‹ Une retraite au CarmelChapitre 11 sur 25 · I COB. XV · texte numérisé non relu

I COB. XV

Mes chères Sœurs, c'est par ces paroles si humbles, et en même temps si véritables, que le grand apôtre des Gentils veut faire entendre aux Corinthiens la raison supérieure et mystérieuse poiir laquelle lui, le persécuteur, Tennemi acharné de FEglise naissante, est devenu le plus infatigable et le plus laborieux de ses apôtres. « J'ai plus travaillé à moi seul que tous les autres ensemble ^abundantius fiis omnibus laboravi. Mais si j'ai fait de si grandes choses, ne m'en attribuezpas la gloire : Je suis un ancien blasphémateur. Je suis le dernier des apôtres, je ne suis qu'un avorton, je ne mérite pas même de porter le nom d'apôtre. Si j'ai à me glorifier de quelque chose

qui m'appartienne en profite, je ne me glorifi|rai que de mes infirmités (1). » Et pourtant c'est ce vase d'infirmité que Dieu a choisi^ pour en faire un vase d'élection. C'est cet homme, a enfant de colère par nature », comme tous l^ autres, qui a été, plus que tous les autres, rorgan|| de la miséricorde divine, à l'égard de la gentilîté plongée dans les ombres de la mort. Ce persécuteur de TEglise naissante a, plus que tous les autres, soufifertpour l'Eglise ; nul n'aenduré pour elleplus de travaux, plus de prisons, plus de flagellations, plus de morts. Cet ennemi, ce blasphémateur de l'Evangile, en aplus profondément qu'aucun autre pénétré la doctrine. Nul n'a eu plus de visions et de révélations du Seigneur. Nul n'a prêché sa parole avec plus d'amour, à temps et à contretemps, depuis les prisons de la Judée et<de Rome, jusque dans le palais des Césars.

Mais quelle est^ d'après saint Paul, la force secrète, la puissance cachée qui seule explique et soutient ce grand ouvrage ? Vous l'avez entendu, mes Sœurs. Ce n'est pas la nature humaine, ce n'est pas l'orgueil humain qui a fait cela, c'est la grâce de Dieu. « Gratta dei sum id quod sum. » Je n'étais pas seul pour venir à bout de

ces grands travaux qui écrasent l'imagina-

(1) I Tim.1,13. — U OoB. Xli, 13.

tiojl, j'étais avec la g-rtlce de Died : « Non ego^ sed gratta Dei mecum ».

Et en effet, mes So&urs, la grâce de Dieu d'abord, puis la correspondance fidèle à la grâce de Dieu, voilà ce qui fait la sainteté dans les âmes ; voilà %id qui explique les merveilles que nous admirons dans la vie des Saints. Je n'ai pas encore prononcé le nom de votre mère Thérèse, et cependant je vous ai déjà livré le secret de sa vie. Elle aussi, miracle de la grâce divine ;» elle aussi, organe de la miséricorde divine, elle peut nous dire, comme saint Paul : « Crratia Dei sum idquod sum. C'est par la grâce de Dieu que je suis tout ce que je s\iis, et sa grâce n'a point été stérile en moi ».

Ce matin je vous ai entretenues du mystère de la grâce. *Ce soir je reviens sur cette doctrine, pour en éclairer toujtes les parties par des exemples tires de la vie de votre mère, et exciter par là en vous une généreuse et filiale émulation.

La grâce, nous l'avons déjà dit, mes Sœurs, c'est le don de Dieu par excellence, ce don tout gratuit, nullement dû à notre nature, par lequel

