LES CAUSES DE LA GRANDEUR VÉNITIENNE AU MOYEN AGE
(du XI* SIÈCLE A LA FIN DU XV* SIÈCLe)
L'organisation du commerce maritime. — Les causes historiques de son développement. — Le champ d'action du commerce de Venise. — La condition des Vénitiens en Orient. — La matière du commerce. — Les dangers qui le menaçaient.
Du xr au XVI'' siècle, Venise fut la grande puissance du monde méditerranéen. Reine de l'Adriatique, souveraine des mers orientales, elle fut, durant cette période, prodigieusement riche et prospère. Diverses causes ont contribué à produire cette merveilleuse grandeur. Entre elles, une surtout s'impose d'abord à l'attention de l'historien : c'est le magnifique développement de la vie économique, c'est la splendeur du commerce vénilicn.
L'organisation du commerce maritime. — Dès
LE COMMERCE VEMTIEN
le XII* siècle, Venise offrait une image caractéristique de ce qu'elle sera désormais durant des siècles. C'était essentiellement une grande ville de commerce, avec les inconvénients inévitables, goût de la spéculation, malaise social, prédominance des questions d'argent, qu'entraîne une telle condition, avec les avantages aussi qui en résultent, richesse matérielle, activité et énergie morale incomparables. Dans cette ville où toute la prospérité venait nécessairement de la mer, l'attention de tous se tournait passionnément vers la mer.
L'Etat donnait l'exemple. Au commencement du XII* siècle, sous le doge Ordelafo Falier, avait été créé un arsenal maritime, progressivement agrandi au cours des siècles, et où, avec une science ingénieuse du progrès et des innovations nécessaires furent construits les vaisseaux des types les plus variés. C'étaient des navires de guerre, les galées longues et rapides que manœuvraient deux rangs de rameurs, et bientôt les trirèmes et les quadrirèmes, avec leur haut château d'où tiraient les archers, leur artillerie de catapultes, le cuirassement formé de boucliers de cuir, qui protégeait le bordage contre le ieu grégeois, et l'éperon redoutable dont leur avant était armé; et c'étaient encore les gatli (les chats), sorte de croiseurs un peu plus grands que les galères, pourvus de puissantes machines de guerre, et que manœuvraient deux cents rameurs. Les bâtiments de commerce que désignaient des noms très divers {gombaria, tarida, bucius^, etc.),
1. C'est de ce nom que viendra le terme de Bucentaure = bucius ou buzo d'or.
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étaient, en général, de forme moins effilée, de tonnage plus fort, de bordage plus haut et de marche moins rapide; ils étaient manœuvres à la voile plus souvent qu'à la rame. Mais la République n'avait garde de s'en désintéresser : elle surveillait fort attentivement les constructions privées mêmes. Tout vaisseau construit sur le territoire vénitien devait avoir certaines dimensions prescrites ; ainsi, on obtenait une unité des types, qui permettait, en cas de conflit, de transformer en bâtiments de guerre les navires de commerce et de constituer, pour le plus grand profit de Venise, des escadres nombreuses et parfaitement homogènes.
De cet instrument admirable, l'Etat encore surveillait et déterminait minutieusement l'emploi. Une législation sévère avait de bonne heure fixé les règles du commerce vénitien, interdit aux sujets de la République d'acheter ou de vendre dans certains pays, défendu aux navires vénitiens d'embarquer des marchandises pour toute destination autre que Venise, sous peine d'amende ou de confiscation. Une exacte surveillance réprimait la contrebande et la fraude : et le souci que la République prenait des choses de la mer apparaît assez dans la multitude de fonctionnaires, savii alla mercanzia, provéditeurs de l'arsenal, capitaines généraux, qui commandaient la flotte de guerre, provéditeurs généraux de la mer, capitaines du golfe, etc., que successivement elle créa pour assurer et défendre sa puissance et sa richesse maritimes,
La République veillait de même à la bonne organisation du trafic. Deux fois par an, à des
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dates fixes, de grandes fKottes de commerce, groupées sous les ordres d'»^" représentant de l'Etat, quittaient Venise à destination des divers pays avec lesquels la cité faisait des affaires, C'était ce qu'on nommait les caravanes. Il y avait celle de Conslantinople ou de Romanie, celle d'Alexandrie ou d'Egypte, celle de Syrie et celle de Tana, dans la mer Noire, auxquelles s'ajouta, plus tard, pour les pays d'Occident, celle de Flandre. L'arrivée en Orient de ces escadres était, pour les transactions commerciales, le signal d'un regain d'activité; leur retour dans les lagunes n'était pas moins impatiemment attendu. Il coïncidait avec le moment des grandes foires, qui se tenaient à Pâques, en septembre et à Noël, et qui, dès le XII'' siècle, faisaient du^grand marché du Rialto un des entrepôts les plus fameux de la Méditerranée.
