive et permanente, lorsque le choix de ses membres sera confié au Grand Conseil, et le chiiTre de ceux qui le composaient fixé à soixante, auxquels s'ajoutaient parfois, sous le nom de Zonta^ un certain nombre de personnages élus pour s'adjoindre aux sénateurs en titre. La première mention de ces adjoints se rencontre en 1279.

En face de ces puissantes corporations aristocratiques, l'assemblée populaire, aussi bien que le doge, perdaient peu à peu leur pouvoir. Sans doute, ce n'est qu'au commencement du XV'' siècle que le patriciat réussit à enlever à la première tout rôle constitutionnel; le doge, au contraire, fut plus vite et progressivement dépouillé. En matière de politique extérieure, dès le milieu duxn'' siècle, il ne put décider de la paix ou de la guerre, conclure des traités, envoyer ou recevoir des ambassades, sans le concours des « sages » qui formaient son conseil. En matière de politique intérieure , dès avant la fin du xu*^ siècle, l'administration des finances lui échappa pour passer aux trésoriers de la commune [camerarii comunis). Il cessa de nommer les juges, que le Grand Conseil choisit désormais ; il cessa de nommer les fonctionnaires publics. Il ne garda d'autre puissance réelle que le droit de conduire, en temps de guerre, les opérations militaires et de commander la flotte. A part cela, il eut des titres pompeux, un costume magnifique; il porta le

grand manteau do pourpre (plus lard de brocart d'or) fourré et bordé d'hermine, les chaussures rouges des empereurs byzantins, la couronne d'or, que remplacera au xiv" siècle la coiffure particulière qu'on nomme le « corno ducale » ; un cérémonial imposant l'environna; il eut son navire, qui plus tard s'appellera le Bucenlaure. Et, à mesure que le temps marcha, de plus en plus son pouvoir diminua.

La promissio de 1192, c'est-à-dire le serment que prêta à son avènement un doge qui n'était autre que Henri Dandolo, montre clairement où en était déjà réduite, même entre les mains d'un tel homme, l'autorité ducale. Sauf en ce qui touche son rôle de chef de la guerre, le doge ne peut agir en rien sans le consentement de la majorité du Grand Conseil; et c'est un principe nettement posé qu'une résolution volée par l'unanimité du Petit Conseil, et appuyée par la majorité du Grand Conseil, s'impose au doge, et qu'elle peut changer les attributions ducales mêmes. En réalité, des celle époque, le Grand Conseil délient la souveraineté; le Petit Conseil est i'organe du pouvoir exécutif. Pourtant il restait encore au doge quelques débris de son autorité monarchique. On y mit bon ordre par le soin qu'on apporta à rédiger, à chaque nouvel avènement, la promesse ducale- Des magistrats appelés « les correcteurs » furent chargés d'y veiller, et un acte officiel de 1268 définit ainsi leur mission : « Ils auront l'œil à ce que les doges soient les chefs de la République, et non ses maîtres et ses tyrans. » Ils s'acquittèrent bien de leur tâche. La promissio du doge Jacques Tiepolo (1229) montre qu'à cette date le doge n'était plus que le premier des fonctionnaires. Il s'y engageait à

observer exactement la loi, à maintenir le dogat en bon état, à travailler en toute circonstance pour le profit et la gloire de la République, à ne faire aucune nomination, à n'écrire aucune lettre sans l'avis de son conseil, à n'accepter aucun cadeau, à se contenter du traitement de 2.800 livres qui lui était assigné. Et désormais, à chaque élection, ce fut une restriction nouvelle : en 1275, défense au doge et à ses enfants d'épouser des princesses étrangères; en 1330, interdiction au doge d'abdiquer; en 1343, exclusion de ses fils de toutes les magistratures; en 1367, défense de posséder des terres en dehors du duché de Venise; en 1400, autorisation aux avocats de la Commune de traduire en jugement le chef de l'Etat, soit pour acte public, soit pour acte de la vie privée. Image somptueuse de la gloire de Venise, symbole majestueux de sa puissance, le doge n'est que le premier, le plus surveillé et le plus obéissant des serviteurs de la République.

