‹ Une retraite au CarmelChapitre 17 sur 25 · MODÈLE DU RELIGIEUX · texte numérisé non relu

MODÈLE DU RELIGIEUX

Mirabilis Deus in sanctis siiis.

Dieu est admirable dans ses saints.

(Ps. LXVII, 36.)

La sainte Ecriture ne cesse, à toutes ses pages, de nous attirer à l'amour de Dieu par l'admiration de ses œuvres. Toute la création, depuis les soleils qui flottent dans l'étendue, jusqu'au brin d'herbe qui pousse au fond de la vallée, est appelée en témoignage de la grandeur, de la puissance et de la bonté de Celui qui a tout fait par amour. « 0 Seigneur, Seigneur notre Dieu, s'écrie le Psalmiste, que votre nom est admirable sur toute la face de la terre I Seigneur, vous m'avez réjoui dans vos créatures, et je tressaille de joie en contemplant les œuvres de vos mains. Vous toutes, œuvres du Seigneur, bénissez-le, louez-le, exaltez sa gloire dans les siècles des siècles (1)! »

(1) Ps. viii, 2 ; xoi, 5 — Pan. in, Ç7.

378 UPŒ RETRAITE AU CAtoEL. — SIXIÈME JOUR.

Mais de toutes les œuvres de Dieu en ce monde, la plus grande et la plus belle, c'est rhomme, pour qui Dieu a créé toutes les autres merveilles, rhomme qu'il a fait à son image et à sa ressemblance pour commander, après lui, à tout ce qui existe. Or parmi les hommes eux-mêmes^ il y a des degrés^ des diversités infinies : tous sont créés à l'image de Dieu, libres, intelligents, capables de la béatitude éternelle ; mais parmi eux un petit nombre, une élite imperceptible semble être choisie pour faire éclater, d'une manière plus spéciale, la gloire de Dieu par une ressemblance plus parfaite avec l'auteur de la vie. Ces hommes privilégiés, ce sont les saints : Mirabilis Deiis in sanctis suis. Ce sont eux qui, en reproduisant, avec une fidélité héroïque, les perfections divines et les traits du modèle éternel, font éclater davantage la magnificence et la gloire de Celui auquel ils rapportent fidèlement tous les dons|qu'ils ont reçus. Leur vie est comme un poème merveilleux écrit à la gloire du Très- Haut, à la gloire de|Jésus-Christ et de l'Eglise son épouse.

Vous ne vous étonnerez point, mes Sœurs, que ce soit dans l'état religieux, état ordonné en vue de produire la perfection, que se trouve le plus grand nombre de saints. Et c'est un devoir de piété particulière, pour chaque famille religieuse,

de chercher principalement ses modèles en ceux qu'elle a formés et qui sont sortis de son sein. Aussi ai-je trouvé bon, pour compléter, par le plus glorieux de tous les exemples, ce que je vous ai dit de Texcellence de la vie religieuse, devons présenter une rapide esquisse de la vie et des vertus de saint Jean de la Croix, le disciple et en même temps le coopérateur et Fami de votre Mère Thérèse, dans la réforme du Carmel. J'essaierai de vous faire voir comment Dieu a été admirable en ce grand saint, admirable dans la prédestination dont il a été l'objet, admirable dans les voies où sa providence Ta fait passer, admirable dans les œuvres qu'il lui a fait accomplir, admirabl e enfin dans la gloire qu'il lui a donnée, en récompense de ses 'héroïques vertus.

En toutes choses, c'est toujours Dieu qui nous prévient. « C'est lui, dit saint Jean, qui nous a aimés le premier. » Il ne nous demande jamais rien qu'après nous avoir préalablement donné, au moins en germe et en principe, ce que nous deVons lui rendre, selon la forte expression

de saint Paul : « Nous sommes son ouvrage, étant créés en Jésus-Christ pour les bonnes œa* vres que Dieu a préparées, afin que nous y marchions (1) ».

Combien cette préparation divine est visible en saint Jean de la Croix ! Elle éclate par des miracles dès son enfance. A l'âge de quinze ans, c'est la sainte Vierge elle-même qui le tire d'un puits où il était tombé, et où il devait infailliblement périr; plus tard elle l'arrache à un bourbier qui allait l'engloutir. La première fois, l'enfant ne reconnaît pas la belle dame qui vient à son secours ; la seconde fois, il la reconnaity mais, dit son historien, <l il n'ose prendre lanaain qu'elle lui tend, de peur de la souiller ».

Dès ses plus tendres années, son bonheur est de servir la messe. Adolescent, et n'ayant pas encore Tidée de la mission qui lui est destinée, il essaie divers métiers. Mais, quelles que fussent son intelligence et sa bonne volonté, Dieu ne permit pas qu'il réussît dans aucun. Que d'échecs, qui froissent notre amour-propre, sont souvent ainsi de purs effets de la miséricorde divine ! Dans cet enfant du peuple, impropre à tout travail manuel, un bienfaiteur discerne un esprit propre aux études et capable d'aspirer au sacer-

(1) Bpli, ir, 10.

SAINT JEAN DÉ LA CROlX. 381

doce. Le jeune écolier réussit merveilleusement. Par reconnaissance pour la sainte Vierge, qui par deux fois lui avait sauvé la vie, il entre au couvent de Notre-Dame du Mont-Carmel de Médina del Campo, pour consacrer toute sa vie à l'oraison et à la pénitence. Novice, il montre dès le premier jour ce qu'il sera jusqu'à la fin : l'oraison prend tout le temps^ toute la liberté dont il dispose. On l'envoie étudier à Salamanque.Il choisit une cellule étroite et obscure, dont aucun de ses compagnons ne voulait. Mais, outre l'avantage qu'elle avait de lui faire pratiquer une pauvreté plus complète et une pénitence plus austère, cette cellule avait une ouverture sur le tabernacle de la chapelle. C'était, pour Jean, un avantage qui la rendait à ses yeux mille fois plus agréable et plus belle qu'un palais. Je ne vous dépeindrai pas les délices que goûta le saint jeune homme dans ce réduit, éclairé uniquement par un trou fait dans le toit et donnant sur sa table de travail, et où il n'avait pour lit qu'un autre trou dan# le parquet, en forme de fosse. Cependant cette retraite austère ne lui paraissait pas encore assez profonde, et il songea quelque temps à se faire chartreux, pour échapper davantage aux regards du monde et se vouer plus facilement à la contemplation.

Dieu en avait décidé autrement, et illuimani-

festa sa volonté en lui faisant rencontrer sainte Thérèse.

C'était le temps où Thérèse, après avoir entrepris avec ardeur la réforme des religieuses du Carmel, songeait à l'étendre aux religieux euxmêmes. Une révélation de Notre-Seigneur lui fit connaître que ce jeune religieux, si fervent et si ignoré^ Jean de la Croix, serait le premier de la réforme. Comme Jean, poussé par Tesprit de Dieu, était venu rendre visite à la sainte : € Mon fils, lui dit-elle, ayez un peu de patience, laissez le dessein de vous faire chartreux ; car à présent nous traitons de la réforme de notre Ordre, et je sais que vous y serez fort consolé, et y trouverez tous les moyens propres à réaliser le dessein que vous avez de plus de recueillement et d'abnégation de toutes choses d.

