LA RUINE DE L EMPIRE COLONIAL
tributaires des infidèles; dans tout l'Archipel, Venise ne conservait que Tinos et Mycono. Sans doute il lui restait Chypre et Candie, qui maintenaient son prestige dans les mers orientales ; mais, en fait, en moins d'un siècle, la prépondérance maritime que la République possédait en Orient avait été entièrement ruinée et, du grand empire colonial fondé au xiii" et au xiv" siècle, il ne subsistait plus que des débris.
l. — La découverte de la route des Indes. — La lutte de Venise pour le commerce des épices. — Les progrès des Portugais. — La perte de l'Egypte. — La ruine du commerce vénitien.
IL — Les progrès des Turcs. La perte de Chypre. — La journée de Lépante. — La paix avec les Turcs.
La découverte de la route des Indes. — La fin du xv*^ siècle a vu s'accomplir un t'vénement capital dans l'histoire économique, dont les conséquences devaient être, pour la prospérité de Venise, d'une gravité extrême. C'est la découverte par les Portugais de la route maritime des Indes.
Au mois de décembre 1487, après avoir longé les côtes occidentales de l'Afrique, Barthélémy Diaz atteignait l'extrémité méridionale de ce continent, et le baptisait du nom de cap de Bonne-Espérance. Onze ans plus tard, le 20 mai 1498, Vasco de Gama, suivant la même route, parvenait avec trois navires, après dix mois de traversée, au port de Calicut, et les navigateurs portugais étaient émerveillés de l'aspect prestigieux qu'offrait la grande ville orien-
taie, de l'actif mouvement de son port, où mouillaient parfois en même temps cinq cents et jusqu'à sept cents vaisseaux, de la richesse de ses marchés, où se rencontraient en abondance les espèces les plus rares d'épices et d'aromates, où s'accumulaient les pierres précieuses et les perles. Une ère nouvelle s'ouvrait pour le commerce d'Orient.
Jusqu'alors les produits de l'Inde arrivaient en Europe par l'intermédiaire des grands marchands arabes d'Egypte, qui les vendaient aux Vénitiens. Or, les droits de douane fort lourds auxquels ces denrées étaient soumises dans les ports d'Arabie et d'Egypte, les exactions des sultans et de leurs agents d'autre part renchérissaient de façon prodigieuse le prix d'achat de ces marchandises sur les marchés du Caire et d'Alexandrie, si bien que les Vénitiens, à leur tour, étaient obligés de les vendre fort cher à leur clientèle. Maintenant que les Portugais allaient cliercher directement les épices aux pays d'origine, dans des conditions qui, en supprimant les intermédiaires, rendaient toute concurrence impossible, tout le régime du marché était bouleversé. Le quintal de gingembre, qui se payait 11 cruzados à Alexandrie, en valait 4 à Calicut. Le prix du quintal de poivre y variait de 2 ducats 1/2' à 3 ducats 1/2; or, à Alexandrie, il n'était point rare de le payer 80 ducats, tandis que, rendu à Lisbonne, il se vendait 40 ducats, et bientôt même 20, laissant encore, à ce prix, aux négociants un bénéfice prodigieux. Le quintal de cannelle se vendait aux Indes de 3 ducats à 5 ducats 1/2; pour les autres épices, les prix d'achat étaient analogues, et les prix de vente en Europe forcément établis en
proportion. En très peu d'années, les Portugais inondèrent le marché des précieuses denrées orientales. En 1503, l'escadre de Vasco de Gama rapportait 35.000 quintaux de poivre, cannelle, gingembre , noix muscade , sans compter les pierres précieuses et les perles; la valeur totale du chargement était estimée à 1 million de ducats et les frais d'armement de l'expédition n'avaient pas dépassé 200.000 ducats. Les gains des particuliers étaient dans une semblable proportion : avec une mise de 2.000 ducats, une maison de commerce de Lisbonne réalisait un bénéfice de 5.000 ducats. Gomment les Vénitiens, obligés d'acheter sur les marchés d'Alexandrie, pouvaient-ils, dans de telles conditions, soutenir la lutte? Et, non sans ironie, le roi de Portugal mandait à la Seigneurie que désormais les galères vénitiennes n'auraient plus besoin d'aller chercher les épices en Egypte, où avant peu d'ailleurs elles n'en trouveraient plus, et qu'il leur suffirait à l'avenir de venir s'en approvisionner à Lisbonne, oîi les marchands de Venise, ajoutait le souverain, seraient si bien traités qu'il leur semblerait être chez eux.
La lutte de Venise pour le commerce des épices. — L'émotion fut très vive à Venise à rannonce de ces événements. Malgré l'optimisme auquel certains se complaisaient , les gens avisés — un Priuli, par exemple, dont le journal est plein de remarques significatives — comprirent vite toute la gravité de la situation. Ils comprirent que ce qui était enjeu, c'étaient la prospérité, l'existence môme du commerce vénitien, c'est-à-dire le fondement de la richesse et de la puissance de la République. Le
marché des épices resterait-il à Venise ou passerait-il à Lisbonne? C'était toute la question, et elle était, pour la ville de saint Marc, d'importance capitale.
Les Vénitiens n'étaient pas disposés à se laisser déposséder sans résistance : ils luttèrent énergiquement. Soucieuse d'abord de se renseigner avec exactitude sur les faits et gestes des Portugais, la Seigneurie envoya des émissaires à Lisbonne ; ils étaient chargés de surveiller les départs à destination des Indes, de recueillir des informations sur la route nouvellement découverte, d'obtenir des précisions sur les intentions du roi; il leur était en outre recommandé de dénigrer à l'occasion le Portugal auprès des ambassadeurs que les rois indiens députaient à Lisbonne, en leur laissant entendre que le Portugal était un pauvre pays, incapable de faire le commerce des Indes sans le concours pécuniaire de Venise, et que Venise, malgré tout, était et resterait la première puissance commerçante de la chrétienté.
En même temps, la diplomatie vénitienne travaillait en Egypte. En 1502, Benedetto Sanudo était envoyé en mission secrète au Caire. Les instructions qui lui furent remises, et qui nous ont été conservées, sont tout à fait dignes d'attention. L'ambassadeur devait d'abord représenter au sultan le désastre financier qui menaçait l'Egypte, si le commerce des épices se détournait vers le Portugal et si les énormes sommes d'argent que le gouvernement du Caire devait à ce trafic prenaient un autre chemin désormais ; il devait ajouter en outre que, si pénible qu'il lui pût être de rompre des relations séculaires , Venise serait
obligée, tôt ou tard, de suivre le courant général et d'abandonner le marché d'Alexandrie. En conséquence , l'intérêt du sultan lui commandait de fermer les ports de l'Inde aux Portugais, en faisant comprendre aux princes indigènes le tort qu'ils avaient de donner la préférence à des étrangers sur les marchands égyptiens ou arabes, qui faisaient en Extrême-Orient des affaires tout autrement importantes. D'autre part, Venise recommandait au souverain égyptien de diminuer les prix exagérés auxquels les épices étaient vendues à Alexandrie, ce qui permettrait aux Vénitiens de soutenir plus aisément la concurrence contre leurs rivaux. En 1504 , une nouvelle ambassade fut chargée de faire des représentations encore plus énergiques. La République était impuissante à lutter contre les Portugais, qui inondaient des produits qu'ils rapportaient d'Orient tous les marchés de l'Europe; et les choses en étaient à ce point qu'à Venise même un parti nombreux demandait qu'on allât simplement acheter les épices à Lisbonne. Sans doute, ajoutait l'ambassadeur, la Seigneurie répugnait à rompre ses anciennes relations avec l'Egypte: elle suggérait donc au sultan de faire venir autant d'épices qu'il pourrait et de les jeter en masse sur le marché pour faire échec aux Portugais; elle lui conseillait en outre d'agir sur les princes indiens, de leur montrer tout le danger qui pouvait résulter de leurs relations avec les Portugais. Ainsi, pour sauver ses intérêts économiques, Venise mettait tout en œuvre ; mais la situation semblait si grave qu'une commission spéciale, la Giunta délie spezerie, était, en 1502, adjointe au Conseil des Dix, pour étudier la question et cher-
cher les meilleurs moyens de prévenir une catastrophe, et qu'en 1506, cinq magistrats nouveaux, les savii alla merconzia^ étaient spécialement créés pour diriger la politique économique de la cité.