Dieu fait choix de notre misère pbur la rendre capable d'aller à lui, prévient notre faiblesse, éclaire notre entendement, fortifie notre volonté, incline et dirige notre liberté, sans lui faire violence, pour nous rendre capables de marcher dans la voie qui mène au salut éternel, à notre fin surnaturelle. La grâce, c^est cet amour par lequel « Dieu nous a aimés, le premier, dit saint Jean, prior dilexii nos (1) », sans attendre pour se déclarer aucun mérite de notre part. « J'ai été trouvé, dit le Seigneur, par ceux qui ne me cherchaient point ; je me suis montré à découvert à ceux qui ne m'appelaient pas (2). » Sans cette grâce nous ne pouvons rien faire d'utile pour le ciel. « Sine me nihil potestis facere : sans moi, dit Notre-Seigneur, vous, ne pouvez rien faire, d Soyezsavants, habiles, intelligents, riches ; ayez le génie, ayez la force, ayez la science de tout ce qui existe, depuis le cèdre jusqu'à l'hysope, depuis l'atome jusqu'au plus grand des soleils ; bien plus, ayez toutes les vertus des sages, rien de tout cela n'est utile au salut éternel, sans la grâce. Tous les hommes sont rigoureusement égaux devant elle, et p©ur le plus prodigieux des génies, comme pour le

(1) 1 Joaû. lY, 16.

(2) Ps. LXV, 1.

plus humble des pâtres de la vallée, les portes éternelles ne sauraient s'ouvrir sans les mérites de Tauguste victime^ sans une goutte du sang de Jésus-Christ I

Il est vrai, « Jésus-Christ est mort pour tous, pro omnibus mortuus est{l) ». Et ce sang, par des canaux mystérieux, la plupart du temps invisibles à tout œil humain, arrive au seuil de toutes les âmes et vient solliciter leur liberté. « Sto ad ostium et puko (2). » Il en est d'elle comme du soleil matériel qui brille pour tous les hommes, et dont tous peuvent recevoir la lumière, quoique tous puissent s'y soustraire par leur volonté propre. C'est ce qui fait qu'au dernier jour toute âme perdue ne pourra accuser qu'elle même, et sera convaincue, par sa propre conscience, que c'est à elle-même que s'adressait le tendre reproche du Sauveur aux juifs endurcis : « Que de fois j'ai voulu rassembler tes enfants, comme une poule rassemble ses petits sous ses ailes, et tu n'as pas voulu, et noluisti ! j Tu n'as pas voulu, c'est le mot, l'arrêt fatal qui seul explique toute sentence de réprobation finale : Noluisti!

Mais s'il est vrai que la grâce s'offre à tous

(1) II Cor. V, 25.

(2) Apoc. m. 20.

pour nous sauver tous, il n'est pas moins certain qu'elle ne se donne pas à tous dans une égale mesure. Il en est 'du monde de la grâce comme de celui de la nature. Dans le monde matériel la vie est partout. Partout se fait sentir la richesse des forces créatrices. Mais quelle variété dans les manifestation de la vie ! L'œil et l'esprit des savants s'épuisent, depuis des siècles, à classer seulement les innombrables variétés de ses formes Il n'y a pas deux êtres qui se ressemblent. Sur une même tige pas deux feuilles qui, dans leur identité apparente, ne présentent quelque dissemblance. Et de cette variété infinie, de ces contrastes sans nombre, de cette éblouissante multiplicité résulte la beauté achevée de ce monde ; si uniquement admirable, en effet, dans son immense variété, que les Grecs, avec le sens exquis du génie qui les caractérise, l'ont appelé le Cosmos^ l'harmonie, lui faisant ainsi un nom propre du terme même qui signifie la perfection de la beauté.

Ainsi en est-il du monde surnaturel. Versée sur toutes les âmes comme la rosée sur toutes les fleurs, la grâce est reçue par chacune dans une mesure savamment différente , afin que de cette sainte et mystérieuse inégalité, de cette hiérarchie aussi sage qu'elle est secrète et cachée dans son ensemble à tous les yeux mortels, résulte une harmonie plus belle encore, plus écla-

tante, dans le monde de la grâce, que dans le monde de la nature, afin que, dans Tun comme dans Tautre, se justifie la parole du saint Livre : «Vous avez disposé toute chose, ô Seigneur, avec nombre, poids et mesure ! » Et c'est ainsi que, dans le ciel de la grâce comme dans le firmament qui brille ànos regards, les étoiles diffèrent entre elles d'éclat et de grandeur, suivant la belle comparaison de saint Paul : « Stella à stellâ differt à claritate d. Qui nous dira maintenant de quel éclat de gloire brille dans le ciel cette étoile de première grandeur, qui s'appelle Thérèse de Jésus ? Ellemême, malgré son humilité, dans le récit qu'elle nous a laissé de sa vie, ne cesse de remercier Dieu, et en même temps de trembler de la multitude et de l'étendue des dons célestes qui ont prévenu son enfance et accompagné toute sa vie, et dont elle sait bien qu'elle doit rendre compte à Dieu ; car il sera demandé à chacun en proportion de ce qu'il a reçu et rendu à chacun selon ses œuvres.

