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LES ORIGINES DE VENISE

Marc, avant la recojistrLiclion du milieu du xi*= siècle; la rotonde de Santa-Fosca, avec l'élégant portique octogonal qui l'environne, met sur la place déserte une de ces notes d'Orient que \Venise, de si bonne heure, aima. Et dans celte solitude, d'une tristesse si poignante, devant cr vaste horizon de marais stagnants et mornes, Torcello, mélancoliquement, évoque Venise primitive et montre les plus anciennes œuvres de l'art vénitien,

La fondation de Venise. — Et pendant qu'insensiblement s'etl'açaient toutes ces petites Venises, premières ébauches de la cité de saint Marc, lentement grandissait la véritable Venise. Des rivalités qui mettaient aux prises les différentes cités de la lagune, ardentes à se disputer l'hégémonie, de^ longues et âpres luttes où s'opposèrent Héracliana et lesolo, c'est elle qui profita, accueillant les exilés qui cherchèrent refugesoit àMalamocco, soit à Rialto. Dès 774, le groupe des îlots qu'elle occupe était assez peuplé pour qu'un évcché particulier, délaché du diocèse de Malamocco, fût établi à Olivolo pour les îles du Rialto. Un peu plus tard, en 812, la résidence du duc, fixée d'abord à Héracliana, ensuite à Malamocco, fut transférée dans l'île de Rialto, moins exposée que Malamocco aux attaques venant de la terre ferme et à la menace des Francs; et, tout naturellement, dans la nouvelle capitale, autour du chef politique de la lagune, se groupèrent, abandonnant les îlots où elles vivaient, les principales familles de l'aristocratie des cités, celles qui plus tard s'enorgueillissaient de représenter le plus ancien patriciat de

Venise. A cette grandeur commençante, le doge Justinien Parteciaco, en bâtissant, vers 828, pour abriter les reliques de saint Marc, la première église consacrée sous le nom de l'évangéliste, ajouta le prestige religieux, doublant la force d'attraction politique. De plus en plus, de tout l'archipel vénitien, tout ce qui comptait vint s'établir à Venise. Dès le milieu du ix^ siècle, elle était le centre politique de la région; cinquante ans après, Grado, qui lui disputait l'hégémonie spirituelle, tombait en décadence; cent ans après, Torcello, sa rivale commerciale, à son tour, s'éteignait. Et, au-dessus d'elles, Venise, lentement, s'acheminait à ses glorieuses destinées.

(du vi« au xi^ siècle)

Les premières formes du gouvernement. — La conquête de l'indépendance. — Le développement économique. — La civilisation vénitienne. — La domination de l'Adriatique.

Si l'on essaie d'analyser les éléments de la grandeur vénitienne, de rechercher les causes qui déterminèrent sa prospérité économique, l'orientation de sa politique et le caractère même de sa civilisation, un fait apparaît qu'il faut noter d'abord : c'est l'importance des relations qu'à tous les siècles de son histoire la cité de saint Marc entretint avec l'Orient. Aux premiers jours de son existence, et durant de longues années, Venise fut soumise à Byzance : sujette des empereurs depuis le vf jusqu'au milieu du ix' siècle, elle resta ensuite leur vassale, en attendant qu'elle devînt leur alliée et, plus tard, leur héritière. Et ces rapports étroits et constants ont marqué d'une particulière empreinte sa primitive histoire, toute la période qui va des origines au xi' siècle, pendant laquelle s'établit et se fonda la future grandeur de la cité.

Les premières formes du gouvernement. —

C'est de Byzance que sont venues à Venise ses institutions les plus anciennes, et les premiers linéaments de sa constitution. La Vénélie fut, au vi« siècle, une des provinces de l'Ilalie byzantine; et, sous l'autorité suprême de l'exarque de Ravenne, les cités de la lagune furent d'abord administrées, comme toutes les villes de l'exarchat, par des fonctionnaires portant le nom de tribuns : ils étaient choisis dans l'aristocz^atie locale, élus peut-être par la population, en tout cas confirmés par l'empereur. A ces tribuns, se superposa, vers la fin du vii^ siècle, un duc, qui, d'abord, fut, lui aussi, nommé par le gouvernement impérial; mais lorsque, en 726, l'Italie s'insurgea contre Byzance, le duc devint électif et fut choisi par les tribuns et le clergé des cités. Après quelques essais de résistance, l'autorité byzantine accepta le nouveau régime, qui devint définitif à partir de 742.

