Saint-Didier, loc. cit.. p
LA COi\STlïUTION DE VEiMSE
citoyen. Aussi on le recherchait fort, et libéralement la Seigneurie l'accordait aux étrangers domiciliés à Venise depuis quinze ou vingt-cinq années. Ainsi, par d'incessants apports, se renouvelait le sang et s'accroissait la force do la ville de saint Marc; et les plus grands seigneurs d'Italie ne dédaignaient pas, pour assurer à leurs intérêts la protection de la République, de solliciter la qualité de citoyen vénitien.
Plus bas que les citoyens était le peuple. Il n'avait plus nulle part au gouvernement ni aux magistratures; mais par les avantages qu'il trouvait dans son organisation corporative, par la sollicitude et les égards que lui marquait l'oligarchie, un champ suffisant était ouvert à son activité pour qu'il s'intéressât, lui aussi, à la prospérité du corps social.
Dès le xn^ siècle apparaissent les corps de métier à Venise, et ils prirent au xni* siècle leur organisation définitive. Sous le nom d'arts, de confraternités ou de scholœ, ces corporations groupaient les membres des différents métiers. Elles avaient leurs dignitaires, leur lieu de réunion, leur saint protecteur, toute une organisation, fondée sur une rigoureuse pratiqué du monopole, qui assurait à leurs membres l'aisance et des satisfactions de vanité. L'Etat surveillait fort exactement leurs statuts, et réglementait l'exercice de leurs industries : il est intéressant de noter, entre mille détails, que le travail des enfants était, dès le xiv' siècle, soumis à des règles fort précises. Mais surtout, la République avait, pour les classes travailleuses, une bienveillance digne d'attention. Non seulement les corporations figuraient solen-
nellement, leurs étendards en tête, dans toutes les cérémonies publiques, et non seulement elles étaient reçues au palais, en un banquet somptueux. à l'élection de tout nouveau doge; mais, pour éviter tout mécontentement et assurer le dévouement des gens de métier, la Seigneurie n'avait pas assez d'attentions ni d'égards. Les ouvriers de l'Arsenal, par exemple, étaient comblés de faveurs et de privilèges; les verriers, attentivement protégés, pouvaient marier, sans que celui-ci dérogeât, leurs filles à un fils de patricien. Les pêcheurs du quartier de Saint-Nicolas, les Nicolotti, avaient un chef qui s'appelait le doge, et que le premier magistrat de la République traitait avec une bienveillante condescendance. Tous ces hommes, qui, au premier article de leurs statuts, trouvaient inscrit le respect de la constitution vénitienne, sentaient un avantage évident au maintien d'un régime qui les enrichissait. Aussi bien, à Venise, les lois étaient égales pour tous; et, s'il y avait nécessairement des degrés dans le rang et la fortune, la misère pourtant existait à peine. On a pu dire qu'à partir du xiv^ siècle il n'y a pas un Vénitien qui ne possédât quelque chose ; et tout homme trouvait à son activité un emploi rémunérateur. II n'existait point de prolétariat; les crises sociales étaient inconnues ; l'oligarchie avait su, avec un adroit mélange de privilèges et de surveillance, offrir dans le domaine économique, à tous ceux qui n'étaient pas nobles, de larges et suffisantes compensations.
L'esprit de la constitution vénitienne. — A toiî€ les siècles de l'histoire, la constitution de Venis« a excité l'admiration des hommes d'Etat. Au
xvii' siècle encore, alors pourtant que la cité de saint Marc était en pleine décadence, un bon observateur, le comte d'Avaux, ambassadeur de France, s'exprimait, à ce sujet, en ces termes : « Quelque surprenantes que soient la situation et la structure de Venise, l'ordre et la forme de son gouvernement sont encore plus admirables, et il me p irait bien moins difficile d'avoir atTermi cette ville sur l'instabilité des flots que d'avoir fixé et uni tant d'esprits à un même intérêt, et, malgré les passions différentes qui agitent les particuliers, tenir toujours uniforme et inébranlable ce grand corps de la République. Aussi ne peut-on assez admirer avec combien d'art et de prudence elle sait distribuer à chacun les emplois qui lui sont propres, de sorte que, comme dans une machine où quantité de pièces d'inégale grandeur mises en leur place composent un tout régulier et parfait, ainsi, toutes ces diiïérentes personnes agissent de concert chacune dans son emploi, concourent, pour ainsi dire, dans l'assemblage des parties pour former ce corps politique dont toute la terre admire la justesse et la régularité des mouvements. )) Deux siècles auparavant, le politique avisé qu'était Philippe de Commynes ne vantait pas moins la sagesse de la Seigneurie Sérénissime; il constatait que nulle part il n'existe « hommes de tel cœur ni telle vertu pour savoir seigneurier», et que, grâce à la savante organisation du régime qui les gouvernait;, seuls, en Italie, les Vénitiens n'avaient « nulles questions civiles en la cité. » Et les connaissant « si sages et tant enclins à croître leur seigneurie », le diplomate déclarait qu'ils étaient w en voie d'être bien grands». L»s
écrivains italiens du xv* et du xvi* siècles, malgré la jalousie qu'excitait dans la péninsule la ville des lagunes, louaient pareillement la ferme et savante prudence de son gouvernement, qui, dans l'Italie troublée, avait permis à la seule Venise de conserver son antique indépendance, et fait, selon l'expression d'un homme du xvi'' siècle,, Paul Jove, « de l'étendard de l'évangéliste l'étendard de la liberté. » Grâce à « ses lois bien ordonnées », elle apparaissait comme « une image de l'autorité et de la grandeur de la République romaine », et ses détracteurs mêmes lui rendaient, comme malgré eux, hommage.
Peu de régimes ont su, en effet, mieux que la constitution oligarchique de Venise, maintenir à l'intérieur l'ordre dans la ville, lui éviter ces troubles civils dont pâtirent si gravement les autres cités italiennes, et donner à sa politique extérieure une plus ferme continuité; peu de régimes ont su plus admirablement utiliser, en les préparant et les disciplinant, les forces individuelles pour les faire servir à l'intérêt et à la gloire de l'Etat; peu de régimes enfin ont su créer, parmi leurs citoyens, plus de dévouement, plus d'abnégation, plus d'amour profond et sincère de la patrie.
