CONFÉRENCE SUR L'HUMEUR
<c Je m'efforce de plaire en toutes choses à tout le monde, cherchant non ce qui m'est utile à moi-même, mais ce qui est utile au plus grand nombre, afin qu'ils soient sauvés (1). »
En parlant ainsi, l'apôtre saintPaul fait de luimême le plus grand éloge : rien en effet ne peut mieux nous donner Tidée de sa charité parfaite pour Dieu et pour le prochain, que cette abnégation universelle, cet oubli complet de luimême qui lui fait chercher uniquement ce qui est avantageux aux autres, et cela, en vue de leur salut. C'est le renoncement à tout ce qui est personnel, c'est l'abdication la plus parfaite de tout égoïsme. Or cette vertu, si étroitement recommandée par notre divin Maître, trouve en nous un obstacle formidable : je veux parler de ce qu'on appelle l'humeur propre de chacun. Suivre son humeur, c'est-à-dire se laisser dominer par elle,
(l) I Cor. X, 33.
c'est rinclination de la nature. Que faut-il donc entendre, en réalité, par ce mot si commun, Vàumeur? Quel moyen prendre pour s'en rendre maître, pour se rapprocher du modèle que nous présente Tapôtre ? C'est à ces questions si pratiques que je vais essayer de répondre dans cette conférence.
Rien de varié comme la nature humaine en toutes ses parties : de même qu'il n'y a pas deux visages qui se ressemblent absolument, de même il n'y a pas deux âmes, deux esprits, qui soient parfaitement semblables. En ce point la nature morale ne diffère point de la nature physique. On a dit avec raison qu'il n'y a pas deux feuilles d'un même arbre qui soient exactement l'image l'une de l'autre : l'arbre humain présente de même une variété merveilleuse, dans la plus incontestable unité.
Et c'est ainsi que, parmi nous, chacun a son humeur : c'est*à-dire certaines propensions naturelles reçues en naissant, comme les traits du visage, que l'éducation, la raison, les circonstances penyent modifier, redresser, améliorer, mais non
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détruire entièrement. L'humeur, c'est comme le visage ou plutôt la physionomie de l'âme. Comme on dit d'une personne, pour la désigner , qu'elle a le visage rond, ovale, coloré, on dit, pour caractériser son âme, qu'elle a l'humeur gaie, facile, difficile, mélancolique, etc.
Qui pourrait dépeindre et dénombrer, avec toutes leurs nuances, l'innombrable multitude des humeurs particulières ? Autant vaudrait essayer de compter les reflets de la lumière; on trouverait plus facilement deux visages que deux esprits calqués l'un sur l'autre. Il n'est cependant pas interdit, il n'est même pas difficile de présenter certaines catégories principales, de faire comme une classification des humeurs, très utile pour le but que nous nous proposons.
Il y a d'abord deux classes bien tranchées d'humeurs, et cette division fort exacte vous fera sourire, tant elle est simple. La voici :
Les deux classes principales des humeurs sont les suivantes : la bonne et la mauvaise.
La bonne humeur a bien des nuances faciles à distinguer ; mais il est plus facile encore, et il est plus important, de noter les caractères de la mauvaise : ily a l'humeur triste et chagrine, l'humeur jalouse, l'humeur emportée, violente ou rude, l'humeur fantasque, l'humeur dissimulée, susceptible, etc.
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Si tous les hommes ou les femmes qui vivent ensemble avaient la mêmehumeur, comme ils ont la même raison, )a même foi, lamême vocation, le problème de la vie de communauté serait assez facile à résoudre. Malheureusement il n'en est rien: quiconque met enprésence deux esprits, fûtce le frère et la sœur, le mari et la femme, le père et l'enfant, met en présence certains éléments qui, s'attirant par certains côtés, se repoussent par d'autres ; et si chacun de ces éléments suivait complètement et jusqu'au bout la force qui l'entraîne, la paix deviendrait bien vite impossible, et l'anarchie nécessaire. Supposez une famille où chacun se ferait une loi de n'écouter que son humeur en toutes choses, il est trop clair, sans qu'il soit nécessaire de le démontrer, que cette famille n'échappera pas àlamalédicl ion prononcée par le Sauveur contre tout royaume divisé en lui-même, et succombera promptement sous les dissensions intestines.