Assurément ce duc — le doge futur — ne fut guère, à l'origine, ce qu'il sera plus tard; et c'est par un véritable anachronisme que la chronique vénitienne le représente investi, dès le début, de pouvoirs presque souverains. Bien que devenu électif, le duc de Vénétie n'en restait pas moins le sujet et l'homme de l'empereur byzantin, « le très humble duc de Venise », ainsi que lui-même s'intitulait ; et alors même qu'au milieu du ix" siècle, ce lien de sujétion un peu étroite se relâcha, l'empreinte byzantine persista toute-puissante autour du chef de l'Etat vénitien dans les titres qu'il portait, dans le cérémonial dont il s'environnait, dans le caractère même du pouvoir

qu'il exerçait. L'habillement ducal rappelait le costume des exarques de Ravenne et des empereurs de Constantinople; on priait pour le duc dans les églises selon les formules grecques; quand il mourait, ses funérailles étaient ordonnées selon les rites de l'étiquette byzantine. Pareillement, le duc s'enorgueillissait de recevoir et de porter les titres sonores des dignités de la cour de Byzance : au ix° siècle, au x", plus tard encore, les ducs de Venise ajoutaient fièrement à leur nom les appellations d'hypatos, de protospathaire, de pah'ice ou de proèdre impérial. Ils étaient heureux d'envoyer leurs fils faire un séjour à Constantinople, de s'allier par des mariages à la famille qui régnait à Byzance. C'est que de tout cela leur politique tirait profit autant que leur vanité : dans le prestige, qui leur venait de Byzance lointaine, les ducs trouvaient, vis-à-vis du peuple qu'ils gouvernaient, un élément de puissance, de force et de durée.

De bonne heure, en effet, les ducs de Venise tendirent à rendre leur pouvoir héréditaire; pour en faciliter la transmission, ils associèrent, de leur vivant, leurs fils à leur autorité, et ils fondèrent ainsi de véritables dynasties. De 811 à 887, sept Parteciaci occupèrent, presque sans interruption, la magistrature suprême; de 932 à 976, elle appartint à la famille des Candiani, de 976 à 1032, à celle des Orseoli. Sans doute cette évolution vers la monarchie ne s'accomplit pas sans résistances ; les ducs eurent à lutter contre l'hostilité jalouse de l'aristocratie locale, contre la mauvaise volonté des patriarches de Grado. L'histoire primitive de Venise est pleine, comme celle de Byzance, de

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conspirations contre les souverains, d'agitations et de révolutions intérieures. De toutes ces difficultés, les ducs vinrent à bout, surtout grâce au concours que ne leur ménagea point l'empereur grec, leur protecteur. Et quand, en 812, le duc installa définitivement sa résidence à liialto. quand l'attraction croissante de la capitale nouvelle, y attirant les grandes familles des autres cités, mit ainsi cette aristocratie plus directement sous la main du prince, le pouvoir ducal ne cessa plus de s'accroître.

A l'image de l'empereur byzantin, leur protecteur et leur modèle, les doges du ix* au xi^ siècle s'étaient constitué une autorité toute monarchique. L'élection populaire qui les désignait était devenue bien vite une pure formalité. Quand le nouveau chef de l'Etat vénitien avait été salué par les acclamations d'une assemblée assez tumultueuse, il était conduit en grande pompe à la basilique de Saint-Marc. Là, le primicier, chef du clergé de l'église, l'investissait en lui remettant le sceptre et la bannière à l'image de saint Marc ; ensuite, au palais, le doge recevait le serment de fidélité de son peuple. Dès lors, chef suprême de la cité, le doge présidait la haute cour de justice {curia ducis), centre de l'administration publique aussi bien que de l'administration judiciaire, et où le doge appelait à ses côtés les représentants du clergé, de l'aristocratie et du peuple. Le doge convoquait l'assemblée populaire, nommait les fonctionnaires et les juges, commandait l'armée, concluait les traités, décidait de la paix et de la guerre; il administrait les finances de l'Etat avec une autorité absolue, à ce point que le trésor public {caméra

pnlatii) se confondait avec la caisse particulière du prince {caméra ducis). II exerçait sur le clergé un pouvoir sans limites ; il avait des gardes, comme un roi.