La première grâce dont elle remercie Dieu, c'est d'être née dans une famille chrétienne et catholique, d'un père et d'une mère tendrement unis, mariage saint, alliancebénie, comme l'Eglise voudrait toujours les former. Avec ses deux sœurs et ses neuf frères^ elle reçut d'une mère angélique, morte à trente-trois ans, les flus beaux

exemples de piété, de patience et de douceur. Et son père, qui lui fut conservé plus longtemps, sut continuer, avec un soin jaloux, Fœuvre si chrétiennement commencée de son éducation.

0 mystère de la prédestination divine ! Thérèse n'est pas encore sortie de sa première enfance, et déjà elle complote avec un de ses frères, comme elle tout enflammé par la lecture de la vie des saints, de s'enfuir de lamaison paternelle' pour aller chercher la gloire an martyre. Déjà elle a le goût de l'aumône et la pratique avec bonheur. Elle a une tendre dévotion pour la sainte Vierge, et quand, à douze ans, sa mère lui est ravie, elle va se jeter à ses pieds, la conjurant de remplacer pour toujours celle qu'elle avait perdue.

Ainsi, comme elle le remarque expressément, la grâce semblait, en elle, avoir prévenu la nature. « Aussi, dit-elle, lorsque je me rappelle cette pente heureuse vers la vertu que Je Seigneur m'avait donnée et le triste usage que j'en ai fait, mon âme se brise de douleur. » C'est le langage de son humilité. Il est certain du moins, de son propre aveu,qu'elle avait connu etgoûtéleschosesdu ciel, avant de rien savoir des œuvres du monde et de ses dangers, et que, dès cet âge si tendre, elle pouvait dire ce que saint Paul , parlant de lui mê me , nous dit des années qui suivirent les oraç^^^

elles fautes de sa jeunesse: « C'est par la grâce de Dieu que je suis ce que je suis, et cette grâce n'a pas été stérile en moi » .

Tel est le mystère de la grâce dans son origine ou de la grâce prévenante. Suivons maintenant son cours, en empruntant toujours les exemples et souvent les paroles de votre séraphique mère, et voyons-la, dans ses merveilleux développements, accompagner, instruire, corriger, relever, fortifier et transformer une âme.

Saint Pierre, disions-nous, appelle la grâce « multiformis^ aux mille formes ». Comme c'est bien là un de ses plus touchants caractères ! Dieu sans doute aurait pu nous amènerions à lui par une voie uniforme, il aurait pu tracer au soleil de la grâce une route inflexible, comme celle que suit dans les cieux Tastre du jour.

Mais non ! Dieu a voulu, tout au contraire, dans la distribution de ses dons aux âmes, suivre un ordre caché et savant dans son inscrutable variété, qui ne contrarie en rien ni les lois de la nature, ni les exigences de notre liberté. Il s'accommode aux besoins divers de nos âmes, dont lui

seul connaît tous les replis ; il tient compte de nos inclinations, de nos passions, de nos faiblesses mêmes. Pour nous gagner, aucune voie ne lui paraît trop basse, trop humble, et Ton peut bien dire de lui, comme saint Paul^ « qu'il se fait tout à tous: Omnia omnibus factus sum ».

Admirez cette variété dans le mode et l'enchaînement des grâces, considérez et les mouvements que la grâce inspire, et les moments qu'elle choisit pour frapper ses coups, et les instruments qu'elle emploie.

