‹ Une retraite au CarmelChapitre 12 sur 25 · PS. XXVI · texte numérisé non relu

PS. XXVI

C'est unlieu commun, et c'est aussi le fait constaté par l'expérience universelle : « La vie de l'homme est un combat sur la terre. » >

Depuis que le patriarche de l'Idumée a prononcé cette sentence, elle est entrée d'une manière indélébile dans la mémoire des hommes, parce que chaque jour lui apporte de nouvelles preuves, qui ne finiront qu'avec la vie présente, avec le dernier jour de l'humanité sur la terre.

Ne semble-t-ilpas cependant^ mes chères Sœurs,

que si^ aune vérité si universelle il y avait quelque exception, cette exception devrait se rencontrer dans ces centres de paix, dans ces maisons de solitude et de prière où, par la fuite du monde, parle renoncement à tous ses plaisirs, à toutes ses vanités, par une donation irrévocable de soi à Dieu seul, l'âme religieuse amis une barrière absolue, infranchissable, entre elle-même et ce qui fait la matière ordinaire des luttes et des agitations des hommes ?

Il n'en est rien cependant : Dieu ne le permet pas. Il a voulu que, dans cette vie d'épreuves, le combat se fit partout sentir. Sans doute, Notre- Seigneur a promis, dès ce monde même, le centuple à ceux qui auraient tout quitté pour le suivre ; et vous le savez, mes Sœurs, cette parole, comme toutes celle de TEvangile, est vérifiée par l'expérience : « Vous avez choisi en ce monde la meilleure part». Mais, par un secret divin, Notre-Seigneur a voulu joindre au centuple promis « la persécution D, cum persecutionibus. « En vérité, je vous le dis, personne n'aura quitté sa maison, ou ses frères, ou ses sœurs, ou son père, ou sa mère, ou ses champs, pour moi et pour l'Evangile, qu'il ne reçoive cent fois autant de maisons, de frères, de sœurs, de fils et de terres, avec des persécutions; et, dans le siècle avenir, la vie éternelle (1). »

(1) Marc, Z, 28-30.

Prophétie facile à vérifier par l'histoire : en que] temps l'Eglise est-elle restée sans souffrir quelque part de la violence des hommes? Et, en particulier, la vie religieuse n'est-elle pas, de notre temps plus que jamais, singulièrement en botte aux persécutions proprement dites, les plus inexplicables de toutes, pour quiconque refuserait d'y voir l'accomplissement d'une parole divine ?

Mais je ne veux point vous parler ici du combat extérieur, des luttes qui viennent parle dehors, et dans lesquelles vous ne faites que partager le sort commun. Ce dont je prétends vous entretenir, ce sont ces luttes du dedans, ces combats intérieurs par lesquels l'âme religieuse est obligée de passer, pour conquérir laperfection qu'elle poursuit : sorte de persécution intime qui n'est autre chose qu'une application de ce mystère delà croixdont Notre-Seigneur a dit à tous: € Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il renonce à lui-même et porte sa croix chaque jour « quotidien, et qu'il me suive (1). »

Quelle est, mes chères Sœurs, la matière de ce combat? Quel est le principe de cette persécution intime qui vous sanctifie? En trois mots, je VOU& le dirai : elle a trois sources, trois prin-

(1) Luc, IX, 13.

cipes et trois objets : Dieu, le prochain et vousmêmes.

N'est-ce pas une chose étrange que cette affirmation :Dieu est la première cause et la matière de notre combat intérieur ?

Ri«n n'est plus vrai, cependant: la Sainte Ecriture est explicite sur ce point. On lit, au livre de l'Ecclésiastique : <c Mon fils, si tu te disposes au service de Dieu... prépare ton âme à la tentation; humilie ton cœur et sois patient (1) ».

« C'est dans le feu qu'on éprouve l'or et l'argent ; les hommes que Dieu aime s'éprouvent au creuset de l'humiliation (2). » Et ailleurs, plus explicitement encore : « Dieu les a éprouvés comme l'or dans la fournaise ; il les a agtéés comme une hostie d'holocauste, et un temps viendra où il leur en tiendra compte (3) ».

Parmi les hommes <ï que Dieu aime », qui ne comptera les religieux, les religieuses, qui ont eu le bonheur de répondre à cet appel de Notre-Sei-

(1) Bccl. II, 1-2.

(2) Ibid., 6.

(3) Sap. m, 6.

gneur : t Si vis perfectus esse.,,. Si vous voulez être parfait, renoncez à tout et suivez-moi ï> ? Mais c'est précisément parce que vous avez dit : « Oui, Seigneur, je le veux » ; c'est pour cela même que Notre-Seigneur vous impose une règle infiniment plus sévère qu'aux autres hommes, et qu'il exige de votre volonté des sacrifices cent fois plus nombreux. Etroite pour tous, la voie qui mène à Dieu l'est infiniment plus pour vous. Des obligations minutieuses enserrent votre liberté ; et il est vrai de dire pour vous ce que Saint Paul dit d'une manière générale : « Lex abundare facit peccatum : la loi fait abonder le péché. >

Comprenez-le donc bien, mes Sœurs ; rien n'est plus certain, mais rien n'est plus glorieux que cette persécution d'amour, si j'ose ainsi parler, que Dieu même exerce sur vos âmes et dont il est la source et la matière. C'est parce qu'il vous a aimées plus que les autres, que le divin vigneron taille et émonde sa vigne, pour lui faire porter plus de fruit ; c'est pour vous faire mourir de cette mort féconde, qui est nécessaire si le grain de blé doit porter des fruits, que le Seigneur vous enverra des croix sans se lasser, non pas au delà de vos forces sans doute, mais peutêtre bien au delà de ce que vous-mêmes aviez rêvé, quand, pour la première fois, vous avez

présenté votre tête au joug de Tobéissance religieuse.

Quelles sont ces croix qui viennent directe • ment de Dieu, et oii la nature aurait peine à reconnaître la main divine, si elle n'était éclairée par la grâce ?

Ce sont ces délaissements de Tâmequi se trouve tout à coup sans lumière et sans force, sans amour sensible, et comme incapable d'accomplir sans violence le plus humble des sacrifices.

Ce sont ces tentations importunes que rien n'a préparées, que rien n'explique ; ces distractions bizarres qui viennent nous chercher, malgré tous nos efforts, dans les moments et dans les lieux du plus profond recueillement.

C'est ce dégoût d^s choses de Dieu qui, parfois, vient nous rendre comme insupportables les objets les plus réellement chers à notre piété; de telle sorte que notre charité nous semble morte, notre espérance anéantie et notre foi même ébranlée dans ses fondements.

Ce sont ces retours étranges de notre imagi- ' nation vers les jouissances du monde, vers ses vanités et ses plaisirs, qu'on a quittés cependant avec tant de joie, et dont notre raison nous montre mieux que jamais, au plus fort même de la tentation, la futilité et le néant.

Que dirai'je enfin? 11 n'y a pas de vertus chères

à j'âme religieuse, fût-ce même la vertu angélique, qui ne semble vaciller, comme de faibles roseaux, au souffle de la tempête ! On dirait que Dieu est loin, bien loin de cette âme, qu'il Fa abandonnée ; et le comble de la douleur intime qui la secoue et qui la brise, c'est de se persuader parfois que cet abandon sera éternel.

Et pourtant, Dieu n'a jamais autant aimé cette âme ; jamais il n'a été plus près d'elle ; jamais il ne lui a prêté un plus puissant concours que lorsqu'il lui dérobe la main qui la soutient. S'il se cache, c'est pour se faire chercher; s'il revêt les apparences d'un juge sévère et impitoyable, c'est pour épurer son amour, en le faisant triompher de la crainte, par un acte vigoureux de sa raison et de sa liberté: acte d'autant plus méritoire, d'autant plus rempli de charité divine, qu'il est plus nu et dépouillé de toute consolation sensible. C'est lace tourment qu'ont connu tant d'âmes saintes, les sainte Thérèse, les sainte Chantai, les saint François de Sales, et dont votre père Jean de la Croix a tracé, dans sa Nuit obscure^ un si exact, si merveilleux et si effrayant tableau (1).

(1) Voir en particulier les chap. v, vi et vu du livre IT.

Mais Dieu n'agit pas toujours directement sur Tâme, pour lui envoyercette persécution d'amour. 11 trouve dans le prochain avec qui nous avons à vivre, et surtout en nous-mêmes, les instruments de cette œuvre de purification que doit accomplir le combat spirituel.

Chose triste à dire, mais qu'il est nécessaire de reconnaître : tant que nous sommes en ce monde, et quoique, selon le plan divin, nous ne puissions nous passer les uns des autres, il y a des moments où nous sommes les uns pour les autres un fardeau, un obstacle, un sujet réel de tentation et d'épreuve. Même au sein de la plus fervente communauté religieuse, même au Carmel, les rapports avec le prochain sont la matière d'un combat^ une occasion de péchés, une source de mérites. En effet, à l'égard du prochain, sans parler de ce devoir général de charité, auquel j'aime à croire que personne de vous ne manque jamais sérieusement, nous avons une double obligation : nous avons à le supporter et à l'édifier.

Supporter le prochain, pratiquer ce devoir de

tous les jours qui s'appelle le support mutuel^ qui croirait que ce soit une vertu parmi vous ?

C'en est une cependant, et parfois vraiment difficile.

Nous l'avons déjà remarqué dans le cours de nos entretiens, s'il y a une chose rare, c'est de rencontrer deux caractères identiques, qui puissent vivre ensemble toujours sans se heurter jamais. La divergence des goûts, des vues, des humeurs, certaines antipathies naturelles, quelle matière continuelle offerte à notre abnégation, à notre humilité, à notre esprit de sacrifice I C'est le sujet d'un combat intérieur que tous les jours verront se renouveler. « Portez le fardeau les uns des autres, dit saint Paul, et c'est ainsi que vous accomplirez la loi de Jésus-Christ. »

Etes-vous toujours disposées à céder, quand votre goût particulier se trouve en conflit avec celui d'une de vos compagnes? Pratiquez-vous, dans vos rapports avec celles dont l'humeur vous est le moins sympathique, le conseil donné par saint Paul à tous les chrétiens : « Par humilité, supposez toujours que votre prochain vous est supérieur » ?

