L'ENFER
JSorrendnm est incidere in manvs Dei viventis.
Il est effroyable de tomber entre les mains du Dieu vivant.
(Hébr. X, 31.)
Méditez vos fins dernières, nous dit l'Esprit- Saint, et si vous les avez sérieusement méditées, vousne pécherez jamais. Parmi ces fins dernières, ily en a une, toujours possible pour nous tant que nous sommes en ce monde, et dont la méditation est particulièrement salutaire^ pour nous faire comprendre la nature du péché et nous en faire concevoir toute la malice : je veux parler de celle que saint Paul désigne par ces mots d'une si terrible simplicité : « Il est effroyable de tomber entre les mains du Dieu vivant ».
Déjà, en parlant du péché, nous avons entrevu l'enfer, sa création, Tenfer, sa dernière et juste conséquence : aujourd'hui, il nous sera bon d'envisager cette vérité en elle-même. Pourquoi ? est-ce donc que la crainte doit tenir dans vos
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cœurs la première place? N'est-ce pas, au contraire, l'amour, l'amour pur qui règne au Carmel, qui en explique et en justifie toutes les rigueurs, qui en fait souvent , par de saintes délices, comme les prémices et l' avant-goût du Ciel ? Sans doute, et cependant c'est votre séraphique Mère, c'est Thérèse elle-même, nous l'avons vu, qui veut que l'âme la plus élevée en grâce ne néglige point ce côté redoutable de nos mystères ; qu'elle y revienne quelquefois, sous l'empire de certaines tentations^ et surtout qu'elle y puise un nouveau zèle pour travailler à la gloire de Dieu et au salut des âmes.
Suivons donc cette indication, et pour cela attachons-nous àquelques considérations très simples, toutes frappantes d'évidence, et qui ne sont que le commentaire de la parole de l'apôtre : <t II est effroyable de tomber entre lesmainsduDieu vivant».
Première vérité : il y a un enfer.
Dieu est tellement opposé au péché, que ne le pouvant souffrir ni au ciel ni sur laterre^ lorsqu'il est devenu irrémissible par l'obstination des coupables et que le temps de l'expiation est passé, il a créé l'enfer pour être son lieu éternel, ou plutôt il a laissé le péché se créer lui-même son supplice en fuyant dans les derniers abîmes de la création, comme pour s'éloigner de Dieu et
trouver là, dans Fhorreur de ce chaos ^ avec son désespoir et saperversité devenue immuable, son légitime châtiment. Relisons le texte sacré : c'est Jésus-Christ qui parle :
« Retirez-vous de moi ; allez, maudits, au feu éternel qui a été préparé pour Satan et pour ses anges. »
Je n'ai point avec vous, mes Sœurs, à établir la vérité du dogme formidable que ces paroles nous révèlent. Je n'ai pas à vous citer ni les innombrables textes de la sainte Ecriture, ni les traditions universelles, ni les preuves tirées de la raison. Je veux seulement vous redire ce qui est évident : c'est que, de tous les dogmes delà foi, aucun n'est entouré de plus de lumière que ce mystère terrible ; et la meilleure preuve , c'est que jusqu'aux jours où nous sommes, qui voient mettre en question jusqu'à l'existence de Dieu, il était le seul contre lequel aucune hérésie ne se fût jamais élevée.
Oui, c'est bien une vérité de foi fondamentale, formidable d'évidence, que celle-ci : il y a un enfer I
Voici une seconde vérité qui n'est pas moins certaine :
Notre-Seigneur veut que nous ayons la crainte de l'enfer. Bien plus, c'est la seule crainte qu'il recommande à ses apôtres, en les aguerrissant
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contre tous les dangers, en leur apprenant à mépriser jusqu'à la mort même :
€ Je vous le dis à vous qui êtes mes amis :
Ne soyez point effrayés par ceux qui tuent le
corps et après cela ne peuvent plus vous
faire aucun mal, mais je vais vous montrer celui
que vous devezcraindre : craignez celui qui, après
avoir tué, aie pouvoir de jeter dans la géhenne.
Oui, je vous le dis, ayez peur de celui-là (1). d
L'enfer, selon Notre-Seigneur, voilà donc le
seul mal réel, le seul danger qu'il faille redouter
après le péché.
Tousles Saints, — et c'est là une troisième vérité à retenir, — tous les Saints ont craint l'enfer, et les Saints qui ont le plus aimé Dieu sont réellement ceux qui l'ont craint davantage, tant leur amour s'est confondu avec Thorreur d'un état qui estla séparation et la haine éternelle de Dieu. Sainte Thérèse y revient souvent dans ses ouvrages, quoiqu'elle ne se conduise jamais par la crainte, mais par l'amour, quoiqu'elle soit comblée de faveurs merveilleuses qui la font vivre d'une vie toute céleste, quoiqu'elle réponde sans cesse, par des vertus héroïques, aux grâces extraordinaires qui remplissent toute sa carrière. Dieu même en ce point a voulu l'instruire et nous instruire
(1) Luc XII, 5.
par elle. Vous vous rappelez cette vision de l'enfer où elle nous raconte que Dieu lui montra la place où elle aurait été, et lui fit subir en esprit, pendant quelques instants^ les souffrances qu'elle aurait endurées éternellement, si elle eût suivi jusqu'au bout les penchants qu'elle se sentait, dans sa jeunesse, pour le monde et ses plaisirs. « Cela dura très peu^ nous dit-elle ; mais quand je vivrais encore plusieurs années, il me serait impossible d'en perdre le souvenir... Au milieu des épreuves et des douleurs, j'évoque ce souvenir, et dès lors tout ce qu'on peut éprouver icibas ne me semble plus rien ; je trouve même que nous nous plaignons sans sujet. » Aussi Dieu a voulu que Thérèse elle-même, l'apôtre du pur amour,fùt visitée, elle aussi, par les terreurs de l'enfer. Et en cela il ne Ta pas traitée autrement que son grand apôtre saint Paul.
Oui, saint Paul qui se rend ce témoignage si manifestement conforme à la vérité, que plus que tous les autres il a travaillé à l'avancement du règne de Jésus-Christ, saint Paul dont l'amour était si fort, si héroïque, saint Paul a craint l'enfer. « Je châtie mon corps, dit-il, et je le réduis en servitude, de peur que, après avoir prêché les autres, je ne sois moi-même un réprouvé. » C'est lui qui recommande aux fidèles (S. d'opérer leur salut avec crainte et trem-
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blement ». C'est lui enfin qui nous a dit cette parole de mon texte, dont la forme sentencieuse et solennelle rappelle, à s'y méprendre, le bref résumé d'une longue et profonde méditation : « Il est effroyable de tomber entre les mains du Dieu vivant I »
Ah I ce que saint Paul a ressenti sans doute, en faisant jaillir cette vérité terrible des prof ondeurs de son âme, nous qui vous la répétons, nous devons le ressentir aussi, et c'est le cas, avec saint Augustin, de se joindre à son auditoire dans une même impression et de lui dire : « Territus terreo : si je vous effraie, c'est que je suis effrayé moimême », et je ne sépare ma cause de la vôtre. Oui, il faut mépriser les peines, les douleurs, les épreuves de cette vie et ta mort même, mais il faut craindre l'enfer !
Ce qui ajoute à nos terreurs et donne un fruit encore plus pratique à cette méditation, c'est cette autre vérité : il y a des âmes qui, par une vraie vocation, avaient été appelées à la vie parfaite, des religieuses, des prêtres, qui sont en enfer !
Dirai-je que c'est un point de foi, ou même une vérité certaine qu'il y a des religieuses, des carmélites en enfer? Non, assurément il ne s'agit point là de vérité révélée. Cela n'est révélé que de Judas : un apôtre, un prêtre, un religieux l
Je dis seulement, ce qui est certain, que la vueen enfer d'un seul apôtre, d'un seul prêtre, d'une seule religieuse, suffit et doit suffire pour nous faire trembler. Elle a suffi à faire trembler tous les Saints. Comment ne pas trembler à cette pensée : cet apôtre, ce prêtre, cette religieuse avaient reçu, par leur vocation sainte, des grâces de choix pour mériter le ciel, des moyens privilégiés pour éviter l'enfer I Ils y sont tombés cependant, et plus que tous lei^ autres réprouvés, ils disent au sein des flammes : « Vous êtes juste, ô mon Dieu, et vos jugements sont équitables I » C'est par notre faute que nous sommes ici. Nous sommes seuls les auteurs de notre perte ; notre malheur est sans excuse. Vous nous aviez prévenus, enrichis, comblés de vos grâces de choix, et nous avons tout perdu, tout dissipé pour jamais ! Avoir été prêtre du Seigneur, avoir été religieuse et être pour Téternité en enfer, avec l'abomination de la terre et du ciel, avec les hommes les plus souillés, les plus avilis, les plus dénaturés, avec les anges rebelles les plus coupables , quelle épouvantable misère , quel efi'royable état !