Sans doute, dans l'organisation des pouvoirs telle que l'a faite la constitution de Venise, il y a une complication singulière des rouages, une multiplication des conseils et des magistratures, qui semblent contraires d'abord à la bonne administration de l'Etat. Mais, des plus petites choses aux plus grandes, de la procédure des discussions à la forme des scrutins, de la distribution des
emplois au secret des délibérations, tout est si bien calculé et réglé que la machine fonctionne sans grincements et sans heurts, et que ce qui paraît le plus fâcheux tourne finalement à l'avantage de l'Etat. Et aussi bien, sous cette complication apparente, la réalité du pouvoir se concentre en fait entre les mains d'un petit nombre d'hommes, représentants éminents de cette oligarchie, qui leur délègue ses pouvoirs et leur donne sa confiance. Tout est prévu pour que des mains inexpérimentées et nouvelles ne prennent point brusquement la conduite des affaires ; tout est organisé pour que la Réj)ublique profile de l'expérience et de la compétence des meilleurs; tout est réglé, avec une rigueur de fer, pour que l'autorité n'échappe point à la classe privilégiée, peu nombreuse et dont une solidarité étroite unit tous les membres, qui détient le pouvoir.
Et, c'est là assurément le défaut grave du régime, l'esprit de jalousie et de méfiance qu'il introduit dans la cité. Nul gouvernement n'a jamais poussé plus loin la surveillance et le contrôle, à tous les degrés, de ceux qui le servent. Le doge est le prisonnier de la Seigneurie; le patriciat vit sous l'œil attentif du Conseil des Dix. La constitution juge imprudent de laisser au Grand Conseil le soin de chercher la matière de ses délibérations et refuse à ses membres le droit d'initiative. Dans l'exercice des tondions publiques, jamais elle ne confie une autorité absolue à un seul homme : tout magistrat, tout chef militaire même est flanqué d'un ou deux adjoints, qui représentent l'autorité centrale et sont égaux en influence et en pouvoir à celui qu'ils assistent. Le gouvernement
oligarchique divise pour régner; il équilibre et pondère l'un par l'autre les pouvoirs; il ne veut ni de la prédominance d'un homme, ni de la prédonjinance d'une famille. Aucune maison patricienne ne peut avoir plus de trois de ses membres au Sénat, plus d'un au Conseil des Dix. Et cette tyrannie jalouse s'exerce sur la ville tout entière; les ouvriers de Murano, les artisans admirables qui fabriquent les merveilles de la verrerie vénitienne, sont, s'ils essaient de passer en pays étrangers, poursuivis et condamnés comme traîtres à la patrie.
Ainsi flotte sur Venise une atmosphère pesante de méfiance et de soupçon. Pourtant, il ne semble point que les Vénitiens en aient souffert autant qu'on le pourrait croire. Ceux qui ne participaient point au gouvernement de l'Etat paraissent s'être consolés vite par les larges avantages que leur apportait la politique économique de la République, par la richesse, ou du moins, l'aisance que leur procurait le commerce, par la tranquillité que le régime assurait à la cité. Ceux que leur naissance appelait, avec des droits égaux, au gouvernement de l'Etat y ont porté, en échange des privilèges dont ils jouissaient, le plus admirable dévouement à la chose publique, le plus constant souci de ses intérêts. C'est un fait digne d'attention que -quelques-unes des plus hautes fonctions et des plus absorbantes, celle de sénateur, celle de membre du Conseil des Dix, sont gratuites, et nul ne songe à s'en étonner. Le patricien de Venise est, dès l'enfance, élevé dans cette idée qu'il se doit tout entier à la République; il lui doit son intelligence, l'expérience qu'il a acquise; et la loi
lui interdit, sous peine d'amende, de refuser un emploi public. Toute sa vie, l'individu est subordonné à l'Etat, les intérêts privés passent après l'intérêt public : sur ce dévouement, sur cette abnégation se fondent la force et la grandeur de la cité.
Le régime oligarchique de Venise a mis le gouvernement aux mains d'une minorité strictement fermée et prodigieusement jalouse de ses privilèges. Mais cette minorité a justifié le monopole qu'elle s'est arrogé par son activité, son expérience, par les traditions de sagesse politique qu'elle a créées. Une ville comme Venise, maîtresse d'un immense et lointain empire, aurait été incapable de le gouverner si elle avait été régie par des institutions démocratiques. Comme l'aristocratie anglaise, à laquelle il ressemble, le patriciat vénitien a donné à la ville de saint Marc des familles où l'art du gouvernement était en quelque sorte héréditaire, et les hommes ont pu changer sans que changeassent les principes et l'esprit politiques. Et c'est pourquoi ce régime oligarchique a conquis en somme le respect et la confiance de ceux qui y furent soumis, par la claire conscience qu'il a donnée à tous de son honnêteté et de sa sagesse, par la noble ambition quil a manifestée de travailler en toute circonstance àlasécurité et à la grandeur de la patrie. Et c'est pourquoi enfin, au XIV* et au xv^ siècle, le gouvernement de Venise était probablement un des meilleurs qu'il y eût au monde, et celui qui pouvait le plus utilement servir la cité de saint Marc.
La basilique de Saint-Marc. — Le Palais Ducal. — La ville au xiv» siècle. Eglises et palais. — La ville au xv^ siècle. — Les aspects de Venise.
Par la prospérité de son commerce, par l'extension de son empire colonial, par la sagesse de sa constitution, Venise, au début du xv^ siècle, était parvenue à un degré d'extraordinaire grandeur. De cette grandeur, l'aspect extérieur de la cité était comme le signe éclatant et le symbole glorieux. Deux monuments surtout l'illuminaient de splendeur : l'un, la basilique de Saint-Marc, centre de la vie religieuse; l'autre, le palais des doges, centre de la vie politique.
