‹ Une retraite au CarmelChapitre 13 sur 25 · CINQUIÈME JOUR · texte numérisé non relu

CINQUIÈME JOUR

LA CROIX [répétition),

Qm non hajuîat erueem wam et venit

post me non poteet meus eese

diêoiptdus.

Celui qui ne porte pas sa croix et ne

me suit pas ne peut pas être mon

disciple.

(Luc, XIV, 27.)

Peut-être vous étonnerez -vous, mes Sœurs, en entendant le texte de cet entretien, que je semble revenir, le lendemain, au sujet qui nous a occupés la veille. Mais plutôt, vous comprendrez facilement qu'avant d'entamer un nouveau sujet, je veuille approfondir avec vous cette doctrine, la plus importante de toutes, la doctrine de la Croix. Aussi bien , vous ne voulez de ma part que des paroles d'édification et de salut^ et

VOUS allez au-devant de mon désir, qui est de n'offrir à vos méditations que les points les plus pratiques, les plus pressants, de la perfectionreligieuse.Laissez-inoi donc vous parler encore (et j'estime que ce ne sera pas la dernière fois) de mortification, d'abnégation, de pénitence, puisque « hors de là^ si j'en crois M. Olier et tous les maîtres de la vie spirituelle, il n'y a qu'illusion et tromperie ». Laissez-moi donc, ce matin, pour donner plus d'autorité encore aux principes que nous avons exposés hier, vous présenter les sentiments de quelques saints sur ces souffrances de toutes sortes, qui sont pour nous, dans la vie chrétienne et surtout dans la vie religieuse, l'application pratique et personnelle de cette grande doctrine de la Croix, qui est l'essence même de la religion. Ainsi il nous sera plus facile de tirer parti pour nous-mêmes, en la comprenant mieux, de cette parole mystérieuse de saint Paul : « J'accomplis dans ma chair ce qui manque à la Passion de Jésus-Christ ».

Ecoutons d'abord saint François de Sales, qui, comme tous les saints^ avait choisi sa de-

meure sur le mont du Calvaire, sachant qu'il n'y a pas de véritable amour sans la Croix.

c Souffrir, dit-il, est presque le seul bien que nous puissions faire en ce monde, car rarement faisons-nous quelque bien que nous n'y mêlions quelque mal. Et puis Notre-Seigneur n'est jamais si proche de nous que lorsque nous souffrons avec patience pour son amour. Bienheureux les crucifiés ! En ce monde, notre partage est sur la croix ; en l'autre, il sera dans la gloii^e (1).

€ Aimons nos croix, elles sont toutes d'or, vues avec les yeux de l'amour (2). »

Le saint établit ainsi la hiérarchie des croix que nous devons aimer, selon l'ordre de leur mérite respectif :

« Il y a trois espèces de croix : les meilleures sont celles qui nous importunent et nous déplaisent davantage par leur continuité. Les croix qu'on rencontre dans la rue sont excellentes, mais celles qu'on rencontre à la maison valent beaucoup mieux, parce qu'elles pèsent plus.

« Les secondes sont celles qui se présentent d'elles-mêmes : voilà une quantité de croix que vous n'avez point choisies , recevez-les ; baisez-

(1) Let. Dooxii.

(2) Ib. DÛOOXV.

les, aimez-les. Là où il y a moins de notre choix, il y a plus de bon plaisir de Dieu...

<r C'est notre croix qu'il faut porter, non pas une autre, et son mérite n'est pas en sa qualité, mais en la perfection avec laquelle on la porte. Il y a souvent plus de vertu à ne pas dire une parole défendue, à ne pas lever les yeuxpour un regard curieux, qu'à porter lahaire (1). »

C'est ainsi que la fidélité à vos saintes règles, avec toutes les gênes, toutes les privations qu'elle comporte, est pour vous une croix, la meilleure des croix, hors de laquelle il n^ a pas pour vous de perfection possible.

La troisième sorte de croix, la plus haute et la plus chère à saint François de Sales, c'estl'injuste persécution.

« Heureux, dit-il, ceux qui souffrent persécution pour la justice! Cette béatitude, la dernière dans son rang, est la première en mon estime, et je la regarde comme le souverain bonheur de la vie présente. Ceux qui sont injustement persécutés portent mieux la ressemblance du Sauveur, et mènent une vie cachée avec Jésus- Christ en Dieu... délestés devant les hommes, mais en bénédiction devant Dieu (2).»

Quel bonheur, mes Sœurs, si vous aviez

(1) Serm. pour le jour de saint Biaise.

(2) Btj}rit de saint Français de Sales, 1S« part., eect. 39.

à souffrir comme les saints et les martyrs, parce que vous êtes à Dieu, parce que vous l'aimez et le servez ! Le mépris et les insultes du monde sont quelque chose de cette persécution pour la justice, à laquelle Notre-Seigneur a promis de si éclatantes récompenses. Mais pour les mériter, il faut entrer, du fond du cœur, dans les sentiments des apôtres, qui se réjouissaient àla pensée qu'eux-mêmes, pour Tamour de leur divin Maître, seraient en butte aux mêmes traitements que lui-même avait subis le premier.

Et comme les saints, il faut porter cette persécution humblement, sans mépriser ni haïr ceux qui nous l'infligent, les plaignant plutôt et priant pour eux, et quant à nous, nous estimant indignes du grand honneur de souffrir pour Notre- Seigneur Jésus-Christ.