Aimez- vous à choisir en toutes choses la dernière place ? Pratiquez-vous habituellement, gaîment, les mille petits sacrifices qu'impose la vie en commun, et que saint Pa\x\ fe\iw\cfet^

parmi les fruits et les caractères inséparables de la vraie charité. « La charité est patiente : elle ne tire point à elle, elle ne s'irrite point; elle ne suppose jamais le mal (1). >

Cette ardeur de charité qui vous paraît facile quand il s'agit de grandes choses, par exemple, si Ton vous demandait d'être disposées, comme saint Paul, à sacrifier jusqu'à votre vie pour le prochain: — « J'avais l'ardent désir de vous livrer non seulement l'Evangile, mais ma propre vie », — cette ardeur de charité vous est-elle également présente,quandil s'agit de vousplierà une exigence qui vous paraît injuste, exagérée, A une bizarrerie de caractère qui vous choque, ae supporter en autrui ces saillies, ces impatiences, ces imperfections pénibles qui subsistent, avec une insupportable persévérance, dans telle de vos compagnes, d'ailleurs édifiante et, à votre jugement même, meilleure que vous? Sainte Thérèse, et bien d'autres avec elle, ont remarqué que la persécution la plus douloureuse et la plus méritoire n'estpas celle qui nous vient des infidèles, des hérétiques ou des ennemis déclarés ; mais bien celle que nous font éprouver quelquefois des âmes saintes qui, dans les meilleures intentions, et en se sanctifiant par là elles-mêmes, se montrent hostiles à nos pro-

(1) I Cor. XIII, 4-5.

jets, et contrarient nos vues quelquefois les plus utiles.

Il est rare de trouver une maison religieuse où il n*y ait lieu de faire cette remarque.

Ne voyez- vous pas, dès lors, qu'une mortification incessante, énergique, de vos goûts propres est de rigueur pour que vous puissiez garder sans cesse, et dans votre cœur, et dans vos paroles^ et sur votre visage, cette douceur, cette égalité, cette bonne humeur qui est la fleur exquise et la perfection de la charité ?

Supporter le prochain à quelque prix qile ce soit, ce n'est pas assez : il faut encore avoir à tâche de Pédifiefr, et là encore, le but ne saurait s'atteindre sans violence, sans combat avec nousmêmes. Dieu, nous dit la Sainte Ecriture, a confié à chacun de nctus le soin de son prochain : « Que Ton voie vos bonnes œuvres, ajoute Notre- Seigneur, afin de glorifier votre Père qui est dans le ciel. y> Que de luttes intérieures, que de victoires sur soi-même ne suppose pas l'obéissance parfaite à ces avis du ciel! Si je veux y être fidèle dans chacune do mes actions extérieures, ce n'est pas moi seulement que je regarde ; je tiens compte des dispositions, des besoins de ce cher prochain auquel, ne pouvant tous les jours donner ma vie, je veux au moins toujours rappeler, par mon exemple, \e eViemvû.

qui mène à la perfection chrétienne, à l'éternelle vie.

Dans une armée, dans un régiment^ le plus humble soldat, s'il comprend bien son devoir, sait qu'en se rompant aux dures fatigues de la discipline, en ne s' épargnant en rien, il ne travaille pas seulement pour lui, mais pour l'armée tout entière, dont l'honneur lui est cher et dont, pour sa faible part, il veut glorifier le drapeau. A combien plus forte raison doit-il en être ainsi, mes chères Sœurs, dans la sainte milice qui vous réunit !

Mais voici la matière la plus rude du combat que vous avez à livrer, c'est vous-mêmes ; sans celui-ci, tous les autres seraient impossibles ; tandis qu'en triomphant de vous-même, toutes les autres victoires vous deviendront faciles. « Si quelqu'un veut venir après moi, dit le Seigneur, qu'il se renie lui-même (1). »

Qu'est-ce que cela ? se renoncer, se renier soimême, si ce n'est détruire en nous le vieil

(1) s. Matth. XVI, 24. — S. Luc, ix,23.

homme, en déracinant nos inclinations vicieuses, les habitudes qui nous restent de la vie du monde, en effaçant de plus en plus en nous l'empreinte de nos anciens péchés, en déblayant le sol, pour ainsi dire, de toutes les ruines amoncelées par r amour-propre, la sensualité, Torgueil, afin que sur ces débris puisse s'élever l'homme nouveau « revêtu de justice et de sainteté » I Or, c'est de ce travail surtout qu'il faut dire avec le saint Evangile : « Le royaume de Dieu souffre violence : il n'y a que les violents qui le ravissent » ! Que d'efforts, quelle lutte persévérante, énergique^ est nécessaire I Nous le savons tous déjà par expérience ; et déjà aussi nous savons que le plus élevé en sainteté sera toujours celui qui aura le plus vaillamment combattu les mauvaises inclinations de la nature. « Que chacun sache bien, dit saint Ignace de Loyola, qu'il avancera suivant la mesure avec laquelle il se dépouillera de sa volonté propre, de son amour-propre et de la recherche de ses aises. »

Dans ce combat intérieur, il y a un point qui est peut-être plus difficile que tout le reste : c'est le support, non plus du prochain, mais de nous-mêmes; car, il faut l'avouer, nous nous sommes souvent, à nous-mêmes, unfardeauplus insupportable que toutes les tribulations qui peuvent venir du dehors. Le saint homme Job

s'en plaignait à Dieu : c Pourquoi m'avez-vous fait contraire à vous et à charge à moi-même? » Saint Paul gémit à son tour en exprimant, à vingt siècles de distance, la même angoisse, en termes encore plus déchirants : t Je ne comprends pas même ce que je fais, car je ne fais pas le bien que je veux ; mais je fais le mal que je hais... Malheureux homme que je suis, qui me délivrera de ce corps de mort ? (1) »

Gomment cette lutte incessante de la chair contre l'esprit ne nous rendrait-elle pas souvent insupportables à nous-mêmes? Quel rude exercice de patience que celui-ci : se voir, après tant d'années d'efforts, si loin du but I On voudrait être attentif, recueilli dans la prière : on est accablé par les distractions les plus importunes. On voudrait être charitable et doux au prochain : et, sans cesse, des manières brusques, des paroles rudes vous échappent. On a l'amour le plus ardent de la pureté parfaite : mille fantômes pénibles vous assiègent. Je veux être humble, et je suis le jouet des plus pitoyables surprises de Tamour-propre. Je sens tout le prix d'une humeur libre, gaie et joyeuse : une tristesse inexplicable m^envahit. Comment la vue de tant de misères ne nous jetterait-elle pas dans le déses-

(1) Rota, vu, 15, 24.

poir, si Dieu n'était là pour nous soutenir? Sans doute, sa grâce ne nous manque pas, ni dans cette sorte de lutte, ni dans les autres ; mais luimême permet toutes ces épreuves; lui-même les pousse quelquefois, dans les âmes les plus saintes, jusqu'aux limites extrêmes, pour leur faire sentir leur néant, pour détruire en elles tous les restes de Tamour -propre, pour les forcer à se jeter, à corps perdu, dans le sein de sa miséricorde.

Sainte Thérèse a connu et décrit toutes ces angoisses : elle a peint cet ennui indéfinissable, pendant lequel Tâme est réduite à se faire la plus extrême violence, pour ne pas se laisser échapper en murmures contre Dieu, en plaintes amères à Fégard du prochain, dont la présence, en ces sortes de crises, est particulièrement pénible. Et, pour citer des exemples plus récents, nous voyons dans la vie du P. de Ravignan, pourtant si courageuxetsi énergique, comment, à certainsmoments, la tristesse Tenvahissait, au point de lui rendre la vie humainement insupportable.

Voilà, âmes d'élite, âmes choisies pour la vie parfaite, quels sont les éléments de ce combat dont la perfection religieuse est le prix. Combattre est nécessaire, mais il faut vaincre aussi. Or, hâtons nous de le dire : la victoire est toujours assurée à l'âme de bonne volonté : mais à quelles

conditions et dans quelle mesure ? C'est ce qu'il me reste à dire en peu de mots.

S'il était nécessaire, dans le combat spirituel, pour remporter la victoire que la grâce vous demande, de pouvoir vous rendre le témoignage que l'ennemi est terrassé sans retour et réduit à l'impuissance absolue, personne, en cette vie, nepourrait jamais se flatter d'être sorti vainqueur de la lutte. Si notre salut jusqu'à la fin s'opère avec crainte et tremblement, suivant la parole de l'apôtre, à combien plus forte raison en faudra-t-il dire autant delà perfection religieuse I

Mais non : pour être un vaillant soldat dans la milice spirituelle, et pour que nos eflbrts soient bénis de Dieu, une victoire complète n'est jamais nécessaire. Je vais plus loin : notre victoire consiste moins à vaincre qu'à combattre toujours. Vous allez me comprendre : que je demande à x^àme la plus fervente, la plus sincère, si elle peut se flatter, dans toute sa vie, d'avoir triomphé entièrement d'un seul défaut, d'avoir acquis parfaitement une seule vertu, que me répondrat-elle ? Ne sera-ce pas son aveu que^ si tous ses

efforts n'ont pas été stériles, si la lutte n'a pas été sans fruit en elJe , cependant rien n'est fait, au prix de ce qui reste à faire ? Aucune ne peut dire comme Notre-Seigneur : <r Le Prince de ce monde, en venant, ne trouvera rien en moi qui lui appartienne ». Et plus une âme est sainte, plus elle sera portée à faire cet aveu. C'est que plus les saints avancent dans la vertu, plus ils voient, pour ainsi dire, reculer le terme qu'ils veulent atteindre ; plus ils voient grandir l'idéal qu'ils poursuivent; et, du même coup, plus il leur semble voir grandir leurs propres misères. Tel était le sentiment d'un saint Vincent de Paul, toujours plus humble à mesure que s'élevait sa vertu, et se regardant, à la veille d'aller recevoir une des plus belles couronnes qui aient jamais été accordées à l'héroïsme de la charité, comme le plus pauvre des prêtres et le dernier des hommes. C'était aussi l'impression du vénérable curé d'Ars, qui n'aspirait qu'à quitter tout pour aller, dans la solitude, pleurer ce qu'il appelait « son hypocrisie et sa gourmandise ».