Dans la tradition oligarchique des siècles postérieurs, certains de ces premiers doges — un Pierre IV Candiano (959-976) par exemple — sont représentés comme de véritables tyrans. Sans doute leur autorité était partiellement limitée par la collaboration de l'aristocratie, qui assistait le doge dans le gouvernement et l'administration de la justice, et dans les rangs de laquelle se recrutaient les hauts dignitaires ecclésiastiques et civils; elle était limitée par l'existence de l'assemblée populaire, que dirigeaient les chefs de cette aristocratie. Et de cet antagonisme naissaient des conllils souvent sanglants, des tragédies à la byzantine, où se manifestait l'horreur que Venise éprouva de bonne heure pour la monarchie absolue.

En 976, Pierre IV Candiano était doge. C'était un homme actif, hardi, ambitieux et puissant; marié à une nièce de l'empereur Otton P', fier de cette alliance et de sa propre richesse, il rêvait de plier sous sa main l'aristocratie vénitienne. Il avait, selon une habitude chère aux doges, installé son fils sur le siège patriarcal de Grado, pour concentrer dans sa famille l'autorité politique et religieuse, et durement il brisait toutes les résistances. Un complot se trama pour le renverser. Mais le palais ducal était une citadelle, et la garde personnelle du doge en assurait la défense. Les conjurés se résolurent à attaquer le prince parle feu. Obligé de fuir le palais en flammes, Candiano, par

un passage dérobé, tâcha de gagner l'asile de Saint-Marc; il s'y henrta aux conspirateurs. Vainement il demanda pitié pour lui et pour son jeune fils; pendant que l'incendie ravageait la ville, détruisant le palais, Saint-Marc, Saint-Théodore et plus de trois cents maisons, le doge fut massacré avec l'enfant qui l'accompagnait. Telle était la haine que Candiano avait inspirée, que les cadavres mêmes ne furent pas respectés; on les jeta à l'abattoir, et à grand'peine, quelques jours plus tard, obtint-on pour eux une sépulture décente. El cette sanglante tragédie resta comme un avertissement pour tous ceux qui, à Venise, rêveraient d'établir la tyrannie.

La conquête de l'indépendance. — Si les formes les plus anciennes de son gouvernement rattachaient Venise à l'Orient, la politique également, €t surtout le souci de son indépendance, l'attiraient du côté de Byzance.

Quand, à la fin du viu'^ siècle, Charlcmagne devint le maître de l'Italie, une question singulièrement grave se posa pour l'Etat des lagunes. De toutes parts, la menace franque encerclait Venise; l'ambition carolingienne aspirait à la comprendre dans l'empire nouveau. L'heure était décisive pour l'avenir de la cité. Serait-elie, en devenant sujette du grand roi des Francs, entraînée dans l'orbite de la civilisation occidentale, et y recevrait-elle l'empreinte germanique et féodale? On bien resteraitelle byzantine, c'est-à-dire en fait indépendante et maîtresse de ses destinées?

Les Vénitiens sentirent tout l'avantage que leur offrait la suzeraineté peu gênante de l'empereur

grec lointain. Mais un parti franc existait dans les îles de la lagune; le patriarche Jean de Grado en était le chef. Contre ses intrigues, le doge agit avec vigueur ; Grado fut assiégée et prise, et le patriarche précipité du haut d'une tour (802). Son successeur, Forlunat, alla demander vengeance à Charlemagne; cette fois, une révolution intérieure évinça le parti byzantin. En 804, un doge favorable aux Francs était élu, et la partie semblait si bien gagnée que, dans le partage qu'il fit en 806 de ses Etats, Charlemagne disposait en maître de la Vénétie. Ce n'était pourtant qu'un triomphe éphémère : la majorité des habitants de la lagune s'obstinaient, malgré leurs chefs, dans une immuable fidélité à l'empire grec. Venise ne tarda pas à se ressaisir : et quand, en 810, le fils de Charlemagne, Pépin, tenta de la soumettre par la force, elle résista. Les Francs l'attaquaient par terre et par mer ; Héracliana, Chioggia tombaient entre leurs mains; Malam'occo, la capitale, était assiégée. La tradition locale, dont l'écho glorieux résonne jusqu'à Constantinople, raconte que, pendant, de longs mois, les Vénitiens retranchés dans leurs lagunes bravèrent tous les assauts des Francs. Et Pépin, à bout de moyens, leur criait : « Vous êtes mes sujets, car vous êtes de mon pays et de mon empire » . Ils répondaient : « C'est à l'empereur des Romains que nous voulons obéir ; à toi, jamais! b^. Il est hors de doute, aujourd'hui, que le patriotisme vénitien a transformé en victoire une défaite ceFtaine. En fait, la Vénétie fut con-