La Bienheureuse Marguerite-Marie, celle à qui Notre-Seigneur a révélé tout particulièrement les secrets de son divin cœur, parle de la croix comme son père, saint François de Sales,

« Qu'importe de quel bois soit faite notre croix! pourvu que ce soit une croix, et que l'amour de Celui qui y es! mort pour notre amour nous y tienne attachés, cela doit nous suffire. La vie ne nous est donnée que pour souffrir et l'éternité pour jouir. Qui nous empêche d'être saints, puisque nous avons des cœurs pour aimer et des corps

pour souffrir? Je ne vois rien qui nous adoucisse tant la longueur de la vie que de toujours souffrir en aimant. i>

Saint Jean de la Croix, le maître et le disciple de sainte Thérèse^ semble dans ses écrits, aussi bien que dans sa vie, réduire toute sa doctrine à celle de la croix.

« Contentez- vous uniquement en ce monde de Jésus et de sa croix. Si vous ne désirez point la croix de Jésus-Christ, vous ne désirez point sa gloire ; si vous voulez la trouver, ne la cherchez point hors de la croix. Ne vous servez des créatures qu'autant qu'elles mènent à Dieu. Cherchez toujours, non ce qui est le plus aisé, mais ce qui est le plus difficile, le travail et non le repos, et oubliant toutes les créatures, vous oubliant vousmêmes, ne cherchez ici-bas que l'imitation de Jésus-Christ, lui laissant le soin de vous donner, suivant son bon plaisir, la consolation dont vous avez besoin ici-bas , comme vous comptez sur sa seule grâce pour mériter la vie éternelle. »

Pour saint François d'Assise , ce crucifié vivant, nous savons qu'au-dessus de tous les biens et consolations de ce monde, il mettait ce qu'il appelle « la joie parfaite », c'est-à-dire, ainsi qu'il l'explique lui-même, la réunion de toutes les douleurs et de tous les opprobres à la

fois, bien supportés pour l'amour du Christ.

On peut ranger parmi les croix les plus inévitables, les plus nécessaires et les plus utiles, celles qui forment la matière constante du combat spirituel : les tentations, souffrances que nous portons au dedans de nous, qui nous visitent à l'heure marquée par la volonté divine, à laquelle nul ne peut se soustraire, et dont TEcriture, aussi bien que renseignement commun des saints, nous révèlent la salutaire efficacité. Ecoutez sur ce point saint Bonaventure :

« 0 bonté ineffable du Très- Haut I vous permettez que nous soyons tentés, non pour nous faire tomber sous les coups de la tentation, mais afin que, saisis de crainte, nous nous réfugiions en vous, le port de toute sûreté. 0 Seigneur, vous agissez comme une mère pleine de tendresse, lorsque, désirant revoir et embrasser son fils qui s'est éloigné d'elle quelque peu, et qui l'oublie un instant, ellefrappe sa vue par quelque objet terrible, le remplissant ainsi de frayeur, et lui tend .les bras pour le recevoir aussitôt que la crainte le ramène... 0 bienheureuse tentation, qui nous force à nous jeter entre les bras de Dieu I Car cette mère sourit avec bonheur à son enfant, elle lui prodigue des baisers tout d'amour, l'exhorte à ne pas s'éloigner d'elle à l'avenir, de peur qu'il ne lui arrive mal, le

caresse en le pressant contre son cœur et lui offre son sein (1). 3>

Sainte Catherine de Sienne exprime la même doctrine en ces termes :

€ Si l'âme ne supportait pas les peines et les tentations que Dieu lui envoie, d'une manière ou d'une autre, sa vertu ne serait pas éprouvée, car la vertu s'éprouve par son contraire. Comment s'acquiert et se prouve la pureté? par son contraire, c'est-à-dire par les tentations d'impureté : car celui qui s'est livré à l'impureté n*a pas besoin d'être tenté ; mais si la volonté est exempte de chutes, alorsle démon, le monde etla chair la tourmentent : ainsi toute chose est vaincue par son contraire.

« L'humilité aussi s'aciquiert par Torgueil. Quand l'homme se voit tenté par l'orgueil, il s'humilie aussitôt en se reconnaissant plein de défauts et d'orgueil.

« Comprenez bien qu'il ne faut pas fuir et se plaindre dans le temps des ténèbres : car des ténèbres naît la lumière. 0 Dieu, mon doux amour ! quelle belle doctrine vous nous donnez ! La vertu s'acquiert par ce qui lui est contraire ; de l'impatience vient la patience.

(t Ainsi, par les choses contraires, l'âme ac-

(l) St Bonav. Stim. amor. m, 12.

quiert la perfection, et elle ne s'aperçoit seulement pas des progrès qu'elle a faits au milieu de toutes les tempêtes et des tentations, sans lesquelles elle rie serait jamais arrivée au port de la perfection (l). »

Aussi devons-nous conclure, avec saint Bernard, que « si la tentation nous fatigue, nous pouvons bien demander à Dieu qu'il nous en délivre, mais sans trop d'insistance ; car, en cette matière, il faut#toujours se rappelerla sentence de TApôtre : « Nous ne savons pas ce qu'il convient de demander », et il vaut mieux s'abandonner entièrement à la bonté divine que de décider témérairement, par notre propre esprit, ce qui peut nous être bon (2) d.

