CONFÉRENCE SUR L'HUMILIATION
ET l'humilité.
Tout le inonde admet, mes chères Sœurs, que l'humilité est une vertu de choix, une vertu nécessaire, indispensable pour le salut, dans une certaine mesure ; mais à coup sûr, et dans une mesure beaucoup plus large, indispensable pour la perfection : « Si vous ne devenez comme ces petits enfants, vous n'entrerez point dans le royaume de Dieu», dit le Seigneur ;nouspouvons ajouter : Si vous ne devenez petits entre les petits, vous ne trouverez point de place parmi les parfaits. C'est donc un des buts nécessaires du travail de vos âmes dans cette retraite, mes chères Sœurs, de vous efforcer d'atteindre ce degré supérieur d'humilité, qui est le signe distinctif de la sainteté et le premier pas qui y conduit.
Or le Psalmiste nous indique le moyen le plus sûr, le meilleur d'y atteindre, dans unças^a^^ Iyq^
peu médité ; c'est ce verset que vous récitez tous les jours, à Matines : « Bonum mihiy Domine^ quia humiliasti me : il m'est bon, Seigneur, que vous m'ayez humilié, pour que j'apprenne ce qui doit me justifier à vos yeux ».
L'humiliation , mes Sœurs , voilà le grand moyen, le moyen abrégé, mais sûr, pour entrer dans les voies de l'humilité véritable, et c'est un point si important que j'ai trouvé bon de lui consacrer cette conférence.
Il s'agit ici de l'humiliation qui nous vient de Dieu, ou par la permission de Dieu, sans choix de notre part. Ce n'est pas qu'il ne faille de soir même chercher Thumiliation qui conduit à l'humilité, car il est écrit : «Humiliez-vous en toutes choses et vous trouverez grâce devant Dieu (1) ». Mais il est trop clair que si nous n'avons jamais d'humiliation que celles que nous-mêmes aurons choisies, nous n'irons pas loin. Dieu seul qui a fait un à un, dit l'Ecriture (2), le cœur de tous
(1) Eccli.,111, 20.
(2) a FinA.it singillatim cord^ eorum. »
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les hommes, sait seul aussi les bons endroits où il faut frapper, d'autant meilleurs que ce sont d'ordinaire ceux que nous n'aurions pas choisis. Aussi se plaît-il lui-même à humilier l'âme qu'il veut conduire au sommet de la perfection, en toutes choses, c'est-à-dire dans tout son être, dans toutes ses facultés, partout où l'orgueil s'élève : or nous savons, par expérience, que l'orgueil est devenu, pour ainsi dire, le tout de rhomme, qu'il l'a envahi tout entier dans son cœur, dans son esprit, dans son corps; d'où il faut conclure qu'il est bon d'être humilié dans
toutes ces parties, sous tous ces rapports, afin que l'humilité prenne partout la place de l'orgueil.
En quoi consiste l'orgueil du cœur de l'homme ? Il consiste à vouloir être aimé. L'instinct du cœur, c'est de chercher égoïstement l'amour ; nous voulons être aimés, sans trop nous inquiéter de savoir si nous sommes dignes de l'être. Nous demandons volontiers à la créature, et nous recherchons comme le plus grand des biens la félicité qui vient d'un amour partagé. Régner par le cœur ! quel rêve ! Qui ne Ta, aux jours de sa jeunesse, caressé quelquefois? Etre, pour ainsi dire, le mobile et la fin d'une autre àme, qui s'unit à la nôtre par un lien volontaire et spontané ; la posséder au^ovcA. AlV^
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remplir, d'envahir toutes ses facultés affectives, son imagination, ses désirs, lui tenir lieu de tout un monde, et former comme le dernier et suprême horizon de ses pensées! Ces expressions paraissent exagérées, et cependant elles ne peignent que bien faiblement les ambitions du cœur humain livré à sa pente naturelle, et dépourvu de ce regard vers Dieu que la grâce seule peut donner.