Qui pourtant, mieux que de pareils saints, mérite le titre de vainqueurs dans la lutte spirituelle? Qui a aussi bien qu'eux combattu le bon combat ? Dira-t-on qu'ils se trompaient eux-mêmes, qu'ils ne luttaient plus que contre des chimères ? Non, ils étaient sincères ; ils sentaient

toujours en eux, comme saint Paul, cette concupiscence, fruit du premier péché, dont le ciel seul nous délivrera; mais, de plus, ils étaient clairvoyants ; en se comparant au divin Modèle qu'ils approchaient de si près, ils discernaient en eux les moindres taches ; ils savaient voir des imperfections réelles là où nos yeux, moins perçants que les leurs, parce qu'ils sont moins purs, ne sauraient rien apercevoir, si ce n'est peutêtre une éclatante blancheur.

En quoi donc consiste, mes Sœurs, et jusqu'oti s'étendra cette victoire que nous devons, que nous pouvons atteindre ?

Elle consiste en trois choses :

Elle consiste d^abord à ne jamais cesser de combattre, à ne jamais interrompre la lutte une fois commencée. Le seul fait de combattre est une victoire contre le démon. Pesez la parole de Notre-Seigneur : « Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice ! » La faim et la soif sont un besoin de tous les jours, qui renaît sans cesse et qu'il faut satisfaire chaque jour, pour que la vie du corps puisse se maintenir ; il en est de même pour la vie de l'âme : elle doit toujours avoir faim et soif de sa perfection. Selon saint Augustin, si quelqu'un dit : « c'est assez, il est perdu î). Mais s'il n'est jamais satisfait; si, en présence de cette justice qu'il doit réaliser, qui est

Dieu même, et dont il ne voit en lui-même qu'une imparfaite ébauche toujours prête à s'effacer, toujours menacée, le fidèle ne renonce jamais à la lutte, qui ne comprend que son âme est dans la voie, non seulement du salut, mais de la perfection chrétienne et de la sainteté ? On peut comparer la vie parfaite, dans la plupart des âmes, à certaines grandes batailles qui n'ont été qu'une série d'échecs partiels, et dont l'éclatant succès ne se décide qu'à la dernière heure. Que de fois, dans ces rencontres, un général vulgaire aurait dit : Toutestperdul Mais non; un chef plus vigoureux, dont la ténacité fait le principal génie, revient sans cesse à la charge ; et c'est au moment où tout paraît perdu que tout est gagné. Au reste, voyez notre mère l'Eglise : elle est sainte et sans tache ; et cependant, en ce monde, elle est toujours militante ; elle semble souvent vaincue, elle subit des échecs partiels, elle ne triomphe jamais pleinement;mais toujours combattue, ellerésiste ; que dis-je, elle attaque sans cesse ici-bas ; elle donne ce grand exemple à ses enfants : pour elle la victoire, c'est de combattre toujours.

En second lieu, notre victoire consiste à ne jamais désespérer de la victoire finale.

Voilà qui est peut-être plus difficile : que de raisons apparentes n'aurions-nous pas de désespérer, après tant d'échecs, après tant de cliiite^l

Mais non ; Dieu ne le veut pas. « Siexsurgat in me praeliurriy in hoc ego sperabo : Si un combat s'élève contre moi, ce combat sera mon espoir. » Cette parole du Psalmiste n'est pas pour un temps, elle est pour toujours. Quelle que soit l'épreuve, quel que soit le combat, s' élevât-il contre nous à la suite d'une longue série de défaites, il faut encore espérer. Désespérer, c'est toujours désobéir à Dieu qui commande toujours l'espérance, qui veut que nous disions comme Job : « Etiamsi me occiderit, in ipso sperabo ^ quand même il me tuerait, je veux toujours espérer en lui. » Retenons toujours, dit saint Paul, unelBspérance qui ne vacille jamais : « Spei nostrœ confessionem indeclinabilem (1). »

Et d'ailleurs, est-ce qu'agir autrement n^est pas faire outrage à la bonté de Dieu, qui luimême préside au combat et a promis si expressément à l'âme persévérante la dernière victoire, la victoire du salut? « Celui qui aura persévéré jusqu'à la fin sera sauvé. î Oui, dans cesluttes que nous soutenons pour son amour, Notre-Seigneur est avec nous, comme Moïse sur la montagne lorsque le peuple combattait dans la plaine. C'était Moïse qui, par sa prière, donnait la victoire aux Hébreux dont les efforts devenaient

(1) Héb. X, 23.

impuissants, quand les bras lassés du prophète retombaient vers la terre ; mais le vrai Moïse, Notre-Seigneur, ne se lasse jamais dans sa prière toute-puissante : a Semper vivens ad interpellandum pro nobis : Il est toujours vivant dans le ciel, intercédant pour nous ».

Enfin^ mes chères Sœurs, notre victoire consiste encore en .ce point : avancer, faire des progrès dans la persuasion que nous ne pouvons pas vaincre par nous-mêmes, mais seulement par la grâce de Dieu. Nos chutes continuelles, nos défaillances sans fin doivent produire en nous, non le découragement, mais la conviction, toujours plus enracinée, que toute notre force ne vient pas de nous, mais de Dieu. Elles doivent nous faire croître dans l'intelligence de cette parole, que les commençants ne comprennent qu'à demi : t Sans moi, vous ne pouvez rien faire > ; non, rien ; absolument rien qui avance l'affaire de notre salut. Mais, en même temps, il faut croire la vérité correspondante, exprimée par saint Paul : « Je peux tout en celui qui me fortifie î). Oui, à chaque instant, je ne peux rien, si je ne regarde que moi-même ; àchaque instant je peux tout, si je me livre entièrement à Dieu. Et ainsi, toujours me défiant de moi-même, mais toujours me confiant à Dieu et combattant sans cesse, je lutte sans m' arrêter. Voilà la vraie victoire duchrétien^w c»^

monde/ C'est encore ce grand soldat df Jésus- Christ, saint Ignace, qui nous la résume entièrement dans cette forte maxime : « Faites toujours autant d'efforts que si, par vos seules forces, vous pouviez arriver à tout ; et, en même temps, persuadez-vous que tout succès vient uniquement de la grâce de Dieu » .

Quelques résolutions importantes sont la conclusion naturelle de cet entretien.

Une première résolution sera de ne pas mettre notre sécurité et notre joie dans les succès, dans les progrès que nous pourrons remarquer en nous ; être attentives plutôt à en remercier Dieu, comme d'un pur don de sa grâce qui, loin de nous# dispenser de lutter et de combattre toujours, nous invite à le faire encore avec plus d'énergie et de persévérance, persuadées que Dieu demande toujours plus, à proportion qu'il donne davantage.

Secondement, nous mettrons notre sécurité plutôt dans les peines que dans les joies spirituelles. Vous êtes tentées, éprouvées, affligées ; c'est la marque évidente que Dieu s^occupe de vous, pour votre plus grand bien. « Le Seigneur est proche de ceux qui ont le cœur brisé, et il sauvera les humbles d'esprit (1). »

(1) Ps. XXXIII, 19.

« Bienheureux rhommeque vous châtiez, Seigneur ; c'est vous qui blessez et quidonnezle remède; vous frappez etvos mains guérissent (1). »

« Si Dieu, disait saint Ignace, vous envoie de grandes croix, c'est un signe qu'il veut vous élever à un haut degré de sainteté. »

Si quelque chose devait nous causer plus de frayeur que de joie, ce serait la prospérité, la facilité de notre vie intérieure et extérieure : non pas que je veuille vous conseiller, comme l'ont fait certaines âmes héroïques, de demander à Dieu des croix, des épreuves spéciales. Non; mais ce qu'il faut faire, et ce sera là notre troisième résolution, c'est nous abandonner entièrement, absolument à la disposition divine, décidées à recevoir de sa main, avec un égal amour, et s'il se peut avec joie, toutes les épreuves, de quelque nature qu'elles soient, par où il lui plaira de nous faire passer, persuadées qu'il ordonne tout avec un souverain amour et pour notre plus grand bien.

Et c'est ainsi, mes chères Sœurs, que pour l'âme religieuse s'accomplit, par le combat spirituel lui-même, la mystérieuse parole du Sauveur aux âmes qui marchent par la voie étroite des conseils : « Vous recevrez dès ce monde le centuple, avec des persécutions. »

(1) Ps. xciii, 12.

- Heureuse persécution I car plus elle est pfuissante, plus elle fait éclater Tamour de Dieu pour nous, plus elle ajoute à l'éclat de notre récompense, plus elle nous prépare à dire un jour avec saint Paul : « J'ai combattu le bon combat; j'ai consommé ma course ; il ne me reste plus qu'à recevoir la couronne de justice qui m'était réservée. »

Ainsi-soit-il !

« Qu'il est bon, qu'il est agréable pour des frères d'habiter ensemble ! (1) »

Saint Augustin, commentant cette parole des saints livres s'écrie : « Voilà la parole qui enfante les monastères ; parole sacrée, délectable, délicieuse, qui remplit l'âme et l'oreille de jubilation ».

Cette pensée de saint Augustin est-elle réalisée en fait, et peut-on dire que tout monastère soit le théâtre de cette union délicieuse dont parle le saint docteur, et dont saint Vincent de Paul disait : «La charité, c'est le paradis des communautés » ?

Si j'en crois les malins propos du monde il en serait tout autrement. On s'est amusé à donner

(1) Pfl. CXXXII.

des communautés la définition suivante : « Des réunions d'iiommes (ou de femmes) assemblés sans se connaître, vivant sans s'aimer, mourant sans se regretter » .

Nous savons assez, mes chères Sœurs, par une bienheureuse et longue expérience, que le monde se trompe, et qu'une communauté qui serait définie exactement par les paroles que je viens de citer ne pourrait pas subsister.

Mais, d'autre part, faut-il croire que la charité fraternelle est observée de telle sorte que, partout, le spectacle d'une communauté donne un avantgoût de la fraternité des anges et de la paix du ciel ?

L'infirmité humaine ne le permet guère. La charité fraternelle y règne, sans doute, infiniment plus que dans les réunions du monde, et cependant n'y a-t-ilpas, en ces jours de retraite, à méditer sur ce point : Pratiquons nous parfaitement la charité fraternelle? Sur cette matière n'avons nous rien à réparer, rien à réformer ? Vous en jugerez vous-mêmes, quand nous aurons fait ensemble, dans cet entretien, sur ce grave sujet, notre examen de conscience.