Sur ce point si important de l'utilité, du profit pour l'âme de ce genre de croix qui s'appelle les tentations, nous avons la doctrine de tous les saints, à commencer par saint Paul, qui déclare formellement aux Corinthiens que « Dieu ne permettra pas qu'ils soient tentés au delà de leurs forces, et qu^au contraire il fera tournerla tentation au profit de leurs âmes d. Le même saint Paul, racontant les! erriblesethumiliantes épreuves qui le travaillent, jusque dans sa chair, nous

(1) Lett. cxxxiv, 1 et 2, t. ii, p. 301, édit. Cartier. [2^ Serm XX v, de Div.^ 5 .

apprend que le Seigneur, vainement imploré par lui, se refuse d'exaucer sa prière en lui disant : (c Ma grâce te suffit (1) »• Que pouvons-nous donc faire de mieux!, en pareils cas, que d'imiter les exemples de nos modèles et de nos maîtres dans la foi? Comme eux résistons au mal, en implorant dans la tentation le secours de^Dieu et de toute la cour céleste, en nous rappelant comme eux les vérités de la foi, la malice du péché, Tenfer, le ciel, mais surtout l'amour que nous devons à Dieu ; et pour nous, comme pour eux, nos tentations seront des victoires, des sources de progrès et de mérites, et des titres de plus aux récompenses éternelles. Et quand nous aurons triomphé, demeurons dans notre humilité, reconnaissant que de Dieu seul est venue la force qui nous a fait vaincre et chasserpour un temps l'ennemi.

Notre-Seigneur disait à saint Antoine, en butte aux plus terribles assauts : € Pendant que tu luttais, j'étais au milieu de ton cœur^ combattant avec toi ». Cette même parole a été dite, en pareille circonstance, à plusieurs saints. Et ainsi, soyons-en toujours convaincus, la tentation, quelque horrible qu'elle soit, ne fait point fuir le divin Maître de l'âme de ses serviteurs; il

0) I Cor. X, 13. — IJ OoT. XII, ^.

y demeure au contraire , aide et spectateur de leur combat, et il ne les abandonne point, aussi longtemps qu'ils demeurent inébranlablement fidèles à son amour. Et comment ne pas comprendre la justesse de cette parole de saint Jean de la Croix : « Votre âme est beaucoup plus laide et plus impure, ayant le moindre attachement déréglé, que si elle était affligée des tentations les plus honteuses et des ténèbres les plus épaisses, pourvu que vous n'y donniez aucun consentement? » Il faut donc, en cette vie, que la tentation éprouve vos vertus et les fasse croître et se fortifier ; car une vertu sans lutte, suivant le langage des saints, est une vertu sur laquelle on ne saurait compter: c'est l'épreuve seule qui en fait connaître la valeur. Je suppose donc qu'ayantprié longtemps, priant sans cesse pour être délivrésde la tentation, nous Délaissions pas d'être toujours attaqués, gardonsnous de croire que Dieu ne nous exauce pas. La prière n'est jamais sans effet sur son cœur; mais seulement il nous exauce, non en nous donnant le bien inférieur que nous demandons, mais le bien meilleur que nous serions exposés à perdre, si la tentation nous était enlevée. Ah! la nature ne sait pas, elle ne saurait admettre que notre bien soit de souffrir, d'être éprouvés, et elle désire néçessairementnon la douleur, mais son Ç)0\i\.t^\\i^»

284 UNE RETRAITE kV CARMEL. — CINQUIÈME JOUR.

Dieu est trop bon pour Texaucer, et quand, dans les desseins impénétrables, et cependant certains de sa miséricorde, il voudrait nous laisser toute notre vie la souffrance de la plus pénible tentation, il resterait toujours vrai que nous ne serons pas tentés au-dessus de nos forces, toujours vrai que cette épreuve n est voulue de lui que pour notre plus grand bien et pour sa gloire.'

Mais comment se pénétrer de ces pensées au point qu'elles deviennent des pensées familières, pratiques, d'un secours quotidien et sans effort?

En contemplant sans cesse la Passion deNotre- Seigneur, sa mort sur la croix, dont la méditation seule peut nous inspirer Tamour de la croix.

Jésus crucifié est un objet d'admiration et d'amour. D^admiration : quoi ! un Dieu sur une croix! un Dieu flagellé, couronné d'épines et mourant dans les supplices, et tout cela simplement, uniquement, pour le bien de l'homme, en sorte que chacun de nous peut dire avec saint Paul: «Il m'a aimé et s'est livré pour moi!» Quelle reconnaissance et (\uel amour ne doivent

pas s'allumer dans notre cœur à cette pensée ! Mais FamouF) la reconnaissance demandent ^ se traduire par des œuvres, et quelles œuvres conviennent mieux à Tamourque celles mêmes, du bien-aimé, s'il lui est donné de les accomplir! Que veut ramour,si ce n'est s'unir par la ressemblance à son bien-aimé ? De là vient que le désir de souffrir avec Jésus-Christ naît aussitôt dans l'âme qui l'aime; elle y trouve une sorte de plaisir ineffable, et, comme l'a dit TertuUien deNotre- Seigneur lui-même, elle veut se rassasier de la volupté de souffrir pour celui qu'elle aime et avec lui. C'est l'amour de condoléance, cet amour qui souffre avec ce qu'il aime et dont parle si souvent saint Paul : « Si compatimur et coyiglorificabimur : Si nous souffrons avec lui, nous serons glorifiés avec lui y>.