On se demandera peut-être pourquoi les Vénitiens apportaient tant d'obstination dans la lutte, pourquoi ils ne cherchaient point plutôt à s'accommoder avec les Portugais. C'est que les Portugais offraient bien aux marchands de Venise de s'approvisionner à Lisbonne, mais ils entendaient aussi se réserver à eux-mêmes le monopole du marché de l'Inde, et Venise ne voulait point consentir à devenir tributaire du Portugal; c'eût été, de ses propres mains, signer sa déchéance. D'autres raisons encore, et plus graves, dictaient à* la République sa politique. La menace ottomane, chaque jour plus pressante, rendait plus nécessaire que jamais la concentration des flottes vénitiennes dans la Méditerranée, et interdisait à la cité de saint Marc de se laisser entraîner dans des expéditions trop lointaines. Et enlin les Vénitiens avaient en Egypte de grands intérêts, des colonies florissantes; une brouille avec le sultan en eût causé la ruine inévitable et risqué de ruiner en même temps tout ce que Venise conservait encore de puissance dans les mers orientales. On conçoit que la République ne put se résigner à une telle abdication.
Les progrès des Portugais. — Mais la lutte devenait de jour en jour plus difficile à soutenir. L'énergie des Portugais était infatigable. Chaque année, régulièrement, une expédition nouvelle mettait à la voile pour les Indes, et les chefs d'es-
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cadre portugais, les Gama, les Cabrai, les Albuquerque, apportaient tout leur zèle à étendre sans cesse, par la diplomatie ou par les armes, le champ d'action de leur pays. Dès le début, ils s'étaient préoccupés d'assurer à leurs nationaux le monopole du commerce des Indes, en empêchant tout trafic entre l'Egypte et l'Extrême-Orient. Vasco de Gama, dès 1502, avait reçu de son gouvernement l'ordre de poster une partie de son escadre au débouché de la mer Rouge, afin d'en barrer la sortie aux navires égyptiens et arabes et d'en interdire l'entrée à tout vaisseau venant des Indes. Bientôt, sur toute l'étendue de l'océan Indien, les négociants arabes ne connurent plus de repos : attaqués par les croisières portugaises, les bâtiments étaient capturés, brûlés ou coulés à fond, les cargaisons détruites, les équipages massacrés; si bien que les musulmans n'osaient presque plus apparaître sur les côtes occidentales des Indes. En 1506, l'occupation de Socotora, qui commandait la route directe allant de l'Egypte aux Indes, permit aux Portugais d'interrompre plus sûrement encore toutes communications. En même temps ils s'assuraient par d'autres conquêtes la maîtrise du marché des épices.
Malacca était alors considéré comme un des plus grands entrepôts du monde; les produits de l'Indochine s'y accumulaient dans des conditions d'achat extrêmement avantageuses. Albuquerque s'en empara en 1511 et en évinça les musulmans. En 1515, les Portugais mettaient la main sur Ormuz, dans le golfe Persique, par où une partie des produits de l'Inde étaient acheminés, par les voies de terre, vers la Syrie, où les Vénitiens les ache-
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talent ; du coup, ce trafic, que les musulmans exploitaient jalousement, se trouva interrompu, en même temps que cette nouvelle conquête livrait aux Portugais les pêcheries de perles du golfe Persique et le commerce des chevaux arabes et persans, qui d'Ormuz étaient expédiés aux Indes. Et, pour compléter cette grande œuvre économique, le gouvernement portugais prenait les mesures nécessaires pour répandre dans tout l'Occident les produits précieux dont il s'assurait ainsi le monopole. Il ne se bornait point à attendre les clients à Lisbonne; les navires portugais allèrent porter les épices en Angleterre, aux Pays-Bas, où le marché d'Anvers en prit un développement prodigieux, en Allemagne, où les grandes maisons de banque d'Augsbourg et de Nuremberg obtinrent même parfois d'être directement associées aux entreprises portugaises. Contre cette activité infatigable, si habilement réglée et soutenue par de si puissants moyens, les Vénitiens étaient à peu près impuissants à résister.
La perte de l'Egypte. — De graves événements, vers le même temps, compromettaient leur situation on Egypte. Depuis que les Vénitiens avaient cessé d'être à Alexandrie les bons clients qu'ils étaient autrefois, les relations de la République avec les sultans du Caire étaient devenues plus tendues et plus difficiles, et le moindre incident donnait prétexte à des complications. En 1510, le consul vénitien à Damas avait ainsi attiré la colère du sultan par les négociations qu'il poursuivait, au nom de la Seigneurie, avec le souverain de la Perse; le diplomate avait été arrêté, avec plusieurs
de ses nationaux, conduit au Caire, jeté en prison; et comme Venise, engagée en ce moment dans la guerre contre la ligue de Cambrai, était impuissante à intervenir, ses adversaires dans le Levant, Catalans, Napolitains, Français, eurent beau jeu à* intriguer contre elle à la cour égyptienne et à s'efforcer de la supplanter. Une ambassade spéciale, appuyée par une forte démonstration navale, réussit pourtant à rétablir la situation de Venise et à prouver qu'elle n'était point si faible que la représentaient ses ennemis. Mais peu après, en 1516, un coup plus redoutable la frappait : l'Egypte et la Syrie tombaient aux mains des Turcs.
Désormais, tous les rivages de la Méditerranée orientale étaient territoire ottoman, et quoique le conquérant laissât ouverts aux Vénitiens les ports de Beyrouth et d'Alexandrie, la prompte décadence de ces marchés longtemps fameux était inévitable. Les anciens Etats du sultan du Caire descendaient au rang de provinces; leurs intérêts étaient sacrifiés à la grandeur de Constantinoplê, où Sélim obligeait à venir s'établir les grands marchands du Caire, où Soliman essayait de centraliser le commerce des épices. Dès le milieu du XVI' siècle, l'importance du marché égj^ptien avait à ce point diminué que la République n'entretenait plus à Alexandrie qu'un vice-consul; et, dès le lendemain de la conquête, le représentant de la Seigneurie en Egypte était fort embarrassé de réunir les douze marchands nécessaires pour composer son conseil. Et aussi bien les Turcs n'étaient pas des commerçants; brutalement destructeurs, ils s'inquiétaient peu de conserver la prospérité des grands marchés du Levant, d'y favoriser l'établis-
■sèment des colonies étrangères; en Venise ils ne voyaient qu'une ennemie, dont ils voulaient ruiner atout prix la prépondérance maritime dans l'Orient méditerranéen ; ils ne se préoccupèrent' jamais de ce qu'ils pourraient mettre à sa place. Jadis, à l'époque byzantine, les entrepôts de Constantinople regorgeaient des denrées précieuses venues de la Chine, de l'Inde, de la Perse, de la Russie; dans la capitale musulmane, le marché maintenant était désert, et il en allait de même dans tous les centres d'échange, autrefois si florissants, soumis à l'autorité des sultans. De cette décadence économique de l'Orient, Venise, plus que toute -autre, sentait les conséquences : la conquête de l'Egypte par les Turcs s'ajoutait à la découverte des Indes par les Portugais pour frapper d'un coup irrémédiable la prospérité du commerce vénitien.
La ruine du commerce vénitien. — A la fm du xw" siècle, avant l'ouverture de la route des Indes, les marchés de Beyrouth et d'Alexandrie étaient si abondamment approvisionnés d'épices que, plus d'une fois, comme il advint par exemple en 1498, les galères de la caravane vénitienne n'avaient pas eu assez d'argent pour acquérir tout le stock disponible. Dès que les flottes portugaises achetèrent directement aux Indes les précieuses denrées, brusquement le marché se tarit.
