‹ Une retraite au CarmelChapitre 15 sur 25 · IS,, XL · texte numérisé non relu

IS,, XL

el consacré par les vœux religieux, ce soit retirer rien au prochain de ce qui lui est dû, d'après le commandement divin. Dieu ne peut pas se contredire et, en donnant à une âme la plénitude de son amour, il ne saurait rien lui retrancher de l'amour du prochain qui découle nécessairement du premier, comme le ruisseau de sa source. Le cœur de la religieuse est fait à l'image du cœur de Jésus. Nul n'a plus aimé son père, nul n'a plus contribué à sa gloire, et cependant nul n'a plus donné aux hommes et n'a plus travaillé à leur salut. Ainsi de vous, âmes relî gieuses, tout ce que vous donnez à Dieu retombe, comme une rosée féconde, sur le prochain, en qui vous ne voyez, en qui vous n'aimez que Dieu même. Soit que la religieuse n'ait d'autre emploi que la prière, l'éducation, la pénitence solitaire, comme vous, mes Sœurs, soit que ses fonctions l'appellent à des ministères extérieurs, l'éducation, le soin des malades ; qu'elle soit Marthe ou Marie, son cœur, élevé à une ressemblance sublime avec celui qui a été percé pour nous, ne saurait séparer ce que Jésus a réuni dans son amour. Si elle prié, c'est pour le salut de tous ; si elle adore et fait pénitence, c'est en réparation pour les fautes de tous ; si elle enseigne, c'est un service public et gratuit qu'elle rend, le dispensant sans compter, sans nul inté-

rêt humain, pour le bien de ses frères. Si elle soigne les malades, c'est de préférence les pauvres, ceux qui ne sauraient trouver de soins désintéressés, de la part de ceux qui vivent dans le monde et de l'esprit du monde. Et puis-je oublier de dire que les affections domestiques n'ont pas cessé de tenir leur place légitime dans son cœur ? Elle a abdiqué les joies de la famille, elle n'en a pas quitté les saintes tendresses : elle les retrouve et les cultive au pied des autels.

C'est ainsi qu'ayant tout donné sans réserve à Dieu, elle n'a rien retranché aux hommes de ce qu'elle leur devait ; ou plutôt elle leur rend au centuple, ou plutôt à l'infini, ce qu'on lui reproche de leur avoir ôté.

Voilà, âmes religieuses, le don que vous avez fait à Dieu : voilà ce qui est renfermé dans cette solennelle consécration des vœux qui, en vous retranchant au monde, vous ont données à Dieu. Or, dites-moi, vous reste-t-il quelque chose que vous ayez réservée, quelque chose que vous ayez soustraite de ce grand et universel sacrifice? N'est-ce pas, suivant la pensée de saint Grégoire le Grand, l'accomplissement le plus élevé, le plus complet, le plus héroïque du grand commandement de l'amour de Dieu ? « L'amour de Dieu, dit ce saint docteur, n'est renfermé dans aucune limite , nullâ mensurâ constringitur ,

lorsqu'il est dit : Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur, de toute votre âme et de toutes vos forces. Celui-là aime donc bien véritablement Dieu qui peut se dire qu'il ne s'est absolument rien réservé de ce qui est à lui : sibi de se nihil relinqiiit (1). » Or telle est bien l'étendue du don que vous avez fait à Dieu : vous ne vous réservez ni vos biens, ni votre liberté, ni votre intelligence, ni rien de ce qui constitue votre être : jusqu'à la dernière fibre, tout est à Dieu ; donc il est bien vrai : le plus grand don qu'une âme puisse faire à Dieu, c'est la vie religieuse. Mais aussi, il faut bien le reconnaître, le plus grand don que Dieu puisse faire aune âme, c'est la vocation religieuse, et c'est ce qu'il me reste à vous montrer.