1. CoDBtanUn PorphyrogêXl^tê, De adm. iinp., éd. Bonn, p. 124,

quise par les armées de Charlemagne, sauf peutêtre l'île diiTiciiement accessible de Rialto. Mais ce n'était que pour peu de temps.

Au traité de 812, Charlemagne restitua à l'empire grec, avec l'Istrie et la Dalmatie, les cités vénitiennes de la lagune. Evénement capital : en échappant à la main puissante du César carolingien, Venise échappait en même temps à toute la série des révolutions politiques qui allaient transformer bientôt la face de l'Europe occidentale. En restant sous le protectorat de Byzance, elle évita la féodalité, le régime communal, tout ce qui allait si gravement troubler le reste de l'Italie. Et sa fidélité à l'empire grec lui valut à la fois l'indépendance et la grandeur.

Ce n'est point à dire que, du ix' au xi' siècle^ Venise n'ait vécu en bon accord avec les successeurs et les continuateurs du grand empereur carolingien. Il existe une série de conventions, s'échelonnant de 840 à 1220, et par lesquelles les héritiers italiens de Charlemagne, aussi bien que les empereurs allemands garantissent l'indépendance vénitienne, et favorisent, par des conditions plus larges d'acte en acte, le développement de son commerce continental. Avec les Césars germaniques du X* siècle, la ville entretint les meilleures relations. Otton I" donna en mariage sa nièce à un doge, et témoigna par d'amples concessions de privilèges sa bienveillance à la cité. Otton II, hostile d'abord à la République, dut se résigner, par la convention de 983, à lui restituer tous les avantages commerciaux qu'il avait essayé de lui ravir; Otton III fut l'intime ami du doge Pierre II Orseolo, et la visite qu'eu l'année lOOi il

fit à Venise attesta de façon éclatante la sympathie qui liait les deux Etats.

Mais avec Constantinople l'alliance vénitienne était bien autrement étroite. Venise mettait ses vaisseaux au service de l'empire grec, soit pour lutter contre les pirates de l'Adriatique, soit pour combattre les Arabes. Elle aidait les souverains byzantins du x* siècle à reconquérir l'Italie méridionale et le doge en personne venait en 1002 secourir et délivrer Bari assiégée par les Musulmans. Certes l'alliance était lourde parfois et les charges qu'elle imposait à Venise dispendieuses. Mais dans cette alliance la République trouvait en retour, avec la sûre garantie de son indépendance, d'inappréciables avantages pour son commerce. Or, la richesse, la grandeur, tout l'avenir de Venise dépendaient de son développement économique, et celui-ci avait pour fondement les relations de la ville avec l'Orient.

Le développement économique. — De très bonne heure les Vénitiens avaient compris que leur avenir était sur la mer. Dès le temps de Cassiodore, ils parcouraient sur les flots « des espaces immenses »; dès le temps de Charlemagne, ils allaient jusque en Orient et en rapportaient de belles étoffes de soie, teintes en pourpre et garnies de fourrures et de plumes. Lorsque, au milieu du IX* siècle, leur marine se développa, quand on se mit à construire des bâtiments de plus fort tonnage, quand surtout la création d'une flotte de guerre assura au commerce plus de sécurité, ces relations devinrent plus étendues' et plus actives chaque jour. Au x* siècle, les Vénitiens apportaient

de Conslantinople en Occident les tissus précieux que fabriquait l'industrie byzantine, et dès ce moment un régime spécial leur assurait dans toute l'étendue de l'empire grec des immunités et des privilèges. Le traité de commerce, signé en mars 992 entre Venise et l'empereur Basile II, — premier en date de la série d'actes qui allaient magnifiquement accroître la fortune de la République, — accordait aux commerçants vénitiens d'importantes réductions sur les droits de douane perçus à l'entrée et à la sortie des Dardanelles ; il leur donnait des garanties contre les vexations des fonctioîinaires grecs et la protection d'une juridiction spéciale dans les ports de l'empire. Ces avantages plaçaient les Vénitiens dans l'Orient byzantin en une situation hors de pair; ils rendaient à leurs rivaux d'Amalfi ou de Bari la concurrence presque impossible.