0 rencontre des saints 1 Amitiés fécondes, qui êtes, chez presque tous les saints fondateurs, un des traits principaux de leur prédestination, qui ne reconnaîtra en vous un des moyens les plus manifestes et, en même temps, 4es plus puissants et les plus doux, dont Dieu se sert pour créer les grandes œuvres, préparer dans son Eglise les institutions qui la réforment ou l'embellissent sans cesse, et font éclater plus particulièrement la divine assistance dont elle est l'objet 1 Sainte Thérèse aplus d'une fois, dans ses écrits, remercié

Dieu du commerce qu'il avait formé entre elle et les âmes les plus vertueuses de son temps. De qui, plus que de Jean de la Croix, a-t-elle pu écrire : « Sa conversation m'était si utile, qu'ilme semblait qu'elle excitait en mon âme une nouvelle ardeur de servir Dieu, comme si je n'eusse fait que commencer? 0 mon adorable Jésus, qu'elle est puissante l'action qu'exerce une âme embrasée de votre amour ! Quiconque brûle du même amour devrait aller à la suite de ces âmes, et, s'il était possible, ne s'arracher jamais d'une société si sainte. Quel avantage immense pour un malade du divin amour d'en trouver un autre blessé du même mal ! Quelle consolation pour lui de n'être plus seul 1 Comme ils s'excitent l'un l'autre à souffrir et à mériter I Comme ils se fortifient dans le désir d'exposer et de perdre pour Dieu mille vies, si c'était en leur pouvoir (1)! D

Quel témoignage plus touchant à la fois et plus céleste, de cette intimité établie par Dieu entre les deux igpies de vos deux saints fondateurs, que les extases où l'un et l'autre entrèrent plus d'une fois ensemble, en s'entretenant des choses divines ! Leur cœur était percé, en même temps^ du même trait de l'amour divin, et il deve-

(l) Via de saint Jean de la OraiXé

nait visible ainsi, aux yeux de tous, que Dieu n'avait rapproché ses deux grands serviteurs que pour les associer à la même œuvre.

De cette liaison si parfaite sortirent bientôt les monastères de la Réforme des Pères Carmes. Le premier de tous fut celui de Durvelo, en tout conforme, dès son origine, à l'idéal de pauvreté, de pénitence extraordinaire, qui embrasait le cœur de Jean de la Croix. C'était une maison misérable, étroite et incommode. Pour lit, les premiers religieux n'eurent que de la paille ; leur vaisselle se composait de quelques pots de terre . et de cruches cassées, mises au rebut par les laboureurs du lieu. Leurs ustensiles de cuisine consistaient en deux marmites. Leur chœur n'avait d'autre fenêtre qu'une ouverture dans le plafond : elle était formée au moyen d'une tuile qu^on ôtait le jour et qu'on remettait la nuit.

Voilà comment se manifeste, en Jean de la Croix, dès le début de sa vie sacerdotale où l'obéissance seule Tavait fait entrer, la prédestination divine qui l'appelait à être à jamais le modèle des religieux réformés du Carmel.

Ne semble-t-il pas que tout est fait, et que depuis que Jean de la Croix est devenu le fondateurde la Réforme de son Ordre, donnant partout l'exemple en même temps que le précepte, il atteint le sommet le plus élevé de la perfection religieuse ? Non, mes Sœurs ; pour que l'œuvre de la Réforme soit accomplie, cette préparation merveilleuse en sainteté ne suffit pas. Ah 1 Dieu est adorable dans les voies par où il fait passer ses saints, et ses voies ne sont pas nos voies, pas plus que ses pensées ne sont nos pensées ! Ce n'est pas en vain que Jean, en créant la Réforme, a pris le nom de Jean de la Croix. Dieu veut que son œuvre soit parfaite, etpourcelailveutqu'elle soit particulièrement marquée du sceau de la Croix. Dieu veut que son serviteur devienne comme un réservoir inépuisable de la doctrine austère qui fait les contemplatifs, non pas seulement pour les contemporains, mais pour tous les siècles, et c'est pourquoi il veut Tinitier jus* qu'aux dernières profondeurs de la science de la croix.

Qui donc sera chargé de faire peser la croix sur les épaules du saint réformateur? Les démons ? Ah ! ils ont leur part, sans doute, dans les épreuves infligées à l'austère religieux : l'ennemi des hommes lui apparaît et lui déclare qu'il traversera toujours ses desseins, et le pouvoir merveilleux que le Seigneur donne à son serviteur, contre Satan et ses suppôts, prouve assez que, toute sa vie, Jean de la Croix eut à se défier de leurs pièges.

A défaut des démons, sont-ce les méchants? A ne juger que par le cours ordinaire des choses humaines, il est probable que la grande entreprise de Jean de la Croix suscitera contre lui des colères, des jalousies, des passions basses. Et cependant l'histoire ne nous dit rien de précis à ce sujet.

Mais, leçon plus instructive, et où éclate tout particulièrement un dessein de la sagesse divine, Dieu permettra que son serviteur soit persécuté cruellement, arrêté, jeté en prison, dans une captivité longue et dure, qu'il y souffre de la chaleur et du froid, de la faim et de la soif, qu'il soit, en un mot, traité avec moins d*indulgence que des criminels d'Etat, que des hérétiques soumis à l'Inquisition, et cela par des gens de bien, par des religieux, par des saints peut-être, qui croiront servir la cause de Dieu, en mal-

traitant odieusement le serviteur de Dieu.

Quel touchant récit que celui de sa captivité! Son unique crime, c'est son zèle: on le déclare intempérant, excessif, inopportun, dangereux. Ne peut- on donc réformer l'Ordre sans lui imposer un nouvel habit ? Est-il besoin de revenir à ces longues oraisons, à ces pénitences, à ces jeûnes inconnus depuis si longtemps? On lui oppose, sans fondement, il est vrai, mais avec toute l'apparence du droit, un décret d'un chapitre général de l'Ordre, pour l'obliger de quitter l'habit de la Réforme. Sur son refus, on lui applique la peine édictée contre le religieux désobéissant, selon la discipline d'alors. On lui assigne pour prison une petite cellule de six pieds de large et de dix pieds de long, sans autre ouverture qu'un trou de trois doigts, dans la toiture : tellement, que, pour réciter le saint office, il est obligé de monter et de se tenir debout sur un petit banc, qui est tout son mobilier. Tous les vendredis, on le mène au réfectoire, où il dîne par terre, au pain et à l'eau, et reçoit ensuite une rude correction de la main des religieux.

Un mot pourrait le délivrer : qu'il renonce à la Réforme ; mais ce mot, il ne le prononcera pas !

