‹ Une retraite au CarmelChapitre 16 sur 25 · CONFÉRENCE SUR L HUMILITÉ · texte numérisé non relu

CONFÉRENCE SUR L HUMILITÉ

lumière ils voient et jugent leurs propres imperfections, leurs faiblesses, leurs péchés, avec une sévérité dont nous ne pouvons avoir une idée. Cette claire vue du mal du péché, et de la distance infinie qui sépare la créature corrompue du créateur, les remplit de confusion et de haine d'eux-mêmes, surtout quand ils méditentles abaissements volontaires du Sauveur, pour racheter rhomme déchu et le relever jusqu'à lui.

L'humilité a donc cet essentiel caractère, quel que soit l'état de notre âme , et quelle que nous apparaisse l'âme du prochain, de nous empêcher de nous préférer à autrui, et tout au contraire de nous porter à nous mettre, en esprit, au-dessous de tous, et, en fait, à chercher la dernière place, toutes les fois que cela se peut, sans manquer à quelque devoir de position ou de convenance. Et en agissant ainsi, l'humilité n'est ni petitesse d'esprit, ni fausseté, ni exagération, mais, au contraire, vérité, simplicité, justice, dans le sens le plus élevé, le plus complet de ce mot.

Il est facile de comprendre, mes chères Sœurs, que plus une âme avance dans la connaissance et l'amour de Dieu, plus elle grandit en humilité ; mais, réciproquement, que plus elle est humble , plus elle fait de progrès dans la connaissance et dans l'amour du divin Maître* C'est ce qui fait que y dans le langage des

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saints, toute la perfection de l'âme est comprise dans la perfection de Thumilité. Aussi ne nous étonnons pas d'entendre saint Jean de la Croix nous dire que la perfection de Tamour de Dieu, que le moyen de l'union divine, comme son terme, est, du côté de la créature, la perfection de rhumilité, et que toute la perfection consiste dans le renoncement et le mépris de soi. Il écrit ailleurs : <c Toutes les visions, révélations et sentiments du ciel, quelque excellents qu'on les suppose, ne valent pas le moindre acte d'humilité, laquelle a les effets de la charité, qui n'estime point ce qui lui appartient, qui ne tient pas à ce qui lui est propre, qui ne pense mal que de soi, et ne pense du bien que des autres, mais non de soi (1) >.

Ainsi Tâme va indifféremment, ou plutôt alternativement, de l'humilité à Tamour et de l'amour à l'humilité. A une sainte âme, à qui Dieu se communiquait, cette parole fut dite : « Saint Vincent de Paul a trouvé l'amour dans Thumilité, tu trouveras l'humilité dans l'amour y>. Saint François de Sales disait à ses filles de la Visitation : « La charité est une humilité montante et l'humilité est une charité descendante (2) 3>.

(1) MarU du Ca/rmél, m, 8.

(2) Entret. Vill.

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N'est-ce pas dans le même esprit que saint Augustin, ce grand docteur et ce grand modèle d'amour de Dieu, réduisait toute perfection à l'humilité? « Si vous me demandez, disait-il, quel est le moyen d'arriver à la perfection, je vous répondrai que le premier c'est l'humilité, le second c'est l'humilité, le troisième c'est l'humilité, et quand vous m'interrogeriez cent fois, je vous répondrais toujours, c'est Thumilité. » Saint François de Sales pense de même, quand il met cette vertu au-dessus de toutes les autres : « Je vous souhaite, dit-il, sur toute perfection, celle de l'humilité. Je vous aime mieux avec plus d'humilité et moins d'autres perfections, qu'avec plus d'autres perfections et moins d'humilité (1) ».

La présence de l'humilité vraie dans une âme se décèle par sa joie, sa sérénité, sa confiance en Dieu, la paix profonde qui s'unit merveilleusement à la persuasion de sa propre abjection. « Ma très chère fille, écrivait saint François de Sales à sainte Chantai (2), l'abaissement, l'humilité, le mépris de soi-même doit être pratiqué doucement, paisiblement, constamment, et non seulement suavement, mais allègrement et

(1) Entrât, Vili.

(2) Lett. 39,

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joyeusement. » Le fidèle témoin des vertus du saint évêque de Genève nous dit de même, avec la grâce de son vieux langage : <r II n'avait pas seulement pour suspectes, mais il haïssait, voire même il décriait autant qu'il pouvait (de quoi je suis témoin auriculaire), certaines humiliations maussades, maupiteuseset lâches, et assurait que l'humilité qui ôte le courage est une fausse humilité (1) D.