Et, afin qu'il demeure tel, qu'aucune intrigue ne permette de porter au pouvoir un homme trop puissant ou mal vu du Grand Conseil, un règlement nouveau, édicté en 1268, compliqua à plaisir, et dans l'esprit le moins démocratique qui soit, la forme de l'élection ducale. Par une série de ballottages successifs, où l'on combine savamment les effets du hasard et le jugement réfléchi des électeurs, on arrive, après cinq ou six scrutins ou tirages au sort, à constituer un corps de onze électeurs appartenant au Grand Conseil; mais ces onze ne nomment pas encore le doge; ils choisissent les quarante personnes qui le nommeront après des formalités dignes d'un conclave et à la majorité de

vingt-cinq voix au moins. Tout ce qu'on laisse au peuple, c'est le privilège de se voir présenter le nouvel élu avec une formule rappelant ses anciens droits : « Celui-ci est Monseigneur le doge, s'il vous plaît ainsi. » {Questo xe missier lo Doxe, se ve piaxe). Dernier reste de la souveraineté populaire, qui disparaîtra même au xv' siècle.

Ainsi l'évolution oligarchique commencée au xii^ siècle ne s'arrête plus. Sans doute, de la part du peuple exclu du gouvernement aussi bien que de la part du doge diminué, des tentatives de résistance se produiront parfois contre la toute-puissance de l'aristocratie. Mais tous ces efforts resteront infructueux et ne feront que renforcer la suprématie du patriciat.

La serrata del Consiglio 1297). — Une réforme bien plus grave encore s'accomplit en 1297 au bénéfice de l'ordre privilégié.

En théorie, l'accès du Grand Conseil n'était fermé à aucun citoyen. Les électeurs y pouvaient appeler, à leur volonté, des bourgeois, des gens du peuple même, aussi bien que des nobles. Mais, en fait, dès le XIII* siècle, certaines familles avaient acquis le privilège devoir leurs membres constamment désignés pour faire partie de la haute assemblée; et quoique la loi interdît aussi qu'une même maison y fût représentée par plus de quatre des siens, certaines familles patriciennes y occupèrent vite une place prépondérante. Au Grand Conseil de 1261, 242 des membres qui le composaient se répartissaient entre 27 familles; les Contarini étaient 20, les Quirini et les Dandolo 19. les Morosini 15, les Michieil 12, les Falier il, lesFoscari et les Tiepolo 8

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OU 9. Ainsi, dans la noblesse môme, une élite s'était formée, riche, puissante, en possession du pouvoir, et qui aspirait à se l'assurer, légalement, de façon définitive. Dès 1286, à cet eiïet. une proposition fut faite, restreignant le droit d'entrer au Grand Conseil à ceux-là seuls dont les pères ou les ancêtres y auraient antérieurement siégé; le projet échoua devant l'opposition du doge. Mais quand celui-ci mourut en 1289, la question à nouveau se posa. Pour faire échec aux désirs de l'aristocratie, le peuple, réclamant son droit ancien d'élire le doge, poussait au pouvoir Jacques Tiepolo, un patricien très populaire, et par là fort redouté des oligarques. A force d'énergie, l'aristocratie porta au trône ducal un de ses hommes les plus remarquables, à l'esprit net et pratique, à la volonté ferme, Pierre Gradenigo. Le nouveau doge comprit que^^ pour maintenir et accroître la grandeur de Venise, pour éviter à la cité les révolutions qui troublaient les autres villes italiennes, le seul moyen était d'exclure du gouvernement l'influence de la foule mobile et changeante. Aussi bien, par les services rendus, par la richesse, par la culture intellecluelle, l'aristocratie vénitienne plus qu'une autre méritait le pouvoir qu'elle ambitionnait; et à ce moment même, dans la lutte ardemment menée contre Gênes, elle donnait la mesure de ses qualités et de son dévouement. Gradenigo se décida : il proposa et fit passer (1297) la loi fameuse qu'on nomma, d'un terme d'ailleurs assez peu exact, « la fermeture du Conseil » {la serrata del consiglio).