Neuf mois s'écoulèrent ainsi, et le Saint resta si rigoureusement soustrait à tous les yeux que personne, hors du couvent, ne soupçonna son

sort. En vain Thérèse consultait Notre-Seîgneur dans Toraison : aucune réponse ne lui était donnée, ce qui faisait dire à la Sainte que <i Dieu en avait pris la charge, puisqu'ille cachait si bien à ses amis ]>.

Cependant que faisait le Saint, dans cette dure épreuve ? Personne ne put recueillir de sa bouche aucune plainte : il excusait ses frères sur la bonne foi qui justifiait leurs sévérités et, inébranlable dans sa confiance en Dieu, c'est de la main de Dieu seul qu'il attendait le secours.

Ce secours lui vint au temps marqué, c'est-àdire au moment où, k bout de forces, il va succomber, étouffé par la chaleur, épuisé par le besoin. C'était le jour de l'Assomption : la sainte Vierge qui, tant de fois déjà lui avait été secourable, lui apparaît encore, et, lui ordonnant de quitter sa prison, elle lui en fournit elle-même les moyens, humainement impossibles à découvrir.

Si des hommes du monde lisaient ce récit, quel étonnement pour eux, quel scandale peut-être! Mais vous, mes Sœurs, vous savez, avec l'Apôtre, que ce qui est souvent folie aux yeux des hommes est sagesse aux yeux de Dieu, et que, dans la vie des Saints comme dans l'histoire deNotre- Seigneur et de son Eglise, « la folie de la croix est plus sage que la sagesse des hommes ». Non^ les voies de Dieu ne sont pas nos voies.

Pour Dieu, les obstacles mêmes se tournent en moyens ; les persécuteurs de Jean de la Croix, qui devaient anéantir son œuvre et l'écraser dans son germe, n'ont réussi qu'à la rendre plus solide, plus indestructible, en faisant éclater la sainteté de son fondateur, et en rendant évidente l'assistance céleste dont il était Tobjet. Cette prison de Jean de la Croix, si incompréhensible, si scandaleuse au sens humain, a été pour lui une école de sagesse toute divine*; pour le monde, une preuve sans réplique de la vérité de sa mission ; pour rOrdre des Carmes réformés, le point de départ d'un triomphe désormais assuré.

Oui, mes Sœurs, la prison de Jean de la Croix a été pour lui une école de sagesse divine. Là, il n'avait, il ne pouvait lire d'autre livre que le crucifix ; il n'avait pas d'autre consolation que la méditation de la croix, pas d'autres entretiens qu'avec le Seigneur : c'est là qu'il conçut et qu'il entreprit ces ouvrages célèbres qui ont fait de lui, avec sainte Thérèse, le plus grand docteur de l'Eglise dans les choses mystiques ; c'est là qu'il composa la Montée du CarmeL

C'est dans sa prison qu'il apprit et qu'il devint •capable d'enseigner à tous les siècles le prix, vraiment merveilleux, du détachement de nousmêmes, et non pas seulement de nos dons naturels^ mais aussi des dons surnaturels^pourne chercherque Dieu seul et sa gloire ; c'estlà qu'il apprit, pour transmettre cette science à tous ses disciples, dans toute la suite des générations^ le secret de trouver le Créateur dans la fuite des créatures, la possession detousles biens dans Toubli de soimême, et dans le néant volontairement cherché Celui qui est le tout de l'âme, c'est-à-dire Dieu même.

C'est là enfin qu'il put goûter par lui-même^ afin de l'apprendre à toutes les âmes chrétiennes, le bonheur de la souffrance; c'est là que Dieu lui fit faire, dans cette sublime science, des progrès si extraordinaires que, sorti de captivité, il ne pouvait plusparler des souff*rances sans entrer en extase, au souvenir de celles qu'il avait endurées pour le pur amour de Jésus crucifié et par zèle pour la perfection religieuse.

Sa captivité^ dans l'esprit de ses persécuteurs, devait ruiner absolument la Réforme naissante : dans les desseins de Dieu, elle devait au contraire l'aff^ermir et la fonder à jamais. Rappelez-vous, mes Sœurs, au livre des Actes des Apôtres, le récit delà captivité de sainlÇ\eTTei^Vàfe^^\sifetM^vUeuse

délivrance. Pierre est enchaîné étroitement, et, ]iumainement, il n'a plus à attendre que son supplice. Mais voilà qu'un ange apparaît et lui dit : « Lève-toi promptement », et au même instant ses chaînes brisées tombent de ses mains, les portes de la prison s'ouvrent^ et il passe impunément sur le corps des sentinelles endormies. A ces signes, comment ne pas reconnaître l'intervention de Dieu ?

Mais comment ne pas la reconnaître, pareillement, dans la délivrance de Jean de la Croix?. Celui que la sainte Vierge est venue arracher à sa prison par un miracle manifeste, comment douter qu'il n'eût été véritablement choisi par la sainte Vierge pour réformer son Ordre ? Qui osera désormais fermer les portes à celui devant qui le Ciel lui-même les a ouvertes ? Qui pourra se flatter d'enchaîner la parole de celui dont Dieu lui-même a fait tomber les chaînes? Les persécuteurs de Jean avaient pu jusque-là alléguer peut-être . leur bonne foi : désormais quelle excuse leur reste ?

Si, parles merveilles de sa prison, son œuvre est manifestement déclarée divine, il en est de même de la doclrine qu'il prêche. Dieu seul a pu la lui dicter. Ses visions, ses extases ne sont point trompeuses, puisque Dieu les confirme par des signes extérieurs et sensibles^ ^wa \^\sîk»ML-

vaise foi seule peut nier. Reconnaissons donc que c'est bien véritablement cette prison de Jean de la Croix qui devient la pierre angulaire, le point de départ du triomphe de la Réforme. Désormais le Saint sera écouté de ses frères partout où Dieul'enverra.Il les trouvera dociles dans tous les efforts qu'il fera pour rappeler l'esprit primitif, pour remettre en honneur la contemplation, la pauvreté exemplaire, l'amour des souffrances, et rendre au Carmel son antique gloire, tout entière fondée sur l'étroit embrassement de l'oraison et de la croix.

Je ne puis énumérer les maisons qu'il fonda^ les chapitres qu'il présida, les charges qu'il exerça dans le Carmel réformé ; toute sa vie, d'ailleurs, est uniforme, et quiconque l'a entendu une fois prêcher les vertus, dont partout il donne l'héroïque exemple, sait ce qu'il dira, ce qu'il fera partout où l'obéissance religieuse l'enverra jusqu'à son dernier soupir. Disons seulement qu'en vain il se cache, en vain ilfuitleshonneurs et les charges. A défaut des hommes, c'est Dieu lui-même qui décèle à tous les regards les mérites de son serviteur, et confirme de plus en plus, non seulement pour ses contemporains, mais pour tous les siècles, la divinité de sa mission :1a grâce des miracles l'accompagne partout, comme un sillon lumineux ; \Y coxi\i^\\. l^ ^e^ctet des

cœurs, il révèle Tavenir, mais surtout il a sur les démous une telle puissance, qu'on lui amène de partout les possédés et qu'il les guérit.