C'est la propre doctrine de tous les maîtres de la vie spirituelle.

d L'homme humble, dit saint Jean Glimaque^ est doux, paisible, mais surtout serein et tranquille, et plein d'une joyeuse activité (2). »

<i L'humilité joyeuse, dit saint Bernard, est la seule qui mérite la grâce (3). »

Enfin votre séraphique Mère exprime partout la même doctrine ; elle dit :

« La vraie humilité, quelque grande qu'elle soit, ne porte dans l'âme ni inquiétude, ni trouble, ni bouleversement; elle est au contraire accompagnée de paix, de plaisir, de repos... Loin de jeter l'âme dans le trouble et dans les angoisses, elle la dilate saintement et la rend plus

(1) Mpr, de saint François dé Sales

(2) Grad. 25.

(3; 2n Cantie. 34.

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capable de travailler au service de Dieu (1). >

Voyons maintenant Thumilité à Tœuvre, considérons les actes principaux par lesquels elle manifeste sa présence dans une âme.

Son premier acte est tout intérieur, c'est le renouvellement fréquent de ce sentiment intime de son néant, par lequel cette âme se soumet toute à Dieu, toujours disposée à reconnaître un don divin et tout gratuit, dans chacune des opérations qu'il lui est donné d'accomplir, en conformité avec la vertu chrétienne ou la perfection religieuse. C'est une action de grâces continuelle , une reconnaissance qui ne se lasse jamais, qui répète toujours la parole du Psalmiste : « Non nobis, Domine^ sed nomini tuo da gloriam : ce n'est pas à nous, Seigneur, c'est à votre nom que revient toute gloire. A Dieu seul honneur et gloire aux siècles des siècles (2) ! »

Ainsi disposée^ l'âme humble souffre avec pa-

(1) Ch. de la Perfect., ch. 89.

^2) I. Tim. I, 17.

^ tience^^ avec douceur et résignation, bien plus, al||l0 joie, la pauvreté, les mépris, les délaissements intérieur et extérieur ; elle accepte sans se troubler sa médiocrité et son indigence spirituelle, trouerait très juste que Dieu réserve à d'autres qu'elle-même les grâces de choix, se faisant volontiers l'admiratrice, la servante, l'auxiliaire cachée des âmes d'élite, parmi lesquelles la pensée ne lui vient jamais de se compter. Notre- Seigneur a inséparablement uni, dans son adora- . ble humanité, la douceur et l'humilité : « Apprenez de moi, disait-il, que je suis doux et humble de cœur, d Ainsi, dans l'âme vraiment humble, la douceur, l'affabilité des rapports est inséparable du sentiment qu'elle porte au plus profond de son être, et qui la fait se mépriser sincèrement et s^oublier elle-même. Cet oubli de soi, si agréable à Dieu, si aimable au prochain, et qui peut coexister avec les dons de Dieu les plus éminents et avec les œuvres les plus éclatantes, a été ainsi décrit par M. Olier :

« L'âme humble doit être, dans la maison de Dieu, comme une plume au gré du vent, qui, après avoir été conduite où il plait à sa divine Majesté, pour faire son œuvre, doit tomber et retourner dans la boue I C'est ainsi que Tâme doit faire ses œuvres, en Tabandon au Saint-Esprit ; car alors elles se feront dans une pureté admira-

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ble et toutes en Dieu. Elle doit agir comme un ^ laquais qui va porter les messages de son Aître, et qui ne sait pas si c'est une chose qui soit à son avantage et à sa gloire, agissanLseulement dans ses intentions, sans autre vueji). »

Mais eût-elle sur toutes les autres un|i supé- . riorité marquée^ éclatante, Tâme humble, selon saint Jérôme, en se comparant au divin modèle, ne pourra pas s'empêcher de se mépriser, et de se réjouir de toutes les abjections qui peuvent tomber sur elle/ t Abaissez-vous tant que vous voudrez, écrit ce saint docteur à Pammachius, vous ne serez jamais plus humble que le Christ. Que vous marchiez pieds nus, que vous soyez l'égal des plus pauvres... oh sont les chaînes? où sont les soufflets? oh sont les crachats ? où sont les fouets ? où est le gibet? où est la mort ? »

Saint Chrysostome dit à son tour : « Quelqu'un vous couvre de malédictions ; dites-vous intérieurement : Ah ! si celui qui me maudit savait tout ce que je suis, il ne se serait point borné là ! Ce que je viens de vous dire vous étonne ? Ne vous étonnez point, mais faites-le. Ah ! jusqu'à quand n'aurons-nous que des sentiments tout humains (2) ? »

(1) Introd,, V.

