LA RUINE DE L EMPIRE COLOMAL
avec qui bientôt il faudrait compter : c'étaient les Turcs. Depuis que, par l'occupation de Gallipoli, ils avaient pris pied en Europe, leurs progrès ne s'étaient pas arrêtés. D'Andrinople, devenue leur capitale, ils avaient en tout sens porté leurs armes victorieuses, en Thrace et en Thessalie, en Serbie et en Bulgarie; et même, dès le commencement du xv° siècle, beaucoup de seigneurs latins d'Orient, les dynastes de Chios et de Phocée, les ducs de Naxos, les marquis de Bodonitza, avaient dû se reconnaître tributaires du sultan. Or, avec ces nouveaux venus, grisés par leurs rapides conquêtes, peu civilisés d'ailleurs, et dont l'unique rêve était la guerre perpétuelle avec la chrétienté, une entente, surtout d'ordre économique, était chose malaisée à établir, et le condit semblait inévitable entre Venise et les infidèles. La République pourtant ne le cherchait point. Gomme le dira plus tard un Vénitien du xvi^ siècle : « Nous sommes des marchands; donc nous ne pouvons vivre sans eux » [essendo noi mercanli, non fossiamo viver senza loro) : en conséquence, la ville de saint Marc tâchait de s'arranger avec les Turcs, de signer même avec eux des traités profitables. Dès 1368, elle avait obtenu du sultan des avantages pour son commerce, et il avait été questioQ d'établir un entrepôt à Scutari. En 1384, on avait vu une ambassade turque à Venise, pendant qu'un envoyé vénitien se rendait à la cour deMourad I"; et des deux côtés on multipliait les promesses d'amitié, les assurances du ferme désir qu'on éprouvait de vivre en paix.
Le traité de 1406 garantit aux Vénitiens la liberté de circuler dans l'empire turc, et le sultan
s'engagea à ne point augmenter les taxes auxquelles étaient soumis les négociants de Venise, à ne point inquiéter les possessions vénitiennes. Et malgré l'intérêt très vif qu'elle portait aux affaires de Constantinople, malgré le bon accueil qu'elle faisait aux empereurs Manuel II et Jean Vill, malgré les démonstrations militaires même auxquelles elle se laissait induire parfois en faveur de Byzance, la République montrait un attentif souci à ménager les Ottomans : tant elle redoutait de compromettre les intérêts de ses nationaux établis ou trafiquant en territoire turc. Quand on prépara en Occident la croisade de Nicopolis, Venise garda une réserve extrême; et quand Manuel II lui offrit de remettre entre ses mains Constantinople, Imbros et Lemnos, elle refusa net. Sa politique, en se préoccupant exclusivement d'intérêts commerciaux, espérait, à ce prix, éviter toute complication trop sérieuse.
La politique orientale de Venise dans la première moitié du XV' siècle. — Pourtant, on ne pouvait guère se dissimuler, à Venise, que les jours de l'empire grec étaient comptés, que la capitale byzantine, enserrée de toutes parts, était destinée à tomber, tôt ou tard, aux mains des Turcs; et, en vue de l'événement inévitable, la République prenait ses sûretés. Négrepont, que Venise possédait maintenant tout entière, était en Orient un des plus solides boulevards de l'empire : la ville s'efforçait, pour en mieux encore assurer la défense, d'acquérir des territoires sur le continent hellénique. Elle occupait déjà Phtélion, en Thessalie; une famille vénitienne régnait
LA RUINE DE l'eMPIUE COL'ONIAL 173
sur le marquisat de Bodonitza; un moment, de 1395 à 1402, Venise fut maîtresse du duché d'Athènes; en 1388 enfin, elle acquérait Argos et le bon port de Nauplie. Elle accroissait de même sa puissa.nce dans l'Archipel, en annexant Mycono et Tinos, en offrant sa protection aux dynastes des îles, heureux, que la République fît stationner dans leurs ports des galères qui assuraient leur sécurité. En 1423, elle achetait pour 50.000 ducats Thessalonique au despote Andronic ; c'était une position d'importance essentielle, et la Seigneurie se flattait que, sous son autorité, elle deviendrait vite « une seconde Venise ». En Morée, pareillement, Venise songeait à négocier l'acquisition de la principauté d'Achaïe. Bref, elle s'efforçait de soustraire aux Turcs tout ce qui, dans l'empire grec, semblait susceptible d'être sauvé, et de maintenir, par tous les moyens possibles, sa suprématie commerciale, gage de sa prospérité. Et les Grecs eux-mêmes semblaient comprendre cette politique avisée et sage, et, spontanément, ils venaient se placer sous l'égide de la République : en 1451, Egine, en 1453, Skyros, Skiathos, Skopelos, en 1462, Monemvasie, sollicitaient la protection de Venise et se donnaient à elle.
L'anarchie qui troubla l'empire ottoman, durant les premières années du xv^ siècle, favorisa la politique de la République, en même temps qu'elle retarda le conflit. Mais ce conflit était nécessaire, inévitable. Aussi bien les Turcs, maîtres des Dardanelles, commandaient la route qui menait à Constantinople et dans la mer Noire, et Gallipoli, fortifiée, créait une gêne sérieuse au commerce vénitien. Et enfin, la construction d'une flotte
174 lAE RÉPUBLIQUE PATRICIENNE : VENISE
de guerre turque accroissait encore la menacé ottomane.
La prise de Constantinople. — En 1416, le conflit commença. Une escadre turque ayant ravagé l'Eubéc et les Cyclades, Venise riposta en envoyant sa flotte dans les Dardanelles, et, le 29 mai 1U6, l'amiral Pierre Lorédan infligea aux Ottomans une défaite complète. L'acquisition de Thessalonique, que la République souffla au sultan Mourad. au moment où il se croyait sûr de la conquérir, les efforts des Vénitiens pour constituer en Morée une puissance unie et forte, ne laissèrent guère, dans les années suivantes, de doutes sur leurs intentions : la lutte prochaine contre les Ottomans devenait, en Orient, le principal souci de la ville de saint Marc. Aussi bien les événements se précipitaient. En 1430, les Turcs prenaient Thessalonique; bientôt, Constantinople même était menacée. Dans l'été de 1452, Mahomet II faisait construire, sur le Bosphore, le château de Roumili-Hissar; il donnait ordre d'arrêter tous les vaisseaux qui franchissaient le détroit, et d'en exiger un droit de passage et, en cas de refus, de les couler. Ce n'était point là une vaine menace : l'aventure du capitaine vénitien Antonio Rizzo, fait prisonnier et exécuté avec tous ses matelots, le prouva amplement; la République comprit que la lutte devenait sans merci. Aussi se jela-t-elle résolument dans la bataille qui se livrait autour de Constantinople. Cinq galères de Venise étaient dans le port, au moment où le sultan commença le siège de la ville. Sur la demande de l'empereur et avec l'assentiment du Grand Conseil de la colonie, le