Cet état de sainteté croissant toujours et se manifestant toujours davantage au dehors, ne vous étonnez pas que Jean, le proscrit, le persécuté d'autrefois, devienne plus que jamais, à mesure que les années avancent, le maître des esprits et des cœurs. Aussi bien , devenu l'image merveilleusement fidèle de son divin Maître^ il exerce conjointement la vie active et la vie contemplative, et rien n'échappe à son zèle ; il fait à la fois l'office de Marthe et l'office de Marie : il peut servir le prochain et entrer dans tous les besoins les plus humbles, sans cesser un seul instant de goûter l'entretien céleste. Devenu, comme Jacob, fort contre Dieu même, ilne craint plus d'être vaincu par l'excès même de son amour et d'être ravi en extase. Comme Notre- Seigneur sur la terre, il peut traiter de toutes les choses d'ici-bas, sans cesser de voir la face du Père qui est aux cieux*: il n'a qu'à se montrer pour changer les âmes. Quelquefois on voit des rayons lumineux environner sa tête, plus souvent son corps exhale une suave odeur qui agit sur les cœurs plus encore que sur les sens, et qui les convertit sans paroles.

Que dirai-je enfin, mes Sœurs? car il est temps

de conclure le récit de cette merveilleuse vie, et d'en tirer pour nous les conséquences pratiques qu'elle renferme, en si grande abondance, pour notre édification et notre avancement spirituel Elles se résument en un seul mot : la perfection religieuse cherchée et trouvée dans Tamour de la croix.

Dans le comble de gloire où il est parvenu dès ce monde, notre Saint, toujours semblable à lui-même, ne cesse de vouloir et de chercher une seule chose : Tabjection, ITiumiliation, la souffrance^ c'est-à-dire la croix et toujours la croix. « Dieu, avait-il écrit, a une telle horreur de voir les âmes enclines aux grandeurs que, quand naéme il les commande et les y introduit, il ne veut pas qu'elles s'y portent avec empressement ni avec le désir de commander (1). » Loin de se prêter avec complaisance aux honneurs extérieurs que la Providence lui imposa si souvent, le Saint n'aspirait qu'à une chose : mourir oublié et méprisé pour l'amour de son maître.

Peu de temps avant sa mort, une nuit, à Ségovie, il entend soudain un crucifix prendre la parole et lui adresser cette demande : « Jean, quelle récompense désires-tu pour les services que tu m'as rendus? — Seigneur, répond le Saint,

(1) Montée du Carnel, p. 170.

je ne veux d'autre récompense en ce monde que de souffrir et d'être méprisé pour vous. »

La même questiouj vous le savez, mes Sœurs, avait aussi été adressée miraculeusement au docteur angélique, saint Thomas d'Aquin. Sa réponse avait été celle-ci : « Je ne veux d'autre récompense, Seigneur ,que vous seul d. Dirai-je que la réponse du saint docteur est moins parfaite que celle du saint réformateur ? Non, mes Sœurs ; je dirai seulement que Noire-Seigneur a voulu que jusqu'à la fin notre Saint, fidèle à la grâce qui l'avait appelé, rendît témoignage à cet amour de la Croix dont il avait voulu porter le nom, digne fils, digne frère d'armes de celle qui avait pour devise : « Ou souffrir, ou mourir d I

Dieu exauça dans la mort le vœu de son fidèle serviteur. Il était malade, déjà affaibli par ses longs travaux, et cependant on s'apprêtait à l'envoyer aux Indes, et quelques esprits jaloux voyaient ce départ avec joie, et regardaient comme une disgrâce pour le Saint ce que luimême regardait comme une faveur de plus ac cordée à son zèle ; mais la maladie ne permit pas qu'il s'embarquât. Obligé de recevoir des soins, et libre de choisir le monastère où sa santé le contraignait de prendre du repos, il préféra à tout autre le monastère d'Ubéda, parce queUbéd»

396 UNE RETRAITE AU CARMEL. — SL^ÈfilE JOtîR.

était très pauvre, et aussi parce que le prieur de < ce couvent n'avait pour lui aucune sympathie. Il s'apprêtait à y souffrir, et dans son corps et dans son cieur. Dévoré par une plaie vive, il endura, sans se plaindre jamais, et la rigueur des remè-» des et la rigueur plus grande de Tabandon où on le laissait, et cela jusqu'à l'heure de sa mort que Dieu lui avait révélée et qu'il avait préjjiiteà ses frères.

Ainsi sa mort fut semblable à sa vie ; ainsi, ■ jusqu'à son dernier soupir, il nous prêche Tamour de la pénitence et de ia croix. 0 grand apôtre du Carmel, ô vous qui avez si héroïquement tracé le chemin à ces âmes innombrables qui, dans tout le cours des siècles, vous suivront dans l'âpre chemin de la perfection religieuse, obtenez aujourd'hui à celles qui m'écoutent une large effusion de cet esprit d*union à la croix de Jésus-Christ, qui vous a fait si grand sur ,1a terre et au ciel ! Gravez dans nos cœurs, en traits ineffaçables, ces maximes qui vous étaient chères, et qui sont le résumé de votre doctrine comme de votre vie : **

a Ne cherchez point Jésus-Christ hors de la croix. Ne vous servez des créatures qu'autant qu'elles mènent à Dieu; cherchez toujours non ce qui est le plus aisé, mais ce qui est le plus difficile, le travail, non le repos, et oublj^nt toutes

les créatures, vous oubliant vous-mêmes, ne cherchez ici bas que l'imitation de Jésus-Christ, ^: lui laissant le soin de vous donner, suivant son bon plaisir, la consolation dont vous avez besoin ici-bas, comme vous comptez sur sa seule grâce ^ pour mériter la vie éternelle. »

Ainsi soit>-il.

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L'AMOUR DE L'ÉGLISE

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L'AMOUR DE L'EGLISE

Eooe tabernodilum Dei enm hominihtu.

Voici le tabernacle où Dieu réside avec les hommes.

(Apec. XXI, 3.)