En toutes choses il est bon de remonter aux principes, seul moyen de les éclairer de leur vraie lumière, et de les apprécier à leur juste valeur. Quel est donc le principe de la charité fraternelle ? Quelle est sa source? La réponse est facile : c'est Dieu même qui est la substance, l'essence de toute charité. Dieu dont le nom propre, selon saint Jean, est amour : «Deus charitas est. Voyez, dit le même apôtre, quel amour Dieu a eu pour nous : il a voulu que nous soyons appelés et que nous soyons, de fait, enfants de Dieu.

« Voilà en quoi nous avons connu l'amour de Dieu pour nous, c'est qu'il a donné sa vie pour nous, et nous aussi nous devons donner notre vie pour nos frères (1). »

C'est Notre-Seigneur lui-même qui a révélé cette doctrine à l'apôtre dont la tête avait reposé sur son cœur. Le divin maître n'a-t-il pas mis le précepte de l'amour du prochain sur le même rang que le commandement de l'amour de Dieu ?

(Ij I Joann. m, 1, 16.

« Vous aimerez le Seigneur votre Dieu, voilà le premier et le plus grand commandement de la loi ; et voici le second, qui est semblable au premier : Vous aimerez le prochain comme vous même, toute la loi et les prophètes sont renfermés dans ces deux commandements. 3>

Aussi Notre-Seigneur, qui s'est incarné, qui a vécu, qui a souffert et qui est mort pour nous, pour notre amour, fait de notre amour pour nos frères son commandement. « Ceci est mon précepte que vous vous aimiez les uns les autres, je vous donne un commandement nouveau, qui est de vous aimer les uns les autres comme je vous ai aimés. C'est à ce signe que tous connaîtront que vous êtes mes disciples : si vous vous aimez les uns les autres (1). t^

Une particularité qu'il est bon de remarquer, c'est que Notre-Seigneur a surtout recommandé ce précepte, qu'il appelle a le sien », après la Cène, au moment où il venait de se donner luimême en nourriture à ses apôtres, comme pour leur apprendre, ainsi que le reconnaissent les Pères,qu'étant faits participants d'une même vie, puisqu'ils avaient tous reçu le même pain divin qui est Jésus-Christ, ils devaient tous être une même chose en lui, ainsi que notre divin maître

(1^ Joann. xiii, 34-35.

le demande, dans sa prière à son père : « Qu'ils soit un, comme nous sommes un » I Etc^estpour cela que saint Augustin s'écrie, en parlant du sacrement de l'Eucharistie : « 0 sacrement d'unité ! ô lien de charité ! » C'est la pensée même de saint Paul, lorsqu'après avoir rappelé l'institution du mystère de Tautel, il ajoute : « C'est pourquoi notre multitude ne fait qn'un seul pain, un seul corps, nous tous qui avons participé d'un seul et même pain(i) ».

Tel est le testament de notre père, telle est sa <éernière volonté, scellée dans son sang ; il veut que nous nous aimions les uns les autres, et comme il nous a prouvé son amour en mourant pour nousj « nous aussi, dit saint Jean, nous devons être prêts à mourir les uns pour les autres ».

Quand le Maître à parlé et agi de cette façon, il ne faut pas s'étonner que les apôtres, ses disciples immédiats et inspirés, aient rappelé avec tant de force le précepte de la charité fraternelle. « Avant toute chose, dit saint Pierre, ayez à l'égard les uns des autres une charité mutuelle et continuelle: car c'est la charité qui couvre la multitude des péchés (2). »

Aux Romains saint Paul écrit de même : «Vous

(1) I Cor. X, 17.

(2) I Petr. IV, 8.

chérissant mutuellement d'un amour fraternel, prévenez vous les uns les autres par des égards réciproques (1) ».

Il écrit aux Colossiens : <c Par-dessus toutes choses, ayez la charité, qui est le lien de la perfection ». Remarquez cette expression ; Tapôtre semble vouloir nous faire entendre que toutes les autres vertus ne sont rien, si la charité n'est là pour les réunir en faisceau ; autrement elles se dissiperont comme les épis dispersés d'une gerbe dont le lien manque, et qui, tombant à droite et à gauche, sont exposés à être foulés'^l aux pieds.

Rappelez-vous enfin les paroles que la tradition nous rapporte de saint Jean lorsque, accablé de vieillesse et ne pouvant plus marcher ni presque se faire entendre, il se faisait porter dans l'assemblée des fidèles, leur disant pour toute instruction: «Mes petits enfants, aimez-vous les uns les autres, c'est le précepte du Seigneur, et il suffit ». Oui, mes Sœurs, il suffit. Je veux dire que, dans une communauté où la charité fraternelle serait observée dans la perfection, toutes les autresvertus religieuses seraient également en vigueur et en honneur ; car il n'est pas possible qu'une âme possédant une parfaite chari-

(1) Rom. XII, 10. — Col. III, 4.

té fralernelle, laquelle procède nécessairement du véritable amour de Dieu, ne soit pas dans le chemin de la perfection chrétienne et religieuse.

Voyons maintenant quels sont les actes principaux de cette vertu si essentielle.

Et d'abord notre charité fraternelle aura pour » objet le corps entier de ]a communauté à laquelle nous appartenons. Si, dansTEglise de Dieu, nous nous regardons tous, suivant le précepte de saint Paul, comme les membres d'un seul corps et si, à ce titre, nous aimons l'Eglise comme nous nous aimons nous mêmes, « car personne , dit saint Paul ne hait sa propre chair (1), » il eu est à plus forte raisondc même de cette communauté dont nous sommes les enfants, et qui forme, dans l'Eglise, une sorte d'Eglise particulière à laquelle nous sommes plus étroitement liés. A notre communauté s'applique littéralement le précepte de saint Paul sur le sentiment qui doit animer les chrétiens pour l'Eglise tout entière : « Qu'il n'y ait aucun schisme dans

(1) Eph. V, 19.

le corps, mais que tous les membres soient remplis de sollicitude les uns pour les autres. Si un membre souffre, tous les autres souffrent avec lui ; si un membre reçoit quelque gloire, tous les autres s'en réjouissent avec lui (1) ». Nous remarquerons que le premier acte de notre charité pour notre communauté est la pratique sainte et fervente de nos Règles, comme, pour le chrétien, le premier devoir de la charité fraternelle est d'édifier ses frères par sa vie chrétienne.

C'est pourquoi saint Jean de la Croix écrivait:

r( N'épargnez ni vie, ni honneur, ni santé, pour maintenir, par exemples et par paroles, l'exacte observance et le premier esprit de votre religion, et tenez-vous pour heureux si vous souffrez quelque chose pour un sujet si honorable. »

Il faut en conclure que ce n'est point manquer à la charité que de se refuser à faire les choses que notre conscience nous montre contraires à nos saintes règles, quel que puisse être le déplaisir que telle ou telle de nos sœurs pourrait concevoir de nos refus.

La charité pour le corps entier de la Communauté n'a, d'ordinaire, son exercice que dans nos

(1) I Cor. xn, 25-26.

rapports individuels avec les membres qui la composent.

La première des exigences de la charité envers nos sœurs, c'est que nous nous sentions toujours disposées à leur rendre service : « Portez le fardeau les uns dés àïiTfes, dit saint Paul, et c'est ainsi que vous accomplirez la loi de Jésus- Christ ». Oui, porter joyeusement sa part des travaux de la vie commune, toujours prête à prendre pour soi la plus basse ou la plus lourde, et à en décharger autrui ; de plus, supporter sans se plaindre cet autre fardeau plus pesant quelquefois qui vient de la diversité d'humeur, d'opinions ; des défauts, parfois même des bizarreries du prochain ; enfin, et par dessus tout, avoir et témoigner de l'estime les uns pour les autres, se prévenir par des égards mutuels, voilà les témoignages ordinaires et nécessaires de la charité fraternelle. Ai-je besoin de dire qu'elle exclut tout rapport, toute médisance ? Saint Vincent de Paul disait : « Comme il n'y aurait pas de / larrons s'il n'y avait pas de receleurs, ainsi n'y aurait-il pas de médisants s'il n'y avait personne pour écouter la médisance ». 0 que cette communauté serait béniede Dieu, où jamais personne n'écouterait mal parler de personne, où l'on n'y prendrait jamais plaisir, où Ton ne répéterait jamais les propos médisants (\u'q\!l

aurait eu le tort ou le malheur d'entendre !

Cette réflexion m'amène à entamer le chapitre si long, hélas ! des manquements contre la charité, et dont l'énumération est plus utile que tout le reste, pour bien faire entendre jusqu^où s'étend, dans une communauté religieuse, le devoir de la charité fraternelle : non que je veuille tout dire, ce serait presque infini; il suffira, pour le but que je me propose, de noter les points principaux.

J'ai déjà indiqué les rapports et les médisances^ je n'ajouterai qu'un mot. Je vous invite, mes Sœurs, à réfléchir sur le chemin que peut faire une seule parole médisante qui, tombée quelquefois d'une bouche plus inattentive que malveillante, circule, se répand, grossit en route et ne s'arrête que lorsqu'elle a partout semé l'ivraie, laissé un ferment de division et mérité, fût-ce au moindre degré, pour celle qui l'a dite, répétée ou envenimée, l'anathème du saint Livre : « Il y a une chose que Dieu déteste, c'est celui qui sème la discorde entre des frères (1) ». Qui dira le mal que peut faire une seule parole ? Il suffit d'un mot, que la charité aurait dû retenir, pour causer d'irréparables malheurs î

A côté des paroles de médisance, il fautpla-

(1) Prov. VI, 19.

cer les railleries, les remarques malignes, les paroles piquantes. « Le serviteur de Dieu, dit saint Paul, évite tout ce qui peut engendrer des disputes : il ne sait ce que c'est qu'une querelle ; il est pacifique, modeste et patient avec tout le monde (1). » Le même apôtre nous commande « de ne pas contrister le Saint-Esprit »> , en laissant paraître entre nous l'amertume, la colère ; il veut « qu'on soit toujours prêt à se pardonner mutuellement toute offense (2) ».

Que de sophismes parfois viennent, même chez les personnes pieuses, obscurcir la notion, pourtant si simple et si claire, de la charité dans les rapports de chaque jour ! On dit d'une compagne dont on croit avoir à se plaindre : t Je ne veux pas me venger, parce que la vengance serait une off'ense à Dieu ; mais cependant il faut bien que je lui fasse sentir ses torts!» Ou bien: « S'il s'agissait d'autre chose, je garderais le silence ; mais voilà un pointque je ne peux laisser passer. Il y va de ma dignité ! * On dit encore : « S'il ne s'agissait que de moi, je passerais condamnation, mais je dois soutenir les intérêts de celle-ci ou de celle-là D. Sous des prétextes plus ou moins spécieux, on s'établira vis-à-vis d'un autre Sœur, sans

{{) II Tim. II. 23-24.