Mais Dieu a mis le remède à côté du mal : ce rêve s'évanouit quand on croit l'atteindre. 0 quelle douleur ! quelle humiliation, quand c'est le dédain, le mépris, l'indifférence qui nous accueillent, là où nous pensions avoir mérité, où nous comptions recevoir le témoignage de l'amour I Que de haines sont nées de Famour méprisé !
C'est une plaie sanglante faite à notre cœur, c'est surtout un affront cruel infligé à notre amour-propre. Et pourtant recueille- toi, rentre en loi-même, réfléchis, âme chrétieune : ne voistu point la pente fatale qui t'entraînait ? Ne voulais-tu point, ou du moins ne t'exposais-tu pas à ravir au créateur, dans un cœur fait pour lui, la première place qui lui est due ? Qui sait si cette affection que tu recherchais, et que tu croyais innocente, n'était pas pour toi un piège, roccasion d'une redoula\Ae divw\.^*> ^^4\\.^^ %ml ijved
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des autels, les saintes jalousies du cœur de Jésus, et bientôt tu comprendras la miséricorde cachée au fond de cette dure, de cette inoubliable épreuve, et tu rediras au Seigneur, avec; des larmes de reconnaissance, la parole du Psalmiste : «Il m'est bon, ô mon Dieu, que vous m'ayez humiliée, pour m' apprendre ce qui peut me rendre juste à vos yeux > !
L'orgueil de l'esprit, sans être plus profond que celui du cœur, est peut-être plus dangereux, parce qu'il se discerne moins vite, parce qu'il est plus étendu, plus vivace, plus opiniâtre. On veut être aimé sans doute, et cet instinct ne meurt guère ; mais peut-être se passerait-on encore plus facilement d'amour que d'estime. On croit k son mérite; on apprécie en soi-même certaines qualités que tout le monde n'a pas ; on croit mériter la confiance, avoir droit, en quelque sorte, à certaines fonctions, et, sans ambitionner les charges, on se persuade cependant que le suffrage s'égarerait s'il ne tombait pas sur nous ; ou bien, si l'on en est déjà revêtu, on se persuade qu'on est indispensable et qu'on ne saurait pas être remplacé.
Mais voilà que tout vient démentir nos prévisions et ruiner nos secrètes espérances! Ces qualités que nous nous reconnaissons, nous sommes seuls à les admirer; cette confiance qui nous semblait due, on nous la retuse, Le^ Oûsxç^^'îk
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sont confiées à d'autres : on nous relève de nos fonctions, et tout le monde, excepté nous, est satisfait.
C'est là, pour la pauvre nature, une humiliation cruelle, d'autant plus sensible qu'on ne saurait confier son chagrin à personne. Heureuse êtes-vous, si vous avez la force de ne pas laisser voir au dehors votre mauvaise humeur, par des paroles brusques, des manières chagrines, des critiques aigres, des silences mornes et significatifs I Heureuse êtes-vous surtout, si quelque noir découragement ne s'empare point de votre âme et ne vous porte pas, sous mille prétextes, plus vains les uns que les autres, à laisser interrompu le travail de votre perfection ! C'est ce qui arriverait si, décidément, vous aviez vendu votre âme à l'orgueil, si vraiment vous étiez incapable de comprendre la leçon que Dieu, dans sa miséricorde, a voulu vous donner, si vous refusiez le progrès que, par l'humiliation, sa bonté vous prépare.
Car voulez- vous savoir les profits que, selon le plan divin, vous devez rapporter de cette plaie cruelle infligée à votre amour propre ?