0 Dieu ! puissîons-nous nous élever, au moins de temps en temps, à cette perfection de l'amour qui consiste à aimer les souffrances, à choisir, à préférer la croix! Filles de saint Jean de la Croix, ne saurons-nous répondre à Notre-Seigneur, s'il nous offre, comme à ce bienheureux, une récompense dès cette vie : d Seigneur, larécompense que je préfère ici-bas, c'est de souffrir et d'être méprisé pour vous! d Si, de la croix, Notre-Seigneur nous adressait la même question qu'à saint Pierre : M'aimez-vous? nous répondrions

avec l'apôtre: Oui, Seigneur, je vous aime. Et si le Seigneur insistait: Ma fille, m'aigaez- vous plus que toutes choses?Nous dirions encore : Oui, Seigneur, ma vocation est une vocation d'amour privilégié, de sacrifice supérieur à tous ceux que vous demandez à la plupart des Chrétiens]; il faut donc que je vous aime d'un amour singulier, dont la mesure s'élève bien au-dessus de la mesure commune. Eh bien donc, semble nous dire le divin supplicié, suivez-moi jusqu'au bout ; suivezmoi dans mon agonie, dans mon abandon, dans les opprobres et les ignominies. Avec moi étendez-vous sur la croix, avec moi laissez, laissez couler tout votre sang sous la morsure des pointes, sous la pointe aiguë des clous, sous le fer de la lance, pour la gloire de mon Père et pour le salut des âmes I

Et c'est ainsi, à ce degré, où seul peut élever l'amour de la Croix, que l'amour de Jésus devient un amour d'apostolat. Car Jésus-Christ communique son cœur qui répand la flamme, son esprit conquérant, à l'âme qui s'est attachée avec lui à la croix par une volonté généreuse, sans défaillance et sans retour.

L'apostolat du Carmel, si intimement lié à l'amour de la croix^ ai-je besoin de vous le redire, mes Sœurs? n'est pas un apostolat lié à des fonctions extérieures, à des actes publics. C'est un

apostolat de prières, de pénitence, d'expiation, dans Faccomplissement généreux d'une règle qui ne laisse rieiSà la nature, mais qui ne peut être suivie par personne, dans toute sa perfection, sans qu'elle soit, pour un nombre innombrable d'âmes que vous ne connaîtrez qu'au dernier jour, une source merveilleuse de grâces et un principe de salut.

Comprenons donc, aimons, pratiquons, à la suite des Saints, le mystère de la Croix, et par là, nous aurons vraiment compris et pleinement accompli la mission sainte que Dieu nous a donnée, la vocation de choix à laquelle sa miséricorde nous a appelées et, vraies filles du Carmel, dignes enfants de sainte Thérèse, nous gagnerons des âmes et nous contribuerons à peupler le ciel, par la vertu de cette même croix qui a sauvé le monde. Ainsi soit-il.

Saint François de Sales, commentant ces paroles du Cantique : « Vous avez blessé mon cœur, ma Sœur, mon Épouse, par un de vos yeux, par un cheveu de votre cou », dit excellemment que cette grande différence de Tœil et du cheveu qui, Tun et l'autre, blessent le cœur de TÉpoux céleste, signifie les grandes et les petites vertus auxquelles s'exerce Fâme chrétienne. Non pas qu'en réalité aucune vertu chrétienne soit petite, puisque toute vertu chrétienne est au-dessus des forces de la nature, et acquiert une valeur infinie par son union avec les mérites de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et par la grâce qui en découle ; ajoutons encore qu'il n'y a aucune de ces petites vertus qui ne soit nécessaire à l'acquisition des grandes, et par conséquent à la perfection. Mais cet aimable saint désigne, sous le nom de petites vertus, celles qui s'exercent sans éclat, qui ne demandent pas de violents efforts, mais un travail continu et à peine aperçu ; qui sont de tous les

jours, de tous les instants, de tous les lieux, de tous les emplois, et sans lesquelles il n'y a point de vraie vie chrétienne, encore moins de vie religieuse. Ce sont celles, dit saint François de Sales^ dont, universellement parlant, toutes vos actions doivent être teintes, et il ajoute, avec sa grâce souriante et sa finesse ordinaire : « Il y a des vertus plus excellentes qu'elles , Tusage néanmoins de celles-ci est plus requis. Le sucre est plus excellent que le sel, mais le sel a un usage plus fréquent et plus général (1) d. Ailleurs il appelle ces petites vertus des violettes qu croissent au pied de la croix.

Quelles sont donc ces petites vertus si néces saires ? On pourrait en faire une longue énumération : bornons-nous, dans cet entretien, à quelques-unes des plus usuelles et des plus indispensables dans une maison religieuse : ce sont la douceur, la condescendance, la patience et le silence.

La douceur : il sufifit bien d'abord, pour nous rendre précieuse et chère entre toutes cette petite

(l) Jntr.à la Vùdév, lil, 1.

vertu^ qu'elle soit, avec Thumilité, la seule que Notre-Seigneur nous ait spécialement recommandée en sa divine personne : « Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur 2>.

Qu'est-ce donc que la douceur ? Elle ne se confond pas avec la charité ; mais évidemment elle la suppose. Elle est, suivant saint François de Sales, « la fleur de la charité ». C'est elle qui donne à cette vertu fondamentale, sans laquelle il n'y a pas de chrétien, son arôme, son attrait, ce charme extérieur qui en fait goûter , non pas à nous seulement, mais à notre prochain, l'excellence. La douceur est l'opposé de la colère, de l'irritation, de la violence, des susceptibilités, du trouble: tous sentiments qui naissent d'eux-mêmes en nous, par suite des peines ou des torts, vrais ou supposés, que nous cause le prochain. Il y a, selon la mainte Ecriture, certaines colères ou plutôt certains degrés de colère qu'on peut justifier. Mais croyons-en saint François de Sales qui s'y connaissait : « Il est mieux d'entreprendre de savoir vivre sans colère, que de vouloir user sagement et modérément de la colère (1) m. Cette étude pratique vous est indispensable, mes Sœurs. La douceur qui vous est demandée n'est pas seulement celle qui se montre dans les habitudes du