D'après cette loi, ceux-là d'abord furent éligibles au Grand Conseil, qui y avaient siégé pendant la période des quatre dernières années (1293-1297);

^2 l'.\E RKl'LBLIQLE PATRICIENNE : VEMSE

tous ceux d'entre eux dont le nom, soumis à Texamen de la Quarantia, réunirait au moins douze boules d'or, firent partie de la haute assemblée. En outre, trois électeurs furent chargés de dresser annuellement une liste de candidats, choisis parmi ceux qui n'avaient point, dans les quatre dernières années, siégé au Grand Conseil, et de la soumettre à la Quarantia, qui désigna les élus en leur donnant au moins douze suffrages. Ainsi, en théorie, des hommes nouveaux, étrangers à l'aristocratie, pouvaient, comme autrefois, entrer au Conseil ; mais, en fait, les électeurs s'entendirent assez vite — la règle devint formelle en i322 — pour ne proposer que des hommes dont la famille avait déjà, au cours du siècle écoulé depuis 1172, été représentée dans l'assemblée. Et ainsi il y eut désormais, dans la cité vénitienne, un certain nombre de familles, qui possédèrent, à l'exclusion des autres, le privilège •<le siéger au Grand Conseil. On ne tarda pas à en dresser, en 1315, une liste officielle ; sur ce registre, qu'on appellera plus tard, — en 1506, — le « Livre <l'Or », étaient inscrits, avec les preuves de leur noblesse tirées de leur naissance et de leur mariage, tous les membres des familles patriciennes de Venise. Tous ceux qui, à l'âge de dix-huit ans, étaient portés sur cette liste, obtenaient de ce fait le droit d'être éligibles au Grand Conseil; en 1319 on décida même que les membres des familles inscrites au « Livre d'Or » , qui échoueraient deux fois au scrutin de la Quarantia, n'en entreraient pas moins de droit au Conseil, s'ils étaient âgés de plus de vingt-cinq ans. L'oligarchie vénitienne voulait que, dans le corps qu'elle constituait, il y eût égalité absolue de droits et de privilèges, afin qu'une

étroite solidarité liât tous les membres du patriciat. Quelques distinctions honoriliques furent établies pourtant entre les diverses maisons. Un rang spécial fut accordé, en tète du Livre d'Or, aux douze familles qui étaient censées avoir participé à l'élection du premier doge : ce furent les Contarini, les Morosini, les Badoer, les Tiepolo, les Michieli, les Samido, les Gradenigo, les Memmo, les Falier, les Daiulolo, les Polani, les Barozzi; et pareillement une note spéciale distingua les maisons qui avaient donné un ou plusieurs doges à la République. Mais, à part cela, tous les nobles furent égaux, tous eurent un droit égal à être nommés aux grands emplois de l'Etat. El ainsi, au-dessus de la masse des citoyens, se constitua l'étroite oligarchie des nobles ou des genV\hhommes {noOili. geniiluomini), qui ne s'ouvrit plus désormais que de façon toute exceptionnelle et pour récompenser des services éclatants à des hommes nouveaux. Le chiffre de ceux qui furent inscrits au « Livre d'Or « montre clairement combien était restreint ce puissant corps aristocratique : en 1340 on y comptait 1.212 noms, en li37, 1.300, en 1490, 1.570, en 1510, 1.G71; et si la réforme eut pour effet immédiat et apparent d'augmenter plutôt que de diminuer le chiffre des membres du Grand Conseil, qui en 1275 encore, ne comprenait que 567 personnes, le fait profond, important, essentiel, fut que désormais environ deux cents familles privilégiées monopolisaient entre leurs mains le gouvernement de la République, 1 et qu'elles allaient, grâce au méca-

1. Un cht'oniiiucur vénitien écrit, à propos des nobles, cette phrase caractéristique : « Du jour où ils sortaient du sein maternel, ils acquéraient droit au gouvernement. »

r\E REPUBLIQUE PATRICIENNE : VENISE

nisme savant de la constitution, tout faire pour en conserver la possession incontestée.

L'institution du Conseil des Dix (1310). — Les

événements qui suivirent la réforme leur en facilitèrent l'occasion.