(2) Bph. IV, 31-32.

explication, pour un simple soupçon, dans un état de gêne, de froideur, qui durera des semaines, des mois, des années peut-être ; et l'on se tranquillise par la pensée qu'il n'y a aucun éclat, aucune parole blessante, rien d'apparent qui puisse scandaliser personne. 0 mes Sœurs ! que ces mille riens qui viennent jeter comme un filet sur la cordifiJité fraternelle, et ^resserrer les cœurs, deviendraient bien vite impossibles, malgré toutes les ruses de l'amour-propre et tous les pièges du démon, si Ton voulait s'appliquer à la lettre les paroles de Fapôtre : « Que le soleil ne se couche jamais sur votre colère ; gardez-vous de donner la plus légère entrée au démon (1) ». Vous communiez souvent, mes Sœurs , quelquefois plusieurs jours de suite. Comment un âme qui s'approche si souvent du saint autel peut-elle se sentir à l'aise, je ne dis pas quand elle a quelque ressentiment contre le prochain (car il ne saurait être question, parmi vous, de ce qui ressemblerait à de la haine), mais seulement quand elle garde dans son cœur quelque antipathie aperçue, acceptée, contre une de ses compagnes ? Remarquez J'étendue singulière de la parole du divin maître : « Si vous portez votre offrande à l'autel, et qu'à ce moment

(1) Bph. IV, 26.

VOUS VOUS souveniez que votre frère a quelque chose contre vous, laissez là votre offrande et allez d'abord vous réconcilier avec votre frère (1). » Notre-Seigneur ne dit pas : Si vous avez eu quelque grave altercation, si vous avez manqué gravement à la charité, non, il dit : Si vous avez quelque chose, si votre frère a quelque chose. Ainsi un mot blessant, une parole dure, un geste hautain, un procédé pénible, en voilà assez pour que Notre-Seigneur vous invite à le laisser là, à aller d'abord vous réconcilier avant d'approcher de l'autel. Quelques-unes, qui se sentent dans ce cas, en tirent cette conclusion : Eh! bien, je ne communierai pas, je différerai ma communion. C'est mal raisonner ; il faut dire, plutôt que de manquer ma communion ou de me priver de quelqu'une des grâces qu'elle renferme, je vais me hâter de me réconcilier, et je ne croirai pas donner au divin maître assez d'amour, si je ne lui porte un cœur toujours brûlant, toujours épanoui dans la charité fraternelle.

Il y a un défaut dont le nom seul est triste à prononcer, qui bien souvent s'oppose à cette charité : je veux parler ^9. la jalousie. C^est une des plus cruelles marques de notre déchéance originelle et de l'empire du démon sur nous, que

(i^ Idatth. y, 23-24.

240 UNE RETRAITE AU CARMEL. — QÛATÎJItoE JOUR.

cette disposition de l'âme qui consiste às'attrister des succès, dubonheur du prochain, et deslouanges qu'on lui donne devant nous. Tandis que la charité se réjouit du bien, partout où elle le voit^ et même, si l'humilité s'y joint, trouve une consolation particulière à se voir devancer dans l'honneur rendu à Dieu, l'âme jalouse prend pour une offense même les vertus qu'elle voit pratiquer. Si devant elle on témoigne quelque affection à une autre^ il lui semble qu'on lui fait une injustice, elle se déclare victime de préférences injustes et elle prend la personne préférée, ou soi-disant telle, eiî une sombre aversion.

Oh! que cette disposition est fâcheuse, mais comme elle est fréquente, et qu'il y a lieu d'en extirper les premiers germes, aussitôt qu'on les aperçoit I Le grand remède à la jalousie, c ^est l'humilité : une âme humble est rarement jalouse. Comment le serait-elle, en eff'et ? Se croyant la dernière de toutes en toutes choses, elle trouve très légitimes toutes les louanges, toutes les préférences dont ses compagnes peuvent être l'objet^ et sans le savoir, par cette humilité même, elle se rend aimable à tout le monde. Que Dieu nous fasse la grâce de travailler de cette sorte à la charité fraternelle !

Une des meilleures preuves que Dieu a voulu nous faire acheter cette vertu, comme toutes les

CONFÉ|teNCE SUR LA CHARITÉ FRATERNELLE. 241

autres, par l'effort et la lutte, c'est l'obstacle qu'elle trouve en nous dans les antipathies ou les sympathies naturelles : sentiments purement passifs dans leurs principes, mais qui, si on ne travaille énergiquement à les combattre, engendrent promptement les plus tristes effets.

Parlons d'abord des antipathies. Il arrive, même au couvent, qu'on éprouve parfois une répugnance indélibérée, irréfléchie et persistante contre telle ou telle personne. Quelle en est la cause ? Quelquefois on ne la connaît pas ; le plus souvent, c'est peu de chose : la tournure d'esprit, le son de la voix, la démarche, les manières, quelques travers de caractère, quelque difformité du corps , quelque opposition de jugement. Rien de moins raisonnable que de se laisser conduire par de telles répugnances ; rien de plus contraire à la foi autant qu'à la raison. Et cependant que de fois ces causes agissent imperceptiblement dans une communauté, pour y miner peu à peu, pour y ruiner la charité ! Est-ce dans un salon du monde seulement, n'est-ce pas quelquefois dans une cellule de religieuses qu'on entend des paroles comme celle-ci : Une telle, je neTaime pas ! je ne puis la souffrir ! Elle m'est insupportable I etc. Quelles paroles, mes Sœurs, et il n'en est guère, hélas ! de plus sincères ! On peut dire^ quand elles s'échappent des lèvres,

qu'elles sortent de Fabondance du cœur ! Est-ce à dire que ce cœur a mesuré la portée de ces paroles, et se rend compte du manquement commis contre la charité ?Non, sans doute ; mais c'est dire que ce cœur n'est pas mortifié, n'est pas humble, n'est pas assez attentif à contempler le cœur de Jésus. Souvent cela veut dire, de plus, que cet esprit manque de raison et de bon sens.

Ces antipathies, qu'il est d'un devoir si étroit de déraciner, autant que possible, par un travail persévérant, ont souvent pour cause d'autres sentiments qui ne sont pas plus raisonnes, et qui parfois nuisent encore davantage à la charité commune : je veux parler des sympathies naturelles.

Pourquoi voyez-vous avec plaisir, pourquoi préférez-vous telle personne et vous plaisez-vous dans sa compagnie ?Est-ce toujours parce qu'elle a plus de vertus ? qu'elle est édifiante à un degré supérieur? Est-ce parce que sa compagnie vous élève à Die 11, vous rendplus affectionnée à vos devoirs, accroît en vous l'amour de la perfection? Point du tout : c'est parce qu'elle a tel agrément dans le visage, parce que le son de sa voix, sa démarche, sa façon de parler, l'originalité de son esprit, quelquefois un brillant défaut vous attirent. Il n'en faut pas davantage. Mais de cela seul que vous vous attachez avec irréflexion à

telle ou telle, comme vous vous éloignez sans plus de motifs raisonnables, et sans plus de respect de la règle, de telle ou telle autre, il résulte un inconvénient majeur, un des plus grands dangers pour la charité fraternelle que puisse courir une maison religieuse : je veux parler des amitiégjarticulières, « cette peste des communauté » selon sainte Thérèse. Et on comprend ce mot sévère. C'en serait fait de la charité générale et, par cela même, c'en serait fait d'une communauté, si chaque sœur, suivant son goût ou son humeur, pouvait choisir ses amies, excluant l'une, recherchant l'autre, et donnant lieu par là à la formation des partis, aux petites cabales^ aux intrigues de coteries : toutes choses absolument incompatibles avec la charité fraternelle.

Mais, remarquez-le bien, mesSœurs,le faitdV voir ressenti en soi les premières impressions d'une sympathie ou d'une antipathie n'est pas une faute. Quand ces sympathies ou antipathies ne sont pas le simple effet d'une nature bizarre, contredisante, mal équilibrée, elles ne sont que l'expression de l'attrait indélibéré, existant dans toutes les âmes, pour toutes les choses qui sont ou paraissent belles ou bonnes, et de la répugnance, également instinctive, pour leurs contraires. Mais c'est dans la région du sensible ou des passions que ces impressions prennent nais-

sance, et c'est àlafoiet à la raison de les diriger, de les corriger, de les réprimer, de telle sorte <jue Dïeu seul et son amour restent le motif suprême et la raison dernière de toutes nos actions. Par ce travail, l'antipathie pour telle compagne^ si elle n'est pas tout à fait vaincue, deviendra un ^ salutaire exercice de patience, la matière d'une , vertu plus haute. On a vu des saints garder volontairement, auprès d'eux, des personnes dont la présence leur était un supplice, pour se contraindre par là à une charité héroïque, et l'on ajoute que les malheureux objets de ces antipathies ne s'en sont jamais doutés eux-mêmes, tant ces grands cœurs savaient se vaincre, en ne cessant de leur donner des marques de la plus douce et de la plus exquise charité.

Quant à la sympathie, le travail demandé à l'âme a pour but de rendre cette sympathie raisonnable, chrétienne, surnaturelle, de telle sorte qu'elle ne dégénère jamais ni en amitié particulière ni en passion. Qu'elle se transforme en une sainte émulation pour le bien, comme on le voit dans les amitiés des saints ; et dès lors, loin de nuire à la charité fraternelle, elle lui profitera ; et de même que les antipathies vaincues profitent à la mortification et à la pénitence, les sympathies, contenues dans les limites raisonnables par la victoire sur nous-mêmes et le respect absolu de la

règle, nous deviendront un stimulant de pjjis pour la pratique de la perfection chrétienne.

Achevons en disant quelques mots des moyens principaux à prendre pour faire régner, parmi nous, la charité fraternelle.