La basilique de Saint-Marc. — Peu de monuments sont plus représentatils de la civilisation et de la grandeur de Venise que l'église de Saint-Marc. Sous ses voûtes étincelantes de mosaïques d'or se sont jouées quelques-unes des scènes les plus fameuses de l'histoire de la République : l'empereur Barberousse s'y est, en suppliant, agenouillé devant Alexandre III; les barons de la quatrième croisade y ont scellé le pacte qui allait donner à Venise un
empire en Orient; les doges les plus fameux, les capitaines les plus illustres y sont venus victorieux rendre grâces au Seigneur, depuis Dandolo qui prit Constantinople, jusqu'à Venier qui vainquit à Lépante, jusqu'à Mocenigo, qui força les Dardanelles, jusqu'à Morosini le Péloponésiaque, qui mit au front de Venise mourante une dernière auréole de gloire. La basilique de l'évangéliste a été le centre religieux et politique même, l'orgueil et la parure de la cité. Le doge en était le protecteur attitré, « le patron, comme disent les textes, et le véritable gouverneur de l'église de Saint- Marc » : et, en effet, la basilique n'était point la cathédrale de la ville (l'église épiscopale est celle de Saint-Pierre in Gastello), mais proprement la chapelle du palais ducal. Le chef de son chapitre, le primicier de Saint-Marc, était un des premiers personnages de l'Etat. Les procurateurs de Saint-Marc, créés au milieu du xu" siècle pour administrer l'énorme fortune de la basilique et qui, au milieu du xV siècle, étaient au nombre de neuf, étaient des fonctionnaires considérables, que la hiérarchie des dignités plaçait immédiatement après le doge. Pour tout Vénitien, l'entretien et l'embellissement de l'église était un devoir patriotique, dont chaque citoyen s'acquittait avec une joie reconnaissante. Le saint est en effet le protecteur de la cité; il la défend contre tous les dangers; il la sauve de tous les périls, et la belle légende du xiv" siècle, qu'a immortalisée le tableau de Paris Bordone, dit assez quelle confiance le peuple de Venise mettait en son patron vénéré. Le lion ailé, symbole de l'évangéliste, domine, du haut de la colonne où on le dressa au
cours du XIII* siècle, la ville étendue à ses pieds, comme il marque, à travers tout l'Orient méditerranéen, les conquêtes vénitiennes de sa glorieuse image. La bannière au lion se promène victorieuse sur les mers, comme elle flotte magnifiquement, aux jours de fête, à la hampe des trois mâts qui s'érigent devant la basilique. Toute la vie publique et privée de Venise tourne autour de son saint protecteur et du sanctuaire qui lui est consacré.
Et c'est pourquoi, autant que l'édifice même, l'histoire de sa construction mérite de retenir un peu l'attention de l'historien. On y trouve, avec les preuves éclatantes de l'empreinte dont Byzance marqua si profondément Venise, le plus admirable exemple du patriotisme vénitien.
Vers le milieu du xi*^ siècle, la vieille basilique construite par les Orseoli avait besoin d'une restauration totale : le doge Domenico Gontarini entreprit d'édifier le troisième Saint-Marc. Dès 1071, sous le gouvernement de Domenico Selvo, les travaux étaient fort avancés; le 8 octobre 1094, l'église fut solennellement consacrée. On y transporta en grande pompe les reliques de l'apôtre, perdues, dit-on, depuis l'incendie de 976 et miraculeusement retrouvées; le saint corps fut placé d^ns une crypte voisine du grand autel, et dont seuls le doge, le primicier et les procurateurs connurent l'exact emplacement. Et sous la protection de l'évangéliste, plus d'une fois désormais, dans le narthex de l'église, les doges vinrent dormir leur dernier sommeil.
Par son plan en croix grecque, par les coupoles qui le couronnaient, par les grands arcs qui soutenaient ces coupoles, par le portique qui en
précédait l'entrée, le nouvel édifice était une construction d'aspect tout oriental ; et c'est à Byzance, eu effet, dans l'église fameuse des Saints- Apôtres, que les Vénitiens avaient cherché le modèle qu'ils imitèrent. Ils empruntèrent également à Byzance les principes de la décoration dont ils parèrent la basilique de l'apôtre ; sur les murailles de mortier gris et de brique roussâtre, ils mirent le revêtement magnifique des marbres multicolores et l'étincellement des mosaïques d'or. Ils demandèrent enfin à l'Orient jusqu'aux matériaux de la construction. A tout vaisseau vénitien naviguant dans les mers levantines, le doge Selvo déjà avait fait une obligation de rapporler tout ce qui pourrait embellir le sanctuaire national. Pendant plusieurs siècles, l'ordre fut obéi : colonnes de marbre rare, bas-reliefs sculptés, statues de porphyre ou de pierre, plaques ajourées comme des orfèvreries vinrent, pièce à pièce, dans un pittoresque désordre, orner les murailles de l'église, sans souci de la symétrie, sans préoccupation du mélange des styles les plus divers ; selon les habitudes de l'art oriental, on chercha moins, dans la combinaison savante de ces matériaux, la pureté des lignes que l'éclat de la couleur. Ce que les Vénitiens du xiii" siècle, s'il en faut croire une inscription, admiraient le plus dans leur basilique, c'était la beauté des mosaïques, l'éclat de l'or, la noblesse des marbres rai'es : c'est aujourd'hui encore cette harmonie puissante des couleurs qui vaut à l'actuel Saint-Marc ses effets les plus merveilleux.
Ville prospère et riche, désireuse d'étaler sa fortune et sa splendeur, Venise avait su en perfec-
tion trouver les moyens nécessaires pour réaliser son rêve ambitieux. L'espace dont elle disposait pour construire était exigu : elle compensa par l'éclat d'un luxe prodigieux ce que la place trop restreinte ôtait à l'ampleur des proportions. Fière de sa puissance et de sa grandeur, elle accumula dans la basilique tous les trophées, tous les trésors qui pouvaient contribuer à la gloire de la République. Saint-Marc, en même temps qu'il nous donne l'impression la plus riche et la plus pleine de ce que fut le génie artistique de Byzance, nous révèle, plus magnifiquement encore, ce que fut la pensée hautaine du génie politique des Vénitiens.
Pourtant il ne faudrait point croire qu'à la fin du xi" siècle la basilique de Saint-Marc ressemblât à l'édifice que nous connaissons. Si les grandes lignes de la construction étaient déHnitivement fixées, la façade, tout en briques, était encore singulièrement modeste, et les coupoles surbaissées s'enlevaient lourdement sur le ciel; si l'inlérieur avait déjà la décoration de ses marbres sculptés, à peine commençait-on la mise en place des mosaïques. Et pareillement la place Saint- Marc était d'étendue médiocre; un canal, le rio Batario, la limitait du côté de l'Ouest, au delà duquel s'élevait l'église de San Geminiano et s'étendaient les jardins du couvent de Saint- Zacharie; aux abords de la basilique subsistait l'antique église de Saint-Théodore. Pour dégager les abords du sanctuaire, pour lui donner sa définitive splendeur, beaucoup restait à faire encore. Il n'y faudra pas moins de quatre cents ans.