« Celui qui aura tout quittépourmoi,samaison, ou ses frères, ou ses sœurs, ou son père, ou sa mère , ou ses enfants, ou ses biens, pour mon nom, recevra le centuple dès ce monde, et, dans l'autre, la vie éternelle » . Voilà, mes Sœurs, la grande

(1) Homél., II, 38,

LÀ VIE RELiGIËUSÇ. 348

parole du maître, qui a fondé la vie religieuse. Cette parole ne pouvait être prononcée que par un Dieu : car elle enfermait une promesse solennelle de biens qui ne sont pas au pouvoir de rhomme, et il faut qu'elle soit accomplie, car Dieu ne peut se tromper ni nous tromper. Ames religieuses qui avez tout quitté, c'est donc le centuple, et Notre-Seigneur ajoute : le centuple dès ce monde, qui vous est donné en échange de ce que vous avez quitté pour Dieu. Il est vrai que le Seigneur ajoute que ce centuple, assuré dès ce monde, n'empêchera pas les persécutions , <( cum persecutionibus », auxquelles sont trop souvent en butte ceux qui auront tout quitté pour Dieu. Quel est donc ce centuple mystérieux, compatible avec la croix et ses épreuves, qui, dès ce monde, doit récompenser votre sacrifice et précéder la récompense éternelle ?

Mais quoi ! mes Sœurs, ne l'avez-vous pas déjà compris, et la première partie de cet entretien ne vous Ta-t-ellepas déjà suffisamment révélé? En effet, ce que Die u peut procurer ici-bas de meilleur à une âme, n'est-ce pas le bonheur de se donner à lui sans réserve, de travailler à sa gloire, d'étendre son royaume sur la terre ? S'il fallait raisonner comme les hommes, et mesurer les choses avec des mesures humaines, vous devriez dire que le centuple en ce monde signifie cent fois plus

de richesses qu'on en a quittées, des posseissîons cent fois plus étendues que celles dont on a f&it le sacrifice. Mais loin de nous cette interprétation charnelle, que les Pèreà ont toujours repoussée ! Ce qui vaut cent fois plus que les biens du Corps, ce sont les biens de l!âme ; ce qui est le centtl-ple des possessions de ce monde^ ce sont les vertus qui élèvent au-dessus de ce monde ; ce qui est le centuple de toutes les espérances et de toutes lesjoiesde la nature, ce sont les assurances, ce sont les prémices et les gages de la vie éternelle (1). Or voilà la première et la principale partie des dons inagnifiques que Dieu assure à l'âme qu'il appelle à la vie religieuse. Ames choisies, âmes privilégiées, votre vocation vous destine à tin travail tout divin, à une coopération admirable, dans une œuvre qui vaut mieux que toutes celles qu'accomplissent en ce monde et les intelligences les plus hautes et les volontés les plus généreuses : vous êtes appelées à Tinsignô honneur de rendre gloire à Dieu, en manifestant , par vos propres vertus , quelquesuns des attributs de la suprême essence* Vous rendez un hommage .public à sa sainteté, à sachante, à sa justice : à sa sainteté, en vous sanctifiant sur le modèle du divin Maître , à sa charité en

(1) Math., XIX, 29.

VOUS donnant comme lui ; à sa justice, en expiant le péché par la pénitence. Vous travaillez à étendre son royaume sur la terre, vous contribuez à multiplier le nombre de ses élus. Vous

donnez à la terre comme une image anticipée, comme un avant-goùt de cette vie du ciel qui nous attend, et où tout se résume en deux mots : la vérité et la charité, ou, pour parler avec saint Augustin, < la joie dans la possession de la vérité, gatidium de veritate d. Or, je vous le demande, mes Sœurs, je le demande à tout chrétien, je le demanderais volontiers atout esprit raisonnable et sincère: si un homme qui travaille ici-bas pour conquérir ou accroître le bien-être d'un jour, une fortune passagère, fait une œuvre licite et utile, que dirons-nous de celui qui a mission de conquérir non seulement pour soi, mais pour les autres^ une fortune spirituelle incomparable, un bonheur qui ne doit jamais finir? Le poète dont l'inspiration se borne à chanter les beautés ou les gloires de ce monde, un Homère, un Virgile, fait une œuvre belle et grande assurément ; mais que cette poésie ne se compare pas à celle de David, qui chante les gloires de son fils diviti, destiné à rouvrir à la postérité d'Adam les portes éternelles ; aux accents dlsaïe, quand il voit et décrit le chemin glorieux et sanglant par où le Messie devait passer