(1) Intr. III, 8.

langage, et semble incarnée dans certaines fonnules que Tusage a introduites parmi vous : ces formules elles-mêmes seront vides et vaines, comme serait mensonger le nom de sœurs que vous vous donnez, si elles n'étaient la réelle expression des. sentiments de votre cœur. Or le cœur n'est pas doux naturellement. Tous, tant que nous sommes, ilfautbienle reconnaître, nous avons, à des degrés divers, un même fonds personnel, égoïste, orgueilleux. Unmanque d'égardsnousoffense; uneparole hautaine nous révolte, et un mécontentement sourd travaille Tâmela meilleure, quand onlui refuse ce qu'elle estime lui être dû. Que faire donc pourque notre cœursoitdoux, sinon de noushabituer à lui faire violence ? J'entends cette violence tranquille et continue qui n^a point d'éclat, mais qui ne se lasse point. La vertu de douceur que Dieu aime n'est pas cette douceur de tempérament, cette insensibilité qui estplutôtun défaut de nature qu'une qualité, mais cette douceur qui vient de la vertu, et qui est compatible avec des dispositions naturelles toutes contraires. L'exemple de saipt François de Sales est célèbre : muet et calme, en présence de sanglantes injures, il disait après : a Je sentais la colère bouillonner dans mon cerveau, comme un vase sur le feu ». Il mit de longues années à transformer en lui le tempérament le plus irascible qui fût jamais, en cette

débonnaireté qui Ta rendu célèbre entre les saints. C'est lui qui répondait à ceux qui le blâmaient de u^avoir pas su dire une parole sévère à un grand coupable qu'on lui avait amené : « Que voulezvous ? J'ai fait ce que j'ai pu pour m'armer d'une colère qui ne péchât point ; et, à vous dire vrai, je ne l'ai pu : j'ai craint de perdre, en un quart d'heure, le peu de douceur que je travaille à amasser', depuis vingt-deux ans , goutte à goutte , comme larosée, dansle vase de mon pauvre cœur». .Aussi était-il arrivé à une perfection telle, qu'il n'y avait aucune de ses actions qui ne fût toute détrempée dans la douceur et la mansuétude de Jésus-Christ.

Oui, la douceur est une vertu qui, difficile pour un grand nombre, est encore la matière d'un grand combat aux âmes les mieux douées: elle s^amasse silencieusement, dans le cœur, par les efforts et l'exercice de tous les, jours, comme les eaux qui suintent à travers des rochers abruptes, et finissent par former un lac limpide et paisible où se reflète le ciel.

Est-il nécessaire de dire que la douceur dont je parle n'a rien de commun avec la faiblesse ? La douceur ne serait plus une vertu, elle serait une faute, toutes les fois qu'elle nous induirait à nous relâcher dans l'accomplissement d'un devoir, par une fausse condescendance pour le prochain.

L^exercice de l'autoriié requiert de la douceur, sans doute, mais une douceur qui ne fait jamais le sacrifice de la règle. C'est là une vérité trop simple pour y insister.

Mais ce qu'il est bon de remarquer, c'est la force que la vraie douceur communique à l'autorité, d Bienheureux ceux qui sont doux, dit Notre- Seigneur, car ils posséderont la terre. » Celte béatitude peut s'entendre de la puissance réservée dès ici-bas à la douceur, dans le gouvernement des hommes. Il est littéralement vrai que la douceur obtient l'obéissance beaucoup plus vite et plus facilement que la violence. C'est par elle et par elle seulement que le chêne devient roseau : usez de violence contre un esprit orgueilleux ; cette violence ne fera que le raidir, et il aimera mieux être brisé que de céder. Au contraire, usez de douceur: cette volonté si fière, qui ne pliait pas devant la violence, se laisse incliner au souffle de la douceur.

Il ne faut donc pas plus confondre la douceur avec la faiblesse que la force avec la violence : la vraie douceur est la seule force vraiment puissante sur des âmes libres, et la devise de l'autorité chrétienne est celle même qui convient à la Providence de Dieu, selon l'Ecriture : « suaviter et fortiter : elle est douceur et force tout à la fois >.

La condescendance, autre petite vertu dont nous avons besoin tous les jours, est une des formes, ou plutôt une des applications de la douceur. C'est cette disposition qui porte, dans les rapports quotidiens, à faire au prochain, pour le bien de la paix, toutes les concessions permises par le devoir et compatibles avec Tédification commune. C'est cette vertu que saint Paul recommande aux Romains : « Nous devons, nous qui sommes plus forts, supporter les faiblesses des infirmes et ne pas nous plaire en nous-mêmes. Que chacun de vous cherche à plaire à son prochain pour le bien, pour l'édification ; car le Christ ne s'est pas complu en luimême (1) ».

C'est cette vertu que le même apôtre pratique lui-même avec une charité si héroïque : « Je me suis fait faible avec les faibles, afin de gagner les faibles j>. Il ajoute cette parole si expressive et si chère à toutes les âmes qui, dans la vie commune, veulent arriver à la perfection delà charité :

(i) Bom. XV, 3.

c< Je me suis fait tout à tous, afin de contribuer au salut de tous (1) ». Tout à tous, c'est-à-dire non pas seulement faible avec les faibles, mais joyeux avec ceux dont l'humeur est joyeuse, triste avec ceux qui pleurent, petitavec les petits, n'oubliant personne, si ce n'est moi-même, cherchant en toutes choses l'utilité commune, jamais la mienne. C^est cette vertu enfin que Papôtre, parlant encore de lui-même, présente sous cette image, laplusforte qu'il puisse trouver : « Nous nous sommes faits petits parmi vous, comme une nourrice qui soigne ses enfants (2) ». Vous le voyez : cette vertu si douce pour les autres, si agréable pour tous ceux qui vivent avec nous, surtout pour ceux qui sont, d'une manière ou d'une autre, sous notre dépendance, par exemple dans les emplois communs, où il faut nécessairement qu'il y ait une sorte de hiérarchie et que l'une ait sur l'autre une certaine autorité, cette vertu, d'une apparence si modeste, suppose, en celle qui l'exerce, un empire presque héroïque sur elle-même, une renonciation permanente et complète à ses goûts, à ses inclinations, à ses préférences personnelles. Aussi suppose-t-elleune vraie mortification ; elle ne s'ac-

(1) I Cor. IX, 22.