La loi de 1297 avait provoqué, naturellement, des mécontentements fort vifs. Des ambitieux essayèrent d'en profiter. Dès 1299, Marino Bocconio tentait de soulever le peuple pour renverser le Grand Conseil, tuer le doge et instituer un nouveau gouvernement : il échoua et fut exécuté entre les deux colonnes de la Piazzelta. La conspiration de 1310 fut plus sérieuse. C'était le moment où la République, engagée dans la guerre de Ferrare, avait soulevé contre elle l'hostilité déclarée de la papauté; dans le Grand Conseil divisé. Guelfes et Gibelins étaient aux prises. Un homme crut la situation bonne pour réaliser son ambition du pouvoir. Il s'appelait Bajamonte Tiepolu ; par sa naissance, par son alliance avec les Quirini, il tenait dans la cité une place éminente ; « le grand cavalier », comme on le nommait volontiers, était très populaire ; il put se flatter de l'espoir de fonder à son profit une tyrannie, comme faisaient à ce moment les Carrara à Padoue ou les Scaligcrà Vérone. Le 15 juin 1310, avec d'autres nobles, un Quirini, un Badoer. il tenta, au cri de : « Liberté! », un coup d'Etat. Mais le doge avait été prévenu par une dénonciation des projets des conjurés ; les émeutiers furent battus partout où ils tentèrent la fortune des armes ; et la répression fut rapide et cruelle. Badoer fut condamné à mort et décapité ; d'autres, parmi lesquels Tiepolo,

furent exilés ; les maisons des conspirateurs furent rasées, leurs biens confisqués, leurs armoiries partout effacées. Pendant près de vingt ans, de loin, Tiepolo continua à intriguer contre Venise, et il inquiéta assez la cité pour que l'histoire ne le mentionne point sans ajouter à son nom ce qualificatif : « le traître ».

La conspiration de 1310 fut l'occasion de la création du Conseil des Dix. L'alarme avait été chaude dans la ville; le péril auquel venait d'échapper la République ne semblait point pleinement conjuré. Pour veiller au salut de l'Etat, on institua donc, en juillet 1310, une commission extraordinaire de dix membres, chargée de découvrir et de juger les actes de félonie tramés contre la ville; elle fut instituée pour trois mois, et on décida, pour éviter tout accident, qu'aucune famille patricienne ne pourrait y être représentée par plus d'un de ses membres. Les Dix firent merveille pour rétablir l'ordre et la tranquillité à Venise ; si bien que, lorsqu'ils arrivèrent au terme de leur mandat, on les prolongea, d'abord de mois en mois, puis d'années en années, et que finalement, en 1335, ils devinrent un conseil permanent. Elus par le Grand Conseil parmi les plus illustres patriciens, nommés pour un an, et point rééligibles pour l'année qui suivait leur sortie de charge, ne recevant pas d'appointements, les membres du Conseil des Dix, sous la direction de leurs trois chefs, les Capi dei Dieci, qui se renouvelaient chaque mois, allaient devenir l'un des organes essentiels de la constitution de Venise. En compagnie du doge et de ses six conseillers, qui assistaient à leurs séances et y avaient yoix délibérative, et de l'un des avocats de la com-

mune [avogador del comune). qui jouait le rôle de procureur général et de conseiller juridique, les Dix se réunissaient chaque jour, accueillant les dénonciations, écoutant les rapports de leurs espions, jugeant, avec une procédure rapide et secrète, les crimes contre la sûreté de l'Etat : conspirations, trahisons, etc. Investis d'un pouvoir illimité, qui donnait à leurs décisions autant de force qu'aux décrets du Grand Conseil, jouissant de toute la confiance de l'aristocratie, les Dix, surveillant toutes choses, l'administration et la diplomatie, le Sénat et le doge, et le patriciat luimême, étaient une véritable dictature assurant le maintien du régime oligarchique. Pour cette tâche, le Grand Conseil, trop nombreux, trop divisé, eût été impuissant; il en remit le soin à une délégation de quelques hommes, à qui il donna les moyens d'agir vite et secrètement. Avec la « serrata del Consiglio », la création du Conseil des Dix a été le fondement le plus sûr du régime oligarchique.

La conspiration de Marine Falier (1355). — Une dernière crise devait, au milieu du xiv* siècle, ébranler l'édifice oligarchique. En 1354, Marine Falier avait été élu doge. Il appartenait à une des plus illustres familles de Venise ; il avait, durant sa longue carrière, occupé les plus hautes fonctions ; il avait rendu à la guerre et dans les ambassades des services glorieux; il avait l'intelligence et l'expérience d'un homme d'Etat éprouvé. Quelles raisons déterminèrent un tel personnage à tenter de renverser la constitution de son pays? Les explications que donne la chronique vénitienne semblent étrangement puériles et insuffisantes.