Car, et c'est là une vérité certaine^ qui est le complément de la précédente, il ne faut pas comparer l'enfer des prêtres et des religieuses à celui des autres pécheurs. S'il est vrai, et qui
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pourrait en douter ? que l'enfer des simples chrétiens est plus terrible que celui des infidèles, à raison même du don de la foi que les premiers ont reçu et non pas les autres, n'est-il pas également certain que l'enfer des prêtres et des religieuses sera plus terrible que celui des chrétiens ordinaires, en proportion des grâces éminentes qui leur ont été conférées ? Telle est la sentence formelle de Notre-Seigneur : <r Le serviteur qui a connu la volonté de son maître et n'a pas fait selon sa volonté, sera rudementchâtié; mais celui qui ne l'a pas connu et qui a fait des choses dignes de châtiment sera faiblement châtié : car à quiconque a beaucoup reçu il sera beaucoup demandé, et on exigera davantage de celui à qui on aura beaucoup confié (l) ». Or, qui a mieux connu la volonté de Dieu sur lui que ce prêtre investi d'un caractère sacré, que cette religieuse séparée du monde dans un but unique : tendre à la perfection pour son propre salut, pour le salut des âmes, pour la plus grande gloire de Dieu? Une religieuse, une épouse de Jésus en enfer ! Combien n a-t-elle pas dû mépriser l'appel si tendre qui Tavait attirée dans la solitude ! Combien n'a-t-elle pas dû fouler aux pieds le sang de Jésus ! N'est-il pas juste que l'amour
(1) Luc. XII, 47-48.
méprisé se venge et que la vengeance soit en proportion de la grandeur de ses dons ? « Si, dit Fapôtre saint Paul, lorsque quelqu'un avait violé la loi de Moïse, il mourait sans miséricorde, sur le témoignage de deux ou trois personnes, combien plus grand croyez-vous que doive être le supplice dont sera jugé digne celui qui aura foulé aux pieds le fils de Dieu, et profané le sang du testament qui Ta sanctifié, et qui aura fait outrage à l'esprit de grâce (1) ? »
Mais qui Ta outragé plus grièvement que ces âmes privilégiées sur lesquelles Notre-Seigneur a dû compter, pour travailler spécialement à sa gloire, pour accroître et propager son empire ? Les religieuses doivent être, à leur manière, des apôtres de la vérité, et vous en particulier, mes chères Sœurs, vous savez que votre vocation de pénitence et de prière est en même temps une vocation tout apostolique. Appliquez vous donc ce que disent les saints pères du ministère des prêtres et des docteurs. «Ilssont, dit saint Hilaire, des semeurs de l'éternité (2) », selon saint Chrysostôme, « les docteurs de la piété (3)», selon saint Jérôme, « les sauveurs du monde (4) »; selon
(1) Hebr. X, 28-29.
(2) Satorei œternitatis.
(3) Doctoret pietatU ,
(4) Salvatores mundi.
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L mai Prosper, ils sont « pour les peuples les portes de la cité éternelle (1) > ; selon saint Ambroise, ils sont « les vicaires et les représentants deFamour de Jésus-Christ pour les âmes (2). d Or, s'ils manquent à leur mission sublime^ cette mission même creuse plus profondément leur abîme. C'est parce qu'ils ont été chargés de semer l'éternité bienheureuse qu'ils récoltent une éternité de tourments ; ces bouches destinées à enseigner la piété, les voilà vouées à un blasphème I étemel : ces sauveurs du monde se sont perdus [ pour toujours. Ah ! qui pourra dire ce qu'il en coûted'avoir été, selonla parole du prophète, « cet arc trompeur qui blesse la main qui veut s'en servir, d'avoir fait l'iniquité dans la terre des saints (3) d I Que peut attendre cette âme privilégiée, cette brebis choisie entre toutes, de Tamourd'un Dieu qu'elle a méprisé! N'est-ce pas pour elle, plus que pourtoutesles autres, qu'ilfaut redire la parole de l'apôtre : « Il est effroyable de tomber entre les mains du Dieu vivant I »
Mais voici une autre vérité non moins certaine et digne également d'être considérée devant Dieu :
Nous-mêmes qui sommes ici et qui méditons
(1) Januœ pojpulis oivitatis œternœ.
(2) Amoris sui vicarios,
(3} Facti Bunt quasi arcus dolosus (Osée, vu, 16.)
ces choses, nous pouvons tomber toutes en enfer.
Oui, nous le pouvons, parce que, tant que nous sommes en ce monde, nous sommes libres etnous avonsle redoutablepouvoird'userde notre liberté pour le mal.
Nous le pouvons, parce que, plus d'une fois déjà dans notre vie passée, nous avons peut-être mérité l'enfer.
C'est là l'objet des gémissements des âmes les plus saintes : le grand mal de cette vie, c'est de pouvoir toujours offenser Dieu, comme le grand bonheur de la vie du ciel, c'est l'heureuse impossibilité de le faire. Saint Augustin, depuis longtemps converti, proclame bien haut qu'il se sent capable de retomber dans tous les péchés les plus graves, si la grâce de Dieu n'était là pour soutenir sa faiblesse.
Mais quoi! dans notre vie passée n'avons-nous pas commis plus d'un péché mortel ? Or, un seul péché mortel isuffit pour mériter l'enfer. Qui peut se flatter d'avoir conservé l'innocence de son baptême ? a Nul ne sait, dit la sainte Ecriture, s'il est digne d'amour ou de haine, > et la même Ecriture ne dit-elle pas « qu'il est bon de n'être pas sans quelque crainte sur le péché pardonné » ?
Mais avançons. C'est encore une vérité qu'il y a telle voie, dans laquelle peut-être, même
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depuis notre entrée en religion , nous avons marché^ dans laquelle peut-être marchons-nous encore, qui donne une crainte fondée de tomber en enfer. Je veux parler de la négligence habituelle, de la tiédeur dans l'observance de la règle. L'Écriture sainte nous parle d'âmes toujours boiteuses « claudicantes » dans le service de Dieu. Saint Bernard nous fait le tableau de ces religieux semblables au paralytique étendu dans son lit, pusillanimes et relâchés, défaillant sous le poids de la règle, qui ont besoin de la verge et des éperons. A de telles âmes, persistant volontairement dans cet état, qui pourrait donner les assurances du ciel ? Qui ne songerait, au contraire, aux terribles menaces de l'Apocalypse adressées aux âmes tièdes, que la bouche du Seigneur est prête à rejeter? Le Seigneur n'at-il pas dit dans son Evangile que quiconque, après avoir mis la main à la charrue regarde en arrière, n'est pas digne d'entrer dans le royaume de Dieu ? Lorsqu'un disciple adresse à Notre-Seigneur la question : « Seigneur, est-ce qu'il y en aura peu qui seront sauvés ? », le divin Maître refuse de répondre directement. «Efforcez- vous, dit-il, d'entrer par la porte étroite; car beaucoup, je vous l'affirme, chercheront à entrer et ne le pourront pas(l) D. Comme s'il disait : « Ne vous inquiétez
(1) Lno. ziti, 24.
pas du nombre plus ou moins grand de ceux qui entreront, ne songez qu'à vous-mêmes, efforcezvous d'être de ce nombre, veillez, n'omettez rien pour y parvenir ; la voie large, celle des négligents, celle des lâches, des insouciants, conduit par elle-même à la perdition, et il n^ en a que trop qui y entrent (1) ».
Enfin, en regard de cette vérité redoutable encore, en voici une autre qui lui fait contrepoids, et qui, je l'espère bien, s'adresse à chacune de vous, mes chères Sœurs : c'est que si Dieu, selon ses voies ordinaires et pourde très sages raisons, n'a voulu donner à personne ici-bas l'absolue assurance de son salut, il y a cependant, pour toutes les âmes de bonne volonté, une certitude morale et comme une assurance pleine de consolation d'échapper aux pièges de l'enfer. Quel est le principe de cette certitude, et d'où peut venir une telle assurance ? Elle est communiquée par la miséricorde divine à toutes les âmes généreuses, sincèrement mortifiées , persévérantes dans le combat de la perfection. Cela ne veut pas dire que de telles âmes ne commettent jamais de fautes, cela signifie seulement, suivant la pensée et la pratique d'un grand serviteur de
(1) Matth. VII, 13.
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Dieu (1)^ qu'elles ne restent jamais en paix avec leursdéfauts, leurs imperfections, leurs faiblesses, qu'elles s'efforcent toujours de les connaître, qu'elles ne les voient que pour les combattre, qu'elles ne succombent jamais que pour se relever, qu'elles sont animées de cette faim et de cette soif de la justice qui, selon saint Augustin, ne dit jamais : c'est assez ! C'est pour ces âmes qu'il est écrit : € L'attente des justes est pleine de joie », et encore : « Notre espérance ne saurait nous confondre ; déjà nous sommes sauvés en espérance (2) ».