Le premier de tous, et sans lequel tous les autres seraient de nulle valeur devant Dieu, c'est l'esprit de foi, l'esprit surnaturel. Pourquoi devons-nous aimer tous nos frères ? Parce qu'ils sont nos frères, c'est à dire enfants du même Dieu, rachetés par Jésus-Christ, héritiers, par le mérite de son sang, de la vie éternelle. C'est cette considération, tirée tout entière des motifs surnaturels, du précepte formel de Notre-Seigneur, qui rend absolument inexcusable tout manquement volontaire contre la charité. Si nous envisagions toujours le prochain avec l'œil de la foi, nous serait-il donc si difficile de l'aimer toujours, quels que puissent être ses défauts ou ses torts ? Pourquoi ne pas voir toujours Dieu dans notre frère, et nous arrêter «m No&fc^ partois rebutant, qui cache larèaWV.^ ^vsVvi^'l

246 UNE RCTRAITlfi AU CARBCEL. — QUATRIÈME JOUR,

Un second moyen, d'une importance extrême, c'est r examen de conscience , sévère et quotidien, sur ce"'grafiapoint de la charité faternelle. 11 faut prendre à la lettre la parole évangélique : Que le soleil ne se couche point sur votre colère. Gardons- nous de ces charités négatives qui con- .l^istent à ne rien faire, à ne rien dire d'offensant ou de pénible à une sœur qu'on n'aime pas, mais qui n'en sont pas moins compatibles avec des froideurs, des silences, des abstentions : choses toutes contraires à la vraie cordialité, à la charité expansive qui doit régner entre vous, et qui est si fortement recommandée par votre séraphique mère. Le vrai moyen de ne jamais tomber dans ces imperfections, c'est d'être pour soi, en pareille matière, d'une sévérité impitoyable, et en même temps, pour les autres, d^une indulgence inépuisable. Si la moindre chose m'échappe contre la charité, je veux m'en souvenir et réparer ma faute le plus tôt possible ; si on y a manqué envers moi, je ne veux pas m'en apercevoir, ou du moins je veux Toublieraussitôt.

Dans cet esprit, refusons absolument, partout et toujours, de nous prêter à ce qui peut blesser la charité. Ecouter une médisance, la répéter, favoriser par une parole l'amour-propre blessé â'autrui , ou sa jalousie , ou ses répugnances^ ou son égoîsme, voiVk TnSie d£io^^% çjoi^

l'esprit de charité nous apprendra à éviter.

Si les péchés de la langue étaient supprimés, la plus grande partie des fautes contre la charité disparaîtraient. Savoir garderie silence, enréponse à une parole pénible^ est un grand moyen d'éviter un double malheur : d^abord la faute qu'on commettraitsoi-mêmeenparlant, etensecond lieu Taggravation ou le redoublement de la faute de la personne qui vous a offensée. Saint Chrysostôme, sur ce point, a une comparaison originale : « Quelqu'un, dit-il, vousaccable d'injures, fermez votre bouche, car si vous l'ouvrez, vous ne ferez qu'exciter la' tempête. Vous êtes dans une chambre, entre deux portes ouvertes qu'un vent violent fait battre avec fracas ; fermez-en vite une, le bruit cessera à l'instant, et le courant d'air perdra toute son impétuosité. Voilà votre position, en présence de celui qui vomit contre vous des injures : votre bouche et la sienne sont deux portes qui livrent passage au vent, fermez la vôtre, Forage tombera aussitôt. Si par malheur vous l'ouvrez, la tempête deviendra furieuse, et qui sait quand elle s'apaisera (i) > ?

Vous me direz qu'au Carmel on ne connaît jamais les injures, ni rien de ce qui y ressemble, et vous aurez raison. Aussi n'y a-t-ilà retenir, de

(i) HoméLsnrlaU Ep.ad ThesB., V, 11.

ce passage du saint docteur, que le conseil qu'il donne de garder le silence, en certains caf, pour conserver la charité. Mais voici, sur les péchés de la langue, une réflexion de sainte Gertrude qui est plus pratique pour vous, et qui doit vous toucher davantage à cause de la pensée de foi qu'elle renferme :

a La langue, dit cette sainte, aie privilège, sur les autres membres du corps, d^être la dépositaire des mystères précieux de Jésus-Christ. Celui donc qui reçoit Jésus-Christ sans faire pénitence des fautes commises par la langue est comme celui qui, amassant des pierres sur le seuil de sa porte, en frapperait son ami à sa venue. »

Ai-je besoin d'ajouter que, si les péchés de la langue doivent être si soigneusement évités, les jugements ne doivent pas Fêtre avec moins de vigilance ? Prenez également à la lettre le précepte du Sauveur: « Ne jugez point, et vous ne serez point jugés d. 0 qu'il est vrai que Notre- Seigneur seul connaît le fond des cœurs, et que le jugement n'appartient qu'à Dieu ! Un des fruits principaux de l'expérience de la vie, c'est , d'apprendre qu'on n'a presque jamais jugé les intentions d'au trui sans se tromper et sans justifier, une fois de plus, le précepte si formel de TEvangile. Ne jugez pas, mes Sœurs, necondam- /2ez/amaispersoiine, taul c\vie NoVt^Oûaïc^^^ ri^^V-

à-dire une mission di^ne, ne vous y obligera pas, et pour vous encourager, prenez également à la lettre cette promesse dubon Maître : « Vous qui n'aurez pointjugé, vous ne serez point jugé, c'està-dire condamné ». Parla bien des actes imperceptibles de charité intérieure, presque inconnus de celle qui les accomplit, viendront doubler Téclat de sa couronne, au jour des récompenses !

Eofin, mes Sœurs, un grand moyen de pratiquer la charité fraternelle, c'est la patience. N'oubliez pas que, pour vivre ensemble, les créatures humaines les meilleures ont besoin d'un riche fond de patience ! Quoi que nous fassions, il faut se persuader que chacun de nous est, à l'égard d'autrui, à des degrés, sous des formes et eu des temps divers, un fardeau ! Supportonsnous donc les uns les autres, et pour être nous mêmes supportés, efforçons-nous de diminuer le plus possible le poids dont nous chargeons le prochain. Si nous avons des joies, mettons-les au service de tous ; gardons au contraire nos peines pour nous-mêmes en n'en faisant part qu'à ceux, qui, ayant la charge de nos âmes, ont qualité pour les entendre et grâce pour les soulager.

Voilà, mes Sœurs, un court abrégé des moyens à employer pour faire régner parmi vous, que dis-je? le mot n'est pas assez fort à mon gré, tant la chose est importante, pour faire triompher^

250 WE RETRAITB AU CARMEL. — QUATRIÈME JOUB.

pour faire s'épanouir, comme une fleur céleste, parmi vous la charité fraternelle. Demandons bien à Dieu qu'il nous la conserve toujours sans ombre et sans nuages, et que nous présentions, au ciel et à la terre, le spectacle consolant de la pleine réalisation de la prière du Sauveur pour ses disciples, après la Cène : « 0 mon Père, comme vous êtes en moi, et moi en vous, qu'ils soient tous un en nous I d

Qui non hajuîat crucem 8uam, et venit

post me, non potest meus esse diseU

pulus.

Celui qui ne porte pas sa croix et ne

me suit pas ne peut pas être mon

disciple.

(Luc, XIV, 27.)

« Vous qui avez tout quitté pour me suivre, vous recevrez le centuple dans ce monde, avec des persécutions, et dans l'autre, la vie éternelle. j> Ce texte que nous avons commenté ensemble, mes chères Sœurs, nous a déjà fait entendre et goûter une partie des vérités qui feront l'objet de cette instruction. Déjà vous l'avez compris : privilégiées de Dieu par la grâce de votre vocation, par cela même vous êtes les privilégiées de la croix. Cest la croix portée plus généreusement par vous que par le commun des fidèles, la croix embrassée librement, préférée à tous les biens de la terre, C[ui est volt^

plus grande gloire en ce monde. Si elle est Tétendard commun de tous les chrétiens, elle est pour vous, qui avez tout quitté, votre plus précieux trésor ou plutôt votre unique richesse.

Combien donc ne vous est-il pas utile de méditer, d'appïfefondir ce grand mystère de la croix ! <r Celui qui ne porte pas sa croix et ne vient pas après moi ne saurait être mon disciple, » a dit le Sauveur. Nul n'est chrétien s'il ne porte la croix ; mais nul ne saurait atteindre à la perfection religieuse s'il ne s'efforce de la porter parfaitement. La croix, grand moyen, moyen indispensable de la perfection religieuse, tel est donc Tobjet de cette méditation.

Nous la partagerons en trois réflexions:

Premièrement, la croix est un mystère profond : elle exige notre foi.

Secondement, la croix est une lumière qui éclaire notre intelligence : heureux qui s'efforce d'avoir toujours plus vive et plus profonde la science de la croix !

Mais surtout, et ce sera notre troisième réflexion, heureux qui lui donne son cœur et reçoit la grâce précieuse de Taimer !

Que la croix soit un mystère, ^t un profond mystère , auquel la raison ne saurait atteindre, que dis-je! qui écrase la raison de Fhomme, c'est chose trop claire et trop évidente pour y insister longuement. « La parole de la croix, selon saint Paul, pour tous ceux qui périssent^ c'est-àdire qui refusent d'y croire, est une pure folie^ stultitia{l). y>

Oui, c'est un profond mystère qu'un Dieu se soit fait homme pour souffrir et pour mourir sur la croix.

Un autre mystère, c'est que ce Dieu, fait homme et mort pour nous, ait voulu nous donner à chacun la pratique de la croix, la participation à son supplice, comme condition de notre salut et source unique de notre sanctification.

Essayons de nous représenter l'impression que ressentirent les disciples quand, avant le Calvaire et la Résurrection, ils entendirent, de la bouche de leur Maître bien-aimé, sortir des paroles comme celles-ci : « Voici que le Fils de l'homme va être livré pour être crucifié. »

(1) I Cor. I, 18.

a Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il se renonce lui-même et qu'il porte sa croix tous les jours et qu'il me suive.

« Ne croyez point que je sois venu apporter la paix sur la terre^ je ne suis pas venu apporter la paix, mais Je glaive.