Si cela est vrai d'une famille, dont la nature a formé les liens indissolubles, que sera-ce d'une communauté religieuse, dont le lien essentiel est uniquement la volonté libre des membres qui la composent, sous l'assistance delà grâce de Dieu ?
Il est donc indispensable aux personnes qui vivent en communauté qu'elles s'appliquent à dominer, à gouverner leur humeur particulière,
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en vue de la paix commune qui est leur premier bien, de la charité chrétienne qui est leur inappréciable trésor, en vue du but qu'elles poursuivent, et qui ne peut s'atteindre que par Tnnité et l'harmonie des efforts de toutes.
Mais qui ne comprend que gouverner, dominer son humeur propre, c'est travailler à la modifier, à la réformer, ou, pour parler la langue chrétienne, à la mortifier, c'est-à-dire à rendre comme mortes certaines de nos inclinations et, sinon à les déraciner, du moins à les empêcher de se manifester au dehors ? L'humeur c'est l'élément de la propre volonté, dont saint François de Sales disait à ses filles : « Chaque Sœur devrait laisser sa volonté propre hors la porte, pour n'avoir que celle de Dieu. Bienheureuse celle qui n'aurait d'autre volonté que celle de la communauté et qui en prendrait chaque jour dans la bourse commune, pour ce qui lui en ferait besoin (1). »
Ainsi la mortification de l'humeur et de la volonté propre, laquelle n'est le plus souvent que l'expression de l'humeur qui nous domine, c'est là un des sens du précepte si formel de Notre- Seigneur : « Abnega temetipsum : Reniez-vous vous-même ». Renoncez-vous, tenez vos pro-
(1) Entretiens.
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pensions naturelles, vos inclinations, même les meilleures, comme non avenues; qu'elles ne soient jamais le seul ni lepremier mobile de vos actions; qu'elles s'effacent toujours devant la charité, devant la règle, devant toute volonté de Dieu, de quelque manière qu'elle se manifeste, ou par l'exigence impérieuse d'un précepte formel, ou par une suave invitation de la grâce.
Sur ce point tout le monde est d'accord; il n'est personne qui ne convienne, surtout en regardant les autres, de l'excellence de ce principe : il ne faut pas se gouverner par son humeur, il faut savoir la mortifier, il faut faire abnégation de sa volonté propre, il faut se renoncer.
Dans la pratique, la chose est plus difficile et elle demande à être regardée de près.
D'abord il faut bien convenir que pour tous, sans exception, se vaincre soi-même est un travail ; personne ne remonte une pente ou ne s'y retient sans effort. Notre humeur propre, en tant qu'elle n'est trop souvent que Fexpression de cet attrait funeste que nous tenons de notre premier père, et que l'Esprit-Saint dépeint en ces termes : « Les sens et la pensée du cœur de l'homme sont inclinés vers le mal depuis le jour de son adolescence (1) », notre humeur propre est un
(1) Gen. VIII, 21.
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ennemi à combattre ; et quand même elle n'est pas la résultante directe de notre corruption origiuelle, elle nous demande encore des efforts et des sacrifices, ne fût-ce que pour Tempêcher de dominer nos actions et de mettre la nature à la place de la grâce.
Il est vrai, cependant^ que ce travail, imposé à tous^ n'est pas le même pour tous. Le livre de l'Imitation le dit avec raison : « Tous n'ont pas autant à faire pour se vaincre et se mortifier ». Il ajoute pour la consolation des âmes en qui les passions sont plus violentes et suscitent plus de combats : « Le chrétien vraiment zélé, bien qu'il soit sujet à plus de passions, sera plus en état de faire du progrès qu'un autre dont les mœurs sont paisibles, mais qui a moins de ferveur pour la vertu (1) ï>.En effet, ces passions ardentes, tournées vers le bien, deviendront des forces.
Ainsi donc, dans cette lutte contre l'humeur propre, indispensable àtous, il y a toujours mérite pour tous, bien qu'inégal, et pour tous le succès est possible, dans la mesure nécessaire à la vertu, au salut, et aussi à la paix commune. Malheureusement on va souvent chercher bien loin desperfections imaginaires, des vertus impossibles que Dieu ne nous demande pas, on rêve des héroïs-
(1) Imit.y 1. XXV, 4.
mes dont l'occasion vous sera toujours refusée^ et Ton néglige cette lutte quotidienne^ qui est le devoir et la condition première de la vie chrétienne et surtout religieuse, cette mortification de son humeur^ de ses inclinations personnelles qu'il faut avant tout soumettre et réduire aux règles de la vérité, de l'obéissance et de la charité.