Voulez- vous avoir un exemple de la coexistence, dans lamême âme, de cette confiance pleine de joie et de cette humble terreur, de ce saint tremblement dont nous parlions plus haut ? Regardez saint Paul : c'est lui qui craint, après avoir prêché aux autres, d'être lui-même un réprouvé, et qui , en même temps, s'écrie avec une sainte assurance : « Qui pourra jamais me séparer de la charité de Jésus-Christ?Sera-cela tribulation, ou la faim, ou la nudité, ou la persécution, ou le glaive? Mais en toutes ces choses nous triomphons, par celui qui nous a aimés. Non, je suis certain que
(1) Le vén. Louis du Pont.
(2) Prov. X, 28. — Rom. V, 6.
ni la mort, ni la vie, ni les Anges, ni les Archange, ni les Principautés, ni les Puissances, ni la hauteur, ni la profondeur, ni aucune créature ne pourra nous séparer de la charité de Jésus-Christ Notre-Seigneur (1) d. Voilà, mes Sœurs, la bienheureuse certitude où il nous estpermis,que dis-je, oùil vous est recommandé de tendre sansrelâche. Comme St Paul, vous y arriverez en restant, d'une part, dans l'humble conviction de votre néant, de votre pente au mal, du besoin absolu que vous avez de la grâce pour échapper à l'ennemi, mais de l'autre, en vous établissant fortement , inébranlablement, dans la générosité de l'amour dont la nature est de tout espérer, caritas omnia sperat, parce qu'il ne ménage rien dans sa lutte incessante, non seulement contre les péchés proprement dits, mais contre toutes ces imperfections aperçues et volontaires, dont la présence impliquerait en nous quelque négligence ou quelque tiédeur dans le service de Dieu et dans le zèle de la perfection.
Arrivé à cet état qui est le vôtre, mes Sœurs, celui dans lequel l'esprit de vos saintes règles doit vous maintenir sans cesse, l'enfer n'est plus pour vous un objet de crainte, mais, comme on l'a dit, «une école d'amour et de zèle. L'en-
(1) Bom. VUI, 35-39.
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fer n'existe que dans ce but pour vous. Vous n'avez pas besoin de le contempler pour vous détourner du mal : aimer Dieu vous suffit, et s'il en était autrement vous ne seriez pas filles de votre séraphique mère ». Vous le contemplez surtout dans le but d'exciter en vous l'ardeur du dévouement pour le salut des âmes et le zèle du sacrifice. € Quand sainte Thérèse parlait des damnés, de ces malheureux qui n'ont point d'amour... elle se sentait consumée d'une ardeur toujours nouvelle pour la pénitence, pour la vie parfaite, pour les conquêtes apostoliques, etplus que jamais elle entrait elle-même, et elle excitait ses filles à entrer dans cette charité des saints, qui les portait à offrir à Dieu le torrent de leurs larmes et les flots de leur sang* en expiation, pour faire descendre plus abondamment du ciel la miséricorde sur cette terre coupable et sauver les pauvres pécheurs (1). »
Ainsi de l'enfer même nous recueillerons un fruit merveilleux d'amour. En nous efforçant d'aimer Dieu pour tous ceux qui se sont exilés de l'amour éternel, nous nous emploierons à empêcher que d'autres âmes aillent se perdre dans le lieu des pleurs et des grincements de dents, et apprendre par une expérience, hélas ! inutile,
(1) Le P. de Ravignan, Retraite.
136 ' DEU^ÎIÈME JOUR
combien « il est horrible de tomber entre les mains du Dieu vivant »] Et par là, fidèles à notre vocation, qui est d'aimer Dieu et de le faire aimer, nous accroîtrons le nombre de ces âmes qui loueront à jamais le Dieu de bonté qui n'a créé ni la mort, ni l'enfer, mais seulement le ciel pour le bonheur sans fin de ses créatures, rachetées par le sang de Jésus-Christ. Ainsi soit-il !
TROISIÈME JOCR
Qui dabit mihi pennas siout columbœj et volabo^ et reqniesoam ?
Qui me donnera des ailes comme à la colombe, et je volerai an lien de mon repos.
(Ps. Liv, 7.)
Mes chères Sœurs, nous sommes présentement entrés, aussi complètement qu'il nous a été possible, dans le recueillement de la retraite. Notre conscience, purifiée de ses moindres taches par l'examen, par la confession, se sent des forces nouvelles : son ardeur pour la perfection s'est comme rajeunie ; et, remplis du désir de répondre mieux que jamais à notre vocation sublime, nous nous tournons avec amour vers Celui de qui descend tout don parfait, et nous répétons avec le Psalmiste : <iQuidabit mihipennas... Qui me donnera des ailes comme à la colombe, et je m'envolerai... »? Oui, je veux quitter de plus en
plus la terre et ce qui retient mon âme captive icibas, ce qui l'empêche encore de vivre pour Dieu seul. « Quis dabit mihipennaSy et volabo? » Nous n'ajoutons point avec le prophète « et requiescarriy et je me reposerai d, car la terre, même la plus voisine du ciel par les vertus qui la sanctifient, n^est pas encore le lieu du repos, mais bien celui du travail, de la lutte, du combat jusqu'à la fin. Or, dans cette lutte, quelle force vous soutiendra, vous élèvera, vous défendra? C'est la grâce divine qui est la condition, le moyen nécessaire pour atteindre à la gloire céleste, et qui, comme celle-ci, est un don de Dieu :« Gratiam et gloriam dabit Dominus j> . Ce mystère de la grâce si indispensable à notre âme, puisque, sans elle, tous ses eff*ortspourle ciel resteraient sans effet, nous enferons aujourd'hui l'objet de notre méditation; nous la verrons mystérieuse dans son origine et sa nature, mystérieuse dans le mode de son action, mystérieuse aussi dans les moments qu'elle choisit, et cependant, rien depluspratique, rien de plus clair que les conclusions à tirer de cette méditation d'un objet tout mystérieux, parce qu'il est tout divin.
Qu'est-ce que la grâce ? Elle est le don de Ijljieu par excellence, qui doit nous rendre semblables à Dieu, «participants, nous dit saint Pierre, de la nature divine et capables de contempler un jour son essence >. Son origine est donc essentiellement surnaturelle ; aucune créature ne saurait la produire, aucune la mériter. Parce qu'elle confère à notre être une certaine participation à la nature divine, il est clair que Dieu seul peut nous la communiquer. Dieu seul peut, en quelque sorte, déifier les êtres en les associant àsa propre essence, comme le feu seul peut mettre le fer enignition sans rien perdre de sa nature propre, tout en donnant au fer des propriétés nouvelles qu'il ne saurait tenir de lui-même, la propriété de luire et celle de brûler.
Mais ce don de Dieu si excellent, si essentiellement divin, qu'est-il en lui-même ? Est-ce une essence nouvelle surajoutée à la nôtre ? Est-ce une qualité surnaturelle qui vient se joindre à notre être naturel ? Est-ce la présence de Dieu même en nous, et faut-il la confondre avec elle ? Questions profondes, je dirai même insolubles, dont
il faut laisser l'étude aux théologiens. Pour nous, il nous suffit de savoir ce que la grâce nous apporte, le besoin que nous en avons, non seulement pour atteindre à notre fin dernière, mais même pour faire le premier pas et marcher dan|>*la voie qui y mène.
Il en est de la vie surnaturelle, dont la grâce est la source, comme de la vie naturelle : l'essence en échappe et échappera toujours à nos faibles regards ; mais elle se manifeste par ses effets. Et si celui-là serait aveugle qui voudrait nier les splendides manifestations de la vie, dont toute la nature est le théâtre, sous prétexte qu'il n'en pénètre pas Tessence, non moins aveugle et coupable celui qui fermerait les yeux à ces fruits merveilleux qui rendent témoignage en nos âmes d'une vie qui dépasse toutes les forces comme toutes les conceptions de la nature, et qui n^a d'autre explication que ce mot mystérieux : la grâce.
C'est la grâce qui fait les âmes belles, de cette beauté que les yeux de l'homme ne voient point, que la raison de l'homme blasphème quelquefois parce qu'il Tignore, qu'il admire parfois sans la comprendre, et qui seule, sur les ruines des beautés de ce monde, doit durer éternellement. C'est cette beauté des âmes dont la vue suffit pour détacher de toute beauté créée, et qui n'a de
supérieure à elle que cette beauté de l'essence divine cjont elle est une émanation, un reflet lointain, et cependant plus éblouissant que toutes 1^ splendeurs de ce monde et de tous les mondes réunis !