<!: Je suis venu séparer l'homme de son père, la fille de sa mère^ et la belle-fille de sa bellemère. Et celui qui ne prend pas la croix et ne me suit pas n'est pas digne de moi (1). >

Les Apôtres étaient des hommes comme nous : l'Evangile nous le fait assez connaître ; et il n'en faut pas davantage pour comprendre combien fut naturel et spontané ce cri de saint Pierre entendant, pour la première fois, Notre-Seigneur annoncer la souffrance et la mort au-devant desquelles il marchait librement: a Absit ate^Domine : Loin de vous, Seigneur: il ne se peut que vous subissiez de telles choses! » Mais le divin Maître le reprend sévèrement, ou plutôt avec une dureté qui ne se voit nulle part ailleurs, dans le saint Evangile : <!: Retire-toi de moi, Satan ! Tu me scandalises, car tu n'as pas le goût des choses de Dieu, mais seulement de choses dç l'homme (2). » Dieu seul, en effet, pouvait imposer un mystère

(1) Matth. XXVI, 2. — Luc, ix, 28 — Matth. x, 34-38.

(2) Matth. XVl, 23.

qui, au premier abord, et aussi longtemps que TEsprit de Dieu ne nous a pas pénétrés, déconcerte notre intelligenôe, choque nos sens et contrarie nos inclinations les plus fondamentales. En effets nous avons soif de la gloire, et la croix nous humilie ; nous aimons le bien-être, et la croix nous prive de toutes nos aises ; nous nous sentons créés pour le bonheur et nous le voudrions immédiat, complet, éternel, et la croix signifie, dans la vie présente, le renoncement douloureux à toute satisfaction cherchée pour elle-même, à tout repos dans la possession des biens créés. Qu'est-ce donc que cette doctrine, si ce n'est un mystère, insondable, unique, incompréhensible, je dirai presque un affront à notre raison, qui ne peut l'accepter que parce qu'il s'impose avec l'autorité d'un Dieu ? Mystérieuse croix! oui, c'est bien un mystère que la doctrine de la croix ; et avant tout, comme tous les mystères, il nous demande un acte de foi.

Je crois donc. Seigneur, qu'il est vrai, d'une vérité souveraine, infaillible , comme tout ce qui sort de votre bouche^ que c'est pour des raisons très sages, très dignes de vous que, vous étant fait homme pour notre amour, vous avez voulu mourir sur la croix et nous sauver par la croix. Je crois. Seigneur, que je ne puis marcher sur vos traces qu'en portant la croix, et que, hors

d'elle et sans elle, il n y a pour mon àme ni salut , ni sainteté.

Mais les mystères de Dieu, ou, pour parler comme saint Paul/< les folies de Dieu(i)», sont plus sages.que toute la sagesse des hommes ; elles sont des abîmes de raison ; et, dès ce monde, il en découle pour l'âme fidèle assez de lumière pour que nous puissions dire que, bien que les croire soit nécessaire et suffisantpourle salut,les comprendre au moins en partie, en ébaucher dès ici-bas Tintelligence^ est une consolation des plus légitimes et des plus douces pour l'âme fidèle.

Voici, dans le mystère de la croix ce que nous pouvons assez facilement comprendre : c'est d'abord qu'étan pécheurs, et n'ayant péché que par un amour désordonné de jouissances non légitimes ou excessives, il est juste que nospéchés soient expiés par là privation, par le retranchement des jouissances qui proviennent du péché. La nature en souffrira, sans doute ; mais la conscience ne nous dit-elle pas que cette souffrance

(1) I Cor. I, 25.

est le juste châtiment de nos fautes, qu'elle est une opération légitime de la justice divine ; qu'à ce titre elle est un bien pour nous, puisque, seule, elle peut rétablir, en notre faveur, l'équilibre détruit par le péché ?

En second lieu, ce que nous pouvons comprendre, ce que nous devons nécessairement admettre^ c'est qu'ayant été rachetés gratuitement par la souffrance volontaire et par le sang d^un Dieu, il est juste que nous allions à lui par le même chemin qu'il a suivi pour venir à nous. Quoi ! mon Dieu m'a sauvé par des supplices, des opprobres, des ignominies de toutes sortes, et je pourrais aller à lui, c'est-à-dire à ce bonheur infini dont j'ai soif, par la voie du bien-être, du plaisir, des molles jouissances ! Est-ce acceptable ! est-ce possible ! Ne serait-ce pas contraire au sens moral ?

Et enfin, si la juste expiation de nos fautes est attachée à la croix, si la pratique de la vertu qui sanctifie implique nécessairement quelque imitation des souffrances de mon Sauveur, n'est-il pas évident aussi que , pour persévérer dans le bien, surtout pour y faire des progrès, la croix sera encore nécessaire? Vous qui voulez marcher de plus près sur les traces de Jésus-Christ^ vous qu'une vocation sainte appelle à la perfection, des vertus réservées, avez-vous 'jamais ^m^çîû&^x

qu'une telle gloire pût être achetée autrement que par une imitation plus parfaite des douleurs du Calvaire et des humiliations de la Croix?

c Je suis^ dit saint Paul^ cloué à la croix de Jésus-Christ; j'accomplis dans ma chair ce qui manque aux souffrances de Jésus-Christ. » Qui ne comprendra que les vrais disciples du divin Maître, ceux qu'il appelle à l'honneur de le suivre de plus près, dans le parfait renoncement au monde, doivent pouvoir tenir le même langage que l'Apôtre, et chercher comme lui à compléter^ par leur participation libre et volontaire aux souffrances de Jésus-Christ, ce qui leur manque pour devenir moins indignes du divin modèle qu'ils contemplent sur la croix ?

Ce que l'âme chrétienne pénètre moins facilement, c'est que, dans ces croix dont elle reconnaît la nécessité pour son salut et sa perfection, il s'en rencontre qui y paraissent opposées. Pourquoi tant d'obstacles semés sur le chemin de la vertu, et qui semblent intercepter les voies de la grâce ? J'avais un appui pour mon âme dans les exemples, les secours, l'amitié de cet être qui m'était cher ? La mort me l'enlève. J'étais plein d'ardeur au travail de ma perfection, je méditais de grandes choses, j'avais .entrepris pour le service de Dieu des œuvres justement approuvées de tous? La maladie inter-

vient, qui me jette sur un lit de douleur, et rend impossible ce que l'Esprit de Dieu même semblait m'avoir inspiré. Je comptais, et c'était mon droit, sur la charité de ceux que Dieu m'avait donnés pour guides, de celles qu'il m'a choisies pour compagnes, et voilà que je ne suis pas comprise, que l'on se tourne contre moi, et que des âmes qui ne veulent elles-mêmes que le bien, et qui croient en cela travailler à la gloire de Dieu, s'opposent à mes desseins et font tout pour les renverser. Je fais des efforts sincères pour me corriger de mes défauts ; on les prend en mauvaise part et on calomnie mes plus droites intentions. Je fais un acte d'humilité, et cet acte est taxé d^orgueil. Si je m'excuse, on blâme mon amour-propre; si je ne m'excuse pas, c'est par fierté. Si je me livre à une douce gaîté, on me déclare dissipée; si je suis grave, on me trouve morose.

Du côté de Dieu même, à qui j'ai livré toute mon âme, je ne suis pas mieux traitée ; la sécheresse désole ma prière, les plus fatigantes distractions me poursuivent; je trouve jusque dans l'oraison des pensées de doute et de blasphème. Est-ce bien là la croix qui doit me sauver et me sanctifier?

Oui, c'est là vraiment la croix qui jsauve et qui sanctifie : celle que les saints ont portée et

pélébrée avec actions de grâces, depuis saint Paul jusqu'à sainte Thérèse ; celle dont ils ont compris et glorifié le bienfait. Oh! si nous pouvions entrer et persévérer dans le sentiment de saint Paul, lorsqu'il entrevoit « ce poids éternel de gloire qu'opère en nous le moment court et léger de nos tribulations ici-bas (d) »! Si nous savions dire, avec saint Jacques : « Bienheureux l'homme qui souffre la tentation, parce que lorsqu'il aura été éprouvé, il recevra la couronne de vie (2) J> !

Si, avec saint Jean, dans l'Apocalypse, il nous était donné de voir la gloire éclatante de ceux <c qui sont venus de la grande tribulation et qui ont lavé leurs robes, et les ont blanchies dans le sang de l'Agneau (3) d !

Si nous pouvions, par quelque expérience personnelle, ressentir quelque chose des transports d'amour qui échauffaient les cœurs d'un Jean de la Croix, d'une Thérèse, d'une Marie-Madeleine de Pazzi, alors que les souffrances^ les humiliations, les mépris, toutes les épreuves du dedans et du dehors se réunissaient, pour leur faire goûter les amertumes par oii avait passé le cœur du divin Maître I Oh! alors nous entrerions à pleines

(1) II Cor. IV, n.

(2) Jac. I, 12.

(3) Apoc. vii, 13-14.

voiles dans la science de la croix : son obscurité se dissiperait à nos yeux, et ses saintes ténèbres, au moins aux heures de grâce^ se perdraient dans la lumière !

Mais cette science transcendante de la croix n'est donnée qu'aux cœurs qui aime,nt ; et c'est pour cela qu'il faut tendre, de toutes ses forces, à ce degré supérieur d'union à Notre-Seigneur , au-dessus de la foi, au-dessus delà science, qui s'appelle Tamour de la croix.

Aimer la croix ! qu'est-ce que cela ?

Arriverons-nous à changer la nature humaine? Et la condition essentielle, absolue, de la sainteté consistera-t-elle à trouver doux ce qui est amer, consolant ce qui désole, agréable ce qui est opposé à tout bien-être, à toute satisfaction du

corps et de l'âme?

Non, assurément, mes Sœurs ; aimer la croix,

cela ne veut pas dire trouver une consolation sensible dans les afflictions de l'âme ou dans les souffrances du corps. Ce miracle, Dieu a pu le faire quelquefois, pour montrer sa présence, au milieu des tourments qu'enduraieuV ses\XL^\V^^^\

mais ce n'est là qu'un miracle, nullement une loi ordinaire de la grâce , même pour les âmes élevées au plus haut degré de la perfection. L'amour de la croix dont je vous parle, et auquel il faut tendre, n'est pas un amour sensible ; il n'empêche pas la nature de frémir à l'aspect de la douleur : il n'est pas incompatible avec ces agonies de l'âme par oii il a plu àNotre-Seigneur de passer lui-même, afin de nous instruire, au jardin des Oliviers. Qui dira que Notre-Seigneur aimait moins la croix que lui imposait son Père, à l'heure d'angoisse où le calice amer lui était présenté, qu'au moment où, triomphant sur le Thabor, il s'entretenait, avec Moïse etElie,cle la passion qu'il allait subir ? Ainsi en est-il pour nous de cet amour de la croix auquel nous devons tendre ; c'est un amour tout fondé, non sur rien de sensible, mais sur la foi à Texcellence du sacrifice, sur la conformité pleine et entière à la volonté de Dieu, sur la couviction profonde que le plus grand bien de notre âme, quoi qu'il lui en doive couler, procédera toujours de la plus grande ressemblance avec Celui à qui il a plu de la racheler par la croix.