pour arriver au triomphe ; aux sublimes inspirations du voyant de Pathmos, lorsqu'il dévoile ànosyeux les splendeurs de la Jérusalem céleste ! Autant donc le ciel l'emporte sur la terre, le divin sur ce qui est humain, l'éternel sur ce qui passe ; autant la vie religieuse l'emporte sur la vie purement humaine^ et autant il est sûr que, dès ce monde même, le centuple lui est assuré.

Mais les sublimités de la vocation religieuse ne feraient que nous effrayer si, à l'excellence du but à atteindre, véritable centuple assuré à l'âme que l'appel divin atrouvée docile, ne venait se joindre un autre centuple, dont notre faiblesse a besoin pour devenir capable de viser au premier. Vous allez me comprendre : pour atteindre un but cent fois plus élevé que pour le simple fidèle, il faut au religieux des moyens cent fois plus grands, des secours de la grâce cent fois plus multipliés, des protections contre l'ennemi de notre salut cent fois plus efficaces. C'est bien là, mes Sœurs, ce que Dieu dans sa bonté toujours sage, ce que l'Église dans sa prudence maternelle, assure aux brebis choisies du bercail divin. Et d'abord, mes Sœurs, vous jouissez, parmi les créatures de Dieu, et parmi les enfants de l'Église, d'un privilège incomparable : vous êtes, par le fait même des liens volontaires que vous avez acceptés, les plus véritablement libres, les

plus heureusement libres de toutes les créatures. Car nous n'appelons pas une liberté pleine, ou du moins une heureuse liberté, celle qui consiste à pouvoir sans entrave, impunément, sans contrôle, se livrer à toutes les séductions du monde, à tous les attraits de la sensualité et de Torgueil, à toutes les vanités de la terre. En mettant des barrières entre le monde et vous, vos vœux ont mis une barrière infranchissable, sinon entre vous et le péché, qui est le grand esclavage de Tâme, du moins entre vous et les principales sources du péché : chez vous Torgueil, inné dans Thomme déchu, fruit maudit de la concupiscence, est brisé chaque jour parles saints assujettissements de la règle, et les prescriptions sacrées de l'obéissance ; pour vous les amorces dangereuses des sens n'ont plusde prises : une clôture inviolable vous garde pour Tunique époux de vos âmes. Et n'est-ce pas encore un affranchissement, une délivrance, que ce vœu de pauvreté, qui vous soustrait à toutes les convoitises de la terre, et vous laisse libres de vaquer entièrement à l'acquisition des richesses spirituelles et des biens qui ne périssent pas? Or, je vous le demande , si les moyens de salut sont cent fois multipliés pour vous, si les obstacles au salut sont diminués au centuple , comment ne pas reconnaître , dans ce privilège si rare, le centuple promis , dès ce

monde 9 à ceux qui auront tout quitté pour Dieu? Je pourrais vous dire la même chose de cette sécurité, de cette pajx qui vous est assurée par cette vie que le monde juge si austère, et qui cependant ignore la plupart des soucis et des angoisses des hommes. Tandis que le mondain qui a joui de tous les biens^ épuisé la coupe de tous les plaisirs, et n'a jamais rien refusé aux caprices de son cœur, de son imagination et de ses sens, en est invariablement réduit, si Dieu lui laisse de longs jours, à dire comme Salomon vieilli : n J'ai vu toutes les choses qui se font sous le soleil, et j'ai reconnu que tout est vanité et affliction d esprit », l'âme religieuse, en possession d'un bien qui grandit toujours à ses yeux, à mesure qu'elle le connaît davantage, ne connaît rien des amers désenchantements de la vieillesse. On a dit (et cela n'est pas vrai pour les âmes livrées aux séductions du monde), on a dit que le cœur ne vieillit jamais ; mais ce qui est faux pour les victimes des passions, qu'un contact impur finit toujours par dessécher et par flétrir, est vrai, d'une vérité parfaite, pour l'âme religieuse. Dans le commerce de Celui qui n'a jamais eu de commencement et n'aura jamais de fin, elle reçoit chaque jour une nouvelle jeunesse. Elle chante plus joyeusement encore , sous les glaces de l'âge qu'aux débuts de sa vie^ le cantique