En 1502, les galères envoyées à Beyrouth revenaient à Venise avec quatre balles de poivre ; à Alexandrie, sur cinq galères expédiées, à grand'peine avait-on pu trouver de quoi charger deux ou trois. En 1504, ce fut pis encore : les vaisseaux vénitiens revinrent d'Egypte absolument vides, ce
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qui jamais ne s'était vu. Dans les années suivantes, on s'estima heureux quand les navires revenaient avec un demi-chargement. De celte diminution dans la quantité des marchandises importées résultait, naturellement, une hausse des prix sur le marché de Venise ; mais les prétentions exorbitantes des vendeurs écartaient les acheteurs et amenaient la clientèle à déserter la place de Venise, où l'on trouvait moins de choses, tout en payant beaucoup plus cher. Dès 1510, les marchands allemands de Vienne déclaraient que, ne trouvant [dus en quantité suffisante à Venise le poivre dont ils avaient besoin, ils iraient désormais s'approvisionnera Lisbonne; et en Italie même, malgré le voisinage de la ville des lagunes, on commençait à en faire autant.
L'ambassade que le Vénitien Trevisani remplit au Caire, en 1511, nous fournit, sur la décadence rapide du commerce de la République en Orient, des informations significatives. Les Egyptiens se plaignirent vivement à l'ambassadeur du petit nombre des bâtiments vénitiens '^qui venaient en Egypte et en Syrie. « Vous autres Vénitiens, déclarait le sultan, vous ne faites plus rien pour la prospérité de mon pays. Autrefois, on expédiait de chez vous sept galères à Alexandrie, cinq à Beyrouth, toutes ])lcincs de marchandises, et vos magasins étaient remplis. Maintenant, vous n'apportez plus rien. » Ce n'était plus que tous les deux ans, en effet, qu'on voyait arriver dans fes ports d'Egypte les vaisseaux vénitiens ; et, au Kcu de sept ou huit, ils étaient trois. Les ftavires marchands qui, jadis, tout le long de l'année, fréquentaient, en dehors de la caravane officielle, Aiexan-
drie, se faisaient de plus en plus rares. Autrefois, Venise importait annuellement trois à quatre mille quintaux de cuivre, trois à quatre mille tonnes d'huile ; ces chillres étaient maintenant tombés à une moyenne de cinq à huit cents quintaux pour le cuivre, de quinze cents tonnes pour l'huile. Autrefois, les galères de Venise, en quittant l'Egypte, y laissaient en magasin des marchandises pour une valeur de 300.000 ducats, et de l'argent comptant pour une somme au moins égale ; maintenant, à peine laissaient-elles 80.000 ducats en marchandises et ^0.000 ducats en argent. Autrefois, après le départ de la flotte, il restait toujours en Egypte une quinzaine au moins de grands négociants, qui traitaient en personne leurs affaires ; maintenant, on ne voyait plus sur la place qu'une demi-douzaine d'agents à peu près sans ressources. Venise, écrasée par la concurrence portugaise, épuisée par surcroît par les embarras de sa politique continentale, en arrivait, quoi qu'elle en eût, à abandonner ce marché d'Egypte, qui lui avait été longtemps si rémunérateur: et comment eûtelle fait autrement? En 1512, l'année même qui suivit l'ambassade de Trevisani, ses galères revenaient d'Egypte presque vides, parce que les épices manquaient sur la place.
Un instant, cependant, la Seigneurie avait entrevu un moyen efficace de soutenir la lutte : elle avait pensé à percer l'isthme de Suez, et des propositions avaient même été faites à ce sujet, en 1504, au sultan du Caire. Elles ne furent point poursuivies, et Venise renonça, un peu négligemment, au seul projet qui, peut-être, eût pu rétablir sa fortune ; et finalement, impuissante, elle dut se
résigner à suivre le courant général, et à aller, comme le reste de l'Occident, chercher les épiées sur le marché de Lisbonne.
11 ne faudrait point croire, cependant, que les deux catastrophes qui l'atteignirent si gravement à la fin du XV* et au commencement du xvi' siècle, aient ruiné à jamais la prospérité commerciale de Venise : et l'on conçoit mal, au reste, comment, si sa richesse économique avait été pleinement détruite, elle aurait pu continuer à vivre, non sans gloire. La cité de saint Marc demeura longtemps encore une grande place de commerce. L'Allemagne y envoyait ses métaux, la France ses toiles et ses laines, l'Espagne ses soieries, ses laines et ses cuirs, la Flandre ses tissus et ses tapisseries, la Russie et la Pologne leurs fourrures ; et l'industrie vénitienne continuait, plus activement que jamais, à fabriquer ses articles de luxe, bronzes et orfèvreries, armes de prix et bois sculptés ou incrustés, verreries et faïences, dentelles, velours, soieries, laines, tissus d'argent et d'or, cuirs dorés, que •recherchait l'Occident tout entier. Venise, sentant décliner sa puissance maritime et commerciale, s'appliquait à devenir un Etat industriel, et ainsi à réparer ses pertes. Et elle y réussit, en effet, partiellement. Mais les temps étaient passés où le magnifique développement de son commerce oriental faisait d'elle la reine de la Méditerranée : et aussi bien, à ce moment même où commençaient à se tarir les sources essentielles de sa fortune, ce qui subsistait de son empire oriental achevait de s'effondrer.
Les progrès des Turcs. La perte de Chypre. —
Le péril turc devenait, en effet, chaque jour plus menaçant. En 1558, les escadres du sultan Soliman paraissaient jusque dans la Méditerranée occidentale, et la République jugeait nécessaire de mettre Corfou en état de défense ; on se battait à Durazzo, des vaisseaux turcs se montraient devant Zante, et dans l'Adriatique même, où Venise tolérait imprudemment les pirateries des Uscoques, le conflit semblait imminent en Dalmatie. En Orient, la situation était plus grave encore. Rhodes, malgré l'héroïque résistance de Villiers de l'Isle-Adam, ëtait en 1522 tombée aux mains des Turcs. Chios venait d'être conquise en 1566. Des bastions où la chrétienté s'efforçait de lutter contre la poussée ottomane, il ne restait plus que Chypre et Candie. Or, les Turcs ne dissimulaient pas leur ambition d'emporter ces derniers boulevards. Dès 1562, on pensait à Constantinople à conquérir Chypre, et en 1564, des préparatifs d'attaque se faisaient à Satalieh, sur la côte d'Asie voisine de l'île. En 1567, la flotte turque semblait prête à prendre la mer. En 1570 enfin, le sultan arrêtait ses résolutions : il sommait les Vénitiens d'évacuer Chypre. Il comptait bien que la faiblesse notoire de la République la rendrait incapable de toute sérieuse résistance : un envoyé français ne parlait-il pas, dès 1547, « de l'afTaiblissement des forces des Vénitiens et diminution de leur grandeur »? Et, depuis vingt ans écoulés, la cité de saint Marc ne s'était point relevée.
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Chypre était, vers le milieu du xvi* siècle, un des joyaux de l'empire colonial de Venise. Merveilleusement fertile, l'ile produisait en abondance le blé, le coton, l'huile, le sucre, le sel; elle rapportait net à la République plus de 360.000 ducats par an. Par malheur, celte magnifique possession était assez mal défendue. On n'y trouvait qu'une place forte capable de soutenir un siège : c'était Famagouste, dont les remparts venaient d'être achevés par le grand ingénieur militaire Giovanni Girolamo Sanmicheli. Il en avait fait une formidable citadelle, « la plus forte de toutes les villes » [omnium urbiiim fortissimo), comme dit un gentilhomme français, qui la visita en 1567. Les contemporains s'accordaient à la proclamer « une ville imprenable >) ; et Famagouste en effet allait s'illustrer par la plus admirable des résistances. Mais si cette défense glorieuse devait jeter sur Venise mourante un dernier rayon de gloire, elle ne pouvait, à elle seule, sauver Chypre des Musulmans.