Dès le milieu du xii® siècle, l'agrandissement de la place Saint-Marc mettait en valeur la beauté du
sanctuaire. En 1156, le rio Batario était comblé; en 1172, l'église de San Geminiano disparaissait; la place agrandie était pavée et se bordait d'édifices; la construction du campanile, élevé en face de la basilique, s'achevait. La prise de Constantinople donna un élan nouveau aux travaux. Maîtresse de l'Orient, Venise le mit en coupe réglée pour embellir Saint-Marc. Elle plaça au-dessus du grand portail les chevaux de bronze de Lysippe, dépouille de l'hippodrome byzantin; elle encadra la table de l'autel des colonnes sculptées du ciborium ; elle compléta et enrichit, au moyen des émaux volés au couvent du Pantocrator, le grand retable, la « Pala d'oro », qui étincelait au fond du sanctuaire; elle accumula dans le trésor de la basilique les reliquaires précieux et les orfèvreries éblouissantes; et à cette parure matérielle elle ajouta la parure morale des reliques, avidement recherchées dans tout l'Orient et dévotement rapportées à Venise. Dans l'exaltation de sa récente grandeur, la République ne jugea nulle splendeur superflue ; pour parer la maison de l'Evangéliste, le xiii" siècle mit à cette tâche toute la ferveur de son zèle. On acheva d'abord la décoration intérieure. Pour continuer l'œuvre des mosaïstes grecs que le doge Selvo avait appelés jadis de Byzance et qui avaient, au cours du xii* siècle, décoré les trois coupoles de la nef principale et les parties hautes qui les avoisinaient, on se préoccupa de trouver des maîtres à Venise même. En 1268, un décret du Grand Conseil prenait les mesures nécessaires pour former des mosaïstes expérimentés; à la fin du XIII'' siècle, les verreries de Murano étaient créées, et chargées, en 1308, de fournir les cubes de verre
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coloré nécessaires à la parure de Saint-Marc. De ce temps datent les mosaïques si curieuses qui racontent, aux voûtes du narthex, l'histoire de la Genèse, et la plupart de celles qui décorent la coupole et les murs du bras droit de la croix. La façade recevait, dans la seconde moitié du xin*^ siècle, le riche revêtement de ses marbres, et la décoration des mosaïques qui couronnent les portails; dès la fin du xii" siècle, le grand portail s'était orné des sculptures si pittoresques représentant les métiers elles mois; et « l'église de Monseigneur saint Marc », comme l'écrivait vers la fin du XIII* siècle le chroniqueur Martino da Canale, apparaissait dès lors « comme la plus belle église qui soit au monde. » Le xiv" siècle continua pieusement l'embellissement du sanctuaire national. Une instruction de 1309 prescrit aux commandants de la flotte vénitienne de rapporter des îles grecques les marbres rares qu'ils y rencontreront; le baptistère se pare de mosaïques charmantes, où apparait le style si vivant de l'art byzantin finissant; la chapelle de Saint-Isidore, bâtie vers le milieu du siècle, s'orne d'une décoration tout inspirée des principes de l'art nouveau créé par Giotto. En 1365, la façade un peu lourde s'embellit et s'égaie d'une riche ornementation gothique, qui couronne la courbe massive des arcades byzantines d'une merveilleuse floraison de statuettes, de feuillages et d'accolades. En 1394, les frères Dalle Masegne placent, au-dessus de l'iconostase, les statues de la Madone, de l'Evangéliste et des douïe apôtres. A la fin du xiv'' siècle, Saint-Marc, presque achevé, semble, selon le; mot de Ruskin, un immense reliquaire, ou encore « un grand
missel enluminé, relié en albâtre au lieu de l'être en parchemin, enrichi de pilastres de porphyre au lieu de pierres précieuses, et tout écrit, au dedans et au dehors, en caractères d'or. » Tel il apparaît au fond du tableau où, en 1495, le peintre vénitien Gentil e Bellini a représenté la place Saint-Marc, sanctuaire étincelant de lumière et d'or, monument incomparable de la richesse et de la gloire de Venise.
Le Palais Ducal. — A côté de Saint-Marc, le palais des doges était le centre politique de la cité. C'est là qu'habitait le chef suprême de la République, c'est là que se rassemblaient les conseils qu'avait créés la constitution vénitienne, Grand Conseil et Sénat, Collège et Conseil des Dix. C'est là qu'étaient enfin les bureaux de la chancellerie ducale, où, sous les ordres du Grand Chan «elier, travaillait ce peuple de secrétaires, qui avaient pour rôle de tenir les registres des conseils et de conserver les archives de la République.
Dès le ix" siècle, en même temps que s'élevait le premier Saint-Marc, Agnellus Parteciaco avait bâti un palais pour le doge. Détruite dans l'incendie qui accompagna l'émeute de 976, la résidence ducale fut magnifiquement reconstruite par I'3S Orseoli, et derrière ses murailles de forteresse, flanquées de robustes tours, elle abrita des splendeurs qui étonnèrent les contemporains. A la fin du xii" siècle, Sebastiano Ziani agrandit cette demeure et l'embellit; quand Villehardouin vint à Venise au commencement du sni* siècle, le palais des doges lui sembla dé)à « raeult riche et beau )>. C'était sans doute, comoa© la plupart des plus anciens édifices
de Venise, une construction de style byzantin, dont une partie, qu'on nommait le palais vieux, subsista jusqu'au commencement du xv^ siècle. Mais bienLùt le bâtiment sembla insuffisant, surtout après la réforme politique de 1297, et il se transforma peu à peu, au cours du xiv® et du xv' siècle, pour prendre l'aspect qu'il offre aujourd'hui. Dès 1301, on se préoccupait d'agrandir la salle du Grand Conseil, devenue trop exiguë pour l'assemblée patricienne; en 1340, on décida même de la reconstruire complètement, et de la placer dans la portion du palais qui donnait sur la lagune. On transforma complètement en conséquence toute cette partie de l'édillce, et durant la seconde moitié du xiv^ siècle, on éleva la façade qui regarde la mer, ainsi que celle qui correspond aux sept premières colonnes du portique de la Piazzetta. Le bâtiment nouveau fut édifié dans le style ogival de l'époque, assez fortement modifié par ces influences orientales qui furent en tout temps si puissantes à Venise : la légende en fait honneur — d'ailleurs à tort — à un certain Philippe Calendario, qu'on trouve mêlé à la conspiration de Marino Falier. En tout cas les travaux marchèrent assez lentement. Ce n'est qu'en 1404, comme l'atteste une inscription placée à la grande fenêtre à balcon qui s'ouvre sur la lagune que, sous le gouvernement du doge Michel Sténo, cette portion de l'édifice fut achevée complètement ; et ce n'est qu'en 1423, à l'avènement de François Foscari, que le Grand Conseil y tint sa première séance. On entreprit aussitôt après la transformation du reste de la façade donnant sur la Piazzetta : de 1423 à 1442 elle fut reconstruite, dans le même style gothique que le xiv* siècle avait appliqué au reste
de l'édifice. Entre cette façade et Saint-Marc, la belle porte délia Caria, œuvre du sculpteur Giovani Buono et de son fils Barthélémy, compléta magnifiquement (1439-1443) le monument et donna au palais des doges une entrée digne de lui.
