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baile Girolamo Minotto décida de les retenir et de les employer contre les Turcs. Lui-même prit personnellement part à la défense; il occupa, avec ses nationaux, un poste dans le voisinage de l'Hebdomon et il paya même son courage de sa vie. Après la chute de la ville, il fut décapité par ordre de Mahomet II, avec son fils et plusieurs notables vénitiens. Les autres colons, faits prisonniers, furent vendus comme esclaves, leurs maisons livrées au pillage, la colonie dévastée. La perte en argent fut estimée à 200.000 ducats, auxquels il faut ajouter 100.000 ducats encore pour les pertes subies par les Candiotes. C'était là, pour Venise, un coup étrangement grave, et il semblait que la seule réponse qu'elle dût faire était une déclaration de guerre immédiate. Et c'est, en effet, ce que proposait le doge François Foscari.
Venise et Mahomet II. — Mais avant d'en venir à ce parti extrême, on réfléchit. Venise ne tenait pas à engager la guerre : elle essaya de s'accorder avec le vainqueur au mieux de ses intérêts. Au lieu de s'indigner, elle négocia; elle alla jusqu'à s'excuser de la part que ses nationaux avaient prise dans la lutte pour Constantinople; et assez humblement, elle offrit de payer au sultan une redevance de trois à cinq mille ducats ; elle demandait à la vérité en échange qu'on lui cédât Lemnos, Imbros et Samothrace; mais, à ce prix, elle acceptait le droit de 2 °/o que le Turc exigeait sur les importations et elle reconnaissait la compétence du tribunal du cadi pour toutes affaires entre Musulmans et Vénitiens. Et en effet, dès le mois
d'avril 1454, un accord était conclu entre le sultan et la République ; le baile revenait à Constantinople, où la colonie s'efforçait de se reconstituer. Et Venise, relativement satisfaite d'avoir assuré ses intérêts économiques, se dérobait à toutes les propositions qu'on lui faisait d'entrer dans une croisade contre les Turcs; elle laissait, avec une joie secrète, écraser les Génois, à qui le sultan enlevait Chios, Aenos, Lesbos, et elle profitait même de leur défaite pour obtenir de Mahomet II une série de concessions avantageuses, telles que la ferme de l'alun de Phocée, celle des mines de cuivre, des manufactures de savon, des ateliers de la monnaie et des douanes. Avec une prestesse merveilleuse, les Vénitiens avaient changé de politique, et ils se flattaient, avec une habileté assez dépourvue d'orgueil, d'avoir tiré de la situation nouvelle le meilleur parti possible.
Mais, en fait, la condition des choses était profondément changée en Orient. Le temps était passé des faveurs, des privilèges arrachés à la complaisante faiblesse des empereurs grecs, et passé aussi le temps des relations faciles et courtoises avec les maîtres et les populations du Levant. La morgue et l'insolence des Turcs étaient extrêmes; et à tout moment il fallait de leur part s'attendre à quelque violence, à quelque brutalité. Les affaires étaient moins bonnes aussi : les guerres continuelles restreignaient fort le champ d'action du commerce vénitien, les taxes nouvelles à acquitter réduisaient les bénéfices. Et, plus encore, l'humeur conquérante des Ottomans entretenait une perpétuelle inquiétude. Mahomet II développait sa marine ; 11 construisait, à l'entrée des Dardanelles, deux châ-
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teaux, devant lesquels désormais tout navire dut s'arrêter pour subir la visite. Venise avait beau s'abstenir de toute provocation et, pendant dix pleines années, accepter patiemment une situation plus que difficile : en fait, le conflit était certain, et tout en en reculant le plus possible l'éventualité, la république se préparait à la lutte.