de l'amour satisfait : « Que le Dieu d'Israël est bon pour les cœurs droits qui le cherchent 1 Je me suis assise à l'ombre de celui que mon cœur aime, et son fruit est doux à ma bouche (1) ! »

C'est que, même à travers les croix et les amertumes de l'exil, elle a pu, par sa propre expérience, goûter les avantages propres à la vie religieuse, qui, au dire de saint Bernard, l' élèvent si fort audessus de la vie séculière. « Là l'homme vit plus purement, il offense Dieu plus rarement, il se relève plus vite, il reçoit plus fréquemment la consolation céleste ; le repos qu'il y goûte a moins d'inquiétude. »

Le saint docteur ajoute : c ^oritur fiducim^ il y meurt avecplus de confiance ! «Oui, carlîyant donné à Dieu cent fois plus que les autres fidèles, ayant reçu, en échange, des grâces cent fois plus fortes ou cent fois plus nombreuses, on peut aspirer aussi, avec une sécurité incomparable , à une récompense cent fois plus élevée. Promise à tout fidèle qui meurt dans la grâce , la vie éternelle l'est surtout à l'âme religieuse. Et dans quel éclat ! dans quelle gloire !

Comme il y a ici-bas des degrés de vertu et

(1) Ffl. — Cantic.

des degrés de grâces innombrables, il y a aussi dans le ciel des degrés sans nombre , et les plus élevés ne peuvent, au dire de sainte Thérèse, se comparer aux plus bas. « // y a, dit le Seigneur, plusieurs demeures dans la maison de mon Père céleste » ; et qui peut douter que les demeures les plus voisines de Fessence divine ne soient réservées aux âmes qui se sont ici-bas plus approchées d'elle, par Théroïsme de leur vertu et la grandeur de leurs sacrifices^? « Les étoiles du ciel, dit saint Paul, diffèrent entre elles en éclat et en clarté » ; or, qui s'étonnera que, dans le ciel des âmes, les plus brillantes étoiles soient celles qui ont reflété le plus parfaitement les splendeurs qui jaillissent de Bethléem et de Nazareth , du Calvaire et de la Croix? Saint Jean a vu , dans des visions éblouissantes , et il a décrit la gloire des Saints. Or ne savezvous pas qu'à la tête du cortège de l'Agneau, il a distingué ces âmes vierges qui chantent des cantiques qu'elles seules peuvent chanter, et qui sont l'incomparable privilège de la pureté sans tache ? Enfin votre séraphique Mère , elle aussi , a été appelée par le divin Maître à contempler les joie célestes ; elle les a décrites en termes dont aucune lan* gue humaine n'a jamais égalé l'éloquence ni surpassé la beauté.

Or ce qui la frappe davantage, c'est la diversité des degrés de la grâce et des degrés de la gloire qui y correspondent. Elle s'extasie sur la « prodigieuse inégalité qui existe dans le ciel entre la félicité des uns et celle des autres », et saisie à cette vue d'un nouvel élan d'amour pour son divin Maître, elle s'écrie :