Il faut que ce travail soit bien nécessaire à toute âme qui cherche la perfection, pour que notre divin Maître, qui n'avait point de passions à vaincre, ait voulu nous en donner l'exemple. «Le Christ, dit saint Paul, ne s'est point complu enluimême. » Qu'est-ce à dire ? si ce n'est qu'il n'a pas voulu prendre pour premier mobile de ses actes ses inclinations naturelles, encore qu'elles fussent toutes saintes, toutes justes et légitimes. Il a voulu être obéissant à une autre volonté que la sienne, et obéissant jusqu'à la mort de la Croix.
Cet exemple a été religieusement suivi par tous les saints. Saint Paul, qui lui-même savait si bien se faire tout à tous, se plaint d'être trop peu imité, d Tous, dit-il, cherchent leurs propres intérêts, suiventleurs propres idées, leur inclination naturelle, non les intérêts, les volontés de Jésus-Christ (1).D Et saint Pierre, parmi lesca^
(i; Phil. II, 2.
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ractères des impies, signalait ceux-ci : « Ils théprisent l'autorité, ils sont pleins d'audace, ils se complaisent en eux-mêmes (1). » C'est-à-dire que leur goût particulier, leurs passions sont leur unique règle. Au contraire, se ranger au goût des autres, seplierauxvolontésd'autrui, maispar-dessus tout de Tau torité quia mission de commander, c'est le caractère propre des saints. Aucun d'eux ne s'est sanctifié autrement ; il a fallu travailler sur son humeur propre, la sacrifier, la réprimer, la transformer, lui donner tout au moins une direction toute surnaturelle. Je vous parlais hier des victoires héroïques que surent remporter sur eux-mêmes un saint François de Sales, un saint Vincent de Paul.
Quelquefois Thumeur sur laquelle Tesprit de grâce travaille n'est point à extirper, mais seulement à diriger, à élever, à transfigurer. Saint François d'Assise, jeune homme, avait la passion du grandiose, de la générosité chevaleresque : en se donnant à Dieu et au prochain , jusqu'à la pauvreté la plus sublime que le monde ait vue, il ne change pas d'humeur, il reste toujours généreux jusqu'à rhéroïsme, jusqu'à l'impossible, disons le mot, jusqu'à l'extravagance, etil réalise, sous une forme et à un degré inconnu jusqu'à
: (1) II P«tr. II, U.
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luf, ce que saint Paul avait énergiquement nommé « la folie de la croix ».
Quelle était Tinclination naturelle d'un saint Ignace, d'un saint François-Xavier ? C'est l'ambition, Tamour de la gloire, le goût de la lutte et du combat ; c'est, si Ton me permet cette expression , l'esprit de conquête; Eh bien, cette humeur ne change pas, chez ces nobles fondateurs de la Compagnie de Jésus. Mais la seule gloire qui leur semblera belle, quand la grâce aura transformé la nature, c'est la plus grande gloire de Dieu ; cette conquête h laquelle ils aspirent désormais, c'est la conquête des âmes et l'extension du règne de Jésus-Christ.
Mais qu e dirons-nou s d e votre séraphique Mère ? Une passion la dominait dans sa jeunesse; c'était une noble passion qui, pour devenir sainte, n'avait qu'à changer d'objet : celle de Thonneur. Que l'honneur du monde est devenu petit à ses yeux, quand elle eût résolument pris le chemin de la vie parfaite ! Mais qui dira que cette généreuse ardeur, qui se traduisait en elle par un mépris invincible pour tout ce qui est bas, vulgaire, intéressé, n'ait persisté dans son âme, quand elle est devenue la mère et le modèle de tant de filles dignes d'elle, la fondatrice héroïque de tant de monastères ?
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Ainsi l'humeur personnelle domptée, réglée, transformée, voilà ce que je trouve toujours à la base de tous les genres de sainteté, voilà ce que paraît la condition essentielle, st7ie qvÀ noriy de tout effort sérieux pour tendre à la perfection religieuse.
Mais quelles sont les vertus auxquelles nous conduira la mortification de notre humeur ? Ces vertus varient avec les différences de l'humeur qu'il s'agit de mortifier; mais il estévident, à priori, que quiconque mortifie son humeur s'applique à acquérir la vertu qui lui convient le mieux et qui lui est le plus indispensable, parce que cette première vertu est nécessaire pour servir de base à l'acquisition de toutes les autres.
