‹ Une république patricienne, VeniseChapitre 6 sur 37 · LES ORIGINES DE VE\'ISE · texte numérisé non relu

LES ORIGINES DE VE\'ISE

du roi des Ostrogolhs Théodoric, décrit ainsi la région des lagunes : « Chez vous, le flux et le reflux cachent et découvrent alternativement la face des campagnes. Vos maisons ressemblent à des nids d'oiseaux de mer, qui tantôt semblent posés sur la terre et tantôt flotter sur les eaux, comme autant de Cyclades. Les habitations apparaissent, éparses sur l'étendue des flots, non par l'œuvre de la nature, mais par l'elTet de l'industrie humaine. Au moyen de joncs flexibles entrelacés, la terre devient solide, et vous ne craignez pas d'opposer aux flots de la mer ce fragile rempart ». La seule richesse du pays est faite du poisson et des salines : aussi la vie y est-elle modeste et l'égalité absolue dans une existence également dure pour tous. Au mur de la maison, « comme un animal domestique », est attachée la barque, seul moyen de se déplacer et de se nourrir. Dès ce moment, la population des lagunes vénitiennes apparaît comme un peuple de navigateurs, dop.t la hardiesse n'hésite pas à dépasser les flots toujours calmes de la lagune, et dont la vie entière se passe sur les eaux. Et Cassiodore ajoute cette esquisse de l'aspect que présente le pays : « Il semble de loin que vos barques glissent sur la prairie, car on n'en aperçoit pas les coques. Elles avancent traînées par des cordes, car la rame ne peut servir, et, par peur d'employer la voile, vos gens utilisent la lente démarche des bateliers ».

Aujourd'hui encore, en quelques coins perdus de la lagune, dans les maisons de pécheurs des environs de Grade, dans les habitations sur pilotis de la région de Comacchio, on retrouve les traits essentiels du tableau tracé par Cassio-

O L'i\E REPUBLIQUE PATRICIENNE : VENISE

dore, les huttes de bois au côté desquelles s'amarre la barque, les lentes navigations sur les canaux étroits, où les barques semblent glisser sur la verte prairie d'algues mouvantes, tous ces vestiges d'un passé que la nature imposa aux premiers habitants des lagunes et qu'elle leur impose encore aujourd'hui.

Torcello. — Entre toutes ces villes mortes qui précédèrent Venise, et qui, peu à peu, sont rentrées dans l'ombre, noyées dans la boue de la lagune ou réduites à la condition de villages misérables, il en est une, singulièrement évocatrice de cette époque primitive et lointaine : c'est Torcello.

A deux heures de Venise, dans les eaux lourdes de la lagune dormante, on trouve une île déserte et fiévreuse. Jadis, dans ce lieu presque inhabité, où quelques maisons de pécheurs, tapies dans l'ombre des monuments solitaires, rappellent seules qu'ici il y eut de la vie autrefois, une ville s'élevait, peuplée et florissante. Jusqu'au x" et au xi" siècle, Torcello fut la grande cité de commerce de la lagune; elle avait des palais, des églises, un grand canal comme Venise; peu à peu ensablée, malsaine, abandonnée, elle a lentement déchu. Mais, de sa grandeur évanouie, elle conserve deux monuments admirables, et dans ce lieu où régnent en maîtres, comme dit Barrés, « le silence et le vent de la mort», tout naturellemont l'esprit remonte aux origines de Venise et en relrouTe les aspects anciens. Le dôme, en forme de basilique, avec son décor de mosaïques byzantines, rappelle ce qu'était le primitif Saint-

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