L'amour de TEglise est i ne vertu sans laquelle on n'est pas chrétien, à plus forte raison sans laquelle la perfection religieuse ne saurait se concevoir. Nous disions hier que le plus grand témoignage d'amour qu'une créature puisse rendre à Dieu, à Jésus-Christ, c'est la profession religieuse : or l'amour de l'Eglise fait partie esseatielle de l'amour que nous devons à Jésus- Christ, puisque l'Eglise, suivant le langage que les Pères empruntent à saint Paul, c'est le corps même de Jésus-Christ, c'est Jésus-Christ covvlv-

nué, achevé, parvenu à saplénitude; puisque, par une ineffable bonté de Dieu, Jésus-Christ, qui est toute plénitude en lui-même, a cependant en vous, dit FApôtre , une seconde plénitude , laquelle lui vient de la perfection de ses membres qui constituent proprement l'Eglise (1). Voilà pourquoi Tamour de TEglise, en se confondant avec Famour de Notre-Seigneur, est pour tout chrétien, pour tout religieux, une vertu essentielle, fondamentale. Mais j'oserai dire qu'elle l'est surtout pour vous, mes Sœurs,' Cet amour de l'Eglise, vous devez le posséder à un degré éminent, si vous voulez être vraiment les fiUes de sainte Thérèse : tant votre mère a clairement exprimé sa volonté de faire du Carmel réformé un auxiliaire dévoué de la sainte Eglise, par la vie de prière, de pénitence et de perfection.

Comment donc nous, religieux, religieuses, devons-nous aimer l'Eglise ? Ah I sans doute l'Eglise a droit à l'amour de tous ses enfants au même titre : elle est la mère de toutes les âmes, elle est leur patrie, elle est le foyer inextinguible où elles reçoiveut l'étincelle sacrée qui leur communique le germe de la vie éternelle. Mais combien les âmes que leur vocation appelle

(1^ a, Occurramus omnes... in Tîmm peifectum in mensuram astatîs plenitudinis Clinsti. i> "Biç>\i. x^, 1^.

l'amour bb l'église. 403

à la perfection religieuse ne sont-elles pas plus étroitement tenues à lui témoigner leur amour ! N'est-ce pas elles que l'Eglise entoure de plus de soins, à qui elle révèle ses plus hauts secrets, pour qui elle réserve ses meilleurs trésors ? Aussi, quand je veux analyser les sentiments dont votre cœur doit être animé pour lIEglise votre mère, je trouve qu'il doit l'aimer d'un amour d'admiration d'abord, parce que, vivant sans cesse dans son intimité, pour ainsi dire, il chérit en elle la plus belle des œuvres de Dieu qu'il lui soit donné de contempler, après Jésus- Christ lui-même.

Vous devez l'aimer, en second lieu, d'un amour de reconnaissance sans mesure, à cause des grâces de choix dont vous êtes l'objet.

Mais vous n'auriez rien fait encore et vous seriez infidèles au devoir de l'amour de l'Eglise, si, à l'amour d'admiration et de reconnaissance, vous ne saviez joindre l'amour de dévouement et de sacrifice ; car si la foi qui n'agit pas n'est pas une foi sincère, que faudrait-il penser d'un amour qui serait sans action, qui ne serait pas capable de se dévouer, de se sacrifier pour ce qu'il aime ? Méditons chacune de ces pensées.

L'Eglise, même au regard superficiel de ceux qui ne la voient que par le dehors, est certainement la plus grande chose qui soit ici-bas, une société unique, incomparable par son étendue, son unité, sa puissance, les bienfaits manifestes dont elle remplit le monde. Combien, qui la maudissaient de loin, sans la connaître, en la voyant de près, ont été forcés de changer de langage, et, remplaçant le blasphème par l'admiration, se sont écriés comme Balaam : a. Que tes tentes sont belles, 6 Israël, combien vastes et magnifiques tes pavillons » ! Que sera-ce donc pour le chrétien, pour le religieux qui la voit par le dedans, qui y contemple, qui voit en action les merveilleux ressorts de la vie surnaturelle ; qui constate, dans TEglise, la réalisation merveilleuse des prophéties de la loi ancienne, des figures de la loi nouvelle ?

« La loi sortira de Sion, et la parole du Seigneur de Jérusalem, » dit Isaïe. Comme cette parole est merveilleusement accomplie daas l'Eglise et par l'Eglise, qui non seulement nous

l'amour de l'église 405

promulgue les commandements de Dieu, mais ses conseils, et qui, par sa doctrine, sa prédication, ses apôtres, ses saints, ses martyrs, répand partout la connaissance de la vérité !

Daniel avait vu l'Eglise sous la figure d'une petite pierre détachée de la montagne sans le secours d'aucune main humaine, et qui brisait et remplaçait tous les empires (1). Quel accomplissement plus manifeste de cette prophétie quela fondation et l'existence de l'Eglise, quesaperpétuité au milieu des siècles, à travers les ruines successives de tous les empires? Quel aveugle refuserait de reconnaître en elle ce royaume des cieux qui est cependant sur la terre, ce royaume sans limites terrestres, qui renferme des hommes de toutes nations, de toutes langues, et dont cependant il faut dire, avec saint Paul, qu'en lui <( il n'y a ni Grec, ni juif, ni Scythe, ni barbare, ni homme libre, ni esclave >, où le sexe lui-même n'établit aucune inégalité, mais « où tous les hommes sont un, parce qu'ils sont tous un en Jésus-Christ, et que Jésus-Christ est tout en tous (2) d!

Surtout n'est-ellft pas « la colonne et le fondement de la vérité (3) » ? la solution vivante, éter-

(1) Dan. II, 34.

(2) Gai. III, 28. — Col. III, 11.

(3) I Tim. III, 16.

nelle, de tous les problèmes qui fatiguent ici-bas les âmes, la lumière et le foyer de toutes les intelligences ? € On cherche vainement, dit Bossuet, dans la médecine un remède unique et universel qui remette tellement la nature dans sa véritable constitution, qu'il soit capable de la guérir de toutes ses maladies. Ce qui ne se trouve pas dans la médecine se trouve dans la science sacrée.... Elle présente unremède général contre toutes les hérésies dans Tamour de TEglise, qui rétablit si heureusement le principe de la religion qu'il renferme entièrement en lui-même la condamnation de toutes les erreurs, la détestation de tous les schismes, Tantidote de tous les poisons, enfin la guérison infaillible de toutes les maladies... Qu'est-ce que l'Eglise? C'est l'assemblée des enfants de Dieu, l'armée du Dieu vivant, son royaume, sa cité, son temple, son trône, son sanctuaire, son tabernacle. Disons quelque chose de plus profond: l'Eglise, c'est Jésus-Christ, mais Jésus-Christ répandu et communiqué » (1).

