LA BIENHEUREUSE MARIE DE L INCARNATION
Je l'ai dit au début de cet entretien : la Bienheureuse Marie de F Incarnation eut une part efficace, glorieuse, à la régénération de laFrance, aune époque où notre patrie sortait à peine d'une anarchie sanglante, résultat naturel de près d'un siècle de révolutions. N'admirez-vous point que l'exercice de son zèle pour la conversion des âmes, commencé dans le monde, soit venu s'achever et se perfectionner dans la clôture la plus rigoureuse, et dans la solitude du Carmel? N'admirez-vous point que ce zèle apostolique l'ait portée, non pas à fonder quelque ordre militant de mission ou d'enseignement, comme notre âge en a vu s'établir un si grand nombre, mais des maisons de retraite absolue, de silence et de prière ?
Ah! mes Sœurs, il y a là une grande leçon chrétienne, qui doit vous faire apprécier davantage l'excellence de votre vocation! Comme partout, comme toujours, depuis l'origine de l'Eglise, Notre-Seigneur, dans ce grand mouvement de régénération qui a fait du xvii® siècle un des plus grands de l'histoire, a voulu donner la première place, « la meilleure ipari, optimam partem », non pas aux savants, aux brillants orateurs, aux puissants écrivains, mais à la prière humble, pénitente, obscure et cachée. Les travaux de Marthe étaient nécessaires, ils ont tenu toujours
io8 UNE RETRAITE AU GARMEL. — SEPTIÂHE JOUR.
uue grande place; mais Toraison de Madeleine devait occuper lapremière. C'est que là, en effet, réside la plus grande force de Thomme, parce qu'elleagitdirectementsurlecœurdeDîeu: « Sans moi vous ne pouvez rien faire > , dit Notre-Seigneur à ses apôtres. C'est ce langage, oserai-je dire, que l'esprit de prière, accompagné de l'esprit de pénitence et de sacrifice, qui en est inséparable, peut tenir à toutes les autres puissances de l'homme. « Sans moi vous ne pouvez rien faire j> pour le salut des sociétés, même temporelles. Oui, pour qu'un siècle se relève, c'est-àdire pour que les hommes redeviennent bons et chrétiens, pour que la sagesse rentre dans les esprits, la prudence dans les conseils de la politique, l'ordre dans la cité, la paix au foyer domestique, il faut qu'il y ait des âmes qui se dévouent dans le secret, qui s'immolent, comme des victimes de bonne odeur, pour le salut de tous et qui se consacrent à demander à Dieu et, avec sa grâce, à mériter tous ces biens. C'était là essentiellement la pensée inspiratrice de votre sainte Mère, quand elle a fondé le Carmel. Il faut ajouter, ce qui doit toucher nos cœurs d'un saint orgueil et d'une patriotique reconnaissance, que c'était la vue des maux de la France, le « désir, dit-elle expressément, de remédier aux maux que l'hérésie faisait en France d, qui fut un des principaux motifsdela
LA BIENHEUREUSE MARIE DE l'iNCARNATION. 459
réforme entreprise par elle et d'où vous êtes sorties. « lime semblait, écrit la sainte, que j'aurais donné mille vies pour sauver une seule des âmes qui s'y perdaient en grand nombre... Je résolus donc de faire ce qui dépendait de moi pour pratiquer les conseils évangéliques, avec le plus de perfection possible, et porter le petit nombre de religieuses qui sont ici à faire la même chose, et je crus que Dieu serait content si nousnous occupions à prier pour les prédicateurs, les protecteurs de l'Eglise et les hommes savants qui soutiennent sa querelle. »
Ainsi la pensée du salut de la France est une des racines, une des bases même de la réforme de sainte Thérèse : c'est la France chrétienne qu'avait premièrement en vue l'ardent apostolat de sa prière. Ne nous étonnons donc pas qu'elle ait daigné apparaître elle-même à la Bienheureuse Marie de l'Incarnation, pour la porter à établir le Carmel au cœur même de la France, et que le Carmel, établi parmi nous, ait eu une si grande part à la restauration de notre pays, ravagé et divisé par l'hérésie au xvi® siècle.