« Mon désir serait de consumer ma vie, mes forces, ma santé à son service, et de ne point perdre, par ma faute, le moindre degré de jouissance dans l'éternelle patrie. Je ne crains pas de le dire, si l'on me demandait lequel j'aime mieux, ou d'endurer toutes les peines de cet exil jusqu'au dernier jour du monde, à la condition de recevoir un degré de plus, si petit qu'il fût, de la gloire du ciel , ou d'y entrer dès maintenant sans rien souffrir, mais avec un peu moins de gloire, de très grand cœur j'achèterais, au prix de toutes les peines d'ici-bas, le bonheur de contempler d'un peu plus près les grandeurs de mon Dieu (1). »

Voilà, mes Sœurs, le centuple promis à la vie religieuse ; le voilà tel qu'il vous sera donné au ciel, après que vous l'aurez eu sur la terre. Oh ! qu'il faut l'aimer, cette vie ! Et pour cela ne suffil-il pas de l'apprécier à sa juste valeur, telle

(1) Vie, p. 666.

3o4 UNE RETRAITE AfJ CARMEL. — SIXIÈME JOUR.

que Dieu Fa faite ? N'est-il pas vrai qu'elle est bien Tœuvre de Dieu, et que ceux qui y sont appelés sont les privilégiés de Dieu ? N'avait-elle pas raison, cette sainte religieuse, Catherine de Sienne, quand elle disait : « Cette vie est un navire très sûr que l'Esprit-Saint lui-même a construit, et que lui-même conduit au port(l) » ? N'èst-ilpas vrai que Tâme qui s'y engage avec une pleine, entière et persévérante volonté, peut s'écrier avec le Psalmiste : « 0 Dieu Ije ne craindrai aucun mal, parce que vous êtes avec moi ! 0 Dieu! je me reposerai et je m'endormirai sur votre sein (2) ! » Et encore : « Je me réjouis de la promesse qui m'a été faite : voici que j'entre dans la maison du Seigneur ! »

Oui, mes Sœurs, réjouissez-vous, réjouissezvous sans cesse de la part qui vous a été faite. Reconnaissez qu'elle est d'autant plus digne de votre amour que vous vous en sentez plus indignes, et que le don vous apparaît ce qu'il est réellement, entièrement gratuit. Confondez-vous dans l'action de grâces, humiliez-vous en vous regardant vous-mêmes, puis relevez-vous avec un nouveau courage, avec une énergie croissante, et concevez dans votre cœur des résolutions

(1) Dîal. 158.

(2) Ps. XXII, 4 ; — IV, 9.

toujours plus généreuses, en vous redisant sans cesse : Mon bien-aimé s'est donné à moi sans réserve, et moi aussi je veux me donner toute à lui ! f

Ainsi soit-il.

CONFÉRENC» SUR L'HUMILITÉ

Notre entretien de ce soir, mes Sœurs, aura pour objet une vertu fondamentale qui vous est chère, dont vous connaissez le prix vraiment inestimable, puisque toutes les autres ne sont rien sans elle, et qu'elle est rigoureusement nécessaire à la perfection chrétienne : vous avez déjà compris que c'est l'humilité que je veux dire.

« L'humilité, dit quelque part M. Olier, après saint Jean Glimaque, est, en quelque sorte, toute vertu, ou plutôt c'est elle qui donne la vie à toutes les vertus...

« Elle est un mystère inconnu , mais un mystère résidant au fond de l'âme, qui est comme infini en la profondeur de sa vie et en la multitude de ses effets. Je la nommerais volontiers le trésor caché de l'Evangile. Je la nommerais ce petit grain de la parabole, immense en la dilatation de ses branches, de ses fruits et de son ombre (1). >

(1) Olier, Let., 84.

f ' ' CONFÉRENCE SUR l'hUMILITÈ. 3S7

Cette doctriae, si profonde et si vraie, nous apparaîtra dans tout sou jour, si nous étudions cette vertu d'abord en elle-même , dans son essence, puis dans les acte§ qu'elle fait produire à Tàme chrétienne, et enfin dans les fautes que son absence ou sa défaillance lui fait commettre.

Sur un sujet si vaste,' il faut renoncer à tout dire ; nous ne pouvons toucher que les sommets et nous attacher qu'aux côtés pratiques ; nous en dirons assez cependant, je Tespère, pour réveiller dans vos âmes un vif désir de Taimer et de la pratiquer tous les jours davantage.