Et c'est parce que l'Eglise est Jéus-Christ répandu, communiqué aux âmes, que l'Eglise est non seulement la lumière et la vérité, mais aussi la sainteté, qui n'est autre chose que cette lumière et cette vérité devenues vivantes, fécondes,

(1) Pensées chrèt, et mor., t. iv, t^. ^^.

l'amour de l'églîse. 407

et produisant leur fruit. Regardez la sainteté dans l'Eglise, car ce n'est que là qu'on la voit, on la cherchetait vainement ailleurs. Quel admirable spectacle n'offre-t-elle pas dans les vertus, l'héroïsme, ou même la vie simplement chrétienne de ses enfants de tout rang, de tout sexe, de tout âge, de tous pays ! Dans ses institutions, quelle pureté ! Quelle noblesse 1 Quelle dignité ! Quel dévouement et quel amouri Quelle admirable connaissance des besoins de l'humanité ! Enfin à quelle hauteur n'élève telle pas les intelligences et les cœurs qui lui sont soumis! 0 sainte Eglise notre mère, qui peut donc seulement vous voir telle que vous êtes, et ne pas vous aimer ! Quelle âme sincère peut, sans éprouver l'émotion qu'on ressentau contact de ce qui est divin, contempler vos légions de pontifes, de prêtres, de religieux, de vierges, plus belles aux jours de la persécution et du martyre qu'au jour de la paix et du triomphe ! Q ni peut, sans admiration, vous voir, avecles splende ursde vérité, de charité, de sainteté, qui ceignent votre front! Toujours opprimée et toujours victorieuse, toujours dans les angoisses et toujours pacifique et sereine, illuminant les plus épaisses ténèbres^ rendant glorieux les sépulcres de vos enfants, dominant encore, par la souveraineté du génie et de la vertu, ceux qui vous foulent aux pieds, et répandant à flots vos dons et vos trésort

sur les fils parricides qui déchirent le sein de leur mëre, toujours ensanglanté et toujours fécond! Or, mes Sœurs, qui mieux que uo\ts connaît toutes ces grandes choses? Qui plus que nous est appelé à recueillir ces trésors de sainteté et de vérité, qui font la gloire et la beauté de l'Eglise? Mais savez-vous ce qu'il faut craindre? C'est que, vivant de ces merveilles, nous ne les admirions pas assez ! Il en est du monde surnaturel comme du monde naturel : on y vit, on en jouit avec une sorte d'insensibilité injustifiable. C'est la remarque de saint Augustin (1). t Nous vivons, dit ce saint docteur, au milieu de vrais miracles de la nature sans même les apercevoir. Qui de nous considère comme une merveille le lever et le coucher du soleil, le cours des cieux, la suite régulière des saisons, la naissance des fleurs, la moisson sortant du grain de blé qui pourrit dans le sillon? Cependant ce sont là autant de miracles de la toute-puissante bonté de Dieu, auxquels l'accoutumance nous rend insensibles et dont la cessation nous semblerait presque une injustice. » Ainsi enarrive-t-il à l'égard des merveilles surnaturelles pour les chrétiens, les prêtres, les religieuses : vivant, pour ainsi dire, dans

(1) Saint Augustin revient souvent, dans ses œuvres, sur cette importante pensée. Voy. dans l'édition de Migne, ii, 372, 519 ; III, 1468, 1692; IV, 1164; V, 699, 725, 1139, 1167 ; Vil, 291, 713.

L'AMOUR DE l'ÉGLISE. 409

Tocéan des grâces de TEglise, nous sommes exposés à ne plus les sentir aussi vivement. Une seule messe à laquelle nous assistons devrait nous causer des transports d'admiration I Que de miracles renfermés dans TEucharistie, dans tous les sacrements! Or, tout cela nous vientpar TEglise, aussi aimable, aussi merveilleuse dans sa beauté voilée de la terre, qu'elle le sera dans l'épanouissement de son triomphe au ciel.

Mais quand on pense que toutes ces grandeurs, toutes ces sublimités sont des dons gratuits de Dieu à Thomme, qu'elles n'ont été créées, manifestées que pour nous, à l'amour d'admiration se joint nécessairement l'amour de recon^ naissance.

Cet amour de reconnaissance nous est inculqué à toutes les pages des saints livres : c Gratias Deo super inenarrabili dono ejus^ dit saint Paul, Rendons grâces à Dieu pour le don ineffable qu'il nous a fait ». Ce don ineffable, c'est Jésus- Christ, c'est l'Eglise. Et cette action de grâces qu'il recommande, il la veut perpétuelle et il en donne sans cesse l'exemple. Il écrit aux Corin-

thiens : « Sans cesse je remercie mon Dieu pour vous de la grâce de Dieu qui vous a été donnée en Jésus-Christ (1) d. Il écrit à ceux de Thessa* Ionique : ^ Nous rendons grâces à Dieu sans interruption. En toutes choses rendons grâces à Dieu : car telle est la volonté de Dieu eu Jésus- Christ pour vous tous (2) ».

Qui ne se rendrait volontiers à ces recommandations de TApôtre ? C'est par l'Eglise que nous viennent tous les dons de Dieu, depuis la grâce du Baptême qui nous a fait chrétiens^ jusqu'à la suprême consolation qui nous viendra de l'onc* tion du mourant ; c'est par Tunion à TEglise que nous arrivons à la vie éternelle rhors de TEglise point de salut, mais en elle et par elle la participation à toutes les grâces, depuis la grâce initiale de la foi jusqu'à celle qui consommera en nous la charité parfaite.

Mais ce qui fait l'objet nécessaire de la reconnaissance de tout chrétien n'est rien, si je le compare à ce qui doit nourrir l'action de grâces de Tâme religieuse. 0 que l'Eglise, libérale pour tous les hommes, généreuse pour tous les chrétiens, a été prodigue pour vous, mes chères Sœurs I Cette forme de vie qui vous élève au-

(1) I Cor. I, 4.

(2) I Theaa. ii, 13 ; v, 18.

l'amour de l'église. 4 h

dessus du commun des fidèles, c'est l'Eglise qui Ta instituée, c'est elle qui la conserve, la protège, la défend avec une sollicitude toute maternelle. L'Eglise vous a entourées dTionneur et de privilèges, comme la plus précieuse partie de son troupeau, et les sentiments d'affection et d'estime spéciales qu'elle a pour vous, elle les inspire à tous les fidèles. Elle multiplie pour vous les instructions, les conseils, les grâces. Si on peut dire de la sainte Eglise, avec le Magnificat^ qu'elle comble de ses biens tous ceux qui ont faim, on peut dire qu'elle les verse à ses religieuses avec une incomparable largesse. Qui, plus que vous, éprouve le dévouement de ses prêtres, la sollicitude de ses pontifes? Elle vous députe ses évêques, ou ceux qui tiennent leur place, pour vous consacrer à Dieu et recevoir vos vœux ; elle frappe de ses censures les plus sévères ceux qui vous outragent. Enfin elle vous fait part de son titre d'honneur : elle appelle chacune de vous, comme elle-même, l'épouse de Jésus- Christ.

Mais voici qui est plus précieux encore : l'Eglise, honorant en vous ce titre d'épouse qu'elle vous reconnait, vous concède avec Notre- Seigneur une intimité de vie particulière. Le saint-sacrement repose dans vos maisons ; il en est l'hôte principal et perpétuel, et rawç^é^% wi.

prosternées au pied de son tabernacle, vous lui, formez comme une garde d'honneur. Outre Toraison perpétuelle et l'adoration dont l'Eglise vous confie la charge, elle vous associe encore, par la récitation du saint bréviaire, à la prière de ses prêtres, de ses évêques et de. son chef. C^est donc à l'Eglise que les fidèles rendent hommage, en vous entourant de tant de pieux respects ; mais aussi c'est par vous, comme par les prêtres, que les impies blasphèment l'Eglise. Gomme ils ne la séparent jamais de son sacerdoce, quand ils l'outragent, ainsi vous font-ils l'honneur, quand ils s'élèvent contre vous, de croire s*en prendre à TEglise elle-même : tant vous êtes, en quelque sorte, solidaires de tout ce qui la touche, respect ou mépris, amour ou haine, culte pieux ou révolte impie.