Y a-t-il une seule des impressions dont notre âme est capable que la grâce ne sache mettre à profit ? C'est d'ordinaire la crainte qui lui ouvre la première entrée, a La crainte, dit la Sainte- Ecriture, est le commencement la sagesse. » Troubles salutaires, suscités dans l'âme par la pensée des jugements de Dieu, que de saintetés vous avez préparées, et qu'heureuses sont les âmes que vous avez visitées dès leur jeunesse ! Thérèse eut ce bonheur, et elle lui dut de conserver l'innocence et de toucher à la perfection, telle que la première enfance la comporte, avant même d'avoir ressenti en elle la première étincelle de cette grande flamme d'amour qui la devait consumer. Ecoutez-la : « Je ne pouvais, dit-elle, commettre aucune offense contre le Seigneur, sans être saisie d'une crainte lTfea\\v^^ ^V

188 UNE RETRAITE AU CARHEL. — TBOISIÈME JOUR.

j'avais soin de m'en confesser aussitôt (i) ».

C'est la crainte qui préserve des rechutes, c'est elle aussi qui pousse à les réparer. Saint Augustin, dans son livre des Confessions qui a tait tant de bien à. sainte Thérèse, avoue les effets salutaires de la crainte produite en son Ame, au sein de ses désordres, par le souvenir des châtiments éternels, « Rien, 6 mon Dieu, ne me rappelait, dil-il, du gouffre profond des voluptés charnelles, si ce n'est la crainte de la mort et de voire jugement futur, crainte qui, parmi la variété des opinions que j'ai traversées, ne s'est jamais effacée de mon cœur. »

D'autres fois ce n'est pas la crainte qui est l'instrument de la grAce, c'est au contraire la tendresse et les larmes de l'amour. L'âme est comme arrachée aux attraits funestes du péché par une secrète douceur, qui l'incline à aimer Dieu. Elle s'écrie alors, avec saint Augustin : « Je Vous ai aimée trop lard, beauté toujours ancienne et toujours nouvelle ! n Le nom de Dieu prononcé, la vue du crucifix, une image de Marie, un chant jusqu'à l'ombre mystérieuse et e du sanctuaire, nous arrache des larmes n'échangerail pas contre toutes les délices voudrait sentir couler ton-

jours. Oh! qui plus que Thérèse a éprouvé, qui mieux qu'elle a décrit ces assauts victorieux de la grâce divine? Et pourtant elle proclame son impuissance à en parler et à les décrire ; elle voudrait, pour leo rendre, emprunter la lyre de David. « Mon cœur et ma chair ont tressailli d'amour pour le Dieu vivant ! Cor meiim et caro mea extiltaverunt in Deum vivum ! > Elle confesse que, dans ces moments bénis, le langage ordinaire ne suffit pas, et qu'il lui faut recourir à la poésie. Quelle poésie, mes Sœurs, que celle de votre mère, sortie toute brûlante d'une âme que l'amour rendait impuissante à autre chose qu'à chanter Celui qui la remplissait ! Poésie dont elle dit elle-même, avec tant de force et de justesse : « Ce n'était pas un travail de mon esprit, mais un jet de mon âme tourmentée par l'amour (1) d.

D'autres fois c'est àTintelligence que s'adresse le rayon divin. C'est cette grâce de lumière qu'implore si souvent le Psalmiste : « Seigneur, donnez-moi l'intelligence, afin que je connaisse vos témoignages. Donnez-moi l'intelligence, afin que j'aie la vie (2) » ! Dans les moments où cette prière est exaucée, l'entendement s'éclaire sou-

(l) Vie, p. 194.

^2) Ps. 108.

daînement sur unproblème de Tâme, et Ton s'écrie comme le grand géomètre : « J'ai trouvé ! » Que de fois sainte Thérèse nous dit qu'elle vient de comprendre tout d'un coup des vérités qu'elle n'entendait pas auparavant! Mais que dis-je ? tous ses écrits ne sont-ils pas une manifestation éclatante de son intelligence des plus hauts mystères, sous la dictée de la grâce et comme par un écoulement surnaturel de la lumière divine ? « Durant plusieurs années, écrit elle, je lus beaucoup de livres spirituels sans en avoir l'intelligence ; je passai aussi fort longtemps sans trouver une seule parole pour faire connaître aux autres les lumières et les grâces dont Dieu me favorisait. Mais quand il plaît à sa divine Majesté, elle donne en un instant l'intelligence de tout, d'une manière qui m'épouvante... La lumière m'est venue quand je ne la cherchais pas, quand je ne la demandais pas; le Dieu de bonté m'a donné, en un instant, une pleine intelligence de ses faveurs et la grâce de les savoir exprimer. »

