‹ Une république patricienne, VeniseChapitre 4 sur 37 · CHAPITRE I Les origines de Venise · texte numérisé non relu

CHAPITRE I Les origines de Venise

La lagune vénitienne. — Les premiers établissements. — La. vie dans la lagune. — Torcello. — La fondation de Venise.

Par sa situation géographique, par ses origines et les premiers développements de son histoire, par les influences diverses qu'elle subit en ses commencements, Venise est une ville à part. Aujourd'hui encore, tout autour d'elle, dans la lagune qui l'environne, subsiste une série de villes mortes qui la précédèrent dans l'histoire, qui préparèrent en. quelque manière et qui expliquent sa grandeur. C'est vers ces petites Venises, annonciatrices de la grande Venise, mais qui n'eurent point le temps de s'épanouir et la fortune de fleurir, qu'il faut d'abord jeter les yeux. Leur passé lointain, dont quelques aspects demeurent encore étrange-

~ LNE REPlBLigiE PATRICIENNE : VENISE

ment vivants, éclaire de lumière l'histoire de la oilé de saint Marc : il en est, en vérité, l'introduclion naturelle et nécessaire.

La lagune vénitienne. — Si l'on regarde une carte de l'Italie septentrionale, un phénomène géographique frappe les yeux. Sur toute la côte nordouest de l'Adriatique, du Reno à l'Isonzo, de Ravenne à Aquilée, s'étend une plaine basse, marécageuse, transformée sans cesse par le travail des eaux. Les grands fleuves qui viennent des Alpes y descendent lentement, paresseusement, vers la mer, tout chargés du limon et des sédiments recueillis sur leur long parcours ; ces sédiments, ils les déposent avant de se confondre avec l'Adriatique, et ainsi, dans cette région basse, la terre sans cesse s'accroît aux dépens delà mer. De longs cordons de sable, les lidi, s'étendent en avant du rivage, coupés de place en place par l'embouchure des fleuves ; derrière ces cordons littoraux, s'étalent de grandes nappes d'eau peu profondes, les lagunes, que parsème un archipel d'ilôts. Ainsi, en avant de la terre ferme, en bordure du rivage, se développe une plaine demi-aquatique : ce sont les Pays-Bas vénitiens.

Deux fois par juur, selon que monte ou s'abaisse le flot de l'Adriatique (on sait que cette mer, à la difl'érence du reste de la Méditerranée, a une marée d'une amplitude appréciable), l'aspect de cette région se transforme. A marée haute, tout est couvert d'eau, sauf quelques îles qui se couronnent de tours ; sur la surface de la lagune, seuls des pilotis émergent, encerclant les bas-fonds et marquant les canaux navigables. A marée basse, au contraire,

LES OBIGINES DE VENISE i>

ce n'est plus qu'une plaine d'algues vertes que sillonnent des canaux tortueux ; des bas-fonds surgissent, où miroitent des flaques d'eau stagnante*^ des îles se dressent, plus solides, plus rarement recouvertes par le flot. Paysage étrange, où tout est spécial, le sol et le ciel, le climat et l'atmosphère. Sur les mares que le vent ride, la lumière joue et chatoie ; les eaux glauques et plombées alternent avec les sables ternes; sur la surface mouvante et brillante, les teintes se modifient et se fondent, en un perpétuel renouvellement. Le champ de la vision même s'y transforme : pas de contours nets, pas de lignes arrêtées; des taches vibrantes sous la couleur changeante. A ce point qu'un Taine a pu penser que ce spectacle incessamment contemplé, cet air humide, ces gazes de vapeur molle soulevées sur les eaux, ces jeux de la lumière dans une atmosphère spéciale, n'ont point été sans influence sur le caractère de l'art vénitien.

En tout cas, entre l'apport des fleuves et l'assaut perpétuel de la mer, le pays change de siècle en siècle. Des villes, qui jadis étaient sur le littoral, se trouvent aujourd'hui, grâce au travail incessant des rivières, assez loin dans l'intérieur des terres, et le progrès du continent sur les flots serait encore plus grand, si un lent et constant ailaissement du rivage n'en compensait un peu les efl'ets. Pourtant Ravenne comme Aquilée sont devenues des villes continentales, et la lagune vénitienne elle-même eût couru risque d'être comblée, si les Vénitiens n'avaient artificiellement rejeté vers leSud le cours de la Brenta et du Bacchigiione, et celui do la Sile vers le Nord. Par ailleurs, l'Adriatique rnuirt' et emporte les terres. Et ainsi, tout le long du liUoral,

une double région s'est formée : au voisinage de la terre ferme, une plaine basse, marécageuse, fiévreuse : c'est la lagune morte \ vers la mer, un grand lac, semé d'îlots, relié à l'Adriatique, vivifié par la marée et les vents du large : c'est la lagune vive. C'est là, sur les îlots de la lagune vive, derrière la bordure protectrice des lidi, que Venise s'est fondée.

Les premiers établissements. — Dès le premier siècle de l'empire romain, cette région avait commencé à vivre. Les grandes cités du littoral, Ravenne et Alliiunn, Concordia et Aquilée, y avaient des avant-porls sur la mer. On en exploitait les richesses naturelles, le poisson et le sel; une roule abritée des tempêtes du large s'y ouvrait au commerce maritime, l'ourlant, ce n'est qu'au commencement du v* siècle que les lagunes entrèrent vraiment dans l'hisloire.

Quant le fiol des grandes invasions barbares passa sur l'italic, quand, tour à tour, les Goths d'Alaric €t les Huns d'Allila au v= siècle, les Oslrogoliis, les Francs, les Lombards, au vi'= siècle, répandirent sur celle région florissante la ruine et la terreur, les populations affolées, fuyant devant l'envahisseur, allèrent chercher un abri dans le refuge naturel que leur ollraient les îles de la lagune. Sans doute, celle migration ne se fit point en une seule fois, au temps d'Attila, comme le veut la légende, et de façon définitive; les Huns passés, on revint dans les villes désertées de la terre ferme, on répara les ruines causées par les Barbares. Mais toute sécurité était morte désormais dans cette partie de rilaiic Quand les Lombards, à leur tour.

Page 1