La cité tout entière s'associait avec un zèle joyeux à cette œuvre de grandeur et de prospérité nationales. Jusqu'au milieu du xvi* siècle, seuls des citoyens libres servaient sur les galères de saint Marc : à la tète de ces équipages de choix étaient placés des capitaines actifs, expérimentés et courageux. Ils ne promettaient pas seulement, au départ, de bien entretenir leurs bâtiments, de bien traiter leurs hommes, de travailler avec diligence au profit de la République; ils juraient de penser en toute circonstance « à l'honneur de la commune et de saint Marc ». Et de fait, en quelque lieu du monde que leur destinée les conduisît, tous les Vénitiens, du plus humble au plus grand, modestes marchands comme un Marco Polo au xiii' siècle, ou fiers patriciens comme un Marino
Sanudo Torsello au début du xiv* siècle, tous, commerçants ou gens de guerre, polUriques, voyageurs ou écrivains, avaient un commun souci, qui n'est point sans beauté : recueillir des renseignements utiles, ramasser des observations profitables sur les mœurs, la langue, le commerce, les routes des pays qu'ils visitaient, rassembler, en un mot, tout ce qui pouvait, par quelque moyen que ce fût, accroître la prospérité et la gloire de Venise.
Les causes historiques du développement du commerce. — Les circonstances histori(|ues favorisèrent en outre merveilleusement le développement du commerce vénitien.
L'expédition de Pierre II Orseolo le long du littoral dalmate avait été un grand événement : Venise s'appliqua, durant le cours du xn* siècle, à fortifier la domination ainsi établie sur l'Adriatique. Un péril redoutable l'y menaçait en effet. Maîtres de l'Italie du Sud, les Normands aspiraient à conquérir les rivages de l'Epire. Or c'était là, pour Venise, une question de vie ou de mort : si Robert Guiscard réalisait ses ambitions, c'était l'Adriatique fermée entre Avlona (Vallona) et Otrante, et la ville de saint Marc étouffée dans ses lagunes natales. Aussi la République accueillit-elle avec empressement les propositions d'alliance que lui fit l'empereur grec Alexis Comnène; elle mit sa flotte au service de Byzance; et devant Durazzo, en une rencontre décisive, les galères de saint Marc détruisirent les escadres normandes. Mais, à cette victoire, qui lui assurait le libre débouché de l'Adriatique, Venise dut bien davantage encore : en servant les Grecs, elle servit mer-
veilleusement ses propres intérêts. L'empereur, en effet, récompensa magnifiquement ses alliés; parle privilège qu'il leur accorda en 1082, il leur ouvrit toutes grandes les portes de l'Orient. Ce jour-là commença le commerce mondial de Venise.
Un avantage essentiel était enfermé dans la charte impériale. Désormais, les marchands vénitiens pourraient vendre et acheter sur tous les points de l'empire grec, sans être inquiétés par aucun fonctionnaire byzantin, sans être soumis à aucune visite douanière ni à aucune taxe. Ainsi, toute une série de ports s'ouvraient à eux, où ils pourraient trafiquer en franchise; d'immenses territoires leur devenaient accessibles, où ils pourraient commercer sans entraves, sans avoir à payer de droits, ni à l'importalion ni à l'exportation, ni pour le stationnement de leurs navires, ni pour le débarquement de leurs marchandises. C'était pour eux une situation incomparable, qui les mettait hors de pairdans l'Orient grec : il faudra bien des années, près d'un siècle, avant que d'autres nations y puissent disputer à Venise la primauté qu'elle venait d'acquérir.
Presque en môme temps, les croisades faisaient pénétrer les Vénitiens dans une autre portion du Levant.
On considère volontiers les croisades comme des expéditions purement religieuses. Elles furent autre chose encore, un grand mouvement de commerce et de colonisation. Les villes maritimes d'Italie comprirent vite l'importance du marché qui s'ouvrait à l'Occident par la conquête de la Syrie, et leurs flottes collaborèrent activement à l'établissement des Etats latins de Terre-
Sainte. Sans elles, sans les renforts et les ravitaillements qu'elles apportèrent dans les ports do la côte syrienne, jamais les Occidentaux n'a tiraient pu se maintenir dans le pays. De cell!! situation, les cités maritimes prolitèrent largement, et Venise en particulier.