En même temps Venise, malgré l'interdiction qui en était faite parfois, nouait des relations de commerce avec le monde musulman. Ses ambassadeurs visitaient, vers la fin du x^ siècle, les villes d'Alep et du Caire, de Damas, de Kai rouan et de Païenne et en rapportaient des privilèges garantissant un bon accueil aux marchands vénitiens.

Ainsi la cité des lagunes devenait l'intermédiaire unique entre l'Orient et l'Occident. Au milieu du x^ siècle elle avait le monopole du transport des lettres entre l'Italie, l'Allemagne et l'empire grec, ce qui, outre les larges bénéfices qu'elle en retirait, lui permettait une utile surveillance sur les correspondances politiques. Elle portait en Orient d'autre part les blés et le vin qu'elle cherchait dans ritalie du Sud, le fer, le bois, le sel et aussi les

esclaves, dont le commerce, sans cesse inlerdit, n'en fut pas moins pratiqué durant tout le Moyen Age. Les vaisseaux vénitiens rapportaient d'Orient les soies, les éloires de pourpre, les tapis, les épices, les pierreries. Et le marché de Venise était un des centres d'échange les plus actifs du monde occidental. A ranciciine route do commerce, qui par l'Italie méridionale et hi France du Sud portait jadis les' marchandises jusqu'en Flandre et en Angleterre, l;t Iiépuhlique avait substitué, pour son ptus grand [trulit, la roule nouvelle de l'Adriatique. Par la grande arlère du Pô, dont elle tâchait à se rendre maîtresse, ruinant Comacchio et menaçant Ferrare, Venise transportait les marchandises à Pavie, d'où elle les envoyait, par les passages des AlpQS, vers la France et par l'Apennin vers le littoi'al, tandis que par le Spliigen et le Brenner, elle les introduisait en Allemagne. Les conventions passées avec les empereurs allemands, complément des traités signés avec les Césars byzantins, avaient progressivement assuré à Venise les privilèges nécesr-aires à ce commerce continental, en lui accordant successivement le droit de trafiquer librement, d'abord avec les villes ses voisines, puis avec toute l'Italie et enfin avec tout l'Occident. Les marchands vénitiens acquittaient seulement à l'entrée un droit fixe de 2 1/2 %, et, d'autre part, les empereurs leur avaient concédé le monopole du transport de toutes les marchandises arrivant à Venise.

Un fait atteste l'importance que Venise attachait au développement de son commerce, sentant bien que c'était là la condition esseidielle de sa grandeur. Le doge faisait des alTaires comme le

dernier de ses sujets, et les traités lui assuraient même des privilèges particuliers et des franchises spéciales. Le clergé agissait semblablement. Et. de cette activité unanime, naissait pour la cité une prodigieuse richesse.

La civilisation vénitienne. — Au développement de la vie économique correspondait le développement de la civilisation et de l'art; et ici encore, dans la primitive Venise, ce qui frappe tout d'abord, c'est l'empreinte orientale dont est marquée la cité.

Vers l'année 828, deux marchands vénitiens avaient rapporté d'Alexandrie les reliques de saint Marc. Depuis longtemps le nom de l'évangéliste était, /i Venise, populaire et vénéré. Des traditions anciennes rapportaient qu'il avait été le premier évèque d'Aquilée et que, venu un jour à Rialto. il avait entendu un ange lui dire les paroles fameuses que la République inscrivit plus tard sur ses bannières et sur ses écussons : « Paix à toi, Marc mon évangéliste; c'est ici que tes os reposeront ». On comprend l'enthousiasme qui accueillit, dans la cité des lagunes, le corps sacré, reconquis sur les infidèles par un larcin pieux, le premier de ces vols méritoires dont, durant tout le Moyen Age, Vcnis3 s'enrichit et s'embellit. Pour abriter les reliques de l'évangéliste, palladium de la cité et gage de sa grandeur, le doge Justinien Parteciaco fit construire une église, que son frère Jean acheva. Ce fut le premier Saint-Marc. Gravement endommagée en 976 dans l'émeute qui renversa Pierre IV Candiano, la basilique fut restaurée et embellie par les soins du doge Pierre I Orseolo, et