On raconte que le doge, qui avait 76 ans, était le mari d'une femme beaucoup plus jeune que lui, et que de jeunes patriciens, parmi lesquels on cite le futur doge Michel Sténo, s'étant permis d'inscrire à ce sujet sur les murailles du palais des remarques assez offensantes, Falier fut mécontent de la peine insignifiante infligée aux insulteurs, et conspira contre le régime qui défendait si mal son honneur. D'autres récits laissent obscurément entrevoir des causes plus profondes. A ce moment, Venise était cruellement éprouvée par les désastres de la guei're contre Gènes; le mécontentement était grand contre le gouvernement aristocratique qui n'avait pas su les éviter; il est question de rixes, d'injures échangées entre officiers nobles et plébéiens, et la légende ajoute que le doge prit parti pour ces derniers. En tout cas, il y avait dans la ville un état de fermentation extrême. Falier essaya d'en profiter pour briser la puissance des conseils aristocratiques, restaurer Tautorité ducale et se . faire prince de Venise. L'exemple des Visconti de Milan était fait pour le tenter, et un homme politique de l'envergure de Marino Falier pouvait juger une tyrannie de cette sorte plus avantageuse aux intérêts de Venise que le régime oligarchique fondé sur l'universelle méfiance, et qui employait toutes les forces de la cité au profit exclusif d'une aristocratie jalouse. Quoi qu'il ea soit, le doge conspira, et il semble que la conjuration trouva de nombreux adhérents. Mais le com-' plot tut dénoncé aux Dix ; les conspirateurs furent arrêtés, interrogés, condamnés à mort et exécutés devant le palais ducal (15 avril 1355). La ville entière était en émoi : en armes, les oligarques

occupaient la place Saint-Marc. C'est que le doge lui-même, dénoncé par ses complices, avait été arrêté et traduit devant le tribunal des Dix. Il avoua tout, et à l'unanimité il fut condamné à mort. Le 17 avril au soir, sur le grand escalier du palais, Marino Falier fut décapité. Pétrarque, dans une lettre éloquente, a exprimé l'émotion tragiijue que produisit dans toute l'Italie cet événement, et il y a vu, pour les doges futurs, une leçon redoutable, par où ils apprendront qu'ils sont « les conducteurs et non les maîtres de l'Etat, et que dis-je les conducteurs? uniquement les serviteurs honorés de la République ».

L'aristocratie vénitienne ne voulut pas que cette leçon fût perdue. De même qu'elle fêtait par une procession et par des actions de grâces solennelles le jour de Saint-Vit (15 juin), où avait été écrasée la sédition de Bajamonte Tiepolo, ainsi elle létale jour de Saint-Isidore (16 avril), où Marino Falier avait été condamné à mort. Le doge assistait en personne à la cérémonie qui, dans Saint-Marc, rappelait le tragique souvenir; et dans la salle du Orand Conseil, où s'alignaient les portraits des doges, un décret du Conseil des Dix fît, en 1366, effacer l'image de Marino Falier, et, à l'endroit où elle était, mettre cette inscription : « Ici était la place de Marino Falier, décapité pour crime de trahison ».

Par ce drame sanglant s'achevait l'établissement de la constitution de Venise. La République patricienne, pourvue de tous les organes nécessaires à son fonctionnement, était fixée dans ses traits essentiels telle qu'elle demeurera désormais. A la fin du xiv" siècle, au commencement eu xv% le régime

oligarchique est parvenu à son point de perfection : il faut donc en démonter les principaux rouages, pour en dégager l'esprit de la constitution vénitienne.

L'organisation du gouvernement vénitien. — Le Grand Conseil. — Le Grand Conseil, où se groupe tout le corps de la noblesse vénitienne, où la loi fait entrer, à l'âge de vingt-cinq ans, tous les fils de patriciens, où certains privilégiés même sont admis dès vingt ans, est, en théorie, le souverain et le maître de la République; c'est en lui que repose l'autorité suprême; il est la base de l'Etat et le fondement du gouvernement. Ses droits s'étendent à peu près à tout ce qui touche les affaires publiques. Il a le pouvoir législatif qu'il ne partage avec personne : à lui appartiennent la confection des lois fondamentales de la République, la discussion sur les affaires de constitution intérieure. Il peut intervenir en toute matière publique; tous les pouvoirs qui agissent dans le gouvernement ne sont qu'une délégation du sien, et le Grand Conseil peut toujours reprendre les privilèges que lui attribue la constitution, contrôler et limiter l'action de ses mandataires. Mais surtout le Grand Conseil a pour fonction de nommer, par voie d'élection, à toutes les charges de l'Etat. A part quelques emplois peu nombreux, dont les titulaires sont choisis par le Sénat, le Grand Conseil désigne tous les magistrats, depuis le doge, les procurateurs de saint Marc, les sénateurs et les Dix, jusqu'aux gouverneurs civils du rang le plus humble. C'est la grande affaire du Conseil , et ; pour éviter les