Non seulement elle s'enrichit par l'afflux incessant des pèlerins, que ses vaisseaux transportèrent outre-mer; elle se fit payer, en outre, par d'amples concessions, l'appui militaire de ses flottes. Dès l'an 1100, devant Jalîa, elle obtenait de Godefroy de Bouillon la promesse que, dans toutes les villes prises ou à prendre, sur le littoral ou à l'intérieur, les marchands vénitiens auraient une église, un emplacement pour un marché el jouiraient, dans tout le royaume de Jérusalem, d'une complète franchise d'impôts. A chaque entreprise nouvelle, Venise, en échange de son concours, réclama des privilèges nouveaux : dans chaque ville, ses marchands durent avoir une rue, une place, une église, un bain et un four, et parfois davantage, le tout libre de toute servitude. A Jérusalem, ils eurent tout un quartier; dans les ports, leurs marchandises furent exemptes de tout droit. Ainsi, dans celte portion encore de l'Orient, la République s'assurait une situation incomparable, et les politiques de Venise le sentaient si bien que le doge luimême conduisait, devant Sidon et Tyr (1123). les flottes qui assuraient de tels avantages à la cité.
Le champ d'action du commerce vénitien. — Dès lors, un champ d'action prodigieux s'ouvrait aux entreprises commerciales de Venise.
LE COMMERCE VENITIEN Oo
Dès le milieu du xii^ siècle, aucun rival ne lui disputait plus l'Adriatique et les Normands euxmêmes reconnaissaient que cette mer appartenait à la sphère d'intérêts vénitienne. En étendant sa primatie sur l'église dalmate, le patriarche de Grado fortifiait dans le pays l'autorité politique de la République; en même temps Venise s'y assurait le monopole du commerce. Pareillement elle se rendait maîtresse, dans l'Italie du Sud, du marché des blés et des vins de Fouille, indispensables à l'alimentation de la ville. Durazzo et Avlona, enfin, assuraient, au débouché de l'Adriatique, la liberté du passage pour les flottes vénitiennes. Dès le xin'' siècle, l'Adriatique semblait si bien une dépendance de la ville des lagunes que les Vénitiens l'appelaient « notre golfe ».
Mais, pour aller au delà, pour atteindre l'Orient lointain, des stations intermédiaires étaient nécessaires, en un temps surtout où la navigation ne s'éloignait guère des côtes et allait assez péniblement d'île en île. Les privilèges concédés à la République par les empereurs grecs du xii* siècle avaient amplement satisfait à cette nécessité, en lui assurant partout des points de relâche. C'étaient, sur la côte du Péloponèse, Modon et Coron, Nauplie et Corinthe; c'étaient, dans l'archipel, Négrepont, Andros, Chios, Lemnos; c'était Almyros, sur le golfe de Volo, Thessalonique, en Macédoine, Abydos,dans les Dardanelles, Rodosto, sur la mer de Marmara; et ainsi les Vénitiens atteignaient Constantinople, où, dès le xii° siècle, ils possédaient tout un quartier. Au delà, leurs navires allaient dans la mer Noire, en Crimée et
jusquà Tana, au fond de la mer d'Azof, où ils venaient prendre les blés de la Russie du Sud et les produits de l'Inde qui y arrivaient par les routes de l'Asie centrale. Sur le littoral de l'Asie Mineure, Adana, Tarse, Adalia, Strobilos étaient ouverts aux Vénitiens ; à l'intérieur, ils pénétraient, en Europe, jusqu'à Andrinoplc et Philippopoli, en Asie, jusqu'à Philadelphie; et, dans le sud de la mer Egée, Candie, Rhodes, Chypre, dépendant de l'empire grec, leur étaient autant d'escales sur le chemin de l'Orient latin.