Notre-Seigneur, interrogé par ses disciples qui demandent c quel est le plus grand dans le royaume des cieux d, fait venir un petit enfant et le place au milieu d'eux, et leur dit : « En vérité, je vous le dis, si vous ne vous convertissez et ne devenez semblables à de petits enfants, vous n'entrerez point dans le royaume des cieux. Quiconque s'humiliera comme ce petit enfant que voici, celui-là est le plus grand dans le

358 UNE RlfîRAlTE AU CARMEL. — SIXIÈME JOUR.

royaume des cieux3> (1). Rien de plus clair : quel que soit ici le sens du mot royaume des cieux^ quil désigne TEglise du ciel, ou l'Eglise de la terre et la grâce qui nous y fait entrer, il est certain que Notre-Seigneur pose Thumilité comme principe de la vie chrétienne, de la vie divine, delà gloire. Il ne saurait en être autrement ; car c'est l'humilité qui attire la grâce de Dieu,sans laquelle ni vertu ni vie chrétienne ne sauraient exister. € C'est aux humbles, dit l'Ecriture, que Dieu donne sa grâce. Sur qui, dit le Seigneur, dans Isaïe, sur qui reposera mon esprit, sinon sur celui qui est humble et a le cœur brisé ? d

Qu'est-ce donc que l'humilité ? Votre séraphique Mère en donne une définition bien simple et bien profonde : « L'humilité, c'est la vérité», c'est-à-dire la vérité sur nous-mêmes acceptée, confessée par Tâme, aimée en tant que vérité, aimée par amour pour Celui qui s'est anéanti jusqu'à porter pour nous la figure du péché. M. Olier, conformément à la pensée de sainte Thérèse, voit dans la connaissance vraie de sa propre misère la base et le fondement de toute humilité, a: C'est là, dit-il, le premier point de la vertu d'humilité, à savoir : d'aimer sa propre vileté et sa misère ; ce n'est pas une partie, mais un fondement et une présupposition à la

(1) Matth. xviii, 2-4.

CONFÉRENCE SUR l'hUMILITÉ. 339

vertu d'humilité. C'est pourquoi la seule connaissance de soi était dans les païens, et néanmoins ils n'avaient rien de cette vertu chrétienne, dont le premier pas est le plaisir et la joie, que Ton prend à se connaître soi-même. Qu'est-ce donc que l'humilité? C'est l'amour de sa propre abjection. L'âme doit aimer la vileté où elle est réduite par le péché, si elle est humble, et détester pourtant son péché en ce qu'il s'oppose à Dieu (1). »

Notre misère propre a deux éléments :

d'abord notre néant, comme créatures, soit dans Tordre naturel, soit dans l'ordre surnaturel, puisque, dans l'un comme dans l'autre, nous n'avons rien de nous-mêmes, rien que nous n'ayons reçu et que nous ne recevions encore à chaque instant. Et il faut aimer cette pauvreté, cette indigence et ce néant qui nous font absolument dépendants de Dieu, lui rendant fidèlement toute gloire, puisqu'il est l'opérateur principal de ce qui paraît le plus à nous dans nos œuvres propres. « Ce n'est pas moi, dit saint Paul, qui fais le bien, mais la grâce de Dieu avec moi. Sans moi, dit Notre-Seigneur, vous ne pouvez rien faire. » Ce rien n admet pas d'exception ni pour le commencement, ni pour le milieu, ni pour la fin de l'œu-

(1) Olier, Introd, VI, 1.