C'est là cet amour, tout de raison dans son

essence, si je puis parler ainsi, qui fait que l'âme

froidement , résolument , se décide , avec une

énergie inébranlable , k préférer à toutes les

consolations, à toutes les joies de la terre, même spirituelles, la croix, la croix nue du Sauveur. Sans doute, Dieu est le maître de nous faire goûter, s'il le veut, des consolations supérieures cent fois à toutes celles que le monde connaît, et sa bonté est si grande qu'il le fait souvent, je devrais dire ordinairement, pour les âmes généreuses. Des saints ont été jusqu'à se plaindre des torrents de délices dont Dieu faisait surabonder leur âme , au sein même des sacrifices les plus héroïques et des martyres les plus douloureux ; mais ces délices, elles n'ont jamais été cherchées, désirées par ces grandes âmes ; une seule chose a été cherchée, désirée, embrassée par elles, la croix, la croix qu'elles ont aimée pour l'amour de Celui qui l'a choisie par amour pour nous.

Celte croix, quand elle se présentait d'ellemême aux saints et venait au-devant d'eux, ils l'ont acceptée avec reconnaissance, comme un don privilégié de Dieu. Ils ont compris et ils se sont appliqué la parole divine qui a présidé à la vocation de saint Paul : « Celui-ci est un vase d'élection..., et c'est pourquoi je lui ferai voir combien il aura à souffrir pour ma gloire (1) >.

Et la gloire de Dieu leur est si chère, que,

(l)Act. IX, 16.

quand la croix semble leur manquer, ils vont au-devant d'elle, sachant qu'ici-bas le moyen le plus efficace de travailler à la gloire de Dieu, c'est de souffrir pour elle.

Cette croix qu'ils aiment, pour l'ordinaire ils ne la choisissent pas, ils ne la désignent point à Dieu dans leur prière ; ils trouvent avec raison plus parfait de la vouloir et de l'aimer telle que Dieu l'envoie, sous toutes ses formes, dans toutes ses dimensions, sous tous ses aspects, a Je vous demande, écrivait saint PaulauxEphésiens,de ne défaillir point dans les tribulations que j'endure pour vous et qui sont votre gloire. Je fléchis les genoux devant le Père de Notre-Seigneur Jésus- Christ, afin qu'il vous donne, par les richesses de sa grâce, de grandir en vertu par TEsprit- Saint; enracinés et fondés dans la charité de telle sorte, que vous en puissiez comprendre, avec tous les saints, la largeur, la longueur, la hauteur et la profondeur (1). »

Ce que tous les saints ont compris, c'est que les divines dimensions de la charité « qui surpasse toute science », ce sont les dimensions mêmes de la croix qu'elle met sur nos épaules. Ils ont dit et montré, par leur exemple, qu'il faut aimer la croix dans toute « sa largeur», c'est-à-dire dans

(1) Eph. III, 13-18.

LA CROTX. 265

sa plus grande exleasion à tout notre être, à tout ce qui nous louche au dedans et au dehors, et que rien ne doit être soustrait par nous à son influence sanctifiante.

« Dans toute sa longueur », c'est-à-dire dans toute sa durée, laquelle n'est d'ordinaire pas moindre que la durée tout entière de notre vie. Y a-t-ilpourrâme qui cherche Dieu un moment oîi, comme pour les gens du monde qui ont donné la meilleure part de leur vie au labeur quotidien, on pourra cesser de travailler, se borner à jouir des biens acquis, faisantprécéder d'une sorte de repos anticipé Ja paix éternelle du ciel? Non, il faudra travailler toujours, lutter sans cesse, « oubliant chaque jour, dit saint Paul, ce qui est derrière nous, et nous étendant en avant (l)ï,pour atteindre plus haut, dans la vocation supérieure qui nous élève à Dieu, par Jésus-Christ.

Il faut aimer la croix dans « toute sa hauteur ». Qu'entendre par cette hauteur? si ce n'est ces croix plus lourdes qui semblent , pour ainsi dire, tomber du ciel pour nous écraser ; coups de foudre de la grâce, que Dieu ménage comme il lui plaît, afflictions tout à fait inattendues, épreuves que la nature proclame au-dessus de nos forces, et qui le seraient certainement si Dieu,

(i)Philipp. III, 13.

qui envoie l'épreuve, n'était aussi celui qui dispense la grâce proportionnée pour la supporter.

Mais des dimensions de la croix, celle qui nous touche le plus et qu'il est le plus nécessaire d'aimer, parce qu'elle est celle qui se fait le plus ordinairement sentir, c c'est sa profondeur ». J'entends par là ces peines intimes, secrètes, intraduisibles en langage humain, et qu'il est nécessaire, par la force des choses , de porter dans le silence. Comment^ en effet, les faire connaître telles qu'on les sent, même à un directeur, quand à peine peut-on s'en rendre compte à soi-même ? Peines imaginaires peut-être, peines inexplicables par aucune cause rationnelle, mais cependant peines réelles et permises par Dieu, pour purifier Tâme, en la faisant passer par le creuset des tribulations.

Que d'exemples nous en trouvons dans la vie des Saints! Etquenousavonstort souvent quand, sous le coup de Tépreuve, nous disons que personne n a jamais passé par de tels états, prêts à nous appliquer, si nous l'osions, la parole du Saint Livre: « Vous qui passez, regardez et dites s'il y a jamais eu une douleur semblable à la mienne (1) y> !

(i) Lam. I, 12.

Cette croix même si douloureuse, c'est une grande et solide vertu de savoir Taimer, quand Dieu l'envoie, aussi longtemps qu'il Timpose, et surtout quand elle se présente à nous sous cet aspect qui en double l'amertume : l'aspect d'un état fixe et qui ne doit finir qu'avec nous. Car c'est là le côté le plus sinistre, le plus lourd de cette désolation intérieure : il semble à l'âme, par l'effetd'une illusion queDieupermet^quecette désolation est une forme définitive de notre vie spirituelle, une manière d'être inséparabledenotre être moral, et comme le dernier mot de la volonté divine sur nous. Comment le désespoir ne nous saisirait-il pas si Dieu, par des signes certains et dont lui seul sait faire entendre le sens, mais particulièrement par la voix du guide qu'il a donné à notre âme, ne lui faisait entendre que c'est bien lui qui agit, lui qui châtie parce qu'il aime, qui éprouve parce qu'il veut faire monter plus haut, qui ne cache enfin toutes ses consolations ici-bas que pour nous préparer, par une croix plus semblable à la sienne, une plus grande gloire dans le ciel !

Telle était la doctrine mille fois exprimée de votre mère, la séraphique Thérèse. Qui mieux qu'elle était capable d'enseigner l'amour de la CroiXj de la Croix dans toutes ses dimensions et sous tous ses aspects? Pourrait-on, en. effal^^VL

citer une seule qui lui ait été épargnée? Mais qui refusera de la croire quand elle affirme énergiquement que chaque souffrance, de quelque nature qu'elle soit, est pour l'âme comme un joyau précieux, comme un diamant magnifique ? Un pieux auteur, dans un livre plein de doctrine et tout brûlant du zèle de la plus haute perfection, n'a pas craint de résumerions les enseignements sur l'utilité des souffrances, dans un chapitre intitulé : « lia parfaite Croix, en la personne de la séraphique sainte Thérèse (1) ».

Et, en effet, il extrait de ses œuvres les preuves les plus complètes de cette vérité : qu'aucune souffrance d'aucun genre ne lui a été épargnée. Or, écoutons la Sainte elle-même nous dire comment elle envisage cet ensemble de croix, qui ont fait sa sainteté :

d Je connais, dit-elle, une personne (c'est d'elle-même qu'elle parle) qui , depuis quarante ans, n'a jamais passé un seul jour sans douleur. Mais elle comptait tout cela pour peu de chose, lorsqu'elle considérait que, par ses grandes infidélités, elle avait mérité l'enfer. Dieu conduira par d'autres chemins les âmes qui Tout moins offensé. Pour moi. je choisirai toujours celui de la souffrance, quand il ne s'y rencontrerait d'au-

(i) Boudon, Les: maintes voies de la Croix.

tre avantage que d'imiter Notre-Seigneur Jésus- Christ; mais à combien plus forte raison le dois- Je choisir quand, à ce premier avantage, iJ s'en joint un si grand nombre d'autres ! Si je pouvais maintenant représenter, dans toute leur étendue, la grandeur des peines intérieures^ les précédentes paraîtraient bien légères (1). 3>

Si cruelles que soient ses peines, vous le voyez, mes Sœurs, votre sainte Mère les aime ; elle va au-devant, elle les choisit par amour pour notre divin modèle : ce sera là notre conclusion, ce sera la résolution qui sortira pour nous de cet entretien si pratique.

Dans les états douloureux où le plaçaient ses peines intérieures et extérieures, le vénérable P. de Ravignan se répétait, en se prêchant à lui-même l'abandon, la confiance, « la paix sur la Croix » : Mon âme, il faut souffrir!

C'est la parole que nous saurons nous dire à nous-mêmes, dans de semblables épreuves, et nous la dirons sinon avec uAe joie sensible , du moins avec une conviction profonde et avec un solide amour : Mon âme , il faut souflrir, parce que la croix est bonne. Il faut aimer la croix, parce que, bien supportée , elle est un témoignage de notre amour pour notre divin Maître,

(l) Le château intérieur, VI, 1, Œuvres deSteThér. 111,470.

270 UIŒ RETRAITE AU CARBIEL. — QUATRIÈME JOUR.

parce qu^elle est un titre de ressemblance avec lui. Il faut Taimer, enfin, parce qu'elle renferme en elle-même une abondance de grâce qu'on ne trouve nulle part ailleurs, suivant cette parole d'une humble Sœur converse, morte en odeur de sainteté : <( Il faut aimer l'oraison, mais surtout la croix ; car une once de croix vaut mieux que dix livres d'oraison ».

Ainsi soit-il.

CINQDIÊME JODR.

LA CROIX {répétition).

Page 1