Tout le monde connaît le merveilleux édifice qu'est le Palais ducal à Venise; tout le monde a admiré l'originalité puissante de la construction, qui, sur le double étage de colonnes que forment le portique et la loggia, a placé audacieusement cette haute muraille où le soir allume des reflets de rose ; tout le monde a dans les yeux les fenêtres élégantes, fleuronnées de clochetons et de statues, qui, sur les façades monotones, mettent leur splendeur joyeuse, et le crénelage pittoresque qui, à la ligne supérieure du monument, l'achève et le couronne avec tant de grâce décorative. Ce n'est point, ce Palais ducal, comme sont à Florence ou à Sienne les palais de la Seigneurie, une robuste et rude forteresse, faite pour résister aux assauts populaires; c'est une œuvre de magnificence, où Venise a pris plaisir à étaler, comme à Saint-Marc, sa richesse, sa puissance et son luxe, où tout a été mis en œuvre pour attester et exalter la grandeur delà République. Sur les chapiteaux qui surmontent les colonnes tournées vers la lagune, des sculpteurs ingénieux ont représenté toute une encyclopédie de sujets antiques et profanes, toute une décoration symbolique de la prospérité et de la gloire de la ville. Ce sont les vertus et les vices; c'est la justice, avec les exemples fameux qu'en donnèrent les Selon ou les Trajan; ce sont les métiers et les arts, et les fruits merveilleux que le commerce rapportait des pays d'outre-mer, et les
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nations exotiques, Grecs et Turcs, Persans, Egyptiens et Tartares, avec lesquelles trafiquaient les vaisseaux de Venise. Aux piliers d'angle de la façade, c'est l'Ivresse de Noé et le groupe d'Adam et Eve. auxquels fait pendant, à l'angle voisin de îa porte délia Caria, la belle composition du Jugement de Salomon. C'est la justice encore, dont la statue couronne la haute fenêtre ouverte sur la Piazzeli; ; et à la porte délia Carta, ciselée comme une orl'èvrerie et tout étincelante jadis de peintures et d'or, pieusement le doge François Foscari, en costume magnifique, s'agenouille devant le grand lion ailé, image glorieuse de la force de Venise.
L'incendie qui, le 14 septembre 1483, endommagea partiellement le Palais ducal, acheva de lui donner, à l'extérieur, l'aspect qu'il offre aujourd'hui. C'est à ce moment qu'Antonio Rizzo construisit la belle façade qui orne l'un des côtés de la grande cour du palais. Mais, auparavant déjà, on avait décoré magnifiquement l'intérieurde Tédifice. Dans la salle du Grand Conseil, Guariento de Padoue avait, en 1365, peint dans une vaste fresque récemment retrouvée le Couronnement de la Vierr/c dans le Paradis et représenté, au-dessous de la série des portraits des doges, les glorieux épisodes de la paix jadis ménagée par Venise entre le pape et l'enipereur. Au commencement du xv* siècle, Gentile da Fabriano et Pisanello avaient été cliargés à leur tour de décorer de fresques la plus belle des salles du palais des doges; et dès ce moment, la salle du Grand Conseil, avec son haut plafond constellé d'étoiles d'or, avec la splendeur des peintures qui l'ornaient, apparaissait aux Vénitiens cunime « l'honneur de la Seigneurie » {honor
dominii nostrï), comme « un très rare et merveilleux joyau » [jocale singularissimum et dlgtiiM'imum). Elle devait, à la fin duxv" siècle, être l'objef d'une nouvelle restauration. En 1474, le Sénat décida de remplacer les fresques, déjà ruinées, qui ia décoraient, et en confia le soin aux plus illustres maîtres de Venise, aux deux Bellini, aux Vivarini, à Carpaccio. Pendant trente années, ils couvrirent de leurs œuvres les murailles de la salle du Grand Conseil, et si rien ne reste plus de cette décoration, détruite dans le grand incendie du l'D décembre 1577, le souvenir des sujets qu'elle rrpri'sentait mérite d'être retenu. C'était l'histoire, si glorieuse pour la République, de Frédéric Barberousse et d'Alexandre III; c'étaient les victoires navales qui avaient fait sa grandeur sur la mer; c'était en un mot tout ce qui contribuait à faire du iialais des doges l'emblème magnifique de la puissance de Venise.
La ville au XIV" siècle. Eglises et palais. — Aussi bien, par tous ses monuments, Venise devenait chaque jour davantage ce que (^oinmynes appellera justement (( la plus triomphante cité que jamais j'aie vue d.
De bonne heure, dès le xi" siècle, on avait commencé à substituer aux primitives maisons de bois des constructions en pierre ; pour en porter les fondations, il avait d'abord fallu mtilli plier et disposer avec un art plus savant les pilotis qui, depuis l'origine, soutenaient la cité des lagunes. A travers la couche de vase, dans la terre solide, rendue souvent plus compacte encore par des apports de bois et de pierre, on enfonra la forêt
de pieux robustes, que recouvrit un treillage de bois; et, sur ce support, posèrent les fondations des murailles. Plus tard, à partir du xiv^ siècle, on fit mieux encore. Ce ne fut plus seulement sous les murs, mais sous toute la surface que devait occuper l'édifice, que les pilotis furent plantés; ainsi, le bâtiment reposait tout entier sur une vaste plate-forme, où les pesées mieux réparties faisaient le terrain plus capable de résistance. Et sur ces bases éprouvées, les Vénitiens purent construire, au milieu des eaux, aussi sûrement que sur la terre ferme.