Au mois de juillet 1570, les Turcs débarquaient dans Tile. Nicosie, la capitale, tomba, presque sans essayer de se défendre. Famagouste tint plus fièrement. Il fallut, pour la réduire, onze mois de siège et un bombardement furieux. Bien qu'elle n'eût aucun secours à espérer, la ville s'obstina. Aujourd'hui encore, dans la cité morte, parmi les ruines demeurées presque telles que les fit le désastre de 1571, — en ce bastion Martinengo surtout, qui est vraiment le cœur de la forteresse, et dont les casemates énormes, les flanquements savants, les feux habilement étages donnent une impression si puissante de science et de force militaires, — tout rappelle 1' « inviolable fidélité » des Vénitiens de
Chypre pour la patrie et l'héroïsme glorieux de leur chef Marc-Antoine Bragadino. Lorsque, le i" août 1571, Famagouste enfin capitula, sa courageuse résistance avait coûté plus de cinquante mille hommes aux Turcs. Aussi Mustapha, le général de Sélim, ne se crut-il point obligé de tenir les promesses faites aux vaincus. Les défenseurs de Famagouste furent massacrés ou réduits en esclavage, leurs officiers pendus, Bragadino écorché vif, et sa peau tannée envoyée, comme un trophée, à Constantinople au sultan. Venise devait, quelques années plus tard, rachètera prix d'or les restes de l'héroïque capitaine et les placer [)ieuscineut dans cette église des saints Jean et Paul, véritable Panthéon de la République, où reposent les plus illustres de ses doges et les meilleurs de ses serviteurs. La perle de Chypre achevait d'assurer aux Turcs la domination delà Méditerranée orientale; la mer même, sur laquelle si longtemps elle avait régné en maîtresse, semblait devenir infidèle à Venise. Et, avec une joie féroce, les adversaires de la République répétaient les vers deJoachimdu Bellay, où le poète, raillant la cérémonie fameuse du Sposalizio del mare, disait des Vénitiens avec une brutale ironie :
Ces vieux c... vont espouser la mer,
Dont ils sont les maris, et le Turc l'adultère.
La journée de Lépante. — La chute de Famagouste causa en Europe une émotion profonde. Entre le pape, l'Espagne et Venise, une ligue se forma pour combattre l'infidèle ; don Juan d'Autriche reçut le commandement de la fiotte coalisée. La concentration de l'armée chrétienne se fil à
Messine, où les vaisseaux de Doria rallièrent l'escadre vénitienne ; le 25 septembre, la flotte mouillait devant Corfou. Les Turcs n'étaient pas loin. Après ia prise de Chypre, ils avaient un moment menacé Candie ; puis, entrant dans l'Adriatique, ils avaient poussé jusqu'à Cattaro et inquiété la Dalmatie; le 16 septembre, on signalait leur présence dans les eaux de Zante, et le capitan-pacha, à l'approche de la flotte chrétienne, concentrait ses forces dans le golfe de Lépante.
C'est là que, le 7 octobre 1571, se donna la bataille décisive. De toute l'escadre ottomane, trente vaisseaux seuls échappèrent ; les deux cent trente autres furent pris ou coulés. L'amiral turc périt dans le combat; une foule de prisonniers tombèrent aux mains des chrétiens. La victoire de Lépante vengeait glorieusement le désastre de Famagouste.
La paix avec les Turcs. — Pourtant, de ce succès éclatant, peu d'eifet utile sortit. Après la bataille, les alliés se trouvèrent mal d'accord sur ce qu'ils allaient faire. Les Espagnols ne se sou- •ciaient pas, en attaquant Lépante, Coron ou Modon, <ie travailler pour le seul profit de Venise. La République d'autre part avait fait dans la guerre de lourdes pertes; plus de cinq mille soldats et matelots avaient péri dans la journée de Lépante. Elle ne trouvait en outre nul avantage à exaspérer, en continuant la lutte, la colère du sultan, et les diplomates vénitiens comprenaient fort bien que l'inimitié persistante des Turcs serait la ruine certaine de Venise. En conséquence, tandis que les Ottomans reconstituaient leur flotte, la liaue chré-
tienne se disloquait. Les alliés évitaient le combat; don Juan écartait le projet d'attaquer Modon ; on négociait au lieu d'agir et, le 7 mars 1573, la paix était signée entre Venise et le sultan.
Parce traité, la République abandonnait Chypre; elle payait une indemnité de guerre de 300.000 ducats ; elle consentait à augmenter le tribut qu'elle payait pour la possession de Zante; elle restituait enfin les conquêtes que ses armées avaient faites en Dalmatie. « Il semblait, dit un contemporain, que les Turcs eussent gagné la bataille de Lépante. » Si Venise acceptait ces conditions assez humiliantes, c'est qu'elle se flattait, à ce prix, d'assurer du moins sa domination à Candie, dans les îles Ioniennes et en Dalmatie; c'est que surtout, lassée d'une guerre qui lui avait coûté douze millions de ducats, uniquement soucieuse des intérêts de son commerce, elle ne souhaitait que la paix.
Toute sa politique se résumait en une formule sans gloire, où un homme d'Etat vénitien a bien marqué les préoccupations tout utilitaires de la Seigneurie : « s'accrocher solidement à un pan de l'habit du Grand Seigneur» [icnersi con la mano a un lembo délia veste del suo Signoi'c). Au lendemain de Lépante, l'attitude peut sembler imprévue et médiocre : les intérêts économiques de Venise l'expliquaient pourtant. De plus en plus le commerce d'Orient, où les Vénitiens rencontraient maintenant la concurrence juive, diminuait d'importance. Les importations en laines et en toiles rapportaient moins qu'autrefois; sans doute la vente du papier et des verreries demeurait encore rémunératrice; mais, au total, la décadence était visible; et, par ailleurs, Venise avait pour vivre un
impérieux besoin des blés de Turquie. Il était donc indispensable de restaurer la paix avec les Turcs, et la nécessité en semblait si pressante que, malgré les ambitions conquérantes des Ottomans, malgré leurs visées mal dissimulées, leurs attaques même sur Corfou ou Cattaro, Cérigo ou Zara, la paix fut en effet maintenue jusqu'au xvii" siècle. Pour conserver 1' « amitié » du sultan, Venise acceptait jusqu'aux pires injures : il semblait qu'elle ne vît plus d'autre moyen de conserver ce qui lui restait de son empire colonial, de sauver ce qui subsistait de sa prospérité commerciale. Et cette posture trop humble était le symptôme éclatant de su décadence.
Aussi bien — et ceci achève d'expliquer l'évolution assez surprenante de cette politique vénitiennejadis plus glorieuse — depuis que son empire oriental était menacé de ruine par les progrès des Turcs, la République cherchait ailleurs des compensations. Après avoir si longtemps trouvé sa grandeur sur la mer, la ville de saint Marc poursuivait des conquêtes en terre ferme, qui devaient l'engager fâcheusement dans les complications de la politique italienne et européenne. Pendant des siècles, Venise avait vécu presque isolée du monde occidental, et elle n'avait point eu à s'en repentir. Ses ambitions nouvelles, conséquence des échecs subis par ailleurs, devaient lui être moins heureuses; sur ce champ d'action où elle essayait de réparer ses pertes, elle devait trouver plus de déboires que de succès et, malgré les apparences parfois triomphantes, Venise allait, par la voie où elle s'engageait, descendre un peu plus vers la décadence.
Les raisons de la politique continentale de Venise. — Les acquisilions en terre ferme au xiv« siècle. — Le dogat de François Foscari. — Le gouvernement de Venise en terre ferme. — Les difficultés de la politique vénitienne. — Venise et la France.