, Et cette grâce qui crée la beauté surnaturelle, elle n'est pas moins gratuite que la première création elle-même qui a fait sortir le monde du néant; c'est même de cette gratuité absolue qu'elle tire son nom. Elle ne vient pas de nos efforts, elle n'est pas due à nos mérites ; tout au contraire, elle les produit. Ecoutez saint Augustin commentant la vie et les paroles de l'apôtre Paul, cette grande conquête et ce grand docteur de la grâce, a L'apôtre Paul qui, sans aucun mérite ou plutôt qui, avec beaucoup de, démérites, a reçu la grâce de ce Dieu qui rend le bien pour le mal, comment parle-t-il de luimême, aux approches de son martyre ? Il écrit à Timothce : Voici que je vais être immolé, et le temps de ma dissolution approche. J'ai combattu le boncombat; j'ai achevé ma course ; fai gardé ma foi. Il ne me reste plus qu!à recevoir la couronne de justice, que le Seigneur me rendra au dernier jour. Mais comment pourrait-il recevoir cette couronne de justice si la grâce n'avait précédé; cette grâce qui justifie l'impie...? Les bonnes œuvres n^auraient point existé sans les
bonnes pensées qui les ont précédées ; mais ces bonnes pensées, dit le saint apôtre aux Gprinthiens, nous ne sommes pas même capables de les avoir de nous-mêmes; elles nous viennent de Dieu seul, et ainsi, conclut Tapôtre, c'est par la grâce de Dieu que je suis tout ce que je suis (1). jp|»
Disons-le donc, et que cela suffise à notre piété : la grâce est le mystère -de la bonté prévenante et toute gratuite de Dieu; c'est une effusion merveilleuse delà clémence souveraine, pour élever sa créature jusqu'à la participation de Féternelle essence et de l'éternelle béatitude.
Voyons maintenant dans son action, dans son mode d'épanchement sur la créature, cette merveilleuse communication de la vie divine.
Saint Pierre l'appelle w multiforme, multiformisy » c'est-à-dire que Dieu a mille canaux divers pour la communiquer aux âmes. La plupart sans doute nous échappent, et là encore^ la grâce est toute mystérieuse. Résumons cependant, pour notre instruction et notre consolation tout ensemble, ce que la sainte Ecriture et l'expérience des Saints nous révèlent sur ce point important.
(1) Saint Augustin : Degrat. et liber, arhitr,^ chap. vi. — Office de Véglise, 30 juin.
Qui ne le sait par expérience ? La grâee de <ISkDieu, c'est tantôt un rayon de lumière qui vient briller dans nos ténèbres ; tantôt une force qui vient soulever notre faiblesse et la rendre capable de surmonter des obstacles que la nature s«ule ne saurait affronter; tantôt, c'est comme une onction intérieure qui nous rend doux et facile le service de Dieu.
Saint Paul connaissait cette lumière qui vient de la grâce, quand il disait :« Dieu, qui a fait jaillir la lumière du sein des ténèbres, a brillé lui-même au fond de nos cœurs, pour éclairer en nous cette science de la gloire de Dieu qui reluit en la face de Jésus-Christ (1) ». Saint Jean Ta célébrée, à la première page de son Evangile, quand il nous parle de « cette vie qui était la lumière des hommes, lumière qui luit dans les ténèbres... et qui éclaire tout homme venant dans ce monde ». Jésus-Christ elifin, Tauteur de la grâce, atteste que la grâce est un flambeau pour Tintelligence, quand il dit de lui-
(l) II Oor. IV, 6.
même : « Ego lux. Je suis la lumière venue dans ce monde, et celui qui marche à ma suite ne marche pas dans les ténèbres ». 0 lumière qui brillez sans cesse, qui, partout et toujours, cherchez nos âmes pour les éclairer, d'où vient qu'un si grand nombre ne vous voient pas, si ce n'est de ce qu'ils ferment volontairement les yeux et refusent de regarder, parce que leur volonté est perverse et parce que leurs œuvres sont mauvaises?
Cette grâce, qui est une lumière pour Tintellîgence, est aussi une force pour notre volonté. L'âme était languissante, abattue sous le poids du péché ; elle gémissait sous un fardeau qu'elle ne savait comment soulever. Tout d'un coup, elle se sent une énergie inconnue. Elle dit comme Tenfant prodigue : « Surgam et ibo ad pair em. Je vais me lever et aller à mon père ». Elle dit comme le grand Apôtre : « Omnia possum, je puis tout en Celui qui me fortifie 3>. Jusqu'ici la vie des Saints nous avait paru une légende invraisemblable, moins à cause des miracles qui se rencontrent dans quelques-unes, qu'à cause des prodiges d'abnégation, de charité, de sacrifice qui les remplissent toutes. Mais un jour une inspiration soudaine nous saisit : ce qui semblait impossible nous parait réalisable ; ce qui paraissait insupportable à la nature ne nous cause plus
d'efiroî ; et, comme ce jeune artiste qui, à la vue du tableau d'un maître, s'écriait: « Et moi aussi, Je serai peintre », nous nous disons, le cœur rempli d^une force inconnue : « Et moi aussi, je veux marcher dans le chemin de la perfection ; Dieu m'appelle et j'embrasse cette croix qui jusqu'ici me faisait trembler t».
• La grâce n'est pas toujours cette force qui terrasse l'âme et qui la dompte en un moment ; elle est souvent cette onction qui s'insinue doucement, insensiblement, qui pénètre jusqu'aux fibres les plus secrètes et nous transforme peu à peu. Les choses de Dieu nous font ressentir je ne sais quelle intime tendresse, qui supplante peu à peu les goûts et les attraits du monde. Notre âme était desséchée comme une terre sans eau, et voilà qu'une rosée du ciel est venue tout à coup lui apporter une fraîcheur céleste, présage et annonce de la fécondité. « Mon âme, dit le Psalmiste, est devant vous, Seigneur, comme une terre sans eau. Répandez donc votre rosée : Rorate cœli desuper, y> Et voilà que les germes de vie surnaturelle qui sont en nous semblent tressaiUir, sous les gouttes invisibles de cette « source d'eau vive qui, dit saint Jean, jaillit jusqu'à la vie éternelle. »
Le mystère de la grâce est tout rempli de contrastes. Ce même Dieu, qui est si doux à J'âme qu'il veut convertir et sanctifier, lui envoie d'autres
fois sa grâce sous l'apparence des plus cruels délaissements, des plus douloureuses rigueurs. Quand Job frappé dans ses biens, frappé dans son cœur, frappé dans son corps, est tenté de murmurer contre le Dieu qu'il a si fidèlement servi et qui semble l'abandonner, la grâce est encore là, puissante et victorieuse, et elle fera jaillir de ce cœur, qu'elle a élevé au plus haut degré de l'héroïsme, ces paroles que les Saints de la loi nouvelle pourront répéter, mais dont ils ne surpasseront jamais la sublime résignation : « Le Seigneur m'a tout ôté, que son saint nom soit béni ! >
a Où étiez-vous donc. Seigneur? » s'écriait sainte Catherine de Sienne, au sortir d'une tentation effroyable de plusieurs jours, qui avait rempli ses yeux de larmes, son cœur d'horreur et d'amertume et brisé jusqu'à son corps : « Dans ton cœur, ma fille », lui répond la voix céleste. C'est ainsi que la grâce n'est jamais plus forte, jamais plus présente que lorsque l'Auteur de la grâce fait passer par les épreuves les plus terribles Pâme déjà sainte qu'il veut sanctifier encore : « Quisanctus est saiicti/icetur adhuc,y>
C'est à un des plus illustres vaincus de la grâce, à saint Augustin, qu^il faut demander une description, aussi vivante qu'elle est poétique, des formes diverses et comme des déguisements delà grâce.
« Que je vous ai connue tard, beauté si ancienne et si nouvelle, s'écrie le saint converti, que je vous ai aimée tard ! Vous étiez au dedans de moi, mais moi j*étais au dehors, et c'est là que je vous cherchais. Défiguré par le péché, je me plongeais dans les beautés extérieures qui sont l'œuvre de vos mains ; mais vous m'avez appelé, vous avez crié et votre voix a brisé la surdité de "mon cœur; votre éclair a lui ; vous avez fait briJler votre lumière, et mon aveuglement a été dissipé, et j'ai vu, et mes yeux ont été dessillés ; vous avez exhalé votre parfum, je Tai respiré, et voilà que je soupire après vous ; je vous ai goûté, et voilà que j'ai faim et soif de vous ; vous m'avez touché d'un trait de flamme., et voilà que je brûle d'ardeur pour la paix qui vient de vous (1). >
Autre mystère de la grâce et le plus douloureux de tous : c'est l'impuissance qui accompagne sa puissance. Elle peut tout, puisqu'elle est Dieu même agissant en nous ; elle ne peut rien sans nous, puisqu'elle ne peut nous convertir, ni nous sauver sans nous ! « Dieu, dit saint Paul, opère en nous le vouloir et le faire (2). Nous sommes
(1) Jn ista formosa quœ feciêti ego difformis irrueham^ etc. (Confess. x, 26.)