Et voilà encore une gloire insigne dont vous êtes redevables à la sainte Eglise : il n'y a pas de persécution contre elle dont vous ne receviez le contre-coup, dont vous ne preniez votre part. Quelle joie doit faire tressailh'r votre âme quand, pour l'amour de Jésus, et à cause du nom de ses épouses que vous portez, la palme du martyre plane sur votre tête ! Etre persécutées, bannies, dépouillées, même livrées à la mort, voilà une perspective qui s'offre à vous, dans les temps sombres où l'impiété triomphe et s'acharne à la

l'amour de l'église. 413

ruine de l'Eglise, Elle n'est pas faite pour vous troubler. Vous vous rappelez que saint Paul adressait aux chrétiens de son temps ces paroles, en guise de félicitation : « Il vous a été donné non seulement de croire en Jésus-Christ, mais

encore de souffrir pour lui 3>. Pensez donc souvent à quelle reconnaissance envers l'Eglise tant de bienfaits, tant de gloire vous engagent. Que cette action de grâces se mesure à l'amour dont vous êtes l'objet, et retenez, pour les méditer chaque jour au pied des autels ou dans le secret de vos cellules, ces belles paroles de Bossuet: « Pour être filles de l'Eglise, il faut aimer sa doctrine, aimer ses cérémonies ; rien à dédaigner quand on voit que le Saint-Esprit a admiré jusqu'aux franges de son habit : in fimbreis aureis (Ps. 44), que l'Epoux a été charmé même d'un de ses cheveux (Cantic. iv), tant ce qui est dans l'Eglise respire un saint amour qui blesse d'un pareil trait le cœur de l'Epoux (1) > !

Avec le même grand évêque, aimez à contempler toutes choses dans la lumière de l'Eglise, à laquelle tout se rapporte. Admirez avec lui, dans les transports d'une reconnaissance que rien ne lasse, € la relation de toutes choses à l'Eglise et de l'Eglise à toutes choses ». Dites-

(1) Bossuet, loc, cit,f p. 279.

VOUS avec lui que Tobscurité despsmystëres^ dont la méditation est le fond de votre vie, est plus lumineuse que toutes les clartés de la science humaine, car a: hors de l'Eglise la lumière éblouit, dansFEglise Tobscurité illumine, parce que Dieu, qui aveugle avec la lumière, éclaire, quand il lui plaît, avec de la boue (1)».

Et maintenant croiriez-vous avoir satisfait à vos devoirs envers l'Eglise si votre admiration et votre reconnaissance ne se traduisaient pas par des actes? Jésus-Christ et FEglise, c'est tout un, puisque c'est l'Époux et l'Épouse, puisque l'Eglise n'est que Jésus-Christ continué, com-» piété, communiqué et répandu. Aussi, de même que l'amour de Notre-Seigneur n'est pas véri table sans les œuvres qui le manifestent, ainsi l'amour d'admiration et de reconnaissance pour l'Eglise est vain, s'il n'engendre le dévouement et le sacrifice. Il est écrit delaFoi : « Montrez-nous

(1) Bossuet, Jbid,

l'amour de l'église. 415

votre foi par vos œuvres d. A plus forte raison l'amour vrai se montre par les œuvres. « Celui qui aime accomplit la loi. j> Notre-Seigneur n'a-tîl pas dit lui-même: <r Ce ne sont pas ceux qui me disent: Seigneur, Seigneur, qui entreront dans le royaume des cieux ; mais celui-là seulement qui fait la volonté de mon père 1 » Combien, dans le temps oti nous sommes, frappées de la grandeur et delà beauté de l'Eglise, de son influence bienfaisante sur la civilisation, de la morale divine dont elle est le canal inépuisable, Font célébrée dans un langage digne d'elle ! On peut dire qu'ils ont eu pour elle un véritable amour d'admiration, et même de reconnaissance. Lui ont-ils cependant rendu tout l'amour qui lui est dû? Et leur amour n'aura-t-il pas été stérile? Aura-t-il produit le fruit de leur propre sanctification, s'ils n'ont su la glorifier encore par leur obéissance fidèle, jusqu'au dévouement complet, jusqu'au sacrifice?

C'est là surtout qu'est pour vous le devoir envers l'Eglise, vous ses enfants privilégiées. Ne vous semble-t-il pasquecequevoussavez,ceque vous méditez chaque jour, des grandeurs et des bienfaits de l'Eglise, doit vous porter sans cesse à vous redire à vous-mêmes : t 0 sainte Eglise de Dieu, ô ma mère, toi qui es plus pour moi que mon père et ma mère, que mon frère et ma

sœur, toi qui es la source de toutes mes joies, en ce monde, parce que tu nourris et fécondes sans cesse toutes mes espérances pour l'autre, par quel sacrifice pourrai-je donc te témoigner toute ma reconnaissance? Je puis ajouter à ta gloire par tout acte de vertu, par un exercice de renoncement, par une victoire sur moi-même, . par une oraison plus fervente ou plus prolongée, en souffrant mieux et davantage pour la conversion des âmes, pour rhumiliation et la défaitiB de tes ennemis ! 0 sainte Eglise, ma mère, si je suis toute à toi, n est-ce pas mon bonheur et ma. gloire de te servir avec un dévouement sans autre limite que mes forces, et jusqu'à mourir pour toi ! >

Voilà, mes Sœurs, les élans généreux que suscite en vos cœurs l'amour de TEglise. Or en ce point, aussi bien qu'en tout le reste, Notre-Seigneur daigne être notre modèle. Ce qu^il a fait pour l'Eglise est le type de ce que -nous devons faire nous-mêmes, pour marcher sur ses traees.

L'Eglise est sortie du côté ouvert du Sauveur. Elle lui est une épouse, mais une épouse de sang « qu'il a aimée jusqu^à se livrer pour elle ». Tout ce qu'il a fait, tout ce qu'il a souffert, tout ce qu'il a enseigné, ill'a rapportéà ce grand but : former son Eglise, t la sanctifier, dit saint Paul, en la purifiant par le baptême d'eau dai^s le

L^AMOUR DE L*ÉGLISE. 417

Yerbe de vie, afin de la rendre une Eglise glorieuse, sans aucune tache, niride/ni défectuosité d'aucune sorte, mais toute sainte, toute immaculée (i) ».