Les raisons de la politique continentale de Venise. — Pendant de longues années, Venise, tout occupée de l'Orient, n'avait point jugé qu'elle eût intérêt à s'engager dans la complication des affaires italiennes, et elle s'était abstenue en conséquence de toute ambition conquérante du côté de la terre ferme. Pour assurer la protection et le développement, qui seuls lui importaient, de ses intérêts économiques dans la péninsule, elle s'était contentée de conclure des traités de commerce avantageux et d'établir des entrepôts aux points essentiels des grandes routes, qui d'Italie menaient vers l'Europe centrale, à Ferrare ou à Vérone, à Bellune ou à Trévise.
Pourtant, de bonne heure, la nécessité de ne point laisser se fermer ces débouchés indispensables à sa prospérité, la nécessité, plus pressante encore, d'assurer l'alimentation de la cité, impo-
sèrent à la ville de saint Marc une politique continentale. Et surtout, quand tout autour d'elle grandirent des voisins puissants et redoutables, les Scaliger à Vérone, les Este à Ferrare, les Carrara à Padoue, les Visconti à Milan, il lui fut impossible de se désintéresser désormais d'une situation pleine pour elle de sérieux et prochains périls. Par le progrès de ces seigneuries féodales, Venise risquait de se trouver cernée dans ses lagunes, incessamment contrariée en tout cas et gênée dans le développement de sa grandeur. Il fallait impérieusement qu'elle se donnât de l'air sur le continent.
C'est ce qu'expliquait fort bien, en l'année 1308, le doge Pierre Gradenigo, lorsqu'il déclarait que le devoir d'un bon prince et d'un bon citoyen était de saisir toutes les occasions d'agrandir l'État et d'augmenter la République, et de s'appliquer par tous les moyens à procurer gloire et puissance à la patrie. « Les bonnes occasions, ajoutait-il, sont rares, et sages ceux qui savent les saisir à propos ; ceux-là sont fous et sots, qui ne savent point les voir ». Il disait encore : « Les enfants seuls se laissent effrayer par les mots ; les gens de cœur ne craignent rien, pas même la pointe de l'épée ». A ces visées ambitieuses bien des gens s'opposaient à Venise, redoutant ces guerres continentales, qui ne manqueraient pas d'exciter en Italie des haines mortelles contre la République : et ceux-là voyaient juste peut-être. Placée en quelque sorte en marge de la Péninsule, ayant ailleurs tous ses intérêts, Venise semblait presque une étrangère en Italie. Rien ne la désignait pour représenter ou défendre les intérêts communs de la race italienne; tout la
Tendait incapable de devenir le centre d'un groupement national. L'édifice savant de sa constitution n'était point fait pour abriter un grand peuple; son organisme politique n'avait rien de ce qu'il fallait pour réaliser l'unité italienne. Par là, la politique continentale de la cité de saint Marc, uniquement fondée sur des ambitions égoïstes, apparaissait à beaucoup comme une menace; et, du point de vue Ténitien même, elle pouvait légitimement apparaître comme une erreur et comme une cause de ruine. Ce fut elle pourtant, malgré une opposition qui ne désarma point, qui l'emporta dans les conseils de la République; et comme elle devint vite étrangement agressive, les résultats, si avantageux ■qu'ils fussent en apparence, ne devaient pas peu •contribuer à la décadence de la cité.
Les acquisitions en terre ferme au XIV' siècle.
— La question de la possession des embouchures du Pô fut la première occasion oîi se manifestèrent les prétentions ambitieuses de la Piépublique. La libre navigation du fleuve était nécessaire au commerce vénitien; or, Bologne et Ferrare réclamaient sur elle un droit de contrôle. En 1270, pour le mieux assurer, les Bolonais songèrent à construire un fort sur le Pô di Primaro : ce fut le point de départ d'un conflit qui dura trois années, et oîi Bologne finalement eut le dessous. C'était le début de la politique vénitienne en terre ferme. Trentecinq ans plus tard, en 1328, Venise tenta davantage : elle voulu profiter des troubles de Ferrare pour mettre la main sur la ville. Devant l'opposition du pape Clément V, qui n'hésita pas à lancer l'interdit sur la cité des lacrunes, il fallut, malgré
l'énergique ténacité du doge Gradenigo, finalement reculer. Mais, malgré l'échec de l'entreprise, elle n'en était pas moins significative des tendances nouvelles de la Seigneurie.
On s'en aperçut prompte ment. Les Scaliger, seigneurs de Vérone, avaient, au commencement du xiV siècle, fort arrondi leur domaine. En 1329, ils tenaient, outre Vérone, Vicence, Padoue, Feltre, Bellune et Trévise. Leurs agrandissements étaient un danger évident pour Venise; et aussi bien Mastino délia Scala ne se faisait point faute d'imposer de lourdes taxes aux marchands vénitiens qui passaient le Pô, de faire payer des droits à toute marchandise à destination de Venise; il disputait en outre à la République le monopole du sel, qui était une de ses principales sources de richesse. La guerre, dans ces conditions, était inévitable : elle se termina par l'entier triomphe des Vénitiens. La paix de 1338 obligea les Scaliger à céder à la Seigneurie la marche de Trévise, c'est-à-diré Trévise, Conegliano, Castelfranco, Sacile, Oderzo, qu'elle plaça sous son gouvernement direct, Bassano et Castelbaldo, qu'elle donna en fief à un ennemi des seigneurs de Vérone. Ceux-ci perdaient également Padoue, qui fut restituée aux Carrara, ses anciens maîtres; et sur eux aussi Venise étendit sa suzeraineté.
C'étaient là des acquisitions importantes, et le point de départ d'une puissance continentale que la République aspirera désormais à accroître sans mesure. Mais c'était un danger aussi. Du jour où Venise cessait d'être une ville purement maritime, du jour où, par une frontière continentale, elle se trouvait en contact direct avec les États voisins.
des connits incessants étaient à craindre, et ils se produisirent en elîet. On eut à lutter avec les patriarches d'Aquilée, avec les comtes de Goritz^ avec les seigneurs de Padoue ; et au delà de cette zone de périls immédiats, d'autres menaces venaient de princes plus lointains, mais plus grands, tels que le duc d'Autriclie, le roi de Hongrie ou le duc de Milan. Venise en fit bientôt l'expérience. Dans^ la seconde moitié du xiv' siècle, au cours de ses luttes avec Gênes, toujours il lui fallut regarder du. côté de la terre ferme et compter avec les ennemie que sa rivale lui suscitait sur le continent. En 1369^ en 1379, les Carrara de Padoue eurent une attitude nettement hostile ; ils jouèrent dans la guerre de Chioggia un rôle capital. Si bien que, quoi qu'elle en eût, la Seigneurie, pour sa sécurité, dut songer à s'emparer de Padoue. Ainsi, de proche en proche, Venise se trouvait prise dans l'engrenage et préparait les désastres qui, un siècle plus tard, devaient l'accabler.
Au lendemain de la paix de Turin, les Carrara n'avaient point désarmé. Dès 1382, ils obtenaient du duc Léopold d'Autriche la cession de Trévise» Ceneda, P'eltre et Bellune, et ainsi ils commandaient l'importante route commerciale du Pusterthal. Puis ils travaillaient à s'établir dans le Frioul; enfin ils s'accordaient en 1387 avec Jean-Galéa& Visconti pour dépouiller les Scaliger, Vicence devant être la part du butin réservée aux seigneura de Padoue; et cet accord révélait à la République,, derrière les Carrara, une autre péril plus redoutable encore, celui dont la menaçaient les ambitions des ducs de Milan. La nécessité d'agir était impérieuse : Venise commença par Padoue. Elle
210 UNE RÉPLBI.IQLE PATRICIEÎvP^E : ViMSE
réussit, avec l'appui de Jean-Galéas, infidèle à son allié de la veille, à expulser de leur ville les Carrara en 1388; et si, après cette leçon donnée, elle consentit en 1392 à les y laisser revenir, elle obtint du moins la restitution des villes perdues dans la marche de Trévise et la domination des passages des Alpes qui en dépendaient. La mort du duc de Milan en 1402 lui permit une politique plus énergique encore. Dans l'anarchie qui avait suivi la mort de Jean-Galéas, les Garrara réclamaient pour leur part Vicence et Vérone. Venise en profita pour s'entendre contre eux avec la veuve du Visconti. En échange de l'appui que lui assurait la République, la duchesse cédait Bassano, Vicence et Vérone ; contre Padoue, en même temps, la Seigneurie se faisait les mains libres. Assiégée, la ville succomba en 1404, et les Garrara, tombés aux mains de leurs implacables ennemis, furent, le 17 janvier 1406, étranglés à Venise dans leur prison.