(2) I Thess. II, 7.

quiert que par un long usage. Il n'est donc jamais trop tôt pour faire l'apprentissage d'uùe vertu qui a tant de mérite devant Dieu, tant de charme aux yeux des hommes et qui fait si peu de bruit.

La condescendance est fille de la patience. Du moins elle la suppose presque toujours, et n'est guère possible sans elle. Dirai-je que la patience est une petite vertu ? Elle l'est peutêtre, si je considère le peu d'éclat qui Tenvironne; mais assurément c'est une vertu grande et très grande, si Ton regarde les fruits qu'elle porte.

Quelle vertu plus usuelle, plus nécessaire, plus méritoire ? Elle est nécessaire pour tout, pour tous, partout et toujours. Elle est faite, oserai-je dire, d'une étoffe qui peut servir à tout le monde et en toute saison, étoffe qui n'attire pas les yeux, sans doute, qui paraît un peu terne, mais •qui est solide entre toutes. Si la vie de ce monde est une longue épreuve, s^l n'y a pas un seul jour sans ombre; si, mêmeausein del'amitié, si, dans l'accomplissement le plus exact du devoir, si.

dans la plus entière fidélité à la loi de Dieu, à l'amour de la perfection, il faut encore souffrir, qui ne comprend qu'une partie essentielle de cette perfection, ce sera de savoir souffrir comme il faut, c'est-à-dire exercer la patience? La patience, c'est cette vertu qui nous fait endurer toutes les peines, tous les maux, quels qu'ils soient, avec paix d'esprit, sans trouble , sinon sans tristesse : de telle sorte qu'en même temps que le cœur reste tranquille et uni à Dieu, il ne nous échappe, au dehors, ni une parole ni uu signe qui soit en contradiction avec la raison, avec la bienséance, avec la parfaite charité. On conçoit que d'une telle vertu l'apôtre ait pu dire : « Patientia opns perfectum habet : la patience fait la perfection de l'œuvre ».

La patience, comme toutes les vertus chrétiennes, a sa source en Dieu et son modèle enNotre- Seigneur Jésus-Christ. Assurément le pluspatient de tous les êtres, c'est Dieu. Que ne supportet-il pas de ses créatures ? Quelle est sa longanimité à l'égard des pécheurs et des pécheurs les plus obstinés, les plus rebelles, coupables des crimes les plus révoltants et les plus affreux ! Cette longanimité, nous le savons expressément parla sainte Ecriture, estuneloide sa Providence ; il attend pour frapper, pour punir, que la mesure des offenses soit comblée. Dieu parle à. Â.bTa\vaxcL,

lui annonçant que sa race, après un longexil^ doit retourner dans la terre de Chanaan ; mais cela ne se fera qu'à la quatrième génération, a car jusqu'àaujourd'hui, ditle Seigneur, les Amorrhéens, dont les enfants d'Israël doivent occuper les ter-

res, n'ont pas encore accompli la mesure de leurs iniquités (i). i> Voilà comment Dieu lui-même parle de peuples idolâtres et endurcis dans tous les crimes : quelle leçon pour nous, qui prenons souvent pour du zèle l'ardeur impatiente qui nous porte, non à remédier sur-le-champ aux désordres, aux péchés, auximperfections dont nous souffrons dans autrui, mais à les blâmer aigrement, à les signaler sans miséricorde, à hâter leur châtiment autant qu'il est en nous ! La patience, à l'égard du prochain, consiste principalement à attendre. C'est ce que l'Église, fille de Dieu et inspirée de son esprit, ne cesse de pratiquer pour nous et sous nos yeux. Les pécheurs, les méchants, elle les souffre dans son sein, attendant toujours et préparant leur conversion. A Dieu seul de faire le suprême discernement, à la mort ; à Dieu seul d'arracher toute l'ivraie, au jour delà justice que lui seul connaît, et de la séparer éternellement du bon grain.

C'est pour cela que Notre-Seigneur veut que ses disciples possèdent toujours leurs âmes dans la

(i)Gen. XV, f 6.

patience (1). C'est pour cela que saint Paul écrit aux Hébreux : « La patience vous est nécessaire afin que, faisant la volonté de Dieu, vous remportiez le prix qui vous a été promis (2) ».

Saint Jacques dit pareillement : « Voyez le laboureur, il attend les fruits précieux de la terre, souffrant patiemment jusqu'à ce qu'il recouvre celui de la première saison et celui de la dernière ». Il est clair que si, dans son empressement et dans Tespoir de récolter plus vite, le laboureur remuait son champ, sans attendre la saison propice, loin d'avoir une moisson plus hâtive et plus riche, il perdrait tout ce qu^il aurait semé.