La grâce d'intelligence ne serait qu'un don dangereux souvent, si la grâce de la force ne s'y joignait. Longtemps un Augustin a cru les sacrifices de la vertu la plus vulgaire impossibles à sa nature de feu ; mais un jour, une heure vient où 2I est tout changé et oti il s'écrie généreuse-

ment : « Eh I quoi, je ne pourrai pas ce que peuvent ceux-ci et celles-là ! » Thérèse, de même, croyait ne pouvoir trouver la force de renoncer à des amitiés, non pas coupables, elle n'en connut jamais, mais trop humaines» trop molles et trop sensibles. Tout d'un coup elle se sent la virile énergie qui lui avait manqué jusque-là, et son cœur, devenu libre, s'élance vers de plus hautes régions, capable enfin de comprendre et de pratiquer cette parole que le Seigneur lui avait fait entendre dans l'oraison : « Je ne veux plus que tu converses avec les hommes, mais seulement avec les Anges (1) I »

Mais que dirai-je des épreuves par où la grâce de Dieu fait passer des âmes déjà fortes, pour les élever à une vertu plus grande, en trempantleur courage par d'apparentes rigueurs, qui ne sont que des déguisements de son amour?

Epreuves extérieures d'abord. Vous qui avez lu la vie de sainte Thérèse, vous savez si elle a été traversée dans ses desseins les plus utiles, les plus pieux. On la dénonce à l'Inquisition comme hérétique ; on la signale, du haut de la chaire, comme une visionnaire extravagante : on la déclare possédée et on veut l'exorciser (2).

(1) Vie, p. 309.

Maïs les épreuves extérieures ne sont rien auprès des épreuves intérieures, cent fois plus terribles, par lesquelles la fait passer son divin époux. Elle seule est capable de décrire avec l'exactitude qui vient de l'expérience personnelle, et avec l'éloquence qui lui vient de la grâce, les états singuliers d^esprit qu^elle doit traverser : obscurcissement et affliction de Pâme, sécheresses prolongées, dégoût de Toraison et de toute œuvre sainte, « de telle sorte, dit-elle (1), que son âme se sent comme étouffée et son corps comme lié ».

Ainsi Dieu agit parfois à l'égard de Tâme comme dans l'amour humain, où les dédains apparents et la froideur de l'objet aimé ne servent qu'à redoubler et exciter l'amour.

Voilà, mes Sœurs, comment l'âme est, sous la la grâce, semblable à un instrument de musique dont les touches résonnent alternativement sous la main et selon la volonté de l'artiste. L'artiste divin, qui nous connait mieux que nous ne pouvons nous connaître , s'adresse quelquefois à nos faiblesses mêmes et les fait tourner au profit de la vertu. Sainte Thérèse en est un exemple. C'est elle qui nous apprend que la fière passion de l'honneur préserva sa jeunesse de

certaines chutes. « Ce qui me sauva, dit-elle^ ce fut la crainte de Dieu que je ne perdis jamais, et une crainte plus grande encore de manquer aux lois- de l'honneur. Pourquoi faut-ril, ajoute-t-elle humblement, que je ne me sois point servie, pour être toujours fidèle à Dieu, de ce mâle courage que je trouvais en moi pour ne blesser en rienThonneur du monde? Par fierté naturelle, j'ambitionnais avec passion de le garder sans tache. Le désir de ne le blesser en rien faisait de ma vie un perpétuel tourment. i>

Admirable dans le mystère multiple de son action sur les âmes, la grâce ne l'est pas moins dans les moments qu'elle choisit.

Saint Paul se met en route pour aller persécuter et détruire l'Eglise. C'est à ce moment qu'il est terrassé par la grâce, et que, tombé persécuteur, il se relève apôtre : ô altitudo !

Thérèse a connu un moment où elle avait un éloignement mortel pour la vie du cloitre, un autre où elle flotte indécise entre le monde et le couvent, un moment, enfin, où elle brise tous les obstacles et s'enfuit de chez son père, pour se donner à jamais àDieu. Est-ce là quelque mouvement de la nature échauffée ou de l'imagination en délire? Non, elle sentet elle mesure toute rétendue de son sacrifice. « Alors que je sortis de la maison de mon père, dit-elle, j'éprouvai

comme les douleurs de l'agonie. y> Mais elle ne pouvait reculer, Theure de la grâce avait sonné.