Si c^est là ce que Notre-Seigneur a voulu pour son Eglise, s'il a voulu que cette sainteté parfaite fût le prix de son sacrifice, nous qui sommes cette Eglise elle-même, qui formons son corps, que ne devons-nous pas à la sublime grandeur d'une telle origine ? N'est-ce pas notre devoir de ne rien épargner pour effacer de nos âmes, c'est-à-dire des membres vivants de ce corps mystique, jusqu'à la moindre souillure? Le premier acte de notre dévouement à l'Eglise, ce sera donc le jfidèle accomplissement de toutes ses volontés sur nous, la garde ponctuelle et universelle des saintes règles qu'elle nous adonnées, l'obéissance entière à toutes ses lois, l'application constante et généreuse à réaliser toutes ses intentions, dont la première, ou pour ainsi dire Tunique, est de créer la sainteté sur la terre. Orla première sainteté à laquelle vous ayez à travailler, la seule à laquelle vous puissiez vous appliquer directement et inmxédia^ lement, c'est la vôtre. Vous devez être, dans

(1) Eph. v, 25-27.

418 UNE RETRAITE AU GARMEL. SEPTIÈlfE JOUR*

TËglise militante sur la terre, ce que sont les séraphins dans TËglise triomphante du ciel. Placées par la vie de contemplation, qui est la vôtre, au premier rang et comme à une cime où, plus proches de Dieu que les au très fidèles, ce semble, votre prière ne connaît ni interruption ni obstacle, vous devez refléter de plus près la beauté divine, par une vie toute enflammée d'amour, toute céleste et toute surnaturelle. Puis, comme dans le ciel les anges inférieurs reçoivent, pour s'en embellir^ le rayonnement des phalanges plus élevées (1), votre zèle, loin de se borner à vous mèmes^ se répand sur TËglise entière , pour y développer ou y engendrer la sainteté. Depuis le Pontife suprême jusqu'au dernier de ses membres, depuis ses enfants les plus soumis et les plus fidèles, jusqu'aux pécheurs les plus révoltés et les plus ingrats, il n^est rien que n'embrasse votre dévouement pour la gloire de votre mère. Estimez-vous donc infiniment heureuses, si les sacrifices de toute une vie pouvaient eflacer une seule ride sur le front de l'Eglise, empêcher la moindre souillure^ ajouter à l'éclat de sa face le plus humble rayon de beauté.

a La beauté de la fille du roi est toute înté^

^1) Cette beUe conception est de saint Thomas d'Aquio*

l'amour de l'église. 419

rieure, :^ dit le Psalmiste. Gela signifie sans doute que c'est la sainteté intimé de l'Eglise, cette fille du roi des rois, qui forme son essentielle beauté. Mais comme l'épouse de Salomon^ quel que fût le mérite supérieur de ses vertus visibles à l'œil de Dieu seul , ne dédaignait point d'en rehausser l'éclat par la variété des ornements et par l'éclat de ses franges d'or, ainsi TEglise de Dieu a jugé utile, dans son passage sur la terre, de s'entourer d'une pompe sainte, et d'attirer les hommages des peuples par l'éclat de ses cérémonies. Aussi nul n'aime véritablement l'Eglise^ s'il n'est prêt à se dévouer pour son culte , pour sa didôipliûe, en même temps que pour oes dogmes divins où: toute s$iin^ teté prend ses racines^ G'jest ce qu'avait compris et ce que voulait faire entendre votte mère, quand elle disait « qu'elle donnerait sa vie popr maintenir la plus petite dés cérémonies del'Eglise >k Je n'ai pas besoin de vous dire ^que ces sentinaents doivent être les vôtres* Rien n'est petite dans tout ce qui touche au corps coimne à Tâme de l'Eglise. ; :

Ne traitez donc point légëremeat les faut^B que vous pourriez commettre contre les i moindres observances : assistance au. chœur^t saint office, usages relatifs fc la Réception dea sa(ire^ mentSé Toutes ceschoses sont divines ^ sont su<*

blimes^ou en elles-mêmes, ou par ce qu'elles rappellent, ou par ce qu'elles signifient. Qu'il est facile, hélas! par l'accoutumance qui vient de leur sainte prodigalité parmi vous, de les traiter comme de» choses vulgaires ou sans importance ! Craignez la routine, et pour y échapper n'oubliez jamais que tout dans l'Eglise est surnaturel, mais surtout ses membres vivants. De vous, mes Sœurs, on peut et on doit dire, en un certain sens, ce que dit Vlmitation des élus du sacerdoce, qui ont le bonheur de s'approcher chaque jour du corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ : <£ 0 que ces mains doivent être pures 1 ces lèvres chastes ! ce corps saint 1 Qu'il doit être sans tache ce cœur du prêtre, dans lequel descend si souvent l'auteur de toute pureté! » Et moi je dis : 0 qu'elles doivent ressembler à des anges ces filles de sainte Thérèse, toutes les fois qu'elles se réunissent dans le chœur pour chanter les louanges de Dieu, toutes les fois qu'elles se prosternent dans l'oraison, toutes les fois qu'elles se disposent à recevoir les sacrements, toutes les fois qu'elles s'approchent de l'autel, toutes les fois que, dans le travail qui leur est imposé, elles s'occupent des ornements de l'Eglise, des saintes reliques ou de tout ce qui peut servir au culte divin!

Enfin, mes Sœurs, l'Eglise sur la terre est principalement représentée, dans son œuvre exté-

l'amour de l'église. 421

rieure, par les ministres des autels : de quel respect ne devez-vous pas les entourer! quelles prières adresser au ciel pour leur sainteté, pour leur multiplication, pour le succès de leur zèle ! Quelle part vous devez prendre à toutes leurs épreuves! Saint Paul écrivait aux Corinthiens : « Il n'y a pas de jourque je ne meure pour votre gloire (1) » I II ne voulait pas se contenter de souffrir de ses propres chaînes, de ses propres prisons, de ses tribulations de toute sorte. Gomme il se réjouissait des moindres triomphes de ses frères dans la foi, il était inquiet, jusqu'à en être consumé, de tous les scandales qui éclataient, il était malade avec les malades. Ah! votre zèle pour l'Eglise n'approchera jamais de celui d'un St Paul, et il ne vous sera sans doute pas demandé d'aller jusqu'aumartyre pour lui témoigner votre amour. Du moins promettez-vous d'embrasser, dans votre dévouement pour son service, absolument tout ce qui se rapporte à sa sainteté, à sa gloire, à sa beauté, et par là vous serez vraiment les filles de sainte Thérèse ; par là vous mériterez de vous rendre aussi, quand le dernier moment sera venu, ce témoignage que se rendait à eUe-même votre sainte mère, quand, pour s'encourager àparcdtre devant Dieu, elle mettait au-dessus de tous ses

(1)1 Cor. XV, 31.

422 UNE RETRAITE AU CARMEL. — SEPTIÈlfE JOUR.

mérites celui qu'elle exprime en cette simple parole :

-c Enfin, Seigneur, je meurs fille de votre Eglise! »

Ainsi soit-iL

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