(2) Philipp. 11,13.
son ouvrage, ayant été créés en Jésus-Christ pour les bonnes œuvres pour lesquelles Dieu nous a préparés, afin que nous y marchions (1). » D'où vient donc que ce conseil de Dieu, il est en notre pouvoir de nous y opposer ? Qui sommes-nous pour nous mettre en travers de sa toute-puissance , pour ruiner les desseins de sa miséricorde? Et pourtant cela est vrai, et la puissance de notre libre arbitre, pour nous perdre, n'est pas moins mystérieuse que la toute-puissance de Dieu pour nous appeler le premier, nous convertir et nous sauver. N'est-ce pas le cas de nous écrier avec saint Paul : « 0 altitude ! 6 profondeur ! 0 richesses insondables de la sagesse divine! »
Mais voici un autre mystère qui n'est pas moins fait pour éprouver notre foi : c'est le choix par Dieu du moment où la grâce doit nous toucher, et opérer en nous certains effets. Saint Paul veut quitter Corinthe où les juifs ne répondent à ses exhortations que par des blasphèmes ;
(IJ Ephes. II, iO.
LA GRACE. iSl
maïs rEsprît-Saînt veut qu'il y reste et le Seigneur lui dit dans une vision : « Ne crains point, parle et ne te tais pas, car j'ai un grand peuple à moi dans cette ville (1). d
Le même apôtre, avec so» disciple Timothée, veut aller évangéliser la Phrygie et la Galatie ; mais l'Esprit-Saint lui défend de porter à TAsie la parole de Dieu (2).
II veut aller en Bithynie : l'esprit de Jésus ne le permet pas (3). Au contraire, à Troade, Paul a une vision : c'est un Macédonien qui le supplie de passer en Macédoine ; il obéit aussitôt, certain que Dieu l'appelle à évangéliser ce pays.
C'est l'image de ce qui se passe en toute vie. Il y a des moments marqués par Dieu seul, en dehors de toute prévision, de tout conseil humain, souvent en contradiction avec nos vues les plus formelles, avec nos désirs les plus chers : dates mémorables, où certains événements influeront d'une manjère décisive sur notre vie spirituelle, oii certains progrès nous deviendront faciles ; et, bien qu'une grâce suffisante nous ait toujours été donnée, en tout temps, pour accomplir le bien , cependant ces actes décisifs ne se feront, ces progrès désirés ne se réali-
(1) Act. XVIII, 9-10.
(2) Act. XVI, 6.
(3) Ibid.
seront pas avant le moment marqué de Dieu pour une grâce surabondante et efficace. Saint Augustin a été prévenu, poursuivi, de longues années, par les appels deila miséricorde divine; les prières et les larmes de sa sainte mère Monique n'ont jamais cessé un instant d'implorer le retour de l'enfant prodigue. Rien ne s'accomplit cependant avant l'heure où, vaincu par la grâce divine, il tombe sous le figuier et obéit, en versant un torrent de larmes, à la voix mystérieuse qui lui dit : € Prends et lis ». Rappelons-nous nous-mêmes l'histoire intérieure de notre âme, dans ses rapports avecDieu. Qui n'a, dans ses souvenirs intimes, une date spéciale, un jour, une heur*», que nulle sagesse humaine n-avait pu prévoir, où le rayon divin a lui, a échauffé nos cœurs, où ufie force secrète a brisé nos résistances, rompu nos liens, où un consentement plein de sérénité et de joie a été comme arraché à notre volonté, jusquelà craintive, hésitante ou troublée? Heure de la couN^rsion, heure de la vocation, minute solennelle pleine de transports et de J armes, où notre cœur a été ébranlé, changé soudainement, résolu à quelque chose de grand, d'héroïque, en parfait contraste avec nos mollesses habituelles, avec nos petitesses de tous les jours, qui pourra prétendre vous avoir de soi-même préparées, imaginées, j)révues, voulues? Qui ne sera plongé encore une
fois dans la stupeur de la reconnaissance, en faisant reparaître devant les yeux de son esprit ces moments d'ivresse spirituelle, de ferveurs saintes, voisines de l'extase, où Dieu, devenu sensible à notre âme. Ta ravie*^ à elle-même pour spFunir par des liens nouveaux et plus étroits, que notre infidélité peut toujours rompre, mais que notre fidélité a le pouvoir de rendre éternels ?
Le grand moment de la grâce pour toute créature, celui qui décide de tout, c'est celui de la mort. Or ce moment, qui Jusqu'à la fin est un mystère pour nous, il est aussi marqué de Dieu; il est visiblement dans sa main, et nulle puissance humaine ne pourra jamais ni Tavancer, ni le retarder. Que de lumières sur ce point dans la sainte Ecriture, sans parler de la vie des Saints ! Saint Pierre est tombé entre les mains d'Hérode : de fortes chaînes le retiennent captif dans une prison solide et bien gardée; le jour est fixé pour s m supplice. Mais qu'importe! son heure n'est pas venue. Un ange va le délivrer et, malgré tous les dangers, il poursuivra l'œuvre de l'apostolat jusqu'au jour marqué où la prison Mamertine doit le recevoir pour ne le rendre qu'à la croix. Que d'embûches, que de mauvais traitements, que de supplices, que de naufrages, que de prisons remplissent la vie de saint Paul l II
échappera à tout cependant; cent miracles s'accompliront pour le sauver, jusqu'au jour où sa tête doit tomber sous le glaive, dans la ville éternelle. Ce que le miracle rend papable et visible dans la vie des Saints se réalise d'une manière invisible, mais non moins certaine, dans la vie de chacun de nous. La grâce de la persévérance finale, qui doit assurer notre salut, reste comme suspendue à un fil que nul accident, nulle volonté créée ne peut rompre, jusqu'au jour auquel nous devons nous préparer sans cesse, parce qu'il nous reste toujours inconnu, mais que Dieu a fixé de toute éternité.
0 mystères des moments, comme de l'origine, de la nature et des moyens de la grâce divine!
Mais quelque mystérieuse que soit cette doctrine, rien de plus clair, rien de plus pratique, mes Sœurs, que les conclusions à en tirer.
La première est celle-ci : prier sans cesse pour
obtenir la grâce. Car encore qu'elle soit un don
gratuit, et que Dieu donne incessamment
des grâces qui préviennent et nos désirs
et nos prières, îl veut cependant qu'on la
lui demande avec une humble persévérance. Qui ne comprendra d'ailleurs qu'une telle demande est l'objet propre, je dirai l'objet unique, de la prière dans une âme qui cherche la perfection? Que voulons-nous de Dieu, mes Sœurs ? Est-ce un bien créé quelconque ? Non, sans doute. Nous ne voulons que l'accroissement de son amour en nous, qu'une conformité plus grande à sa volonté, qu'une participation plus grande à sa vie : or^ demander cela, c'est demander la grâce.
Cette prière si agréable à Dieu, qui implore la grâce, doit être toujours pleine d'une invincible confiance. N'est-il pas clair qu'elle ne demande à Dieu que ce que Dieu brûle de nous accorder ? La plus grande faute de la vie spirituelle, c'est le découragement. Sans doute, Dieu reste le maître de ses dons : il sait la nature, la mesure, l'étendue de ce qu'il destine à chacim de nous ; lui seul connaît les moments marqués, et cette prière ne serait pas confiante, elle serait téméraire, qui voudrait imposer à Dieu, extorquer, pour ainsi dire^ telle espèce de grâce, telle date pour une grâce. Mais se décourager parce que nous n'avons pas obtenu tantôt la lumière» tantôt la douceur spirituelle, tantôt la délivrance d'une tentation, c'est plus qu'une faute, oseraije dire, c'est une erreur^ c'est un égarement
dans notre foi. Oui Dieu se cache, j'y consens; il semble endormi, comme Notre-Seigneur dans la barque de Génézareth, au sein de la tempête où il semble que ses disciples vont périr : mais ce n'est là qu'une apparence; il est toujours là, toujours bon, toujours attentif, toujours donnant à Tâme de bonne volonté la mesure et la nature de grâce nécessaire. De la part de Dieu, la grâce est un fleuve d'amour qui coule sans cesse, même sur les âmes obstinées dans le mal ; à plus forte raison sur celles qui détestent le péché et ne veulent que sa gloire. La grâce, qui est toujours suffisante, comme la foi l'enseigne, et qui ne manque à personne pour le salut^ ne manque pas davantage pour la perfection.
Songez, mes Sœurs, queDieu est lié, pour ainsi dire, envers vous, par une sorte de pacte qu'il ne saurait enfreindre.
N'est-ce pas lui qui vous a donné votre vocation ? N'est-ce pas lui qui, par là-même, vous a appelées à la perfection religieuse ? Or, qui est fidèle et libéral comme Dieu ? Il veut pour vous la fin de la vie religieuse qui est la perfection. Il faut donc croire avec une confiance inébranlable qu'il veut pour vous le moyen de cette perfection qui est la grâce. En douter jamais, en désespérer surtout serait un véritable blasphème contre sa souveraine bonté. Soyons donc bien
fidèles, non seulement à demander toujours, maïs encore à espérer toujours la grâce : qu'elle soit sensible et abondante, ou qu'elle soit presque imperceptible dans sa manifestation, semblable à ce petit souffle que le prophète Elie sentit passer-sur-4a montagne sainte, c'est toujours Dieu qui est là, Dieu tout entier avec tout son amour. Sachons toujours le reconnaître, nous souvenant de la parole de saint Augustin : « Timeo Jesum transeuntem et non redeuntem. Je crains Jésus lorsqu'il passe ; je crains qu'il ne revienne plus si je n'ai su le saisir au passage ! »
Une autre pensée bien pratique qui découle pour nous delà doctrine de la grâce, c'est celleci : il faut nous réjouir d'être choisies dans l'Eglise de Dieu pour être, nous aussi, des instruments de grâce.