(2) Homél. xiv, ad Antioch,

Voilà Tâme humble, et dans ses sentiments à TégaiW de Dieu, et dans 'ses rapports avec les créatures.

Ce sont ausû des actes excellents d'humilité que ces quatre choses, propres à procurer une grande paix, dont nous parle le livre de T/mztation:

« Mon fils, étudie-toi à faire la volonté d' autrui plutôt que la tienne propre.

« Choisis toujours plutôt d'avoir moins que d'avoir plus.

« Cherche toujours la dernière place et Tinfériorité par rapport à tous.

<c Désire toujours et demande par tes prières que la volonté de Dieu s'accomplisse toujours entièrement en toi.

« L'homme qui agit ainsi entre dans le royaume de la paix et du plein repos (1). »

Dans le même livre se trouve encore cette maxime qui guide la conduite pratique del'homme vraiment humble : « Ama nesciri et pro nihilo reputari: Aime à être inconnu et à être tenu pour rien ».

Enfin voici une marque évidente de la présence de rhumilité dans une âme : Aimer et choisir pour soi, dans la vie commune, autant que

^4) Jmit. m, 23.

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Tobéissance le permet, les offices les plus humbles, les ministères les moins relevés^ les plus dédaignés, pour leur insignifiance ou leur abjection. Saint Bonaventure, quand^on vint lui apporter les insignes du cadinalat, était occupé à laver la vaisselle du couvent, et l'on peut dire, quand on sait le prix de l'humilité et la valeur qu'elle donne aux moindres actes faits pour Dieu, que jamais le grand etsaint docteur n'avait mieux mérité l'honneur qui venait le poursuivre et l'atteindre jusque dans le fond du cloître où il se cachait.

Disons maintenant un dernier mot des fautes les plus ordinaires qui se commettent contre l'humilité.

L'amour- propre est le fonds de la nature déchue, il en occupe toutes les avenues, il en corrompt toutes les puissances; il faut donc . s'attendre à trouver partout les fautes contre rhumilité, dans nos pensées, dans nos paroles, dans nos actions.

Dans nos pensées d'abord.

A chacun de nous on peut îaue \a q^^%S\w\.

que les Juifs adressaient à Jean le Précurseur : « Que dites-vous de vous-même ? » Mais tous répondrons-nous avec la même humilité courageuse que le saint Précurseur ? Ah I je le sais bien, il suffit d'un peu de foi, d'un peu de sens chrétien pour que, dans le secret, dans le fond le plus intime de notre conscience, nous comprenions qu'à cette question il n'y a qu'une réponse : Je suis un pécheur! Mais que cette réponse arrive difficilement jusqu'aux lèvres ! Ceux d'entre nous qui ont la plus haute estime de l'humilité dans les autres, tiennent cependant avant tout^ pour eux-mêmes, à l'estime des créatures. En voulez-vous la preuve ? Qu'on vous blâme, qu'on vous accuse publiquement, je ne dis pas d'une faute imaginaire, mais d'une faute que vous avez réellement commise, votre premier mouvement n'est-il pas de vous excuser, de pallier vos torts, quelquefois de les nier ?

Je vais plus loin : qu'onfasse devant vous l'éloge d'une personne étrangère, en la louant d'une qualité ou d'une vertu que vous-mêmes prétendez avoir, il n'en faut pas davantage pour vous faire souffrir. Le succès des autres vous rend tristes, et quelquefois leurs échecs vous rendent joyeuses. Aussi saint Jean de la Croix ne craint pas de dire : < Vous reconnaîtrez que vous avancez daas le service deDîeu^svNows^NÇiM^xé^^fixjis-

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sez des progrès des autres, et les aidez, selon votre pouvoir, à avancer davantage. » Mais qu'au contraire on vousloue,et même d'une façon impertinente, en vous attribuant, sans motif, des mérites que vous savezbien ne pas avoir,il n'importe, vous en concevrez de la joie, une joie insensée : preuve manifeste que l'orgueil n'est pas mort en vous !

Non seulement nous ressentons de la tristesse quand on nous blâme, quand on nous oublie, mais notre esprit est ingénieux à se forger mille projets qui ont pour terme et pour but de nous attirer l'éloge ou Testime des créatures. On ne se dit guère : Comment ferai-je pour m'humilier devant Dieu, devant le prochain ? On se dit au contraire : Si je fais cela,que dira-t-on de moi et que pensera-t-on de moi ? Peut-être, si je réussis dans cet emploi^ on jettera les yeux sur moi pour une charge plus élevée.