Avez-vous l'humeur emportée, violente ?I1 est clair que la vertu que vous devez poursuivre avant tout, c'est la douceur.
Est-ce l'humeur triste et chagrine qui est la vôtre ? Efforcez-vous donc de devenir affable et gaie. L'humeur jalouse veut être combattue par mille petits sacrifices qui ont pour but la charité envers les personnes dont on est jaloux. L'humeur lente et paresseuse a besoin de s'imposer le fardeau d'un travail régulier et quotidien. Trop de dissipation naturelle appelle le recueillement volontaire et soutenu. Un esprittrop resserré en
lui-même a besoin de se faire violence, pour s'ouvrir et s'épancher, quand le besoin de l'âme ou la règle le prescrit.
En un mot, c'est notre passion dominante, laquelle est toujours le fond de notre humeur, qui nous indique la vertu principale à laquelle il faut tendre, et qui est le plus souvent la vertu contraire. Celle-là atteinte, toutes les autres deviendront faciles, et souvent même on les atteindra sans les chercher.
Cette mortification ou cette modification de notre humeur naturelle est-elle possible?
Sans aucun doute, puisqu'elle est nécessaire. Que de fois cependant on entend même des personnes religieuses prononcer cette parole, ou des paroles équivalentes : c Que voulez-vous? C'est ainsi que je suite faite, ou c'est ainsi que le bon Dieu m'a faite, je n'y puis rien changer! » Oh ! qu'il est facile de confondre cette excuse trop facile de la lâcheté, de la paresse ou de Tamourpropre par les exemples, non pas seulement des saints, mais du monde lui-même ! Que d'efforts ne fait on pas, dans le monde, par vanité, par intérêt, sous l'empire de quelque passion déréglée, pour mortifier et vaincre son humeur, pour triompher de sa volonté propre 1 Les relations de société, une position à ménager ou & conquérir, une résistance à vaincre, les exigen-
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ces (f un mari, d'une famille, l'ambition la plus vulgaire, jusqu'aux soucis de la toilette, tout concourt pour que les personnes du monde les moins disposées à se gêner pour l'amour de Dieu vivent dans une gêne continuelle, dans une contrainte sans fin, dans une dépendance insupportable, dans une fatigue qui va quelquefois jusqu'à l'exaspération, jusqu'à la maladie I Si des gens du monde étaient là pour m'entendre, ils me comprendraient sans peine. Mais quoi ! Ces efforts que le monde prodigue, dans des vues purement humaines, toujours frivoles, souvent coupables, nous refuserions de les faire pour Dieu, pour nousrapprocherdu modèle divin, pour nous assurer la récompense éternelle ? Nous serions d'autant moins excusables que pour nous la mortification de l'humeur propre est singulièrement facilitée : en effet la Règle semble faite tout exprès pour nous rendre cette pratique de vertu aussi aisée qu'elle est nécessaire, et l'on pourrait dire qu'elle n'est pas autre chose que la science demortifierl'humeur desparticuliers, dans tout ce qui pourrait nuire à la vie commune.