brigues, pour donner aux choix qu'il fait le plus de garanties d'impartialité, le Grand Conseil applique aux élections un mécanisme compliqué et minutieux, où le tirage au sort et le choix des électeurs, combinés en une succession de scrutins, désignent finalement, pour chaque emploi,- quatre candidats, entre lesquels choisit le Grand Conseil. Une telle procédure, qui est fort longue, absorbe l'essentiel des séances de la haute assemblée; et s'il est incontestable qu'à l'occasion de ces élections les séances sont souvent agitées et bruyantes, en fait, dans le Grand Conseil, on discute moins qu'on ne vote. Et cela se conçoit sans peine. Comme beaucoup des patriciens qui siègent au Grand Conseil sont investis de quelque charge publique ou font partie du Sénat, la haute assemblée ne peut se réunir que les dimanches et les jours de fête, où ses séances ne gênent point la marche de l'administration publique ; et par là son activité se trouve en fait étrangement réduite. D'autre part et surtout, malgré les absences inévitables de beaucoup de patriciens employés hors de Yenise à des services publics , le Grand Conseil constitue une assemblée nombreuse ; les registres des procèsverbaux y attestent souvent la présence de plus de mille personnes; une réunion qui rassemble six cents membres semble à peine suffisamment garnie. Or, une telle assemblée, et qui très vite devient tumultueuse, peut émettre des votes; elle est moins faite pour discuter utilement des affaires souvent graves et de nature assez secrète. Il faut donc, à côté du Grand Conseil, une assemblée moins nombreuse , composée d'un nombre de membres suffisant pour représenter réellement la

volonté nationale, assez restreinte cependant pour administrer utilement et avec compétence les affaires publiques. Cette assemblée, c'est le Sénat.

Le Sénat. — Le Sénat vénitien, qu'on appelait aussi les Pregadi, se composait primitivement de soixante membres, élus par le Grand Conseil parmi les patriciens qui avaient au moins quarante ans et nommés pour un an. A ces soixante personnes s'ajouta ensuite, sous le nom de Zonta, une réunion de soixante autres personnages qui , d'abord adjoints à titre extraordinaire, devinrent, avec Iç temps, permanents. A ces cent vingt sénateurs s'adjoignaient en outre toute une série de membres extraordinaires, le doge et ses conseillers, les juges de la Quarantia, les procurateurs de saint Marc, les six sages grands et les trois avocats de la commune, les chefs des principaux services publics, les ambassadeurs et les provéditeurs revenus de mission. En comptant tous ces éléments, l'assemblée comprenait près de trois cents personnes. Mais le Sénat y trouvait moins d'inconvénients que d'avantages. Ces fonctionnaires appelés à siéger, et qu'on appelait les sotto-pregadi, étaient, au regard des sénateurs ordinaires, dans une position un peu inférieure, et ils apportaient utilement , d'autre part, sur toutes les atfaires de leur compétence, des avis éclairés. En conséquence, et quoiqu'il n'y eût point entre les attributions du Sénat et celles du Grand Conseil de limite bien précise, quoique, aux termes d'un décret de 1260, aucune décision du Sénat ne dût être définitive, en fait, au courant du xiv^ siècle, le Sénat était devenu le centre de l'administration publique. Les sénateurs, toujours réé-

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ligibles et en fait souvent réélus, assuraient à la politique de Venise la continuité nécessaire ; hommes d'âge et d'expérience, ils apportaient à sa direction le calme et la compétence souhaitables. On conçoit que, comme on l'a dit, le Sénat vénitien soit devenu vite u l'âme de l'Etat et le principe de toutes les actions du corps de la République' ».