Ainsi se trouva constituée la puissance de Venise en terre ferme. Maîtresse de tout le pays compris entre le Tagliamento, les Alpes et l'Adige, la République devenait désormais un des grands Etats de la Péninsule. Mais cet agrandissement de puissance devait lui coûter cher. Mêlée maintenant à toutes les affaires et à toutes les querelles de l'Italie, et d'autant plus disposée à poursuivre sur le continent une politique ambitieuse qu'elle y cherchera des compensations à l'Orient perdu, Venise, durant tout le cours du xV siècle, sera incapable de s'arrêter sur la route dangereuse où l'engagera son attitude agressive. Pour entretenir l'armée de terre nécessaire à ses entreprises, il
li faudra, comme les autres États italiens, faire appel aux bras des mercenaires, lourde dépense pour les finances de l'Etat et grave changement dans les mœurs d'un peuple, qui jusque-là s'était fait honneur de combattre en personne sur la mer pour la grandeur de la République. Ce fut à un étranger que fut confié, avec le titre de capitaine général de terre ferme, le commandement des 10.000 cavaliers et des 7.000 fantassins qui constituaient en temps de paix, vers le milieu du xv" siècle, les forces vénitiennes sur le continent; et quoique la prudente défiance de la Seigneurie lui adjoignît toujours comme surveillants deux sénateurs, qui portaient le titre de provéditeurs généraux de l'armée, la République pourtant eut plus d'une fois à redouter, comme les autre États italiens, les effets de l'ambition sans scrupules de ses condottieri. Mais surtout, par ses visées ambitieuses et égoïstes, Venise inquiétera toute l'Italie, et elle soulèvera contre elle cette haine générale, dont la ligue de Cambrai sera la manifestation éclatante.
Le dogat de François Foscari. — Il sembla d'abord que tout allât à merveille pour Venise. En 1420, elle occupait le Frioul, ce qui augmentait son territoire et lui donnait vers l'Est une solide frontière. Mais, dans l'Italie du Nord, l'horizon s'assombrissait. Philippe-Marie Visconti apparaissait comme un ennemi redoutable. Maître de Milan, de Crémone, de Bergame, de Brescia, de Gênes, il ne cachait pas ses ambitions sur Vérone et Vicence. En face de cet adversaire menaçant, quelle attitude allait prendre la République?
Elle avait, à ce moment, à choisir entre deux politiques : Tune, qui considérait surtout les intérêts commerciaux de Venise, aspirait à assurer, dans la paix, le magnifique développement économique de la cité; l'autre, plus ambitieuse, jugeait que la grandeur politique de l'Etat était le meilleur gage de sa richesse, et rêvait de faire de la ville de saint Marc une des grandes puissances de l'Italie. A cette heure décisive, où se jouait peut-être l'avenir de Veniscy àprement, ardemment, les deux partis s'opposèrent. Dans un discours fameux, le vieux doge Thomas Mocenigo se prononça; et à la veille de mourir, résolument, instamment, il recommanda à ses concitoyens !e maintien de la paix (1423). Rappelant, avec des chiffres précis, les heureux résultats de la politique économique de la République, la richesse que le commerce avait répandue dans la cité, les finances prospères, les bénéfices admirables, la dette publique diminuée, la fiotte innombrable, il glorifiait hautement une attitude qui faisait de l'Italie entière « un beau et très noble jardin pour Venise » et des Vénitiens « les maîtres de l'or de la chrétienté. « Et fermement il concluait à la nécessité de maintenir la paix, et non moins fermement il déconseillait d'élire après lui François Foscari. « S'il est doge, déclarait Mocenigo mourant, vous vivrez en guerre perpétuelle. Qui possède aujourd'hui 10.000 ducats n'en aura plus que 1.000; qui a dix maisons en conservera une à peine. Vous dépenserez votre argent et votre or ; et votre réputation et votre honneur seront à la merci des gens de guerre».
Mocenigo avait raison peut-être : son suprême conseil ne fut pas ciilendu. Malgré ses avertisse-
ments, François Foscari fut élu, et les trente-quatre années (1423-1457) pendant lesquelles il gouverna la République furent, en eflet, une période de guerre presque perpétuelle. Dès le jour de son avènement, parlant du duc de Milan, il déclarait, qu'il "fallait « écraser l'ennemi commun, pour assurer le repos de l'Italie.» Contre le Visconti, il s'alliait à Florence, et, iufaligablement, pendant près de trente années (1426-1454), il poursuivait la guerre. Guerre accablante, et qui, malgré les succès obtenus, devait être étrangement désastreuse pour Venise.
II serait de peu d'intérêt de raconter les détails de cette lutte interminable. Ce qu'il en faut retenir plutôt, c'est que, par les conditions nouvelles où elle dut la conduire, Venise se trouva jetée dans un abîme de complications et de périls. Le xv° siècle est l'âge d'or des condottieri : pour commande!' ses armées, laRépubliquc engagea les plus illustres, un Carmagnola, un Galtainelata, un François Sforza, un Colleone; mais, plus d'une fois, elle s'aperçut combien ces serviteurs à gages étaient des serviteurs peu sûrs. Carmagnola, en 1425, avait abandonné le duc de Milan pour passer au service de Venise; grâce à lui, Brescia d'abord, puis Bergamc, étaient tombées aux mains des Vénitiens (1420-1427). Mais, en bon condottiere» Carmagnola se souciait peu de tirer tout le parti possible de ses victoires; aux exhortations de la Seigneurie, il répondait en alléguant le manque d'argent ou de fourrage, et, malgré les honneurs et les richesses dont on le comblait, il persistait dans sa molle et inquiétante inaction, En outre, il néiïociait sou? main avec le duc de Milan,
jouant son jeu personnel au détriment des intérêts de la République. Pendant plusieurs années, Venise patienta, de crainte de jeter Carmagnola dans les bras de Visconti : mais, quand le condottiere se fut fait battre devant Crémone (1431), quand la Seigneurie, en bonne commerçante, comprit que, décidément, elle n'en avait pas, si j'ose dire, pour son argent, elle agit avec une décision vigoureuse. Carmagnola, mandé à Venise sous prétexte de conférer sur la conduite de la prochaine campagne, fut arrêté au moment où il allait sortir du Palais ducal. Son procès fut instruit avec rapidité et, le 5 mai 1432, entre les deux colonnes de la Piazzetta, le condottiere était décapité, comme coupable de négligence et de trahison. La leçon devait être profitable aux autres chefs de mercenaires. Sans doute, au cours de la guerre, plus d'un put changer de parti; mais tous, tant qu'ils servirent Venise, la servirent fidèlement.