Toute âme fidèle, en vertu de la communion des saints, est vraiment coopératrice de l'œuvre divine : elle contribue à la gloire de Dieu, à Textension de son royaume. A plus forte raison, en est-il ainsi des âmes choisies de Dieu ici-bas, pour être vouées à l'expiation, à la pénitence^ à la prière perpétuelle.
C'est votre privilège, mes Sœurs ; il ne faut jamais l'oublier dans vos cantiques de reconnaissance. C'était ce qui faisait la joie de votre séraphique Mère, si attentive à faire ressoiUr le
côté apostolique de votre vocation. Et quel moyen plus noble, plus généreux, plus efficace pour attirer sur soi la grâce divine, que d'en être le canal et Finstrument pour les pauvres pécheurs ? Enfin, et c'est parla que je veux terminer cet entretien : il faut humblement, mais avec une sainte ambition, prétendre aux récompenses de la grâce. Saint Paul disait : « C'est par la grâce de Dieu que je suis tout ce que je suis ». II n'ajoutait pas moins avec vérité : « La couronne de justice m^est réservée y>. C'est que Dieu, dans sa bonté, daigne faire nôtres les œuvres saintes que sa grâce a suscitées en nous, et que nous n'avons faites qu'avec lui et par lui. Il a voulu que ses dons fussent nos mérites. Suivant une parole célèbre de saint Augustin, en couronnant nos mérites, il couronne ses propres dons. Père plein de tendresse et de magnificence, il nous donne ce que nous devons lui offrir, pour mériter et pour recevoir des dons encore plus grands. Ainsi, après nous avoir donné ici-bas la grâce, source première de tous nos mérites, il nous donnera la gloire qui est la perfection et le plein épanouissement de la grâce d'ici-bas.
Ainsi-soit-il.
Mes chères Sœurs, nous allons consacrer cette conférence à Tétude d'une grande vertu, d'une vertu fondamentale, et sans laquelle non seulement la vie du Carmel, mais toute vie religieuse est impossible. Je veux parler de l'obéissance.
L'obéissance, selon saint Augustin, pour la créature raisonnable, est en quelque sorte a la mère et la gardienne de toutes les vertus (1). » Le saint docteur, dans ce passage, fait allusion au premier acte de désobéissance qui se soit commis dans ce monde, et qui causa la ruine de nos premier parents et la nôtre. La vertu contraire eût assuré leur félicité et celle de leurs descendants : c'est elle seule aussi qui peut la rétablir et qui peut rendre à l'homme ce qu'il a perdu. En effet, obéir à Dieu, à Jésus-Christ, àl'Eglise, c'est là toute la vertu chrétienne, et l'on peut dire que cette obéissance, consacrée par un vœu
et poussée jusqu'à raccomplissement des conseils évangéliques, est à elle seule toute la perfection religieuse. L'essence de la vie religieuse, c'est Tobéissance. Sans elle il peut y avoir de grandes vertus, des actions héroïques; de vie religieuse, il n'y en a pas. Les ordres religieux les plus utiles à l'Eglise, au bien des âmes, à la gloire de Dieu, sont ceux où l'obéissance est la plus stricte et la plus fidèle. Au contraire, une communauté où l'obéissance s'affaiblit, se dissout, voit du même coup sa vie se diminuer, jusqu'à ce qu'elle disparaisse. Essayons de vous en faire voir les raisons.
L'excellence de la vertu d'obéissance, et par conséquent du vœu qui l'a consacrée, se montre d'abord en ce point qu'elle est, poui; notre nature déchue, le plus méritoire des sacrifices. La nature humaine, telle que le péché l'a faite, hait toute dépendance, même légitime ; elle aime toute domination, même injuste; elle se plaît à être servie ; aucun encens ne lui est plus agréable que les hommages et l'obéissance d'autrui ; son ambition secrète ou avouée, c'est d'être la promièreen ^on/e chose. Il en résulte que le remède
CONFÉRENCE SUR l'oBÉISSANCE RELIGIEUSE. l6l
le plus radical à notre mal fondamental, qui est Torgueil, c'est justement notre obéissance à une volonté étrangère ; celle de Dieu d'abord, puis celle des supérieurs que Dieu nous a donnés, et qui tiennent sa place et représentent son autorité. Pratiquer l'obéissance religieuse est un acte plus complet, plus difficile, et par conséquent plus méritoire que la pratique des deux autres vœux. Par la pauvreté, par la chasteté, je renonce à certaines satisfactions du corps ; par Tobéissarice, je sacrifie au bon plaisir de Dieu tout mon être en même temps. Non seulementtout ce qui touche à la vie extérieure et sensible, mais ce qu'il y a de plus intime en moi , ma volonté , mon jugement, ma liberté tout entière. Le parfait obéissant ne peut pousser plus loin le sacrifice, car il a tout donné. Ce qui donne encore à la vertu d'obéissance un prix incomparable, c'est qu'elle est la plus parfaite conformité à la vie de notre divin maître. Saint Paul l'a résumée tout entière en cette parole: « Le Christ pour nous s'est fait obéissant jusqu'à la mort, et à la mort de la Croix ». On peut dire que tout a été court et rapide dans les souffrances de Notre-Seigneur, excepté celles qui lui sont venues de son obéissance. Mesurez-en la durée, l'étendue, la profondeur, considérez- en le motif et la fin, vous saurez si ce grand mystique, M. Olier, a eu raison d'appeler Notre-Seigneur
« le religieux de Dieu i> . Cette obéissance de Jésus- Christ comprend tous les instants de sa vie, sans en excepter un seul ; que dis-je, elle remonte jusqu'à l'éternité ! C'est dans le ciel, en effet, et avant qu'elle s'accomplisse dans le temps, que l'incarnation est décidée, en vertu d'un acte souverain de la volonté du Père et del'obéissance du Fils. Puis, quand les temps sont accomplis, dès la première heure, en entrant dans le monde, il dit à son Père : « Vous n avez point voulu de sacrifices ni d^offrande, mais vous m'avez formé un corps. Vous n'avez point pris plaisir aux holocaustes pour le péché. Alors j'ai dit: Me voici, je viens, 6 Dieu, pour faire votre volonté, comme il est écrit de moi, dans le Livre (1) ». Et à partir de cette heure initiale tout, dans la vie de Notre-Seigneur (lui même tient à nous le faire entendre), est un acte continu d'obéissance. « Ma nourriture, dit-il, est de faire la volonté de celui qui m'a envoyé afin d'accomplir son œuvre (2). d Au moment où la Passion va commencer : « Voici venir le prince de ce monde, dit Notre-Seigneur, il n'a sur moi aucun pouvoir ; mais il faut que le monde connaisse quej'aimemonpère,etque j'accomplis l'ordre qu'il m'a donné (3) ».
(I)Hebr. X, 6-8.
(2) Joan. TV, 3i.
(B) Joan. VJII, 28-29. .
CONFÉRENCE SUR l'oBÉISSANCE RELIGIEUSE. 163
Qui dira la docilité de cette obéissance? Elle est sans limites dans son objet, comme dans sa durée. « Je ne fais rien de moi même, mais tout ce que m'a enseigné mon père, je le dis. Celui qui m'a envoyé est avec moi et ne me laisse point seul, parce que je fais toujours tout ce qui lui est agréable (1). 3> On pourraitdire, d'après saintPaul^ que le plus haut enseignement qu'il a reçu de son père pour nous le transmettre, c'est l'obéissance. « Etant le Fils de Dieu, il a appris des choses qu'il a souffertes l'obéissance (2). 3>
Enfin, cette obéissance de Notre-Seigneur n'a qu'un seul motif, comme elle n'a qu'une seule fin, la gloire de Dieu, « afln que le monde connaisse que j'aime mon père, ut cognoscat mundus quia diligo patrem (3). »
Telle est l'excellence de la vertu religieuse de l'obéissance, et telle est, par conséquent, l'importance du vœu qui la consacre : rien n'en égale la noblesse et la grandeur, rien n'en surpasse le mérite. Il faut maintenant en voir les fruits.
(1) Joan. viii, 28-29.
(2) Bebr. v. 8.
(3) Joan, XIV, 31.
164 UNE RETRAITE AU CARMEL. — i- TROISIÈME JOUR.
L'Esprit-Saint les résume en un mot bien consolant pour le religieux qui la pratique fidèlement : « Vir obediens loquetur victoriam : L'homme d'obéissance pourra parler de ses victoires (1) ». C'est dire que le succès,dans le travail de la vie spirituelle, appartient à l'obéissance.