D'abord elle est un remède salutaire à votre présomption. Sur quelle pente fatale n'étiezvous pas peut-être I Quelques encouragements donnés à vos premiers efforts, cyie.lques flatteries
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adressées à vos bonnes dispositions naissantes, comme on en donne à un enfant, voilà sur quoi s'appuyait votre confiance en vous-même. Si les choses avaient tourné au gré de vos désirs, peut-être étiez- vous gâtée, amoindrie pour toujours. Combien, dans le monde, ne voyonsnous pas, tous l^es jours, de destinées gui semblaient devoir être brillantes, à en juger par les premiers succès ! Mais ces succès mêmes ont été la perte de celui qui les avait remportés, en le plongeant, pour toute sa vie, dans les langueurs d'un incurable orgueil! Hélas! dans le monde, de telles chutes sont fréquentes, parce que, dans le monde, on n'a pas d'amis, on n'a que des flatteurs ou des envieux ; on n'a pas, comme ici, la ressource de l'oraison qui éclaire, de la pénitence qui relève. Mais ces chutes ne sont-elles pas possibles, même dans le cloître ? Oui, sans doute, à moins que la salutaire humiliation, qui a si cruellementfroissé notre esprit, ne nous ouvre les yeux et ne nous fasse dire : Mon Dieu î qu'il m'est bon que vous m'ayez humilié, pour me bien faire connaître toute la profondeur de mon orgueil, et toutes les ruses de mon amour-propre I Mais peut-être ne nous étions-nous pas trompés, peut-être avons-nous réellement les indices d'une vocation, d'une aptitude à tel emploi, et c'est précisément, l'amour-propre aidant, ce qui
nous a perduy ou plutôt ce qui pouvait nous perdre. Nous ne comprenions pas que l'aptitude la plus réelle a besoin d*être fécondée par le travail. Sans le travail^ les dons les plus prédeox du ciel peuvent rester stériles ou devenîrfunestes. Il a été dit à Adam après la chute : « Tumangeras ton pain à la sueur de ton front >\, Cela est vrai du pain de Tâme ou de Tesprit, comme du pain matériel ; mais de même que verser la sueur de son front est pénible à la nature, il est dur, autant que nécessaire, de féconder, par un labeur quoti* dien, les dons de Pâme et les semences de la grâce. Nous l'avions oublié ; nous prétendions, prématurément, atteindre aux récompenses du travail sans les fatigues du travail : une bonne humiliation, un salutaire échec est venu nous rappeler à la vérité. N'est-ce pas le cas de dire: <r II m'est bon. Seigneur, que vous m'ayez humilié » !
D'autres fois la blessure salutaire de notre amour-propre a un autre but : nous révéler que nous nous trompions nous-mêmes sur nos propres aptitudes, et nous mettre sur la voie des véritables. Telle se croit capable d'administrer, qui ferait mieux de rester à prier dans sa cellule; une autre aspire à la haute contemplation, qui ne rendra de vrais services qu'en se livrant aux emplois actifs de la Communauté. On s'était cru
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appelée à exercer une influence utile par tel office de charité, par exemple en servant les malades à Tinfirmerie ; mais on apprend, à ses dépens, que pour un tel emploi la bonne volonté ne suffit pas. Il a fallu l'humiliation d'un rude échec pour nous faire entendre qu'un tel office n était pas fait pour nous.
Venons maintenant aux humiliations dont notre corps est le sujet : leur rôle est des plus importants pour produire l'humilité. Car, quoi qu'en disent certains philosophes, le corps fait partie tellement essentielle de notre être, que l'humilité ne s'asseoira jamais solidement dans notre âme si le corps lui-même ne lui sert, en quelque manière, de support et de soutien.
C'est qu'en effet à l'orgueil du cœur, à l'orgueil de l'esprit, qui sont les redoutables écueils de la perfection chrétienne, vient se joindre aussi, jusqu'au sein du cloltre,rorgueil des sens ; j'appelle de ce nom la jouissance immodérée, égoïste, des biens extérieurs et sensibles. Dans le monde, la plupart des hommes sont fiers de quelque chose : les uns de leurs richesses, les autres de leur beauté, tel de sa noblesse, tel de sa santé ou de ses avantages physiques. Ici toutes ces vanités semblent bannies, coupées jusque dans leurs racines. Pourrions-nous affirmer cependant que jamais personne d'entre vous ne
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s'est complue en elle-même, dans quelque avantage extérieur, ne fût-ce que la santé qui permet de suivre plus exactement la règle, de faire plus de pénitence ; ne fût-ce que le son ou la qualité de la voix^ qui donne une plus grande facilité pour chanter, au chœur, les louanges de Dieu ?