L'offensive ottomane. La perte de Négrepont. — Les Turcs, en effet, progressivement se ra])prochaient du domaine propre de Venise. En 1400 le duché d'Athènes succombait; la même année, la principauté grecque de Morée était conquise par Mahomet II. Dès lors, entre des voisins hostiles, le moindre incident devait déchaîner la guerre. La prise d'Argos par les Ottomans, en 1463, en donna le signal : la lutte allait durer seize années. Venise, qui avait mis le temps à profit pour organiser ses forces, agit avec une vigueur énergique. Elle envoya en Morée ses meilleurs condottieri, Bertoldo d'Esté, Sigismond Malatesta; Argos fut repris, le mur de THexamilion, qui barrait l'isthme de Corinthe, remis en état de défense. En même temps la flotte prenait hardiment l'offensive, s'emparait de Lemnos, d'Imbros, de Samothrace, attaquait Lesbos, occupait Aenos, et paraissait jusque dans les Dardanelles. Tout le Péloponèse se soulevait en faveur de la République ; les stradiots grecs et albanais, les Bua, les Ralli, bien d'autres, les populations guerrières du Magne s'empressaient à prendre service sous la bannière de saint Marc. L'enthousiasme était universel, la conquête de la Morée semblait certaine, et contre Mahomet II partout la diplomatie vénitienne cherchait et .trouvait des
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alliés, en Albanie Scander-Beg, en Anatolie, le sultan turcoman Ouzoun-Hassan. Pour triompher de son gi'and adversaire, tous les concours, tous les procéilcs semblaient bons à la Seigneurie, y compris l'assassinat politique. On songea sérieusement à faire empoisonner Mahomet II, « vu la nécessité, dit la délibération, de faire usage de tous les moyens possibles contre la Turquie et son souverain. »
M.ii.^ les Turcs, un moment surpris, reprenaient l'otTcnsive, et en 1470 le sultan lui-même venait mettre le siège devant Négrepont. La place fit une belle iiéfense ; maisl'impéritie du capitaine général Nicculo da Canale perdit tout. Il ne sut ni empêchti- l'arrivée de la flotte ottomane, ni rompre le ponl de bateaux jeté entre l'île et le continent, et dont la destruction coupait l'ennemi de ses approvisionnements ; s'oubliant dans une lâche inactiiiit, il ne fit pas un effort pour sauver la ville. Aprè> nne lutte désespérée, Négrepont tomba enfin, et le vainqueur se vengea cruellement sur ses défenscnis. La population fut massacrée, la garnison passée par les armes, le baile, au mépris de la ca[)iliilation, scié en deux. « Jamais, dit un conte i; Drain, on ne vit plus grande cruauté. »
La « hule de Négrepont, « bouclier et citadelle de toute la chrétienté », comme l'appelle une relation vénitienne, eut, dans tout l'Occident, un retenlissemeuL prodigieux. En même temps, les Turcs ravageaient la Dalmatie vénitienne et menaçaient l'Albanie, où depuis 1469 la République occupait Croia. On craignit une attaque for Spalato, sur Scutari, sur la Crète, et Venise aux abois sollicita la paix. Mais Mahomet II refusa : il fallut conti-
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nuer la guerre. Elle sévit partout : en Albanie, où Mocenigo réussit à sauver Scutari (1474) ; en Asie- Mineure, où la flotte du même Mocenigo prit Smyrne, Satalie, Korykos, Selefké; dans l'intérieur de l'Anatolie, où Ouzoun-Hassan, soutenu par les subsides et les canons de Venise, se risqua à affronter Mahomet II. Mais la fatigue croissait avec l'effort. La belle défense de Lépante (1477) fut une dernière gloire pour la ville de saint Marc. Mais les Turcs se rapprochaient : ils envahissaient le Frioul, et on voyait de Venise brûler, sur l'Isonzo et le Tagliamento, les villages incendiés par les infidèles. Croia succombait (1478) et Mahomet II assiégeait Scutari. Venise, n'en pouvant plus, préféra signer une paix, même désastreuse.
Par le traité de 1479, la République renonçait à Argos et à Négrepont ; elle cédait Lemnos, le Magne, l'Albanie entière, où elle perdait Scutari et ne conservait que quelques places sur la côte, Dulcigno, Antivari, Budua. Elle promettait de payer au sultan une redevance annuelle de 10.000 ducats pour prix de l'autorisation de trafiquer en territoire turc.
C'étaient des conditions trop onéreuses pour que la paix fût autre chose qu'une trêve ; et, malgré les échanges de politesses courto-ises dont s'accompagna le rétablissement des bonnes relations, malgré la mission que, sur la demande de Mahomet II, la Seigneurie confia au peintre Gentile Bellini à la cour du sultan, le péril subsistait tout entier, et les Turcs demeuraient terriblement inquiétants. Dès 1480, ils recommençaient leurs entreprises dans la mer Ionienne: Sainte-Maure, Céphalonie tombaient entre leurs mains ; ils débarquaient sur le littoral
italien, à Otrante, qu'ils saccageaient; ils fondaient, sur la rive albanaise, un grand port de guerre à Avlona. Et Venise se trouvait à la fois menacée par mer dans son Adriatique, et par terre dans sa province de Dalmatie, que les Ottomians, maîtres de la Bosnie, exposaient au danger d'incessantes incursions.