Là, sur la côte de Syrie, Tyr était le centre du commerce de Venise; mais ses marchands fréquentaient aussi Acre, Caïfla, Sidon, Laodicée, Beyrouth, et trafiquaient, à l'intérieur, à Antioche et à Jérusalem. Puis, c'était l'Orient musulman, que les Vénitiens, s'ils y trouvaient avantage, n'eurent jamais scrupule à approvisionner, même au détriment des Etats chrétiens, de bois de construction, d'armes et de matériel de guerre. Alexandrie d'Egypte était « le marché des deux mondes», où les produits de l'Inde et de l'Arabie, venant par la mer Rouge, se rencontraient avec les produits de l'Occident. Venise trouvait là un champ d'exploitation trop avantageux pour se résoudre à l'abandonner jamais. Mais elle ne s'en contentait pas. Ses négociants pénétraient à Alep, à Damas, jusqu'à Bagdad, dont le khalife avait, au xii*= siècle, conclu un traité de commerce avec la République; ils allaient à Iconium, ils trafiquaient dans l'Arménie cilicienne. Et partout, pour assurer la prodigieuse extension de leurs affaires, ils avaient .fondé des établissements importants.
La condition des Vénitiens en Orient. — Dans l'empire grec, depuis la fin du xi^ siècle, la situation privilégiée des Vénitiens n'avait fait que grandir. La charte d'Alexis Comnène avait été confirmée, amplifiée par ses successeurs, par Jean (1126) et Manuel (1147), qui avaient accru le quartier vénitien à Constantinople et étendn à la Crète et à Chypre les franchises qui leur étaient concédées, puis par Isaac l'Ange (1187) et Alexis III (1198).
Dans l'Orient latin, les sujets de la République se trouvaient en meilleure posture encore. Là régnaient des princes occidentaux; là, la population était en grande partie latine; on ne s'y sentait point, comme dans l'empire grec, en une terre étrangère, où la sécurité était toujours douteuse, les vexations possibles. De tout cela, les Vénitiens avaient su faire leur profit : dans cet Orient prodigieusement riche, et si largement ouvert à leurs entreprises, ils étaient venus s'établir en foule; un puissant mouvement de colonisation avait fait naître, au pourtour des mers levantines, comme autant de petites Venises.
A Constantinople, le quartier vénitien occupait, au grand dépit des Grecs, le plus bel emplacement de la Corne d'Or, toute la bande du rivage qui va des environs du grand pont jusqu'au-dessous de la mosquée de Soliman. Les marchands de Venise possédaient là des boutiques, un bazar, des quais de débarquement, des maisons, trois ou quatre églises, toute une petite ville incessamment accrue au cours du xn" siècle. Il en allait de même dans les ports de Syrie. Dans chacun, Venise avait un quartier assez vaste, avec un marché, des terrains
à bâtir, des bâtiments pour les représentants de la République, des entrepôts [fundicum] pour ses marchands, des boutiques, des moulins, des fours, des abattoirs, des bains, des jardins. Une église, généralement dédiée à saint Marc, formait le centre de la petite cité. En outre, les colons vénitiens possédaient souvent, dans la banlieue des villes, des propriétés qu'exploitaient pour eux des paysans syriens et ils tenaient de la munificence des princes la jouissance d'une partie de certains revenus, tels que douanes ou taxes de port.
Toutes ces colonies avaient une organisation modelée sur celle de la métropole. Tout l'effort de la République tendait, en effet, afin de tirer de cette situation privilégiée les plus grands avantages, à assurer à ses ressortissants, dans les pays où ils étaient établis, une position exceptionnelle, de telle sorte qu'ils n'eussent d'ordre à recevoir ou de justice à réclamer que des seuls représentants de leur cité. A la tète de la colonie de Constantinople était un chef nommé par le doge; à la tête des établissements de Syrie, un représentant qui, d'abord, eut le titre de vicomte et ensuite celui de baile, exerçait autorité sur toules les colonies de la région. Les Vénitiens avaient leurs tribunaux particuliers, qui jugeaient même leurs contestations avec les sujets grecs, dans les cas où le Vénitien était l'accusé. Pour les autres affaires qui concernaient leur commerce, les empereurs leur avaient accordé le privilège d'une juridiction spéciale et de faveur. Enfin, leur organisation religieuse même rattachait étroitement ces colonies à la mère -patrie. Au milieu du xii^ siècle, le patriarche de Grado avait obtenu du pape l'autori-
sation d'établir des évèques latins à Constantinople et dans toute ville où existerait un établissement vénitien important. En fait, il ne semble pas qu'il ait fait usage de ce privilège; mais les églises latines de Remanie n'en dépendaient pas moins étroitement du patriarche vénitien, et le fait que le clergé de la métropole possédait de riches domaines en Orient créait un lien de plus entre les colonies et la République. De bonne heure, — et il en sera ainsi à tous les siècles de l'histoire de Venise, — le commerce, la politique, la religion s'unissaient pour travailler à la prospérité et à la grandeur de la cité.