Dès le xiu'' siècle, Venise était une très belle ville, qui séduisait les voyageurs par l'originalité imprévue et surprenante de sa structure. Un écrivain de ce temps déclare que, « dans le monde entier, il n'existe rien de semblable à Venise ». Il ajoute, émerveillé : « Pour pavé, elle a la mer, pour toit le ciel, pour murailles le courant des eaux». Dès ce moment, la place Saint-Marc, avec l'église qui en occupait le fond, le campanile, servant de phare, qui la dominait, était, au dire de Martino da Canale, « la plus belle place qui soit en tout le monde », ce que Pétrarque répétait cent ans plus tard, quand, avec une admiration égale, il écrivait : « Je ne sais pas si l'univers en contient une semblable ». Sur la Piazzetta voisine, se dressaient, depuis le xii" siècle, les deux colonnes rapportées d'Orient, qui porteront plus tard le lion ailé et saint Théodore. Depuis 1178, un pont de bois, construit à Rialto, mettait en communication les deux rives du Grand Canal, près de l'endroit où se tenait le plus important marché de la cité. Et, sans doute, à l'exception de la Merceria, les rues
de la ville, non pavées, ressemblaient souvent encore à des fondrières assez malpropres^ où les porcs, sous l'égide protectrice de saint Antoine, vaguèrent longtemps en liberté, « cause de laideur et de danger pour la cité », comme dit un document. Sans doute, dans l'intérieur de la ville, de grands espaces demeuraient vides, couverts de prairies, de vignobles, de vergers, de bouquets d'arbres. Et par ailleurs encore, cette Venise du xiv" siècle montrait des aspects qui surprennent quand on songe à la Venise d'aujourd'hui. Les chevaux, en particulier, étaient nombreux dans la ville des lagunes. Le doge Lorenzo Celso était grand amateur de cavalcades somptueuses ; les écuries du doge Michel Sleno passaient pour les plus belles de l'Italie ; et pour éviter les accidents, un décret de 1392 dut interdire de passer à cheval dans la Merceria, et obligea les cavaliers à garnir de sonnettes leurs montures. Mais, dès ce moment, le gouvernement veillait attentivement à prendre certaines mesures de propreté et d'hygiène, et travaillait activement à l'embellissement de la cité. Les chefs des grandes familles aristocratiques n'étaient pas, de leur côté, moins empressés à accroître la splendeur de la ville par la construction d'habitations somptueuses. En 1367, on comptait plus de deux cents palais patriciens, dont la valeur était estimée à près de trois millions de ducats.
Pas plus que le Palais des doges, les palais des nobles vénitiens n'étaient des citadelles. Dans une ville qui ne connut qu'exceptionnellement les discordes civiles, les patriciens ne sentaient point le besoin de se retrancher dans des forteresses. Sur
le miroir changeant des canaux de Venise, leurs maisons s'ouvraient librement: le seul souci qui y apparût était celui d'étaler magnifiquement une richesse sans cesse accrue par les bénéfices du commerce de mer, et de contribuer par un luxe éclatant à la gloire de la cité.
Rien n'égale en somptueuse élégance la façade des palais de Venise. Au rez-de-chaussée, un large portique occupe le centre de l'édifice, et donne accès à la cour intérieure, au milieu de laquelle est placé d'ordinaire un puits à la margelle délicatement sculptée ; au-dessus, se disposent un ou deux étages de loggias ajourées, d'où la vue, à travers les colonnades aux fines arcatures, s'étend sur l'infini des eaux ; sur les côtés, les appartements prennent place, largement éclairés par de nombreuses fenêtres. Tout est luxe et lumière, élégance et beauté. Dès le XII* et le xiii" siècle, le type architectural se constitue : les arcades étroites au cintre surbaissé se couvrent d'une décoration où les influences orientales se mêlent à la gravité du style roman ; ce sont des bandes d'ornement, des rosaces, des sculptures méplates, telles que les aimait l'art byzantin ou arabe. Telles apparaissent, groupées aux alentours du Rialto, dans le quartier alors le plus riche et le plus commerçant de Venise, les constructions privées les plus anciennes que la ville ait gardées, les palais Lorédan et Dandolo- Farsetti, l'antique Fondaco dei Turchi, malheureusement gâté un peu par une restauration discutable, le palais Falier au quartier des Saints- Apôtres, et, sur le Grand Canal, l'étroite maison à laquelle la tradition attache souvenir glorieux du doge Henri Dandolo. Avec xiv* et lexv* siècle,
l'élégance ne fait que s'accroître : l'art gothique prend à Venise un aspect particulier, où le flamboiement des architectures se rehausse de la polychromie chère à l'Orient. Quand, en 1421, le patricien Marino Contarini commanda à une pléiade d'arlistes renommés le délicieux édifice qu'on appelle la Cà d'Oro, il ne voulut pas seulement, sur la façade de marbre, mettre l'élégance des colonnades aux arcades finement ciselées, des créneaux €n forme de pal mettes, des fenêtres à Tarcature arabe; il voulut que sa maison brillât des plus radieuses couleurs. Il fit peindre les corniches en bleu d'outremer, les entrelacs de pampres en blanc sur fond noir; il fit dorer les arcades et le feuillage des chapiteaux, les lions et les ccussons ■en 1434, la « maison d'or » achevée éclatait, aux lives du Grand Canal, d'une splendeur merveilleuse. A côté d'elle, vingt habitations offraient une magnificence presque égale : le palais Contarini- Fasan, avec la fine broderie de ses balcons de pierre, les palais Pisani ou Foscari, bien d'autres encore, tous datant de la première moitié du XV* siècle, faisaient du Grand Canal une avenue unique et merveilleuse, « la plus belle rue, comme dit Commynes, que je crois qui soit en tout le monde ».
Les églises, vers le même temps, le cédaient à peine en splendeur aux palais. Dans la première moitié du xiii" siècle, s'élevaient, pour les Dominicains, l'église des saints Jean et Paul et, pour les Franciscains, celle de Santa Maria Gloriosa dei Frari. Toutes deux, d'un gothique plus sévère que celui des habitations privées, étaient construites en briques, avec des encadrements de pierre ■
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toutes deux, qui ne furent achevées qu'au courant du xiv^ siècle, offrent les meilleurs exemples du tour original que prit l'art gothique en péncLrant dans la ville des lagunes.
La ville au XV" siècle. — Aussi, au xv* siècle, Venise était-elle une des merveilles de l'Italie, et tous les voyageurs qui la visitaient en rapportaient une même impression de luxe, de prospérité et de magnificence. Le marchand florentin, qui y vint en 1427, n'a point, dans le poème où il en décrit les splendeurs, de termes assez enthousiastes pour louer sa beauté. Sur la place Saint-Marc, devant la basilique et le palais des doges, il est comme ravi en extase : il admire l'élégance des édifices, le luxe des boutiques, l'air confortable des oslerie, « dignes de recevoir des ambassadeurs » ; il admire, dans la Merceria, les riches étalages, où chatoient les soies et les velours, où étincellent les brocarts d'or et les orfèvreries. Près du pont du Rialto, il admire le grand marché, toujours plein d'une foule affairée, où se vendent les fruits, les poissons, les poulets, les oies grasses, et, dans les rues voisines, les boutiques des cordiers, des boulangers, des bouchers, des brodeurs, des drapiers, des joailliers; et partout il demeure émerveillé de la prodigieuse activité de la ville, du bon arrangement des magasins, de l'ordre qui règne à la douane, de tout ce qui faisait enfin la grandeur économique de Venise.