0 moment, sacré entre tous, delà conversion, de la vocation, quelle loi préside à votre choix ? Y a-t-il une seule conversion, une seule vocation dont rintelligence humaine suffise à expliquer le mystère? Chez l'un, c'est un lent travail qui la prépare; chez cet autre, c'est comme un coup de foudre dans un ciel serein. Notre siècle est plein de ces prodiges : depuis cet artiste, cet incrédule, de la même nation que le docteur des gentils, qu'un hasard amène dans une Eglise, et qui en sort apôtre et prêt à revêtir l'habit de saint Jean de la Croix, jusqu'à cette femme du monde qui, au lendemain d'une fête, encore couverte de diamants et de fleurs, sent tout le vide des plaisirs, l'horreur du mal, et court chercher au pied du prêtre l'oubli de ses coupables joies et le pardon de ses péchés.

Enfin les instruments dont la grâce se sert ont eux-mêmes leur mystère. Dieu se sert le plus souvent des hommes pour nous amener à lui. Que de fois une sainte amitié a présidé à une solide vocation ! Thérèse rencontre, au couvent où on l'élève, Marie Briceno, cette religieuse qui, nous dit-elle, joignaità un jugement exquis la grâce de biendire, et cette société diminue peu

à peu en elle son immense répulsion pour la vie religieuse.

Ensuite, c'est un de ses oncles, homme très pieux, qui lui met en mains des livres ascétiques « qu'elle lit, dit-elle, non par goût^ mais par pure complaisance ».

Plus tard, enfin, quand elle doit entrer en plein dans la vie mystique, Dieu lui envoie de saintes amitiés, de saints directeurs : un saint Pierre d'AIcantara, un saint Jean de la Croix, un Pierre Alvarez. Heureuses rencontres, évidemment ménagées par la Providence de Dieu, qui amenez un Ambroise à Augustin, un saint François de Sales à M°^® de Chantai, un saint Vincent de Paul à la vénérable fondatrice des sœurs de charité, un Pierre de Bérulle à la Bienheureuse Marie de rincarnaiion, qui ne reconnaîtra en vous une des voies les plus douces de la grâce divine?

A défaut des hommes vivants, c'est l'esprit des morts, ce sont les livres. Après Dieu, qui a formé sainte Thérèse? C'est d'abord la Vie des Saints^ première lecture de son enfance ; ce sont les Lettres de saint Jérôme, ce sont les Confessions de saint Augustin.

Que dirai-je, enfin, de tant de circonstances où le vulgaire ne voit que le hasard, mais qui sont des moyens de la grâce pour arriver jusqu'aux âmes? Je serais infini si je voulais achever.

comme je le pourrais, le développement d'une vérité si consolante et en même temps si certaine. Qu'il suffise de dire, en un mot, qu'outre les hommes et les choses, les paroles et les livres, les vertus naturelles et même les faiblesses de notre coeur, Dieu, au témoignage des livres saints, sait employer l'ennemi des âmes, le démon lui-même, pour les convertir : témoins ces possédés de l'Evangile qui confessent la divinité de Celui-là même que Satan leur prescrit de blasphémer !

Arrivons enfin à nos conclusions. Elles sont aussi évidentes que pratiques.

Et d'abord quel prétexte peut rester à ceux qui accusent Dieu de leurs propres faiblesses et se prétendent parfois abandonnés .par la grâce divine? Ah! n'attendons pas le jugement dernier et ses révélations pour être absolument convaincus que Dieu donne toujours à tous les grâces suffisantes pour se sanctifier et se sauver.