Et comment en serait il autrement ? La religieuse parfaitement obéissante est assurée d'atteindre à sa perfection^ àson salut. En effet, Dieu s'y est engagé, en quelque sorte, par cela seul qu'il a inspiré et béni la règle à laquelle vous avez promis obéissance, règle qui a prévu et déterminé d'avance tout ce qui est nécessaire pour le bien de l'âme appelée à la suivre.
L'obéissance est, par elle-même, l'exclusion de tout péché et la mère de toutes les vertus. Comme on l'a ingénieusement remarqué, ce qui fait la différence radicale entre le ciel et l'enfer, c'est qu'en enfer, lieu de la révolte éternelle, on n'obéit jamais, du moins d'une obéissance volontaire et capable de plaire à Dieu ; au ciel «on obéit
(î) Prov. XXT, 2S.
toujours, parce que Tamour, désormais consommé, fait entre la volonté divine et celle des bienheureux une unité parfaite ». Sur la terre, lieu de l'épreuve, on peut à son gré donner ou refuser l'obéissance ; mais celui qui la donne pleine et entière, qui veut la donner toujours et sans réserve, qui s'y est engagé par un vœu toujours fidèlement accompli, celui-là, il s'est comme affran-* chi du péché et il a transformé la terre en ciel.
Par la vertu du vœu, l'âme s'est enlevé autant qu'il est en elle la possibilité dépêcher, en supprimant, autant que la nature humaine le comporte, ce qui est le principe unique du péché, sa propre volonté. Saint Grégoire le Grand l'a remarqué, l'obéissance est le glaive qui l'immole ; elle est, dit saint Jean Climaque, le tombeau qui l'ensevelit (!)•.
L'esprit humain a quelquefois de la peine à se faire à cette doctrine. En obéissant à mon supérieur, j*obéis à Dieu ; en faisant sa volonté, quoiqu'il ne soit qu'une créature, je suis sûr de ne point pécher. C^est qu'on oublie que, réellement, tout pouvoir légitime vient de Dieu, est une délégation de Dieu, et que tout supérieur, délégué par Dieu, représente celui qui l'envoie, comme un ambassadeur représente le prince dont il porte
(1) Cf. MgrGay, La vie et lef vertiu ohrétietMes, il, 180.
la parole. Venant de Dieu, il tient la place de Dieu dans toutes les choses qui ne sont pas contraires à la loi de Dieu. Il s'ensuit que, sauf le cas où la conscience nous ferait voir clairement qu'un supérieur commande un péché, et oii le doute n'est pas possible, c'est bien réellement à Dieu que nous rendons l'obéissance, et que, par conséquent, tout acte d'obéissance est un acte d'adhésion libre à la volonté divine, c'est-à-dire un acte de vertu méritoire pour le ciel.
De là vient aussi qu'il y a une illusion dangereuse dans ces âmes qui, tout en désirant pratiquer l'obéissance et en goûter les fruits, font une distinction entre la règle elle-même, qu'elles estiment une volonté divine, et les supérieurs chargés de la faire appliquer et de l'interpréter. Elles oublient que c'est la règle même qui donne aux supérieurs leur droit ; que par elle-même elle n'est qu'une lettre morte, et que, laissée à l'interprétation des particuliers, loin d'être un obstacle à la volonté propre, elle lui fournirait un aliment continuel et une matière des plus dangereuses. C'est tout à fait l'illusion du protestant qui croit obéir à la Bible, moyennant qu'il l'interprète à son gré.
C'est surtout quand on la considère dans les supérieurs qui l'imposent et la font observer, qu'on voit dans Tobéissance, non pas seulement
CONFÉRENCE SUR l' OBÉISSANCE RELIGIEUSE. 167
la préservation de tout péché, un bouclier toujours impénétrable aux atteintes de Fennemi, mais encore un acte de vertu positive, et de la première des vertus, celle qui est la racine de tous les actes surnaturels, la foi. Mon acte d'obéissance, qui est un acte d'amour, en tant que j'ai Dieu seul pour fin de mon obéissance, est un acte de foi en me faisant voir Dieu dans mon supérieur. Comme dans la sainte Eucharistie, mon œil de chair ne voit qu'un morceau de pain fragile et en tout semblable à du pain ordinaire, tandis que ma foi y affirme la présence de Notre-Seigneur : ainsi le vrai obéissant, dans cet être humain, parfois dépourvu même de ces qualités extérieures qui imposent la crainte ou le respect, mais que Dieu a investi de son autorité, voit Dieu même, fait acte de foi à la présence invisible de Dieu et révère sa souveraine majesté.
J'ai dit que l'obéissance religieuse, qui est un acte de foi, est nécessairement et avant tout un acte d'amour à cause de sa fin qui est Dieu; mais, si j'en crois saint Ignace, elle peut, elle doit être, si nous y sommes pleinement fidèles, un acte d'amour poussé jusqu'à l'héroïsme, parce qu'il égale et dépasse même celui qui fait le martyr. En effet, dans sa lettre si célèbre sur l'obéissance adressée à des novices, le grand fondateur
delà Compagnie de Jésus va jusqu'à dire que celui qui affronte le martyre immole, il est vrai, le désir naturel qu'a Thomme de conserver sa vie, mais que celui qui fait profession d'obéir sacrifie d'un seul coup tous ses désirs, en les coupant jusqu'à la racine.
Ainsi, vivre exempt de péché, vivre dans l'acte héroïque et constant de la foi et de l'amour, voilà les fruits de la parfaite obéissance.
Mais comment oublier, parmi les fruits de l'obéissance religieuse, un de ceux qui sont les plus sensibles et qui assure dès ce monde à cette vertu la plus appréciable, la plus douce des récompenses ? C'est à la pratique de l'obéissance que Dieu a attaché le principal bonheur de la vie religieuse, l'élément fondamental de ce centuple qu'il a promis, dès ce monde, à ceux qui auront tout quitté pour son service. Ce bonheur, le voici :
L'âme obéissante jouit de la plus grande somme de paix intérieure, de sécurité, qu'il soit donné de goûter dans le pèlerinage d'ici-bas.
Quelle plus grande paix, pour une âme qui aime
CONFLUENCE SUR l/oBÉlSSANCE RELIGIEUSE. 169
Dieu, que la paix produite par cette pensée : J'ai l'assurance do témoigner mon amour à celui que j'aime, de la manière qu'il le désire ? Et cette assurance-là,pour l'âme religieuse, elle n'est point d'un jour, d'un instant: elle est de toute la vie ; elle a fait sa joie dès la première heure où elle a franchi le seuil du monastère ; elle a redoublé le jour où ses vœux l'ont mise dans l'heureuse impossibilité de se dédire jamais; et au dernier moment, quand elle sera au terme de sa vie mortelle, elle lui sera d'une suprême consolation. Car elle pourra se dire : J'ai obéi toujours, j'ai fait toujours la volonté de celui que j'aime, et maintenant voilà que le divin époux s'avance, pour faire éternellement ma volonté.
Je me suis dit souvent, mes Sœurs, que pour comprendre mieux le bonheur de Tobéissance, rien ne serait meilleur que d'avoir eu soi-même à exercer l'autorité. Si quelqu'une d'entre vous avait eu le malheur de désirer les charges, son premier châtiment serait de les obtenir. Que d'inquiétudes! Que d'anxiétés ! Que de sollicitudes, souvent cuisantes, dans les âmes des supérieures ! Que de responsabilités lourdes il leur faut assumer ! Sans doute vos supérieures ellesmêmes ob lussent à l'ordre de Dieu qui les a appelées aux redoutables fonctions qu'elles remplissent ; mais comme Dieu a été plus sévère, j'ose
ainsi parler, pour la mère que pour les filles ! Elles ont beau s'appuyer, comme elles le font, sur la grâce spéciale qui leur est due, en vertu de la fonction que la Providence leur assigne; cette grâce qui les préservera du péché, et contribuera à leur couronne, ne les dispense pas des soucis propres à leur état. Elles auront les fruits solides de Tobéissance, elles en goûtent à peine les fruits consolants. Tandis que les âmes de leurs filles sont au large, n'ayant aucun calcul à faire, aucune prévoyance pénible à exercer, aucun insuccès à craindre, aucun faux pas à redouter, elles-mêmes se sentent pressées de mille soins ; comme saint Paul, elles ont la sollicitude de toutes les âmes, elles sont forcées de peser toutes leurs paroles, de méditer toutes leurs démarches, et rien ne leur est épargné de toutes les inquiétudes maternelles.
Mais rien n'est plus propre à nous faire apprécier le bonheur de l'obéissance, que la considération des conséquences que le défaut contraire entraine après lui.
Si Tâme obéissante trouve tout dans la vie religieuse. Pâme indocile, désobéissante, a eu mille fois tort de s'y engager, car elle n'y trouve rien : ni sa perfection n*y est possible, ni son salut n'y est en sûreté, ni sa conscience n'y trouve aucun point d'appui, aucune paix.