Les attributions du Sénat étaient fort étendues. Il avait entre les mains tout ce qui concei'ne l'administration des finances, l'assiette de l'impôt, l'ouverture des emprunts, l'emploi des deniers publics. Il s'occupait de toute l'administration publique, aussi bien dans la ville qu'en terre ferme et dans les possessions d'outre-mer. Il réglait tout ce qui avait trait à la navigation et au commerce. Il s'occupait de l'armée et de la flotte, et pour cette raison le Grand Conseil lui avait laissé le soin d'élire les capitaines généraux, les provéditeurs des armées et tous les officiers d'un certain rang. Pareillement il nommait les ambassadeurs, à l'exception de celui de Constanlinople : la direction de la politique étrangère était en effet la grande alTaire du Sénat. C'est lui qui décidait de la paix et de la guerre, qui débattait le>' traités et les alliances, qui dirigeait la diplomatie. C'est le Sénat qui rédigeait les commissiopz et instructions pour les ambassadeurs, c'est à lui qu'arrivaient les dépêches des ambassadeurs, qui, tous les huit jours, devaient informer le Sénat des affaires du pays où ils étaient accrédités ; c'est devant lui qu'étaient lus les rapports des envoyés rentrant de mission, ces « relations » fameuses qui traçaient

1. Saixt-Didieu. La Ville et la République de Venise. Paris, 1680, p. 224.

un tableau d'ensemble de chacune des cours de l'Europe et des rapports que Venise entretenait avec elles. En somme, dans le Sénat « résidait toute l'autorité de la République ».

Pour suffire à cette lourde tâche, les sénateurs se réunissaient chaque jour, et nul ne pouvait, sauf en cas de maladie, se dispenser d'assister aux séances. La présidence appartenait, comme dans le Grand Conseil, à la Seigneurie, que composaient le doge et ses six conseillers, assistés des trois chefs de la Quarantia. La discussion était conduite avec un sérieux et une gravité extrêmes, avec une liberté aussi dont Venise oJYre le premier exemple, et qui s'y est maintenue jusqu'aux derniers jours de son existence. Le Sénat vénitiea était le plus admirable des parlements.

On s'est demandé souvent comment, dans cette assemblée relativement nombreuse encore, le secret des délibérations pouvait être gardé. Il est certain qu'il l'était assez exactement. En faut-il trouver la cause dans cette ferme discipline qui, de bonne heure, formait le jeune patricien vénitiea pour le service de la République et lui proposait, comme règle essentielle de sa vie, le dévouement absolu à l'Etat? En faut-il attribuer le mérite aux prudentes mesures d'un gouvernement éclairé et défiant, qui interdisait dès le xiv^ siècle à tout patricien d'avoir, sauf dans des cas prévus, aucun rapport avec les représentants des puissances étrangères et l'obligeait à rapporter tout entretien, tenu avec un ambassadeur, au Collège ou au Conseil des Dix? Une surveillance jalouse, un contrôle perpétuel sur tous les citoyens était, on le verra, l'un des traits essentiels de la constitution de

Venise : mais il n'en est pas moins digne d'attention que l'elTet en ait été aussi généralement heureux.

Le Collège. — Pour préparer la besogne du Sénat, pour débrouiller la matière de ses multiples délibérations, il faut un comité de, quelques personnes, qui auront dans l'assemblée le droit exclusif d'initiative. C'est le Collège. Il est, comme on l'a dit, « la porte par laquelle il faut que toutes les affaires du dehors entrent »^. Dans son ensemble, et lorsqu'il constitue ce qu'on nomme « le plein collège», ce Conseil comprend vingt-six personnes, les dix membres de la Seigneurie, et les seize « sages », entre lesquels on distingue les six sages grands (saun grandi), les cinq sages de terre ferme, et les cinq sages aux ordres. Les sages, et surtout les six sages grands, sont les Véritables ministres de la République. Les sages grands, élus par le Sénat pour une période de six mois, devaient être âgés d'au moins quarante ans; ils se relevaient de semaine en semaine, et celui qui était de service était pendant ce temps le véritable maître du gouvernement. Il recevait la correspondance diplomatique et administrative; il préparait les réponses ; il étudiait les affaires qui devaient être discutées au Sénat, et chaque matin, il en délibérait avec le Collège, avant de les proposer à la haute assemblée. La fonction des sages grands était si importante que la constitution ordonnait, pour éviter un trop brusque changement dans le Collège, qu'on pourvoirait à leur réélection en deux fois, et trois par trois; et leur situation était si considérable que

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