Vers le milieu du xv^ siècle, l'humaniste iEneas Sylvius Piccolomini, le futur pape Pie II, n'était pas moins ébloui de l'aspect de la cité de saint Marc. Elle lui semblait une ville « unique et admi-
rable, le plus noble marché qu'il y ait au monde »^ une ville « toute de marbre, où les maisons des patriciens sont presque toutes recouvertes de marbre et d'or. » Un autre voyageur déclarait que les habitations des nobles étaient k moins des maisons particulières que des palais de princes et de rois. » L'écrivain iDyzantin qui a raconté, en témoin oculaire, la réception faite en 1438 par les Vénitiens à l'empereur grec Jean VIII, n'a point assez d'éloges pour « cette brillante et grande Venise, ville vraiment admirable, la plus admirable des cités, par sa richesse, sa variété, sa splendeur,. ville bariolée et multicolore, et digne de louangesinfinies, ville enfin sage entre toutes, et qu'on, pourrait justement appeler une seconde Terre promise. » Il décrit les pompes de l'accueil, les splendeurs du Bucentaure, tout tendu de pourpre et d'or, les quadrirèmes pavoisées, résonnant du bruit des musiques et du son des trompettes, la galère destinée à l'empereur, avec ses rameurs aux riches habits brodés de feuillages d'or, ses drapeaux, ses écussons et ses figures allégoriques, où le lion de la République s'associait à l'aigle impériale. Il décrit Saint-Marc merveilleux, le palais magnifique, les maisons patriciennes, « belles entre les plus belles », et il conclut ainsi : « Ceux qui n'ont point vu ces merveilles n'y pourront croire; ceux qui les ont vues restent impuissants à dire la beauté de la cité, l'élégance des hommes, la. retenue des femmes, le concours du peuple, plein d'allégresse pour saluer l'entrée de l'empereur. » Et lorsque, enfin, en 1494, Philippe de Commynes, ambassadeur pour le roi de France, vint à son tour à Venise, si peu sensible que ce politique fût
d'ordinaire aux choses d'art, lui aussi fut absolument ébloui du spectacle que lui oiTrait la ville des lagunes. « Ils me menèrent, écrit-il, au long de la grand'rue qu'ils appellent le Canal Grand : et est bien large (les galées y passent au travers, et y ai vu navires de quatre cents tonneaux et plus, près des maisons), et est la plus belle rue que je crois qui soit en tout le monde, et la mieux maisonnée, et va le long de la ville. Les maisons sont fort grandes et hautes, et de bonne pierre les anciennes, et toutes peintes; les autres, faites depuis cent ans, toutes ont le devant de marbre blanc, qui leur vient d'Istrie, à cent milles de là, et encore mainte grande pièce de porphyre et de serpentine sur le devant. Au dedans, ont, pour le moins en la plupart, deux chambres qui ont les plafonds dorés, riches manteaux de cheminées de marbre taillé, les chalis des lits dorés, et les ostevents peints et dorés, et fort bien meublés dedans. Elle est la plus triomphante cité que jamais j'ai vue. » Lui aussi n'a point assez d'admiration pour « le beau et riche palais des doges, tout de marbre bien taillé, et le bord des pierres doré de la largeur d'un pouce », pour « la belle et riche chapelle de Saint-Marc, toute faite de mosaïques en tous endroits », et pour les richesses incomparables de son trésor, pour l'Arsenal enfin, « qui est, dit Gommynes, la plus belle chose qui soit en tout le demeurant du monde au jour d'huy ».
Le Vénitien Marino Sanudo, dans sa Petite Chronique, écrite en 1493, renchérit encore sur ces frémoignages d'admiration. Lui aussi vante la richesse des boutiques de la Merceria, « où l'on trouve à acheter tout ce qui existe et que l'on peut
souhaiter », le pont du Rialto, tout bordé de magasins, le marché de San Polo, qui, dans n'importe quelle ville, semblerait une merveille, et qu'à peine on remarque à Venise, l'île du Rialto, qui est « le plus riche endroit du monde », les banques où s'entassent des sommes d'argent prodigieuses, les magasins regorgeant de marchandises, que les galères de Venise portent dans le monde entier, la richesse singulière de la ville de saint Marc. « Quoique sur ce sol rien ne pousse, dit Sanudo, on y trouve en abondance tout ce qu'on désire; et cela vient de ce que tout le monde y a de l'argent. »
La Seigneurie aussi bien veillait fort attentivement à tout ce qui pouvait contribuer à la beauté et au bon état de la cité. De bonne heure, on ordonna que, dans les rues étroites ou mal sûres, des fanaux seraient allumés la nuit, aux frais de l'Etat. Des travaux importants furent entrepris pour fournir à la ville de l'eau potable, des mesures prises pour approfondir ou combler les canaux, pour interdire le dépôt des ordures dans les rues, pour éloigner des habitations les industries contraires à l'hygiène. Les signori di notte, chargés de la police, avaient pour fonctions de veiller à l'exécution de ces prescriptions, et le capitulaire qui détermine leurs attributions est plein de détails pittoresques. Défense est faite, dans les textes, de goudronner des pilotis ou de faire bouillir du poisson le long du quai des Esclavons, afin de ne point déshonorer l'un des plus beaux quartiers de la ville; défense de jeter des immondices dans les ©anaux; défense aux lépreux et autres malades atteints « d'infirmités abominables », de s'installer
à l'entrée des ponts et à la porte des églises. Pareillement, le gouvernement se préoccupait d'assurer l'approvisionnement de la ville : les ufficiali al frinnento, institués en 1276, avaient pour charge d'accumuler dans les magasins publics d'amples quantités de blé et de légumes secs, et le prix de vente des objets de consommation était officiellement fixé. L'exportation du blé et du fourrage était sévèrement interdite, la fabrication et la vente du pain soumises à des règles minutieuses. Mais, plus encore, le gouvernement vénitien prenait soin de conserver à Venise la situation privilégiée qu'elle devait à sa lagune, et de lui assurer la constante protection de ces eaux qui, selon l'expression d'un décret du xvi^ siècle, étaient « les saintes murailles de la patrie » {sanctos muros palrix). On s'appliqua donc à détourner de la lagune les embouchures des fleuves dont les apports pouvaient la combler, à renforcer du côté de la mer le rempart que formaient les lidi, à ne point laisser s'ensabler les porti qui ouvraient sur la libre Adriatique. Au xv' siècle, comme aujourd'hui, les passes principales étaient celles de Saint Erasme, du Lido, de Malamocco et de Chioggia. Et grâce à cette constante sollicitude, qui n'abandonnait rien au hasard, Venise gardait son caractère original, et demeurait, en même temps qu'une ville unique au monde, l'une des plus riches, des plus somptueuses, des plus belles qu'il y eût au xv* siècle.