L'acquisition de Chypre. — La République, vaillamment, s'efforçait de réparer ses désastres et de compenser ses pertes. Elle en trouva, à ce moment même, une occasion admirable. En 1466, Jacques II de Lusignan, roi de Chypre, qui venait de reconquérir Famagouste sur les Génois, avait cherché, pour consolider son pouvoir, l'appui de Venise, et demandé à la Seigneurie de lui choisir une épouse. La République lui proposa une patricienne vénitienne, Catherine Gornaro, qui, e-n 1472, monta sur le trône de Chypre. C'était un grand avantage déjà pour les intérêts vénitiens. La situation devint meilleure encore quand, le jeune roi étant mort en 1473, Catherine se trouva maîtresse du pouvoir. Sous son gouvernement, Venise fut toute-puissante à Chypre ; aussi défendit-elle énergiquement la reine contre tous les complots qui la menacèrent. Elle fit si bien qu'elle détermina Catherine, en 1489, à abdiquer un pouvoir illusoire et à céder son royaume à la République. C'était une belle compensation de Négrepont perdu. La Seigneurie n'épargna rien pour faire de l'île un solide boulevard de sa puissance : dès 1492, on commençait, pour transformer Famagouste en une formidable place de guerre, à construire cette admirable enceinte de remparts, la plus belle et la
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plus complète que nous ait léguée l'art des grands ingénieurs de la Renaissance.
Venise ne montrait pas moins d'activité en Morée. Elle y possédait une série de positions excellentes : Nauplie, Monemvasie, Coron, Modon, Zonchio et Lépante, qui encerclaient le Péloponèse. Corfou et Zante, à peu de distance du continent, étaient d'admirables points d'appui. La fidélité immuable des stradiots albanais entrés au service de la République achevait de fortifier dans le pays la situation des Vénitiens. Leur puissance, bien établie, y était grande, et la Morée faisait heureusement pendant à Chypre pour dominer les mers orientales. L'annexion de Naxos, au centre de l'Archipel, complétait utilement cet ensemble de défense, par oîi le gouvernement de Venise espérait former une digue assez solide pour arrè/^'' l'invasion ottomane.
Le commerce d'Egypte. — Mais surtout, à mesure que les routes commerciales qui menaient vers la péninsule des Ralkans et la mer Noire devenaient plus difficiles et presque impraticables, la République, pour se procurer les produits du Levant, se retournait à nouveau vers la Syrie et l'Egypte. Durant tout le cours du xv^ siècle, ces deux régions jouirent d'un regain de prospérité. Beyrouth, Damas, Alep, redevinrent les centres d'activés transactions ; Alexandrie surtout fut un marché d'importance essentielle. Deux fois par an, en automne et au mois de janvier, une caravane partait de Venise pour le grand port égyptien ; elle comprenait, annuellement, de huit à treize navires, dont le chargement est estimé à un mille
lion de ducats au moins. Une colonie vénitienne, puissante et riche, était établie à Alexandrie, et ses fondachi, grands bâtiments carrés à l'air de forteresses, faisaient grande figure dans la ville orientale. Autour d'une cour intérieure se groupaienT, au rez-de-chaussée, les magasins, au-dessus, les logements à l'usage des marchands; aux abords de l'édifice, des jardins plantés d'arbres exotiques donnaient à la construction un aspect étrange qui frappait les voyageurs ; dans la cour, dans les bâtiments, couraient des bêtes sauvages apprivoisées, et les Vénitiens poussaient l'insolence jusqu'à y entretenir un porc, objet d'horreur pour les musulmans.
Sans doute, tout n'était point aisé pour les chrétiens établis en pays infidèle. La nuit, les fondachi étaient fermés par l'extérieur; le vendredi, au moment de la prière, il était interdit aux Francs de circuler dans les rues, et pour plus de sûreté, on les enfermait pendant deux ou trois heures dans leurs établissements. Les sultans mamelouks d'Egypte créaient aux marchands vénitiens d'autres difficultés encore, et plus sérieuses. Plus d'une fois, les consuls de la République durent menacer le gouvernement du Caire de quitter le pays avec leurs nationaux, et plus d'une fois l'énergie de leurs représentations les mit en péril de mort. Contre les Occidentaux, les sultans se croyaient tout permis, et les vexations de toutes sortes, arrestations, expulsions, coups même, allaient leur train. Mais surtout les souverains de l'Egypte prétendaient se réserver le monopole de la vente des épices, du poivre en particulier, et en fixer le prix au chiffre qui leur conviendrait. C'était pour