Comme cette conduite est souvent la nôtre ! Sans faire attention que Dieu, que Notre-Seigneur, que notre ange gardien consument, pour ainsi dire, leur temps à nous attendre à la pénitence et à la conversion, nous voulons presser les autres ; nous prenons pour du zèle notre empressement naturel, et il suffit d'une parole dite à contre-temps, d'une réprimande trop hâtée, pour compromettre et rendre stériles les meilleures intentions de notre charité.

On raconte de M. Olier que , donnant un avertissement à un des membres de sa commu-

(1) Luc, XXI, 19.

(2) Hebr. X, 36.

nauté, et se voyant presque blàtné de l'avoir donné si tard : t II y a deux mois, répondit-il, que je sentais le besoin de l'avertir, mais il aurait mal reçu ma réprimande, et j'ai dû attendre jusqu'aujourd'hui le moment favorable, qui devait le trouver disposé à recevoir la leçon et à en profiter ».

Voici, enfin, une autre petite vertu, trop peu pratiquée, et cependant bien importante ; c'est assurément celle de toutes qui fait le moins de bruit : je veux parler du silence.

Que de fois la sainte Ecriture appelle l'attention du chrétien sur les mérites et sur les fruits salutaires du silence !

« Celui qui garde sa bouche garde son âme, dit le livre des Proverbes ; mais celui dont la parole est inconsidérée en subira la peine (1)... ï>

Quoi de plus connu que la parole de saint Jacques? « Si quelqu'un se croit vraiment religieux et ne sait pas réfréner sa langue, il se séduit luimême et sa religion est vaine. » Et le saint apô-

(i) Proy. XIII, 3.

tre va jusqu'à ajouter : « Si quelqu'un ne faillit jamais par sa parole, c'est un homme parfait (1) ».

Ce n'est pas que la perfection consiste uniquement à garder le silence, car l'Ecriture dit aussi : « Il y a un temps pour se taire et un temps pour parler ». Le malheur est que trop souvent on prend l'un pour Tautre, même au couvent.

Le silence, vous le savez, mes Sœurs, est prescrit, dans une mesure plus ou moins grande, par toutes les règles religieuses. Quelques-unes le prescrivent perpétuel ; pour vous, il n en est pas ainsi ; mais il est, et il devait être tout particulièrement en honneur dans une vie comme la vôtre, dont l'âme est l'oraison , la contemplation des choses célestes.

Quand je parle de silence, vous entendez bien qu'il n'est pas question seulement de l'abstention des paroles extérieures qui résonnent au dehors. Je veux parler aussi de ce silence intérieur qui consiste n savoir garder son âme du tumulte, produit souvent au dedans de nous par ces facultés qui nous mettent en rapport avec les choses créées: l'imagination, la sensibilité, la mémoire, les mouvements divers des passions, facultés bizarres, qui peuvent susciter, dans un esprit qu'aucune parole ne trahit, un bruit com-

(1) Jac. I, 26.

302 UNE RETRAITE AU CARMEL. — GINOUIÈlfE JOUR.

parable à celui des grandes eaux. Le silence extérieur est nécessaire le plus souvent, pour que le silence intérieur soit possible ; mais où sera complète lavertu du silence? Dans l'âme qui, fidèle aux règles qui interdisent à certaines heures toute conversation, s'applique, en même temps, à faire taire en elle tous les bruits, toutes les passions de la terre, pour rester toujours libre et ouverte du côté du ciel.

Pourquoi le silence, sous ces deux formes, qui ne se doivent point séparer, est-il un si grand bien? C'est qu'il est comme le ciment des vertus fondamentales qui sont l'essence même delà vie religieuse : le silence est un secret de recueillement, un secret de charité, un secret de perfection.

Un secret de recueillement d'abord. Comment en serait-il autrement? Une religieuse qui se répand au dehors par la parole, par l'esprit de curiosité, par la dissipation, sous quelque prétexte et quelque forme que ce soit, pourrait-elle se mettre et rester en présence de Dieu, aussitôt que sonne l'heure de l'oraison ? Comment pourrait-elle rassembler toutes les puissances de son âme, pour ne penser qu'à Dieu, ne voir que Dieu ? Comment peut-elle entrer à volonté « dans la compagnie des anges et des saints et parcourir, comme dit saint François de Sales', les vues de

delà céleste Jérusalem », quand son imagination est encore toute remplie des fantômes de la terre, son esprit occupé des récits qu'elle vient d'entendre, son cœur ému des vives impressions que lui a laissées quelque conversation trop pénible ou trop agréable ?

Non seulement Tesprit de silence favorise la prière et dispose à Toraison, mais, si j'en crois la sainte Ecriture, « le silence tout seul est une prière : Silentium tibilaus /Le Seigneur est dans son temple saint : que toute la terre se taise devant sa face(l) », s'écrie le prophète. Oui, pour que le ciel parle en nous, il faut que la terre se taise, que toutes les créatures fassent silence. Notre âme est un temple plus saint que celui de Jérusalem, puisque Notre-Seigneur y descend si souvent en personne, parla sainte Communion, et y réside habituellement par sa grâce: se tairedevant lui, n'est-ce pas le premier bommage qui lui soit dû, la préparation nécessaire et comme le premier bégaiement de l'oraison?