Sans doute, dans les pays où ils s'installaient ainsi, les Vénitiens n'étaient pas affranchis de toute obligation. Dans l'empire grec, ils devaient le serment de fidélité au souverain ; en Syrie, ils devaient fournir leur concours à la défense des villes. Entait, leur indépendance était grande. Aussi les sujets de Venise affluaient-ils dans cet Orient privilégié, prenant pied partout, se mariant dans le pays, affranchis des servitudes féodales et des impôts qui pesaient sur les autres classes sociales, jouissant partout d'un traitement de faveur. A la fin du xu*^ siècle , ils apparaissaient déjà comme les maîtres véritables de l'empire grec. Un souverain byzantin écrivait d'eux qu'il les considérait « non comme des étrangers, mais comme des Grecs de naissance », et qu'il les croyait « aussi dévoués à l'empire romain qu'à leur pays natal ». En quoi il se trompait étrangement. Mais ce fait montre du moins à quel point ils s'étaient insinués partout. Maîtresse du monopole du commerce, Venise remplissait maintenant de ses marins, avec l'autorisa-
tion du prince, jusqu'aux flottes impériales, et ainsi déjà elle tenait l'empire à sa merci.
La matière du commerce. — En attendant, dans tout l'Orient ouvert, le commerce vénitien prenait un essor inouï.
Venise n'était point, quoiqu'on y rencontre, dès la fin du xii" siècle, comme dans le reste de l'Italie, l'organisation du travail en corporations ou arts, une grande ville industrielle, telle qv.e Florence. En dehors de la construction des navires, qui y fut toujours très active, jjarce qu'elle était la condition nécessaire du développement commercial, on n'y trouve guère que les industries du bois et du métal (orfèvres, fondeurs, batteurs d'or), la fabrication de certains tissus (damas rouges, draps d'argent et d'or), la teinture des étoiles, la céramique et la verrerie, le travail des peaux et des fourrures et encore les industi'ies de ralimcntation. Pendant longtemps, on effet, sauf à Torcello et à Riallo, plus soucieuses du commerce, les autres îles de la lagune exploitèrent les produits naturels du sol, le blé, le vin, le poisson et le sel. Mais, au total, les produits nationaux tenaient, dans le commerce de Venise, la place assurément la moins importante. Les Vénitiens importaient surtout en Orient le marchandises qui leur venaient de l'Italie et de l'Allemagne. C'étaient les fruits secs et les salaisons, les métaux bruts et travaillés, les bois de construction, les pelleteries, les toiles de chanvre et de lin, la laine et les draps de laine. Ils rapportaient d'Orient en retour les fruits exotiques de la Syrie, les poissons de la mer Noire, les blés de la Russie du Sud, les vins de l'Asie Mineure, le sucre
LE COMMEUCE VENITIEN
et surtout les épices, rhubarbe, musc du Thil)el, poivre, cannelle, noix muscade, clous de girolU', camphre, aloès , encens d'Arabie et dattes de Libye, le baume, le santal, la gomme, toutes les précieuses denrées qui, par les routes de l'Asie, arrivaient de l'Inde dans les ports du Levant. Ils en rapportaient les tissus de coton et de soie, dont la fabrication occupait activement les colonies orientales de la Républi(|ue, les belles étolTes teintes en pourpre et brodées d'argent et d'or, les draps de Damas et de Bagdad, les tapis, les perles et les pierres précieuses, les verreries et les poteries fines, l'ivoire et l'or, l'alun et l'ambre. Tous ces produits, les Vénitiens les répandaient à travers l'Occident. Là aussi, dès le xii* siècle, la puissance et le prestige de Venise étaient grands : on l'avait bien vu, lorsque, en 1177, la République avait été l'arbitre de la paix entre le pape et l'empereui- Frédéric Barberousse. Des privilèges importants avaient récompensé ses bons offices : le commerce entre Venise et l'Allemagne, dont Vérone était le grand entrepôt, était devenu plus actif que jamais. Et, en même temps, une série de traités de commerce conclus avec les villes italiennes, Crémone, Mantoue, Trévise, Ravenne, Rimini, etc., en favorisant l'expansion du commerce continental de Venise, préparaient de loin sa future domination sur la terre ferme.