Votre rôle, mes Sœurs, est-il moins grand, moins opportun aujourd'hui qu'il ne l'était au xvn® siècle, et votre zèle pour l'Eglise a-t-il moins de quoi s'exercer ? En vain la tourmente révolutionnaire vous 'avait-elle dispersées, par-
tout VOS monastères se sont relevés, multipliés, et aujourd'hui ils sont plus nombreux, sans comparaison, qu'ils ne Tétaient avant les sanglantes destructions de Quatre-vingt-treize ! N'êtes-vous point convaincues qu'en rendant à la vie de prière et de contemplation cette place privilégiée, Dieu a encore sur la France des desseins de miséricorde ? Il dépend en partie de vous, mes Sœurs, de la ferveur de vos oraisons, de votre pénitence, de l'ardeur de votre zèle pour TEglise, que ces desseins soient accomplis. Demandez donc à sainte Thérèse, demandez k la Bienheureuse Marie de Plncarnation une effusion nouvelle de cette flamme apostolique, si essentielle à la vocation du Carmel, et ne sortez jamais de l'oraison sans pouvoir dire comme votre saint patriarche, comme les saintes âmes qu'il a inspirées de son esprit : « Zelo zelatus sumpro Domino Deo exercitunm: Je suis dévoré de zèle pour le Seigneur, le Dieu des armées ».
Ainsi soit-il.
HUITIÈHE JOUR.
Oaudete in, Domino semper , iterum dioo: Oaudete,
Réjouissez-Tons dans le Seignenr ; je Tons le répète : Ré jonissez -TOUS.
(PMI. IV, 4.)
Mes chères Sœurs, c'est un paradoxe vraiment bien étrange que la doctrine chrétienne tout entière. Les prophètes qui ont annoncé les jours du Messie décrivaient ainsi sa venue : « Le Seigneur m'a envoyé pour annoncer sa parole à ceux qui sont doux, pour guérir ceux qui ont le cœur brisé, pour prêcher la joie aux captifs, la liberté à ceux qui sont dans les fers, pour consoler ceux qui pleurent sur Sion, leur donner une couronne au lieu de cendre, rai^ \i\3LiV^ ^^
joie au lieu de larmes, un vêtement de gloire au lieu d'un esprit affligé (1). »
Aussitôt que se lève J'aurore si longtemps attendue de TEvangile, écoutez le cantique des Anges aux Bergers : « Voici que je vous évangélisc une grande joie qui sera pour tout le peuple. Gloire à Dieu dans le Ciel, et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté (2). »
Mais à pein^Notre-Seigneur prend-il la parole que la croix apparaît, comme condition de cette joie:
« Venez à moi, vous tous qui êtes'affligés et chargés de peine, et je vous consolerai. Prenez mon joug sur vous. Mon joug est doux et mon fardeau léger. Celui qui veut me suivre, il faut qu'il porte sa croix chaque jour (quotidie), qu'il se renonce à lui-même. Bienheureux ceux qui pleurent, bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice. »
Le bonheur que promet Notre-Seigneur a donc pour condition les croix, les larmes, les persécutions, ou du moins il est toujours compatible avec elles. Mais ce n'estpas dire assez : dans ce bonheur il y a des degrés, et ces degrés sont précisément proportionnels aux degrés des souffrances et au poids de la croix,
(1) Is. LXf, 1. — Luc, IV, IS, (2) Luc, II, 10, 14,
« Si quelqu'un a quitté sa maison ou ses frères, ou ses sœurs, ou son père, ou sa mère, ou son épouse, ou ses fils, ou ses champs pour mon nom, il recevra le centuple, même dans ce monde, et dans l'autre la vie éternelle (1). »
C^est la promesse faite spécialement à ceux qui veulent suivre les conseils évangéliques et entrer dans la voie parfaite : à ceux qui se bornent à observer les commandements, Notre-Seigneur ne promet que le ciel : « Si vous voulez entrer dans la vie, observez les commandements»; mais à ceux qui veulent suivre de plus près Notre-Seîgneur, le centuple, « dès ce monde, etiam i?i temporehooif leur est assuré.