Le silence, dans une communauté, est aussi un secret de charité. Que cela est facile à comprendre! « Une des raisons, dit Bossuet, qui ont porté les fondateurs à recommander si étroitement le silence à leurs religieux, c'est parce que

(1) Habac. 11,20.

le silence unit les Frères (1).» En effet, c'est un moyen très propre pour maintenir la charité, la paix et Funion dans une maison religieuse, puisque le silence bannit tous ces discours et entretiens, qui la divisent etqui la détruisent. Car, pour l'ordinaire (c'est toujours Bossuet qui parle), c qu'est-ce qui fait la matière de ces conversations trop familière, sinonles défauts de ses sœurs? Ce qui apporte bien souvent le trouble et la division dans une communauté, et cela faute de silence.... Si vous neparlez que pour le nécessaire, ajoute le grand évêque, vous garderez un long silence ! »

Enfin, le silence est un secret de perfection. Pourrait-on citerune seule âme sainte,ou en voie de le devenir, qui n'ait pas l'esprit de silence, qui ne le pratique point et ne l'aime point? Ce serait, je crois, impossible.

Sans parler de l'esprit d'oraison, et du recueillement qui est si étroitement attaché, comme nous l'avons vu, à l'observation du silence, qui ne comprend de combien de vertus, quelquefois héroïques, le silence est le principe? Qu'y a-t-il, par exemple, dans le saint Evangile, de plus éloquent, de plus instructif: lesparoles de Notre-Seigneur dans le sermon sur la montagne, ou son

(1) BoBB. IV, 97.

silence devant ses j uges ? On ne saurait le décider. Et vous, pareillement, si, aulieu de vous donner, trop souvent aux dépens de la règle, la consolation de faire part de vos peines à quelqu'une de vos sœurs, vous prenez Dieu pour votre seul confident, lui faisant, dans le secret de votre cœur, le muet sacrifice de ce soulagement que la nature pourrait réclamer, mais que la règle défend, ne voyezvous pas de quel prix sera, aux yeux du divin Maître, cette imitation de son divin silence ? Ecoutez encore Bossuet : « Peu de gens, dit-il, aiment à souffrir, et à souffrir en silence, sous le& yeux de Dieu, et s'il est rare d'en trouver qui aiment à souffrir, il Test encore plus d'en voir qui souffrent sans cherchera se répandre au dehors. Cependant c'est le silence qui sanctifie nos cœurs et nos afflictions, et qui en augmente de beaucoup le mérite... C'est dans ces occasions-là qu^ilfaut dire avec David : Renuit consolari anima mea : memorfui Dei, et delectatussum : mon âme a refusé toute consolation, je me suis souvenu de Dieu, et j'ai trouvé ma joie (1) ».

Mais voulez- vous entendre, après le grand évêque,une voix encoreplus autorisée pour vous, celle de votre Père Jean de la Croix ? Il ne veut pas même que, pour satisfaire à ses besoins spi

(1) Bobs., i^ii.

306 UNE RETRAITE AU CARMEL. — GiNQUIÈlfE JOUR.

rituels, une âme pieuse et qui ne cherche que* * Dieu, se répande en entretiens trop fréquents et trop prolongés avec ses directeurs.

Voici ce qu'il écrit aux religieuses de Véas : < Les paroles dissipent Pesprit, le silence le recueille et lui donne de grandes forces pour aller à Dieu. C'est pourquoi, lorsque quelqu'un a appris ce qu'il doit savoir pour avancer dans la voie spirituelle, il n'a plus besoin de recevoir de nouvelles instructions, ni de parler, mais d'accomplir ce qu'il sait^ en silence, avec soin, avec humilité, avec amour, avec mépris de soi-même et sans rien rechercher de nouveau. Cela ne sert qu'à contenter l'inclination que l'on a pour les choses extérieures et à affaiblir l'esprit intérieur. La perfection est d'une si grande importance et la tranquillité d'esprit est si précieuse, que Dieu fait tout pour nous donner les moyens de l'acquérir. En effet, personne ne saurait faire de progrès dans la vie spirituelle sans agir, sans souffrir avec vertu et sans cacher ses œuvres dans le silence. Il a plu à Dieu de me faire connaître que celui qui veut parler et converser avec le prochain ne peut avoir que très peu d^attention à Dieu, et que quand il en a beaucoup, il se sent aussitôt attiré intérieurement à garder le silence et à fuir le commerce du monde. C'est une chose plus agréable à Dieu de mettre tout son plaisir en lui seul

[n'en aucune créature, quelque^excellente'et utile ju'elle puisse être (1). »

Ces paroles décisives du grand compagnon de sainte Thérèse suffisent pour vous faire bien entendre tout le prix de cette vertu, à la fois si petite et si grande, le silence. Aimons-le donc et pratiquons-le avec plus de zèle que jamais ; sachons nous taire beaucoup,afin que Dieunousparle plus familièrement, plus librement et avec plus d'efficace. Appliquons-nous ce beau commentaire de saint Augustin sur une parole du Psalmiste : « Ne sileas à me : Seigneur, ne vous taisez pas envers moi ; je veux vous écouter. Car le Seigneur parle en secret; à beaucoup il parle dans le cœur, et un grand bruit se fait dans le grand silence du cœur, quand^ de sa grande voix, il dit à notre âme : C'est moi qui suis ton salut, Salus tua ego sum. Oui, ô Seigneur, parlez seul et dites à mon âme : Je suis ton salut (2) >. Concluons enfin, avec Bossuet,enlui empruntant ces paroles qui expriment si bien les résolutions que cette conférence doit laisser imprimées dans vos cœurs :

« Que j'aime le silence ! que j'en aime l'humilité, la tranquillité, le sérieux, le recueillement,

(1) Vie de saint Jean de la Croix, il, 168.

(2) Aug. in ps. 38, iv, 429.

la douceur ! Qu'il est propre à attirer Dieu dans une âme et à y faire durer sa sainte et douce présence (1 ) ! »

(1) Let. de piété Lix. — T. xi, 262.

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