Les aspects de Venise. — Les peintres vénitiens de la fin du xv^ siècle, dont l'art ajoute une parure aux autres gloires de la cité, les Bellini, les Car-
paccio, les Mansiieti, ont pris plaisir à reproduire l'exact et vivant tableau des aspects divers qu'offrait alors Venise, et nulle part on n'en peut retrouver mieux la charmante et pittoresque image.
On a signalé déjà le grand tableau où Gentile Bellini a montré la place Saint-Marc, la basilique couronnée de coupoles et brillante de marbre et d'or, le Palais ducal, le campanile, auquel s'appuie l'antique hôpital de Saint-Marc, et la longue façade des Procuraties, surmontée de terrasses légères ou alignant sur le ciel les troncs de cône renversés de ses cheminées innombrables. Dans la Guérison du Possédé, Carpaccio a peint le pont de bois du Rialto et le Grand Canal couvert de gondoles, la silhouette éclatante des façades polychromes, les loggias en plein air — qu'on nommait à Venise liagô (du mot grec r,Xtaxov) — et le quai étroit couvert d'une foule élégante. Ailleurs, dans le Miracle de la Sainte-Croix, peint par Gentile Bellini, un canal plus étroit, le rio de San Lorenzo, est représenté, avec son pont de pierre en dos d ane et les maisons qui le bordent. Puis ce sont d'autres aspects encore, où apparaît surtout la place essentielle que la vie sur l'eau tenait dans les habitudes vénitiennes : ce sont les traghelli, et les canaux parfois encore bordés d'arbres, le mouvement des barques avec leurs rameurs aux pittoresques costumes, les lourds vaisseaux de commerce et les trirèmes légères, que Carpaccio a représentés tant de fois dans les épisodes de la Légende de sainte Ursule, et les placettes étroites, pleines de mouvement, et les enseignes singulières — au Chapeau ou à l'Esturgeon — que Bellini a
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montrées suspendues au-dessus de l'entrée des auberges.
Dans d'autres tableaux des mêmes peintres, de vieilles églises apparaissent, celle de S. Antonio in Castello, par exemple, où Carpaccio a peint, accrochés au pialond, des modèles de vaisseaux, pieux ea,voto des marins de Venise. Mais surtout ces maîtres ont pris plaisir à nous faire entrevoir l'arrangement intérieurdespalaisetlasplendeurdes appartements. Ici, dans un tableau de Mansueti, c'est le grand salon au plafond à rosaces d'or, à la haute cheminée sculptée et peinte, aux murailles revêtues de marbre; ailleurs, dans une peinture de Carpaccio. qui est à Saint Georges des Esclavons, c'est le studio de saint Jérôme, vrai cabinet d'humaniste ou de savant, avec ses manuscrits, sa sphère, ses objets d'art; et c'est enfin la chambre charmante de sainte Ursule, telle que Carpaccio l'a rêvée, avec son lit à baldaquin, en bois finement sculpté, la table étroite et longue oîi un pieux livre est ouvert, l'image sainte accrochée au mur, devant laquelle brûle une lampe, et les grands lis qui, dans des vases de majolique, fleurissent l'appui des fenêtres.
Rien ne fait plus authentiquement revivre cette Venise disparue, avec la grâce de ses aspects, l'élégance de ses demeures, le luxe de ses réceptions, avec la population bigarrée aussi, qui donnait alors à la ville de saint Marc un aspect d'exotisme cosmopolite. A la fin du xv^ siècle, Venise, s'il faut en croire Marino Sanudo, dont le chiffre semble un peu exagéré ', aurait compté de
1. Des témoignages plus sérieux donnent 110.000 habi tants pour 150'J et 131.000 pour 1540.
180.000 à 190.000 habitants. On y rencontrait des^ gens de tonte nationalité et de toute raee, desmarchands d'Italie, d'Allemagne et de France, des- Orientaux de toute couleur et de tout pays, desi Juifs et des Grecs, des Dalmates et des Albanais, des Turcs et des Tartares, des esclaves noirs et blancs, toutes les variétés de type, toutes les nuances de costume. On conçoit que l'orientatalisme ait pris naissance dans un tel milieu, et qu'il ait fleuri d'abord dans les tableaux des peintres vénitiens de la fin du xv*" siècle, d'un Genlile Bellini, qui avait d'ailleurs, en 1479, été envoyé en mission à Gonstantinople et y avait peint un portrait célèbre de Mahomet II, d'un Garpaccio, si sensible à l'attrait pittoresque des Turcs enturbannés, des musiciens tartares et des Orientales voilées. Préoccupation redoutable des politiques de la fin du xv" siècle, le Turc était à la mode dans l'art aussi ; et le goût d'orientalisme qui pénétrait la ville des lagunes dit assez quel milieu pittoresque et coloré, original et charmant, elle oiîrait alors à tous ceux qui la visitaient.
Dans la seconde moitié du xv*' siècle, Venise était vraiment à l'apogée de sa gloire. Le monde s'accordait à vanter la sagesse de son gouvernement, sa richesse, sa puissance, sa splendeur. Il semblait que, partout oîi ses intérêts étaient en jeu, sa force fût capable de les faire triompher; il semblait que sa fortune fût assurée à jamais. Depuis mille ans environ que Venise avait pris naissance, progressivement elle s'était élevée au rang d'un des Etats les plus puissants et les mieux organisés que le monde eût connus. Elle ne dépassera pas désormais ce haut degré de prospérité.
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Déjà , dans son organisme , se font sentir les germes obscurs de la décadence. La cité de saint Marc pourra bien, au xvi'' siècle, étonner encore l'univers par le magnifique essor de sa civilisation; sous cette apparente grandeur , déjà la ruine menace. Et c'est pourquoi le Moyen Age vénitien mérite, — quoi qu'on en puisse penser d'abord, — plus que l'époque de la Renaissance, l'attention de l'historien : c'est alors vraiment que s'est fondée la puissance et épanouie la gloire de Venise.