Quel est ce mystère, mes Sœurs ? Quel est ce mélange extraordinaire de souffrance et de joie, de bonheur dès ce monde et de douleurs volontairement cherchées, embrassées en ce monde ? Quel est ce joug qui est un vrai joug, et qui par conséquent pèse sur les épaules, et qui cependant est doux, à ce point que ceux qui le portent en trouvent leurs maux allégés ?
EvidemmenI, Notre-Seigneur n'a voulu, en aucune sorte, nous dissimuler le poids nécessaire de la croix, ce que Bossuet appelle quelque part dans son grand style : «le face hideuse deFÉvangile >.
(1) Marc, X, 29, 30.
Lui-même a voulu entrer en agonie et trembler devant la croix : que sera-ce donc de nons?
Mais en même temps il dit avec assurance à ses disciples : z Mon joug est doux, que votre cœur ne se trouble point, je vous laisse ma paix, je vous donne ma paix, une paix que le monde ne connaît pas >.
Enfin nous voyons, dès les premiers jours de la prédication évangélique, la double et mystérieuse prophétie réalisée dans les apôtres : « Je surabonde de joie dans les tribulations », dit saint Paul; et aux premiers chrétiens persécutésaveclui, ilfaitunprécepte delà joie : «Réjouissez-vous sans cesse dans le Seigneur ; je ne cesse de vous le redire : réjouissez-vous ! »
Il est donc vrai : il y a, dès ce monde, une joie spéciale pour les chrétiens, et cette joie grandit avec les efforts méritoires de la vertu, avec Tacceptation plus entière du joug, des immolations évangélîques. Dieu, qui est le bonheur substantiel, en laisse, dès cette vie, couler quelques gouttes sur ceux qui l'approchent, sur ceux qui Taiment. Cherchons la nature et les conditions de cette joie.
Quelle est, mes Sœurs, le bonheur propre à l'âme fidèle ? Ce ne peut être ni celui du mondain qui consent à satisfaire ses passions et à oublier sa fin dernière, ni celui du juif charnel qui se réjouit dans la possession des biens de la (erre. Ajoutons : ce n'est pas même celui des Saints, alors que, dans les délices de l'extase, comme un saint Paul, une sainte Thérèse, ils oublient îa vie présente, et, dans des moments rapides, goûtent par avance les délices du ciel. Ces dons extraordinaires, par où il plaît à Dieu de manifester quelquefois la sainteté des âmes, ne doivent jamais être désirés : la prudence d'ailleurs nous fait un devoir de ne pas les envier aux saints ; car Dieu les leur fait acheter trop chèrement, et peu d'entre nous seraient capables de les payer du même prix. Le bonheur auquel nous pouvons et devons aspirer , c'est un bonheur compatible avec la croix sentie , acceptée , et qui vient de la croix même: en telle sorte qu'on peut dire que le gibet douloureux et ignominieux du Calvaire, où Jésus expire, est un arbre de joie qui la
donne plus abondante^ à mesure qu'on sait mieux en cueillir et en savourer les fruits.
Ce bonheur a pour essence la paix de Tâme. I/Esprit-Saint nous le décrit en maint endroit de TEcriture. La Sagesse divine, quin'est autre que la grâce de Dieu, en tant qu'elle introduit l'esprit de rhomme dans la science des choses étemelles, la Sagesse nous est montrée descendant du ciel. Elle va au-devant de Tâme de bonne volonté et se présente à elle, avec un visage riant, la prévenant par une providence attentive. Elle nous demande de nous réjouir aussi à son approche. «Qu'il se réjouisse, chante le Psalmiste^le cœur de ceux qui cherchent le Seigneur (1)! » Et voici en quels termes David atteste qu'il Ta trouvé : « Mon cœur et ma chair ont tressailli de joie au Dieu vivant >. Le même Esprit-Saint nous met en garde contre la tristesse : « La tristesse en a tué plusieurs, et elle n'est utile à rien «.Ailleurs il nous fait voir le mariage de la sainteté et du bonheur, en termes qu'on ne saurait trop retenir : « La joie du cœur est la vie de Thomme et un trésor inépuisable de sainteté. . Réunissez toutes les puissances de votre cœur dans la sainteté de Dieu et repoussez loin de vous la tristesse(2) d. C'est cette doctrine
(1) Sap. VI, 17. — Ps. CIV, 3.