Est-ce à dire cependant qu'il n'y ait rien de vrai dans l'axiome si connu :
Chassez le naturel, il revient au galop ? En d'autres termes, n'est-il pas rare et ^ie&^^
impossible de trouver des personnes dont Fhumeur naturelle se transforme, comme il est rare d'en voir dont la physionomie se. métamorphose? Qu'un esprit lentet méthodique devienne leste et vif; qu'un caractère impressionnable devienne impassible et sec ; qu'un homme d'imagination devienne un homme de calcul ; qu'un cœur chaud et tendre devienne froid et dur ; qu'un mélancolique devienne enjoué, ce seraient là, en effet, de vrais miracles, et il faut bien s'attendre que tous les efforts de la vertu n'iront jamais jusqu'à ôter à chacun de nous ce premier fond qu'il a reçu deDieu, qui compose sa physionomie particulière, et qui, en nous rendant différent de nos semblables, contribue à cette admirable variété dans l'unité, qui est essentielle à la beauté de ToBuvre divine. Aussi n'est-il pas question, quand nous parlons de mortifier notre humeur, d'abolir notre individualité, en effaçant le trait caractéristique de notre nature. N'a-t-on pas remarqué avec raison que, dans cette immense multitude de saints que l'ég-lise honore sur ses autels, il n'y en a pas deux qui se ressemblent tout à fait? Tous, cependant, n'en doutez pas, ont mortifié leur humeur ; tout en conservant leur nature particulière, ils en ont réprimé les saillies dangereuses, corrigé les aspérités ; etioin d'être aaseryis en esclaves à cette nature, ils Tout
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assouplie, dirigée^ élevée ; ils ont justifié, parleur exemple, le précepte du livre saint : « Tes appétits seront sous ta puissance, et tu auras à les dominer (1) ». C'est là ce qui nous est demandé, c'est là le travail que nous avons à faire et qui durera autant que notre vie, avec ui> succès non pas toujours entier, ce qui est difficile, mais toujours croissant peut-être, et à coup sûr toujours méritoire. Vous ne pouvez, dites-vous, extirper cette humeur jalouse ? Soit, mais vous pouvez la paralyser et Fempêcher de nuire ni à vous ni à personne. Cette humeur chagrine, qu'entretient en vous la maladie ou quelque peine intérieure, vous ne pouvez la déraciner tout à fait ? J'y consens. Mais que d'actes de vertu elle peut vous inspirer chaque jour par l'effort , que vous ferez pour la cacher, par les paroles aimables, douces, charitables, que vous saurez vous imposer àl'égard du prochain, par les intimes violences dont vous aurez à faire l'offrande à Dieu, dans le secret de votre cœur. Ne voyez-vous pas que votre humeur naturelle, ainsi traitée, cessera de vous être une occasion de péché, et vous deviendra, au contraire, une occasion démérite continuel ? Vous connaissez, avec saint Paul et avec tous les maîtres de la vie spirituelle, particulièrement
(1) Gen. IV, 7. Sub te erit appetitus tuus, et tu dominaberis iUins.
avec saint François de Sales, qui revient sisou* vent sur ce point, dans ses Entretiens avec ses religieuses, vous connaissez ces deux parties de Fâme qui sont en présence en chacun de nous : Tune, la supérieure, où résident la foi, la raison, la volonté ; Tautre^l'inférieure, qui est le siège des appétits, des passions, de l'humeur. La partie haute n'aura-t-elle la victoire qu'autant qu'elle sera devenue tout à fait paisible, et ne seronsnous agréables à Dieu qu'antantque notre raison maîtresse ne sentira plus rien ni des convoitises des sens, ni des saillies de F amour-propre, ni des divagations de notre humeur ? Quelle erreur de le croire ! Quand même toutes nos passions seraient émues, tant que la partie supérieure où réside la raison n'a pas volontairement abdiqué, rien n'est perdu, rien n'est diminué en nous de la grâce divine. Que dis-je ! le combat lui-même nous est un titre de plus à la miséricorde d'en haut, puisque est une nouvelle occasion de victoire, et ainsi, loin que nous devions nous décourager de la prolongation de ces luttes intestines, il faudrait encore bénir Dieu qui ne les permet si douloureuses^ que pour avoir en nous plus de mérites à récompenser.
Notre humeur naturelle, passez-moi cette comparaison, c'est le cheval qui nous porte : or le meilleur cavalier n'est pas celui qui ne sait que
CONFÉRBNCE SUR L^HUlfEUR. 115
diriger une douce et facile monture^ mais celui qui peut dompter et conduire un cheval fougueux, alors même qu'il tombe quelquefois.
Ainsi qu'aucun prétexte, qu'aucun découragement ne vienne jamais nous faire croire que la lutte contre notre humeur est impossible, superflue ou inutile. S'il y rà délibérer, c'est sur un point unique : quels sont les moyens à prendre pour conduire heureusement cette lutte contre les écarts de notre humeur naturelle.
Le premier et le principal, c'est de s'efforcer partout et toujours d'illuminer en nous et défaire prévaloir cette partie supérieure de l'âme, où réside l'entendement, qui doit régler l'homme dans toute sa conduite, et ne jamais céder l'empire à l'imagination et aux sens. L'entendement a deux flambes^ux, la raison et la foi. La raison, sans laquelle il n'y a jamais eu aucune vraie sainteté ni aucune dévotion solide, la raison, ce reflet en nous de la nature divine, devrait suffire à elle seule pour régler notre humeur et supprimer ses caprices et ses injustices, si la concupiscence n'était là ; mais, en fait, elle ne suffit pas, elle n'a jamais suffi à personne. Aussi faut-il qu'elle recoure constamment à la foi avec ses vues, ses motifs, ses récompenses surnaturelles, pour se fortifier, s'éclairer et guider l'âme dans les obscurités de la lutte de chaque jour. Avec cette double lumière
H 6 Deuxième jour
nous verrons facilement que ce que conseille l'humeur est presque toujours contre la raison ou contre la foi, et qu'agir sous son impression, c'est presque toujours s'égarer.