Les dangers qui menaçaient le commerce de Venise. — Cette fortune prodigieuse n'allait point pourtant sans dangers. Grisés un peu par le merveilleux succès de leurs entreprises, fiers de leur richesse et de leurs privilèges, les Vénitiens dissi-
42 V^E RÉPIBLIQUE PATRICIENNE : VENISE
mulaient mal leur âpreté commerciale et leur arrogance, et les Grecs se plaignaient vivement de leur insolent dédain et de leur avidité. « Ils traitaient, dit un chroniqueur du xii'' siècle, les citoyens comme des esclaves » ; « ils bravaient, dit un autre, les menaces et les édits impériaux », et leurs insultes parfois n'épargnaient même pas la personne de l'empereur. D'autre part, on était jaloux à Byzance et inquiet aussi du développement trop fructueux et trop rapide du commerce de Venise. La bonne intelligence était donc malaisée à maintenir entre les deux parties. Les Grecs ne ménageaient aux sujets de la République ni les vexations, ni les avanies; les empereurs émettaient la prétention d'assujettir les Véuiliens résidant dans l'empire aux obligations des sujets grecs et prétendaient leur imposer l'hommage, l'impôt, le service militaire. A ces exigences, à ces mauvais traitements, Venise répondait par des représailles. Plus d'une fois, au cours du xii*= siècle, pour faire respecter ses nationaux ou obtenir les concessions qu'elle demandait, elle ne recula pas devant la guerre; et insensiblement, à la bonne volonté d'autrefois succédait une sourde hostilité. Les ambitions politiques de l'empereur Manuel Comnène inquiétaient d'autre part les Vénitiens. Une flotte grecque paraissait dans l'Adriatique; la Dalmatie revenait sous l'autorité byzantine! Venise répliquait en refusant au souverain grec de le soutenir contre les Normands de Sicile ; elle interdisait même momentanément à ses nationaux toute relation commerciale avec l'Orient byzantin. Dans ces conditions, un conflit grave était inévitable.
Il éclata en 1171. Le 21 mars, par ordre de l'em-
pereur, tous les Vénitiens qui habitaient Constantinople et la Romanie furent arrêtés, leurs navires saisis, leurs biens confisqués. Ce guet-apens provoqua à Venise une émotion extraordinaire; sans tarder, la République envoya, sous les ordres du doge, sa flotte en Orient. Mais la guerre, menée sans 'vigueur et coupée d'inutiles négociations, n'aboutit à aucun résultat satisfaisant : le seul effet en fut que, durant plusieurs années, le commerce avec l'empire grec fut complètement interrompu. En 1182, ce fut une autre affaire. Le massacre des colonies latines de Constantinople par la populace de la capitale attesta avec éclat l'insécurité croissante des établissements occidentaux sur la terre byzantine. Et quoique, après ces fâcheuses aventures, la paix finît toujours par se rétablir, la situation des Vénitiens en Orient , à la fin du xii^ siècle, était, par bien des côtés, étrangement pénible, incertaine et précaire.
Ce n'est pas tout. Après avoir eu le monopole du commerce du Levant, Venise maintenant y rencontrait des rivaux. C'était Pise, c'était Gènes, à qui les empereurs, pour faire échec à la cité de saint Marc, avaient, au cours du xii* siècle, accordé à plusieurs reprises des privilèges qui leur permettaient de faire une concurrence heureuse au commerce vénitien. La République voyait avec déplaisir ces nouveaux-venus prendre place à côté de ses propres établissements et lui disputer ce qu'elle considérait comme son domaine ; énergiquement, par tous les moyens, même par la force, elle s'efforçait de les écarter du Levant. C'est ainsi qu'on avait vu, en 1100, une flotte vénitienne attaquer et battre, devant Rhodes, une escadre pisane,
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et les vainqueurs exiger des prisonniers la promesse — caractéristique — que jamais ils ne reviendraient faire du commerce en Orient. A Constantinople, dans toutes les villes du Levant, une hostilité perpétuelle ré,a;nait entre les citoyens des trois villes, et plus d'une fois les colons des différentes nations s'affrontaient en de véritables batailles. Les corsaires de Gênes capturaient les vaisseaux de Venise ; les gens de Pise, à Byzance et sur mer, étaient en conflit déclaré avec les Vénitiens. Le monopole du commerce oriental, si habilement conquis par la tenace politique de la République, était menacé aussi bien par la haine des Grecs que par la concurrence des cités rivales d'Italie.
Pour en assurer la conservation, pour continuer à exploiter fructueusement l'admirable marché que lui offrait l'Orient, pour maintenir cette source incomparable de richesse, il ne restait qu'un moyen à la République : conquérir l'empire byzantin et fonder sur ses ruines l'empire colonial de Venise.