au commencement du xi" siècle, Pierre II Orseolo en termina la reconstruction. De ce primitif Saint- Marc il ne reste que le souvenir. Mais, de ce qu"il était, on peut se faire une idée en regardant les églises de plan basilical qu'on voit aujourd'hui encore à Torcello ou à Murano. En outre, dans l'actuel Saint-Marc, on retrouve, enchâssés dans la construction, bien des matériaux provenant des deux édifices antérieurs; les Vénitiens ont remployé, en effet, tout ce qui leur paraissait de quelque prix, chapiteaux sculptés comme des orfèvreries, balustrades ajourées, bas-reliefs précieux. Et ces fragments attestent un travail tout grec et prouvent que, pour construire la basilique dédiée au patron de Venise, la cité, comme elle faisait en toute chose, s'était modelée sur l'Orient.

Au contact de Byzance, Venise, en effet, était devenue une ville toute grecque. Les Vénitiens s'habillaient à la mode de Constantinople; dans leurs coutumes domestiques, bien des traits rappelaient rOrient aux rivages de l'Adriatique; et les princesses byzantines mariées aux chefs de la République introduisaient dans la cité des lagunes des raffinements de luxe encore inconnus à l'Occident. L'histoire de la dogaresse Selvo est, à cet égard, caractéristique. Elle étonna ses contemporains du xi° siècle par les eaux parfumées qu'elle employait à sa toilette, par les gants dont elle couvrait ses mains nues, par le soin qu'elle prenait de son teint, par la fourchette d'or dont elle se servait pour porter à sa bouche les mets que lui découpaient ses eunuques. Elle scandalisa l'Italie encore barbare par ses innovations évidem-

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ment inspirées par le démon; et les âmes pieuses racontèrent, avec un effroi satisfait, qu'à force d'user des parfums, la belle princesse avait vu son corps tomber en pourriture et qu'elle était morte misérablement, abandonnée de tous. Mais les Vénitiens, de bonne heure habitués à ne point s'embarrasser trop de scrupules religieux, semblent s'en être moins émus, soucieux davantage .de ce qui pouvait ajouter à la grandeur, au prestige, à l'élégance de la cité.

Et en effet, autour de Saint-Marc, où se conservaient, pieusement cachées en un lieu connu de quelques personnes à peine, les reliques de l'évangéliste (Venise redoutait trop qu'on lui dérobât son palladium), la ville commençait à s'étendre et à croître. Dès la fin du ix*^ siècle, Rialtoétait une assez grande cité, qu'entouraient des murailles, construites en l'an 900 après l'attaque tentée par les Hongrois. Dans cette enceinte se groupaient, autour de la basilique, l'abbaye de Saint-Zacharie, où étaient enterrés les doges, la chapelle consacrée à saint Théodore, qui occupait, après saint Marc, le second rang dans le culte national des Vénitiens, et le palais ducal, somptueusement rebâti par les Orseoli après l'incendie de 976. Sans doute, la place Saint-Marc était étroite encore et rustique ; des vignobles, des jardins, des étables se rencontraient au cœur même de la cité ; mais, autour de ce centre politique et religieux de la République, Venise se développait et s'embellissait. Olivolo avait sa cathédrale de S. Piero in Castello; Dorsoduro et Spinalunga se peuplaient; et Rialto, supplantant Torcello, devenait le centre commercial de la lagune.

La domination de l'Adriatique. — Pour achever l'œuvre de la grandeur vénitienne future, il ne restait plus qu'à assurer la route de l'Orient. Venise étouffait au fond de sa lagune ; il fallait lui ouvrir librement les vastes horizons de l'Adriatique. Ce fut le mérite et l'honneur du doge Pierre II Orseolo (991-1009), un des hommes les plus remarquables de l'époque, et qui, supérieur en énergie et en intelligence à tous ses prédécesseurs, sut, selon l'expression du chroniqueur Jean Diacre, élever Venise au-dessus de tous ses voisins par sa richesse et sa gloire. C'est lui qui fut vraiment le fondateur de la cité et l'artisan de sa grandeur.