Eh! bien j'ose dire qu'en ce point encore Dieu a pourvu aux saintes exigences de l'humilité, et c'est pour la rendre plus féconde, plus complète, plus méritoire, qu'il envoie aux corps eux-mêmes les salutaires épreuves qui doivent nous humilier. Vous les connaissez ces maladies, ces infirmités, ces accidents, ces impuissances, ces difformités quelquefois, qui viennent couper court aux plus subtils, aux plus imperceptibles rêves de Tamourpropre. 11 faut accepter des soulagements, il faut recevoir des soins, alors qu'on se glorifiait peut-être de n'avoir qu'à en donner aux autres. Il faut que les joies de l'oraison soient remplacées par les angoisses de la maladie : on priait avec délices, on chantait les louanges de Dieu. Il faut que la prière se transforme en souffrance; il faut se taire et gémir silencieusement, dans le fond d'une infirmerie ou dans le secret d'une cellule, au lieu de s'unir au chant du chœur.
Qu'est-ce à dire, mes Sœurs? Pourquoi ces déceptions? Pourquoi ces ruines? C'est que Dieu
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VOUS veut plus parfaites; c'est qu'il veut vous anéantir à vos propres yeux; c'estqu'il veut extirper j usqu' à la dernière racine de votre confiance en vous-niêmes;c'est que, sans ceshumiliations, vous n'auriez jamais pu atteindre à l'excellence de ces vertus, qui sont les compagnes nécessaires et les fruits de l'humilité. Je veux dire la patience et le détachement : vertus que les humiliations du corps font naître presque nécessairement dans une âme fidèle.
La patience, je n'ai pas à vous enfaire l'éloge, après que l'Apôtre nous a dit que <L son œuvre propre est la perfection (1) », après que Notre-Seigneur Ta recommandée à ses disciples, comme le moyen unique de profiter des épreuves de la vie: « Vous posséderez vos âmes dans la patience ».
Quant au détachement, il est encore plus évident qu'il suit les humiliations du corps, qu'il en découle de lui-même, comme un ruisseau de sa source. Cftr qui ne se détacherait de la vie présente, quand elle ne vous offre plus que des dégoûts, quand elle semble ne plus marquer sa présenceque par des douleurs? Qui ne s'élèverait d'autant plus facilement vers les biens à venir qu'ici-bas il a vu ses espérances les mieux fondées, ses vues en apparence les plus sages, s'ef-
(1) Opus perfectum habet. Jac. i, 14.
fondrer devant une maladie, une infirmité subite, un accident vulgaire, en un mot devant un grain de sable que Dieu tenait en réserve, pour nous montrer le peu que nous sommes et achever d'abattre notre orgueil !
Oh ! oui, moi qui me berçais de tant d'aspirations que je croyais absolument pures, dénuées de tout reste d'amour-propre, moi qui cherchais le bien sans doute, mais en me flattant de Jouer un rôle important, nécessaire, dans le service que je voulais rendre à Dieu et aux âmes, je vois bien à présent que mes pensées n'étaient pas encore assez droites, aux yeux de Celui qui sonde lesreins et les cœurs ! S'il me veut malade, infirme, impuissant, c'est qu^ily trouve sa gloire, mais non pas au détriment de mon âme : en l'affligeant ainsi par mon corps, il achève de la purifier, il l'unit plus étroitement à lui ; il me rend plus capable du bien que je rêvais, on me mettant dans une voie plus sûre, moii^ enviable et moins belle au regard des hommes, mais plus grande et meilleure à ses yeux : il m'est donc bon, 6 mon Dieu, que vous m'ayez humilié I
En résumé, mes chères Soeurs^ un bienfait général et certain résulte pour nous de l'humiliation, de quelque part qu'elle vienne, quelle que soit la place que Dieu ait choisie, dans notre