CONFÉRENCE SUR l'oBÉISSANCE RELIGIEUSE. 174
En effet, pourquoi avoir quitté l'indépendance de la vie séculière pour venir chercher, dans le cloître, une source nouvelle de remords, et au lieu de la sainte liberté qui naît de l'obéissance, une liberté fausse qui plonge Fâme dans des inquiétudes sans cesse renaissantes ? Car sur quoi donc pourrait s'appuyer l'âme désobéissante, pour trouver dans le cloître quelque avantage que le monde lui aurait refusé ? Elle a voulu embrasser un état plus parfait ? Mais cette perfection n'est promise qu'à l'âme obéissante. Elle porte un habit particulier ? Mais cet habit ne saurait être utile à quiconque, en le portant, suit sa propre volonté. Si cet habit n'est point la livrée de l'obéissance, il ne protège pas devant Dieu, et il n'honore pas devant les hommes. L'âme désobéissante a tout contre elle : ses supérieurs, ses compagnes, sa conscience, Dieu. Encore une fois, pourquoi s'estelle séparée du monde, puisqu'en le quittant, en réalité elle n'a rien quitté ? Pourquoi ce vœu d'obéissance, puisqu'elle n'a fait par là que rendre plus gravement coupables ses infractions à la loi divine ?
0 mes Sœurs ! quelle illusion dans une telle " âme ! Qu'elle est à plaindre ! Mais surtout quelle résolution énergique il faut prendre de ne lui jamais ressembler !
Il est vrai, une révolte formelle, coto^X^V.^,
continue contre Tobéissance est un scandale rare et qui, du reste, ne pourrait pas être toléré ; mais que d'illusions possibles sur la manière dont on pratique l'obéissance ! Telle se croit parfaitement obéissante, et cependant réussit, la plupart du temps, à ne faire que sa volonté propre. Elle ne s'aperçoit pas que son caractère fait que la supérieure est forcée de ne lui demander que les choses qu'elle sait lui être agréables. Sans doute si l'on en exigeait d'elle de contraires à son humeur, elle ne les refuserait pas ; mais comment les ferait-elle ? Que d'embarras, pour les supérieurs, n'ont pas d'autre source que ces mille moyens que trouvent des esprits peu dociles pour se soustraire, en effet, à une obéissance acceptée de bouche, mais non pas de cœur, et qu'on décline en réalité ! Que de fois une supérieure est réduite, avant de donner un ordre, à peser les faiblesses, les amours-propres, les vanités, les travers qui pourraient le rendre inutile !
Voulez vous avoir une idée de la vraie obéissancereligieuse telle que Dieu lademande, et telle qu'elfe doit être pour donner à la vie du cloître toute sa perfection? En voici les principaux caractères.
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D'abord elle est éminemment surnaturelle : c'est le caractère essentiel de toute obéissance chrétienne. Selon saint Paul, quelque soit notre état de vie ; « ce n'est pas aux hommes que nous voulons obéir, c'est à Dieu que nous voulons plaire » (1). Magnifique et universelle prérogative de toute obéissance chrétienne ! Elle ne s'adresse en réalité qu'à Dieu, jamais à l'homme. « N'appelez aucun homme surlalerre votre maître, dit le Seigneur, vousn'avez qu'un seulmaître, votre Père qui est aux cieux. » Par conséquent, dans toute autorité à qui je dois l'obéissance, si je veux que cette obéissance soit selon Dieu, méritoire pour le ciel, c'est Dieu même que je révère, et c'est à cause de cela que cotte autorité est sacrée à mes yeux, et que cette obéissance me devient facile autant quelle est sainte. C'est pour cela que cette obéissance n'est pas seulement une obéissance matérielle, de fait, mais aussi une obéissance de jugement. C'est à cause de cela que cette obéissance se soumet à toute autorité
(i) Eph. VI, 6. — Col III, 22.
légitime, de quelque degré qu'elle soit, quelle que soit la personne, et les qualités de la personne qui en est revêtue. Si j'obéis à telle supérieure parce qu'elle me plaît, parce que ses manières, sa figure, le son de sa voix ont de l'attrait pour moi ; si je choisis Tautorité à laquelle je veux obéir, ne voulant me soumettre qu'à elle et non pas à une autre, suivant mon caprice; si je fais dépendre mon obéissance de mes dispositions personnelles, docile et douce quand je suis en bonne santé et de bonne humeur, mais toujours prête à la résistance et au murmure si l'état de mes nerfs est fâcheux, je le demande, quel sera le mérite d'une telle obéissance ?.. Est-elle vraiment surnaturelle ? S'adresse-t-elle vraiment à Dieu? Est-elle, je ne dirai pas religieuse, mais seulement chrétienne ?
Une obéissance vraiment religieuse est une obéissance universelle : elle ne choisit pas plus dans les choses qui sont commandées que dans les autorités qui commandent, et cela en vertu du même principe surnaturel qui donne à l'obéissance tout son mérite.Si c'est Dieu qui commande, de quel droit irais-je faire un choix dans les ordres qu'il daigne m'adresser ? Est-ce à moi de dire : Cela est bon, cela est meilleur, cela est opportun, cela est mauvais ? Celui qui juge le commandement ne sera jamais un ymi obéissant.
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De là vient qu'on dit quelquefois que la véritable obéissance doit être aveugle. Oui, sans doute, et en cela elle est éminemment sage, puisqu'il est toujours sage d'obéir, en fermant les yeux, à un ordre qui émane de Dieu même, la sagesse souveraine, ou qui du moins représente toujours son autorité et y puise toute sa force. Il va sans dire d'ailleurs que cette obéissance, tout aveugle qu'elle soit, en ce seus qu'elle ne discute jamais les ordres, est cependant toujours très éclairée, puisqu'elle ne s'incline jamais, en réalité, que devant une autorité légitime, commandant des choses légitimes.
Enfin, la vraie obéissance est simple, prompte et joyeuse. Elle ne délibère pas, elle ne distingue pas, elle n'hésite pas, elle ne se trouble pas ; elle comprend qu'obéir avec joie, c'est doubler le mérite de l'obéissance. Elle comprend merveilleusement le mot de saint Paul : « Hilarem datorem diligit Dominus : Le Seigneur aime celui qui donne avec foi (1). » Mais cette promptitude de l'obéissance est facile à l'âme qui ne perd jamais de vue le grand et fondamental principe : c'est Dieu qui me commande, c'est à Dieu que j'obéis ! S'il vous était donné de voir de vos yeux de chair Jésus en personne, et d'entendre retentir à vos
(j) n Cor. IX, 7.
176 tJNE RETRAITE AU CARMEL. — TROISIÈME JOUR.
oreilles sa douce voix, ô Dieul quel ne serait pas votre empressement à Fécouter ! Et s'il vous donnait un ordre quelconque à' exécuter, fût-il le moins facile à comprendre, le plus rigoureux à accomplir, ne regarderiez-vous pas comme un crime de tarder à obéir, de perdre du temps à en peser les difficultés, à en mesurer les conséquences? Si toutes ensemble vous entendiez cet ordre, quelle émulation ne serait paslavôtre,et qui d'entre vous ne se croirait coupable, déshonorée, de rester volontairement en arrière? Mais, mes chères Sœurs, cette supposition n'en est pas une : c'est une réalité surnaturelle, c'estbien Jésus qui vous parle, non pas une fois, non pas de temps en temps, mais tous les jours, par la voix de vos saintes règles, par celle de vos supérieurs qui vous les interprètent. C'est donc bien lui que vous honorez quand, pour son amour, vous leur rendez cette obéissance simple, prompte et joyeuse, qui contribue tant au bonheur de la vie commune, et qui, en sanctifiant vos âmes pour Téternité, fait régner, dès ici-bas, dans la famille religieuse, cette paix et cette concorde qui est une image de la vie du ciel.
Soyez donc de vraies obéissantes, mes Sœurs,
et pour cela travaillez toute votre vie à acquérir
la perfection de cette vertu, qui est l'essence même
de la vie religieuse. N'oubliez jamais c\vie ^ cour
CONFÉRENCE SUR l'oBÊISSANCE RELIGIEUSE, ^77
VOUS, le progrès ou la diminution de la grâce est attachée à cette seule alternative, Tobéissance fidèle, ou la désobéissance à vos règles et à vos supérieurs. N'oubliez jamais celte parole de Ylmitation: « Vouloir sesoustraireàTob^^sance, c'est se soustraire à la grâce (1) ». Saint Grégoire le Grand, parlant de saint Benoît et de sa Règle, disait : « Voulez-vous avoir un abrégé de la Règle de saint Benoît? lisez sa vie. Voulez-vous avoir un abrégé de sa vie ? lisez sa Règle ». Puissiezvous vivre de telle sorte, qu'à propos de chacune de vous on puisse dire : Voulez-vous avoir un abrégé de la Règle de sainte Thérèse ? voyez ses filles. Voulez -vous avoir une idée vraie de leur vie? lisez leur Règle.
(1) Imit. m, 13.
Gratia Dei swn id quod sum, et gratia ^us in me vaeua non fuit.
C*est par la grâce de Dieu que je suis, et sa grâce n*a pas été stérile en moi.