Ne dites pas : J'ai l'imagination trop vive, des passions trop ardentes. Eh! les avez-vous plus vives, plus ardentes qu'un Paul, un Augustin, une Thérëse ? Ne dites pas : J'ai l'intelligence trop lente et le cœur trop froid. Faut-il donc tant de lumières pour comprendre que Dieu est souverainement bon? Et devons-nous croire gu'il demande à tous les ravissements et l'extase

de sainte Thérèse ? « Voulez-vous entrer dans la vie, dit le Seigneur? observez mes commandements, mon joug est doux et mon fardeau léger! >

N'accusez pas les circonstances de vos infidélités. Ne voyez-vous pas telle âme choisie sur le plancher d'un théâtre, tel dans le négoce, comme un saint Genest ou un saint François d'Assise, tel autre dans Tarmée et tel dans une profession manuelle ; tel, enfin, comblé de grâces, au sein d'une famille ennemie de Dieu et de son Evangile?

Ah ! plutôt que de nous plaindre de ce que Dieu ne fait pas assez pour nous, songeons seulement à correspondre, aujourd'hui même^ à la grâce présente qui certainement est là et frappe à la porte de notre cœur. Car il y en a toujours une.

Etes-vous dans le péché? C'est la grâce delà crainte, du trouble, du remords; c'est surtout et toujours la grâce de la prière.

Etes-vous dans la sécheresse? C'est peut-être une grâce d'épreuve, un appel de Dieu qui ne se cache que pour se faire trouver. Peut-être est-ce aussi un châtiment miséricordieux, pour appeler votre attention sur certaines négligences qu'il faut réparer au plus tôt.

Etes-vous dans les langueurs de la maladie, sous Tempire de quelque détresse physique ou morale? Ah! c'est là une grâce de choÎK q^\

s'offre à vous ; celle que Notre-Seigneur nous révèle quand il dit : « Bienheureux les pauvres ! Bienheureux ceux qui pleurent I Bienheureux ceux qui souffrent! Le royaume des cieux est à eux ».

Etes-vous [enfin dans la ferveur, dans toutes les joies de l'oraison ? Eh ! bien, là aussi il y a une grâce de progrès, une grâce de choix qui vous est offerte :les grâces divines sont semblables à Téchelle de Jacob, leur sommet touche le ciel, et ici-bas le dernier échelon n'est jamais gravi. Il y a toujours moyen, même à une sainte Thérèse, de rendre à Dieu plus d'amour et de monter plus haut.

C'est même là une grande et sublime douleur des âmes saintes, enparticulierde sainte Thérèse, de voir combien les chrétiens en général méconnaissent l'amour de Dieu et répondent peu à la grâce. Votre sainte mère se consumait de douleur en pensant aux infidèles, aux impies, aux hérétiques, et c'est ce spectacle qui la portait à cette héroïque pénitence dont elle a laissé l'héritage sacré à ses filles.

Mais aussi, eu se regardant elles-mêmes, les âmes les plus saintes se désolent de ne pouvoir rendre assez à ce Dieu qui a tant fait pour elles. « Quid retribiiam Domino ? Que rendrai-je donc au Seigneur »? s'écrient-elles avec le Psalmiste.

C'est ce qui fait qu'une sainte Thérèse porte envie à ceux qui peuvent plus qu'elle faire pénitence, et gagner et convertir les âmes, d Non, disait-elle, ils ne savent pas, ils ne comprennent pas le prix du trésor qu'ils possèdent, s'ils n'ont éprouvé une fois dans leur vie le martyre d'une âme qui, sans cesse comblée des grâces du Seigneur, se voit dans l'impuissance de rien faire pour son service I » Humble sainte ! elle croyait sincèrement ne rien faire pour la gloire de Dieu, et cette seule pensée la consumait. C'est ce martyre intérieur, croissant avec la gi'âce même, qui lui arrache ce cri héroïque : ou souffrir ou mourir, qui la rend divinement poète dans ce chant célèbre dont le refrain est

Je me menis dn regret de ne pouvoir mourir !

0 grande sainte, que votre ardeur généreuse fasse rougir notre lâcheté, réveille nos désirs, excite nos courages I Obtenez à tous d'être plus fidèles à l'appel divin ! A vos filles obtenez un redoublement de zèle, une persévérance héroïque à vous suivre dans la voie que vous leur avez tracée, afin que toutes, au jour des récompenses éternelles, puissent dire avec vous, avec saint Paul : Gratta in me vacua 7ion fuit : La grâce de Dieu n'a pas été stérile en moi.

Ainsi soit-il.

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