vre. Aussi l'Apôtre conclut avec raison: « Qu'avez-vous donc que vous n'ayez reçu, et si vous avez tout reçu, de quoi donc vous glorifiezvous? » Si Ton ne considère que la nature créée, cette nature, fût-elle exempte de toute imperfection , à raison même de son origine qui est le néant, est encore tenue à Thumilité devant Dieu, C'est ainsi que Ton a pu dire que l'humanité sainte de Notre-Seigneur est, devant la Divinité, dans une humilité et un anéantissement inexprimables.Après Jésus, Marie immaculée est la plus humble de toutes les créatures, et quant aux Esprits célestes et aux Saints du ciel, plus ils sont proches de Dieu, plus leur adoration et leur amour renferment et manifestent d'anéantissement en eux-mêmes et de reconnaissance des dons divins. « Ils jettent leurs couronnes devant le trône de Dieu, etilsdisent: Vous seul êtes digne, ô Seigneur, notre Dieu, de recevoir toute gloire, tout honneur, toute puissance, parce que c'est vous qui avez créé toutes choses, et que tout ce qui est, ne subsiste, et n'est créé que par votre volonté (1). » Mais s'il s'agit de l'homme pécheur ici-bas, outre le néant naturel, sa misère a un élément plus profond, c'est le péché, cette ruine déplorable des dons de Dieu en nous, cette défaillance

(1) Apoc IV, 11).

CONFÉRENCE SUR l'hUMILITÉ. 361

et cette corruption àla fois de l'être naturel et surnaturel : car on sait assez que le péché, qui nous dépouille premièrement des dons de la grâce, retentit jusqu'à la nature elle-même, dont il altère l'équilibre et affaiblit les puissances. Or l'âme vraiment humble, en détestant souverainement son péché , doit cependant porter en paix son humiliation. Le pauvre, en s'efforçant avec le secours de la grâce c de se soulever de son fumier (1) », comme parle l'Ecriture, doit cependant accepter Tabjection où il est, devant Dieu et devant les hommes, et vouloir être traité comme il reconnaît le mériter. L^umilité vraie, c'est donc l'amour de son néant vis-à-vis de Dieu, l'amour de son abjection vis-à-vis des hommes. Celui-là même qui a plus reçu de Dieu, dans l'ordre de la nature et de la çrâce, ne peut s'estimer plus que le plus indigent ou le plus pécheur, parce que ni l'un ni l'autre n'a rien par lui-même. Le juste a correspondu à la grâce, mais cette correspondance même est encore un don de Dieu, et bien que la perte du pécheur vienne de lui seul, c'est un trait commun à tous les saines de se mettre, par humilité, au-dessous des plus grands pécheurs eux-mêmes. Et quelles raisons peuvent-ils donner d'une affirmation qui, aux yeux du monde, sem-

(1) Ps. C2LII,7.

362 UNE RETRAITE '•au CARMEL. . — SIXIÈME JOUR.

ble un pur paradoxe et une affirmation peu sincère? Les voici, et elles ne manquent pas de fondement :

La première, c'est que tout ce qu'il y a de bon en eux vient dô l'abondance des grâces qu'ils ont reçues, grâces qui n'ont point été faites à ces pécheurs, et dont ceux-ci peut-être auraient mieux profité qu'eux-mêmes, s'ils les avaient reçues. Et ces pécheurs , dont la vie est aujourd'hui si pleine de scandales^ qui sait s'ils ne se convertiront pas? Qui sait si ceux dont on vante aujourd'hui la sainteté ne tomberont pas demain dans l'abîme du mal? NVt-on pas vu un larron, justement crucifié pour ses crimes, se convertir subitement, et passer directement de sa croix au paradis? Et Judas, qui avait vécu dans l'intimité divine du Sauveur et fait des miracles, ne s'est-il pas précipité dans la mort éternelle ?

Ajoutons que les saints, par l'effet de l'humilité même qui est en eux, sentent mieux que les autres le fond fragile et corrompu de la nature humaine, et redisent, avec saint Augustin, que, si la grâce de Dieu les abandonnait un seul instant, ils se sentent capables de tous les crimes commis par les plus scélérats des hommes. Enfin, et c'est là une remarque d'une capitale importance, telle est la connaissance qu'ont les saints, de Dieu, de sa sainteté, de ses perfections infinies, qu'à cette

Page 1