De cette longue lutte, Venise, au reste, sortait, en apparence, environnée de prestige et de gloire. En même temps qu'elle conquérait tout le pays à l'est de l'Adda et qu'elle obtenait de l'empereur la confirmation de toutes ses possessions de terre ferme, elle s'étendait, d'autre part, en Piomagne, où elle acquérait Ravenne (1441), Rimini, Faenza, Imola, Césène, et dans le Trentin, où elle obtenait Roveredo. La mort de Philippe-Marie Visconti (1447) et les troubles qui la suivirent lui permirent d'occuper Lodi et Plaisance ; mais, avec le nouveau duc de Milan, François Sforza, la lutte recommençait plus terrible, quand la prise de Constantinople par les Turcs vint jeter l'émoi dans tout l'Occident. La paix s'imposait : aussi bien les Flo-
rentins, sous le sage gouvernement de Cosme de- Médicis, commençaient à prendre ombrage de' voir l'équilibre italien se rompre au profit de' Venise. Le 9 avril 1454, la paix fut signée à Lodi :■■ elle laissait aux Vénitiens Brescia et Bergame, et leur donnait l'importante position stratégique de Crémone. En même temps, Venise, Milan et Florence s'alliaient pour garantir l'équilibre ainsi établi et le défendre contre quiconque tenterait de troubler la paix de l'Italie. Et, fière de ces succès, la République semblait n'avoir qu'à se féliciter de la politique glorieuse conseillée par François Foscari.
Le gouvernement de Venise en terre ferme. — Il faut d'ailleurs lui rendre cette justice qu'elle gouverna bien ses nouvelles possessions, et les Vénitiens ne se flattaient pas lorsqu'ils déclaraient s'être conduits « de façon à conquérir le cœur et à avoir l'amour de leurs citoyens et sujets » (ialiter quod habeanius cor et amorem civium et subditorum nostrorum). Dans les villes de terre ferme, ils respectèrent soigneusement les institutions locales, conservèrent les statuts municipaux, les magistratures, les conseils, maintinrent aux familles patriciennes les droits anciens dont elles jouissaient. Pour représenter l'autoxité de la Seigneurie et administrer les affaires, ils se contentèrent, dans chaque cité, d'installer deux fonctionnaires, un podestat pour le gouvernement civil, un capitaine pour les choses militaires. Et, à ses nouveaux sujets, toujours la République prit souci d'assurer un régime de justice et de protection. Elle développa le bien-être matériel, eut soin de n'imposer
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que des impôts modérés, s'appliqua de toutes manières à satisfaire les populations. Au vrai, cette façon (l'agir coulait à Venise plus qu'elle ne lui rapportait; mais elle y trouvait un précieux avantage moral, dans l'attachement indestructible que lui vouèrent ses sujets. Les cinq sages de terre ferme, créés au xv^ siècle, surveillaient de haut le gouvernement des possessions continentales de Venise; et, sous la bannière de saint Marc, les villes de terre ferme se trouvèrent heureuses, assez pour ne point, dans les plus graves crises, abandonner la République.
A la porte du Palais ducal, qu'on nomme la porta délia caria, un grand bas-relief, qui date de ce temps, surmonte la courbe de l'arcade. On y voit le doge Foscari agenouillé devant le lion de l'Évangéliste* dans un geste de prière et de reconnaissance. La cité devait à son premier magistrat l'hommage de cette représentation. Nul gouvernement, depuis bien des années, n'avait été plus glorieux et plus triomphal, du moins en apparence. En réalité, pourtant, nul ne fut plus désastreux. Lorsque, en 1457, par un acte presque unique dans l'histoire de Venise, le Conseil des Dix contraignit le vieux doge, affaibli par l'âge, à abdiquer, la cité de saint Marc était à la veille de payer chèrement les succès de l'audacieuse et énergique politique de Foscari. S'étant agrandie et enrichie aux dépens de tous, elle s'était attiré la haine de tous. Elle s'était aliéné les sympathies par son ■égoïsme, elle avait inquiété par son ambition ; déjà on soupçonnait Venise de menacer la liberté de toute l'Italie. Elle allait tristement expier sa gloire.
Les difficultés de la politique vénitienne. —
Lorsque, en 1466, mourut François Sforza, duc de Milan, Venise crut l'occasion bonne pour reprendre ses ambitions anciennes sur la Lombardie. Florence, sous le faible gouvernement de Pierre de Médicis, semblait impuissante à contrecarrer ses projets; et, pour empêcher plus sûrement toute intervention de sa part, la République autorisait sous main son condottiere Colleone à soutenir par les armes les exilés florentins, adversaires des^" Médicis. En même temps, la diplomatie vénitienne travaillait à Gênes, à la cour de Savoie, ailleurs encore, pour créer des ennemis au jeune duc de- Milan. Le seul résultat de toutes ces intrigues fut de provoquer la formation d'une ligue générale.^ où Florence, Naples, Milan et le pape se mirenf. d'accord pour maintenir la paix dans la péninsule y. et le duc Galéas-Marie, tout en cherchant à s'accommoder avec la cité de saint Marc, expliquait' fort clairement aux envoyés de la Seigneurie la. défiance qu'inspirait partout la politique de la République. « Si vous saviez, leur disait-il, la mauvaise volonté que tous ont contre vous, vo& cheveux s'en hérisseraient, et vous laisseriez chacun vivre tranquille chez lui. » Et il ajoutait: « Croyez-vous que les puissances d'Italie entrées^ dans la ligue soient fort amies les unes des autres?' Non certes. La nécessité seule les a conduites à cette alliance ; elles y ont été contraintes par la peur qu'elles ont de vous et de votre puissance» Pour vous rogner les ailes, chacun travaillera de tout son pouvoir. Je vous jure que le pape, quoiqu'il soit votre compatriote, fera pis que les autres pour cela. Le roi de Naples ne pense qu'à vous-
nuire ; et si sa puissance égalait sa mauvaise volonté, il vous ferait disparaître de la face du monde. Vous savez quelle est pour vous l'amitié des Florentins et des Génois : toutes les autres communes d'Italie pensent comme eux. Tout l'argent que vous dépensez ne vous a rapporté que mauvaise renommée, car chacun dit que vous voulez dévorer le monde entier. »
Le duc de Milan avait raison. L'Italie entière se -défiait de Venise cl devait être prête désormais, en toute occasion, à se coaliser contre elle ; et les alliances mêmes que la politique fera conclure avec la République ne seront jamais des alliances durables, personne ne se sentant assuré contre l'ambitieux égoïsme de la cité de saint Marc.
On le vit bien en 1483. A ce moment, Venise -était en guerre avec Ferrare, sous prétexte que cette ville faisait concurrence au commerce du sel, dont les Vénitiens réclamaient le monopole, en réalité dans l'espoir d'agrandir de ce côté son territoire. Les premières opérations militaires avaient été heureuses, assez pour alarmer l'Italie. Aussi, dès 1481, sur l'initiative de Laurent le Magnifique, Florence, Naples, Milan, s'étaient déclarées pour Ferrare; en 1483, le pape Sixte IV, jusque-là allié de la République, l'abandonnait et lançait sur elle l'interdit. Sans se laisser abattre par cette coalition générale, Venise, résolument, poursuivait la guerre, et la paix de Bagnola, en 1484, lui laissa même une partie de ses conquêtes, la Polésine et Rovigo. Ce n'en était pas moins une chose grave pour Venise, que cet isolement où elle se trouvait réduite en Italie, au moment même où les expéditions des Français dans la
LA POLITIQUE CONTINENTALE DE VEXîSE 219'
Péninsule allaient étrangement y compliquer la situation politique.
Venise et la France. — Dès le mois de janvier 1484, la Seigneurie ne s'était point fait scrupule de suggérer au nouveau roi de France, Charles VIII,. une descente en Italie, et.de proposer au duc d'Orléans une conquête en commun du Milanais. Pourtant, lorsque, dix ans plus tard, les Français apparurent dans la péninsule, Venise commença par se réserver, et conserva une stricte neutralité, cherchant de quel côté elle trouverait le plus d'avantages. Vainement, pour la décider, Charles VIII lui fit-il offrir Otrante et Brindisi dans le Napolitain conquis, et des postes dans l'Orient à conquérir; Venise déclina ces propositions et ne fit bon accueil à l'ambassade de Commynes que pour mieux duper le diplomate. Le 25 mars 1495, la République prenait parti : elle formait avec le pape, le duc de Milan, l'empereur et le roi d'Espagne, une alliance pour défendre contre la France l'indépendance de l'Italie; et ses stradiots combattirent à Fornoue contre l'armée de Charles VIII. Depuis que la Seigneurie s'était engagée dans les affaires continentales, il semblait que sa politique, trop habile, eût perdu quelque peu de son ferme bon sens d'autrefois.