Les autres moyens de vaincre notre humeur sont tous les moyens surnaturels dont la religion dispose. Quelle* tristesse de voir des âmes pieuses recourir journellement à la confession, à la communion, à Toraison, à la récitation du saint office, et en revenir toujours les mêmes, sans que ces communications si intimes avec Dieu aient en rien modifié les tendances fâcheuses de leur nature et les aspérités de leur caractère ! N'est-ce pas omettre un point essentiel dans les effusions de l'action de grâce, dans les élans de l'oraison, dans les supplications de la prière publique, que de ne pas se replier sur soi-même, pour étudier son âme, sous le regard et au contact de Dieu, afin d'en discerner jusqu'aux moindres taches, jusqu'aux plus imperceptibles imperfections? Mais surtout que penser de ces confessions si multipliées, qui supposent autant d'examens de conscience et de fermes propos, si elles nous laissent toujours subsistantes, toujours dominantes, ces misères de notre humeur personnelle, dont tout le monde souffre autour de nous, et que seules nous ne savons pas apercevoir?
Quelquefois ce qui nous manque pour triom-
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pher, c'est moins de nous connaître, que de savoir nous faire connaître. Je m'explique : dans la lutte pénible qu'elles soutiennent pour se vaincre, certaines âmes, trop concentrées, trop timides, ce qui la plupart du temps signifie trop orgueilleuses, ne voudraient avoir que Dieu seul pour confident. Sans doute, c'est lui qui doit être le premier, le principal, le perpétuel confident de nos détresses ; c'est à lui avant tout qu'il faut dire avec le saint roi-prophète : « Seigneur, je souffre violence, répondez pour moi ! > Mais ce n'est pas en vain que, d'après Tordre établi de Dieu, nous avons tous ici-bas des guides, des conducteurs pour nos âmes, qui nous tiennent la place de Dieu. Nos supérieurs, nos directeurs, nos confesseurs sont investis d'une autorité divine qu'ils ont reçue, non pour eux, mais pour nous, et dont il faut savoir user pour nous soutenir dans la lutte de tous les jours. Ne le savons nous pas déjà par une expérience souvent répétée? une tentation découverte est une tentation vaincue ; une douleur communiquée, non au premier venu, non, par mépris de la règle, à quelqu'un qui n'a pas mission de nous entendre, mais à celui ou à celle dont c'est l'office de nous écouter, une telle douleur est une douleur soulagée. C'est une remarque de saint François de Sales, dont il faut tenir grand compte : « La
communication des douleurs du cœur , dit le grand évêque, fait le même effet en l'âme que la saignée au corps de celui qui est en fièvre continue, c'est le remède des remèdes (1). 3>
Efforçons-nous, mes Sœurs, de bien comprendre ces vérités, si simples, si vraies, si pratiques, si importantes pour la perfection à laquelle nous devons tendre tous les jours de notre vie. C'est souvent peu de chose en soi qu'une humeur un peu chagrine, un peu contredisante, un peu dissipée ; mais ne pas se. décider à combattre ces inclinations fâcheuses, à les réformer, à les vaincre par une lutte sans trêve et sans merci, aussitôt qu'on les a remarquées, c'est véritablement un grand mal. Car c'est laisser entre Dieu et notre âme un sérieux obstacle ; c'est préférer lâchement à une gêne légère un repos dangereux ; c'est manquer à ce zèle ardent pour la perfection des vertus, qui semble inséparable d'un cœur de Carmélite ; c'est enfin refuser au divin Maître une part de la gloire qui lui est due, en renonçant à pouvoir jamais dire avec saint Paul : a Pour rnoi, je m'efforce de plaire en toutes choses à tout le monde^ n'ayant aucune recherche de ce qui rrCest utile ou agréable^ mais
(1) Introd. à la Vie dévote rv, 2.