Les paroles et les actions sont les reflets naturels de la pensée : elles révèlent l'intime de l'âme. Si donc l'intérieur est dénué d'humilité, ravagé par Tamour-propre, l'humilité extérieure, celle qui se montre sur les lèvres, dans l'attitude, dans les gestes, dans ce langage convenu qui est propre aux personnes religieuses, sera bientôt démentie par des faits trop réels. Par exemple, vous n'avez que tfe^w^TVWJiWè. Y^'va^

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les emplois auxquels vous ne réussissez pas ; au contraire, vous êtes attentive, ingénieuse à vous faire attribuer les fonctions auxquelles vous réussissez. Oh ! que celle-là est vraiment humble qui remplit son devoir tout entier avec zèle et succès, et se réjouit que personne ne s'en aperçoive, ou qu'on attribue son travail à une autre ! Faire au delà même de ce qui est permis , et passer pour une personne incapable de tout [et s'en réjouir, que cela est beau, mais que cela est rare ! Que le découragement au contraire, que la tristesse est ordinaire en pareil cas ! Or cette tristesse vient de l'amour-propre.

Autant on est flatté de montrer ses qualités, autant on est ingénieux à cacher ses défauts, à pallier ses fautes. Mais surtout comment, au sortir même de l'oraison, au lendemain d'une retraite, comment reçoit-on les blâmes^les corrections, les reproches ? Si nous n'avions aucune vanité, si l'humilité l'avait totalement bannie, saurions-nous ce que c'est que les susceptibilités, les petits ressentiments secrets, les froissements dont on ne voit que trop d'exemples, même dans les communautés les plus austères ?

Et en parlant ainsi, mes Sœurs, est-ce que je veux prétendre qu'i) y ait toujours péché dans les mouvements contraires à l'humilité ou même des imperfections reçrochables ? Non, sans

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doute ; je veux dire seulement que ces premiers mouvements, par leur fréquence, par leur intensité, montrent bien que nous sommes encore loin de la parfaite humilité.

Et maintenant, mes Sœurs, quels moyens prendrons-nous pour acquérir l'humilité, pour grandir dans une vertu qui nous est si chère et que nous reconnaissons si difficile ?

Ah! d'abord nous la demanderons tous les jours à Dieu. La prière persévérante obtient tout. Et comment Notre-Seigneur n'accorderaitil pas à nos instances ce que son cœur doux et humble désire si ardemment de nous communiquer ?

Et puis nous prendrons, pour l'obtenir, toutes les pratiques conseillées parles saints. En voici une, par exemple, que recommande saint Philippe de Néri : prendre la résolution, et la tenir, de ne s'excuser jamais quand on est reprise, même quand la réprimande est injuste. Sainte Thérèse affirme qu'une âme profite plus, par cette seule pratique réalisée une fois, que par l'assistance à dix sermons.

Une autre résolution à prendre est celle de ne jamais parler de soi, ni en bien ni en mal. Sans doute les saints ont été plus loin : ils se sont plu quelquefois à confesser tout haut, à publier leurs misères. Mais ce sont là. d^^ %RXft.^

plus propres à être admirés qu'imités. Et pourquoi? C'est que les saints, déjà parfaitement humbles, pouvaient faire ces choses insolites avec simplicité. Chez nous, elles ne seraient le plus souvent qu'un orgueil véritable, un subtil déguisement de l'amour-propre.

Enfin, et par-dessus tout, se résoudre à combattre Torgueil jusqu'à la mort ; car il ne mourra tout à fait qu'avec nous. En ce point, comme en tout le reste, ce que Dieu nous demande, ce n'est . pas tant l'absolu triomphe que la persévérance du combat. Au plus avancé dans la vie spirituelle, comme à celui qui commence, saint François de Sales dit la même chose :

« Il ne faut nullement s'étonner de trouver en nous l'amour-propre, car il n'en bouge ; il dort quelquefois, mais comme le renard, qui tout à coup s'éveille et tombe sur les poules au moment oti l'on s'y attend le moins. » Mais qu'importe la présence constante, ouverte ou cachée, de Tennemi, si l'on ne s'endort jamais soimême ! Veillez et priez sans cesse, dit le Seigneur, et cette vigilance et cette prière continuelle seront à la fois et la marque de l'humilité dans vos âmes et le moyen d'en conserver et d'en accroître sans cesse le trésor.

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