L'Adriatique était infestée de pirates. Les Croates établis sur le littoral dalmate, les Narentans maîtres des bouches de la Narenta, enlevaient par leurs courses incessantes toute sécurité au commerce vénitien. L'audace de leurs attaques n'épargnait même pas les villes de la lagune; et jusqu'à la fin de la République, une fête pompeuse rappela le souvenir du coup de main, d'ailleurs légendaire, du 31 janvier 945, qui, dans l'église de S. Piero in Castello, fit tomber aux mains des corsaires de ieunes fiancées vénitiennes, et la victoire du doge qui les avait délivrées. En fait, pour assurer à son commerce une relative tranquillité, Venise, au x^ siècle, payait tribut aux Slaves.

C'est à cette situation que Pierre II Orseolo prétendit mettre fin. En l'an 1000, il refusa fièrement de payer le tribut slave, et le jour de l'Ascension, à la tête d'une flotte de guerre, il quittait la lagune. Il restaura en passant l'autorité vénitienne sur l'Istrie jadis conquise; puis, d'un bout à l'autre de l'Adriatique, il se promena en vainqueur. Zara,

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Veglia, Arbe, Trau, Spalato, Curzola, Lagosta, Ragiise durent se soumettre. L'Adriatique pacifiée s'ouvrait libre aux marchands vénitiens.

Sans doute, ce ne fut point là, comme on le dit souvent, un établissement définitif, qui soumit pour toujours la Dalmatie à Venise. L'événement pourtant était de grande conséquence pour l'avenir. Pierre II Orseolo avait par sa conquête fondé des droits que ses successeurs n'oublieront pas; il avait en outre, pour l'avenir, merveilleusement accru le prestige de la République, et. pour le présent, pris possession, le long du littoral, d'une série de postes précieux. Aussi n'est-ce point sans raison que la tradition vénitienne rattacha, d'ailleurs inexactement (mais la légende est souvent plus vraie que l'histoire), à la campagne glorieuse de Pierre II Orseolo l'institution de la fête fameuse du Sposalizio ciel mare. De ce jour en effet était consacrée la domination de Venise sur l'Adriatique, condition de sa puissance maritime. Et les doges le comprirent si bien qu'ils prirent désormais, à partir de 1002, le titre de « duc de Venise et de Dalmatie. »

Le chroniqueur Jean Diacre, contemporain de Pierre Orseolo, a magnifiquement célébré la splendeur et la gloire de la cité qu'il nomme « la Venise dorée » [aurea Venetia); ce n'était point sans raison. A cette aurore du xi* siècle, Venise apparaissait riche, somptueuse et puissante. Le palais ducal reconstruit montrait, derrière des murailles de citadelle, un luxe qui semblait merveilleux; le second Saint-Marc s'achevait; auprès de lui montait dans le ciel la haute silhouette du campanile, complétant la trinité glorieuse des monuments

vénitiens. Le doge victorieux exerçait une puissance souveraine; maître de l'autorité politique, il tenait par ses frères le patriarchat de Grado et l'évcché d'Olivolo; il mariait son fils à une nièce de. l'empereur grec, et des fêtes magnifiques accueillaient à Venise le relour des époux; il ne i-eccvait pas moins somptueusement le César germanique Otton III. Une auréole de prestige et de gloire environnait le doge et la cité.

Par l'établissement de la domination vénitienne sur l'Adriatique, par l'extension de la puissance nmrllime de la République, par le développement de sa richesse, par les progrès de sa civilisation, le xi" siècle marquait pour la ville de saint Marc le point de départ d'un admirable avenir. Venise était prête pour sa grandeur future, et c'est avec raison qu'un poète de lafinduxi'' siècle, Guillaume d'Apulie, un noi'mand hostile pourtant aux Vénitiens, célébrait la cité « riche en argent, riche en hommes », et déclarait « qu'aucun peuple au monde n'était plus valeureux dans les guerres navales, plus savant dans l'art , de conduire les vaisseaux sur la mer ».

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