Venise s'était prononcée contre Charles VIII; elle s'entendit d'abord avec Louis XIl. Par crainte de Ludovic le More, dans l'espoir aussi de satisfaire ses ambitions éternelles vers le Milanais, elle fit bon accueil aux ouvertures du gouvernement français et s'accorda avec lui, en février 1409, « pour détruire le duc de Milan », Elle obtenait
promesse qu'on lui céderait Crémone et la Ghiera d'Adda pour prix de son appui dans la conquête <iu Milanais. Conformément à ce traité, la Seigneurie mit sur pied 15.000 hommes environ, et prit sa part de la lutte en enlevant Crémone et -Lodi. Un peu plus tard, à la mort de César Borgia, 3es Vénitiens trouvèrent une nouvelle occasion de s'agrandir : ils s'emparèrent de quelques lambeaux du royaume qu'avait tenté de fonder le fils d'Alexandre VI. Ce furent Faenza, Rimini, Césène, auxquelles ils ne désespéraient pas d'ajouter Imola «t Forli.
Mais, tandis que ces empiétements en Romagne mécontentaient le pape, le contact trop immédiat -avec les Français, établis dans le Milanais, altérait ■la cordialité des rapports de Venise avec Louis XII. Dès 1501, le roi de France songeait à s'entendre -avec l'empereur pour agir contre la ville de saint Marc ; l'un des traités signés à Blois en 1504 était •un projet de ligue contre la République, de partage •de ses possessions continentales, et le pape y intervenait. Depuis 1503, en effet, Jules II était monté sur le trône pontifical; Génois d'origine, il détestait violemment les Vénitiens ; surtout, il ne leur par- -donnait pas d'avoir enlevé au Saint-Siège Ravenne «t la Romagne. Un de ses premiers mots avait été : « J'armerai contre eux tous les princes de la chrétienté »; il le fit comme il l'avait dit. Du jour oîi îl régna, on ne parla plus à Rome que de l'insoîence des Vénitiens, de la haine qu'ils soulevaient; on n'attendit, on ne chercha que l'occasion de les humilier. Machiavel, alors en ambassade auprès du Saint-Siège, déclarait que le pape se liguerait • avec n'importe qui pour « détruire une puissance
dont tous les Etats désirent l'abaissement ». Jules II fulminait : « Je vous ramènerai, disait-il à l'ambassadeur de Venise, à l'état d'un village de pêcheurs ». A quoi le diplomate répondait, non sans insolence : « Et nous, Saint-Père, si vous n'êtes pas raisonnable, nous ferons de vous un petit curé. » Mais Venise avait lassé, inquiété, mécontenté tout le monde ; chacun avait quelque territoire à revendiquer sur elle. Louis XII, depuis longtemps, se défiait de son altitude équivoque; Maximilien lui était franchement hostile. De toutes ces haines sortit la ligue de Cambrai (1508).
Contre les Vénitiens, usurpateurs des droits et biens du Saint-Siège, le roi de France et l'empereur formèrent une alliance, à laquelle se joignirent le pape, le roi d'Aragon, les ducs de Ferrare, de Mantoue et d'Urbin. Au !•='' avril 1509, les coalisés devaient envahir le tez'ritoire de la République ; après la guerre, Vérone, Vicence, Padoue, Trévise, Roveredo seraient données à l'empereur; Brescia, Bergame, Crémone au roi de France ; Ravenne et la Romagne au pape; Otrante et les villes vénitiennes de Pouille au roi d'Espagne. L'interdit était lancé sur Venise. La cité de saint Marc semblait perdue.
Avec son habituel et tenace courage, elle tint bon pourtant. Elle mit en ligne 40.000 hommes et une artillerie excellente; elle n'en subit pas moins, à Agnadel (mai 1509), une défaite écrasante. Elle dut, après ce désastre, abandonner toutes ses possessions de terre ferme. Déliant les villes du continent du serment de fidélité, rappelant ses garnisons, elle se concentra dans ses lagunes, où elle se savait imprenable. Et tandis que le roi de
d,ZZ UNE REPUBLIQUE PATRICIENNE : VENISE
France emportait sans coup férir Brescia, Peschiera, Trévise, Padoue, Vérone, elle aimait mieux négocier que combattre. L'inaction de Maximilien, la mésintelligence entre les alliés, l'évolution de Jules II surtout la tirèrent d'aiîaire. Dès le miois de juillet 1509, le pape accueillit les envoyés de Venise. La République ayant restitué au Saint- Siège ses conquêtes de Romagne. le souverain pontife en était arrivé à ses fins. Il pardonna donc volontiers et, en février 1510. leva l'interdit. C'était la rupture de la ligue de Cambrai : l'entrée en scène de la papauté sauvait Venise de la ruine.
La fidélité des villes de terre ferme à la République n'avait pas été étrangère à ce résultat; et cet attachement fait grand honneur au gouvernement de Venise. Les bourgeois de Trévise avaient chassé les troupes de la ligue; les paysans du Vicentin avaient fait aux soldats de l'empereur un& guerre de partisans; Padoue, un moment occupée par les impériaux, avait avec empressement ouvert ses portes aux forces vénitiennes, qui y firent une belle résistance. Et, par ailleurs, pour la politique nouvelle dirigée contre la France que Jules II allait inaugurer, la réconciliation avec Venise était une condition indispensable. « Si Venise n'existait pas, déclarait maintenant le souverain pontife, il faudrait en faire une autre. »
Pendant les années qui suivirent, la République se prêta à toutes les combinaisons diverses de la politique européenne, dans l'espoir de recouvrer ce qu'elle avait perdu de son domaine de terre ferme ou de l'agrandir. Elle entra en 1511 dans la Sainte- Ligue, et combattit les Français, comptant par là reprendre les villes perdues en 1509. Puis, après la
mort de Jules II, elle revenait en 1513 à Louis XII, qui lui promettait restitution des territoires vénitiens occupés par l'empereur. Avec François P' elle renouvelait la convention, et ses troupes contribuèrent pour une bonne part à la victoire de Marignan (1515). Aussi n'eut-elle point de peine, à la paix générale signée en 1516, à se faire rendre Brescia et Vérone.
Mais si, au total, Venise sortait de cette guerre de huit années sans perte territoriale sérieuse, c'en était fait de l'hégémonie qu'elle avait espéré un moment exercer sur l'Italie du Nord. Le doge Léonard Lorédan (1502-1521), avait eu beau, pendant ces années difficiles^ où par deux fois la ville de saint Marc avait été menacée jusque dans ses lagunes, faire preuve d'une constance et d'un dévouement admirables. En s'engageant dans les complications de la politique italienne et européenne, la République avait perdu quelque chose de cette ferme et fière résolution qui jadis avait fait sa grandeur. Elle avait eu une ligne de conduite incertaine et flottante, elle avait remplacé par les finesses d'une diplomatie compliquée et subtile l'énergique activité qu'elle déployait naguère ; et par là, ses ambitions continentales lui avaient été fatales. Matériellement, elle ne devait jamais dépasser les limites acquises en 1516 et si difficilement défendues; et bientôt la paix de Cambrai (1529), en installant l'Espagne en maîtresse dans la Péninsule, allait diminuer encore son rôle et son indépendance en Italie. Moralement, elle n'était pas en une moindre décadence. Malgré la splendeur de la cité, le prestige dont la paraient les arts, le luxe et l'élégance de la vie»
^2i UNE BÉPUBLIQUE PATRICIENNE : VENISE
Venise était atteinte aux sources mêmes de son existence. Elle reculait en Orient, elle déclinait en Italie; tout ce qui avait fait sa grandeur lui échappait en même temps; et en elle-même elle ne trouvait plus, dans les caractères et les mœurs, le ressort nécessaire pour l'arrêter au penchant de .la ruine.