(2) Ps. LXXXIii, 3. — Eccli. XXX, 23-25.
des livres saints qu'ont développée à Tenvi les saints docteurs.
« Quand on sert Dieu, dit saint Thomas/les causes de joie nous environnent de toutes parts. Aussi les justes n'ont pas un grand besoin de plaisirs extérieurs, parce qu'ils portent en euxmêmes une source continuelle de plaisir. Les saints, dit-il ailleurs, ont leurs fêtes spirituelles, qui consistent dans les joies de Tesprit. Et, en effet, telle est la nature de Thomme, dit un autre docteur, saint Bonaventure citant saint Grégoire le Grand, qu'il ne peut jamais être sans plaisir : il aime les plaisirs spirituels ou ceux de la chair (1). Saint Thomas reprend : « L'homme ne peut vivre longtemps avec ce qui le contriste. Si donc la vertu était triste, il ne pourrait la supporter longtemps : la joie est de Tessence de la vertu : Delectatio est de necessitate virtutis (2) » .
Les grands docteurs du moyen âge se faisaient, en parlant ainsi, l'écho de leur maître saint Augustin : ce Nous ne pourrions triompher de l'amour des choses temporelles, s'il n'était combattu par la suavité des choses éternelles. Et d'aillcursn'est-cc pas, ajoute le saint docteur.
(1) Pharetra.
(2) Saint Thomas, //t ep, ad PMI, — i^i Joan. vil.
470 UNB RETRAITE AU CARMEL. — HIITIÈME JOUR
une exigence de la raison^ que l'homme soit heureux parce qui le fait bon (1) d ?
Enfin, être incapable de goûter la joie de la vertu, c'est, au dire des [saints, un mauvais signe. N'est-ce pas votre mère Thérèse qui disait qu'elle n'aimait pas a. les saintetés de mélancolie » , et qu'elles ne devaient point avoir accès au Carmel ? 0 que cette décision est sage ! Car la vie du Carmel étant toute fondée sur la croix et son amour, comment une âme pourraitelle supporter une pareille vie, si elle n'était pas capable d'embrasser la croix avec joie ?
C'est qu'en effet cette joie intime, ce plaisir mystérieux de la vertu, dont l'Ecriture et les saints docteurs viennentde nous faire le tableau et de nous montrer la nécessité, la source en est dans la croix librement aimée et généreusement acceptée. Cette joie, née de la croix, ne se nourrit que par la croix; pour qu'elle se maintienne, pour qu'elle grandisse et se développe, il faut la persévérance à porter la croix. A tous Notre- Seigneur a dit : « Celui-là seul sera sauvé qui aura persévéré jusqu'à lafin ». Mais on peut dire que c'est aux religieux, figurés plus spécialement par
ses apôtres, que Notre-Seigneur adresse ces pa-
(1) NecesBe est ut fiât homo beatus nnde fit bonus. De mimo. VI, 62.
rôles : » C'est vous qui êtes demeurés avec moi dans mes épreuves, et moi je vous prépare un royaume comme mon Père Ta préparé pour moi, afin que vous mangiez et buviez à ma table dans mon royaume, et que vous soyez assis sur des trônes, jugeantles douze tribus d'Israël (1) ». « Si nous souffrons aveclui, nous serons glorifiés avec lui, » dit saint Paul; parole qui a commencé à s'accomplir dès ce monde, car saint Paul nous le dit : « ie surabonde de joie dans mes tribulations ». Remarquons que nulle part, dansTEcriture, il n'est dit : a: Je surabonde de joie dans le repos ». L'idée de repos en ce monde, au moins comme fin à atteindre, est absente des saints Evangiles. Tout au plus est-il dit : « Requiescite pusillum^ reposez-vous un peu >. Par cette douce parole, Notre-Seigneur veutinviter ses apôtres à reprendre des forces pour un nouveau travail, pour de nouveaux combats, pour de plus difficiles victoires.
C'est dans Téternité seulement que sera atteint, pour fruit de nos labeurs, le repos dans la puissance et dans la gloire. « Celui qui aura vaincu, dit le Seigneur, je lui donnerai de s'asseoir avec moi sur mon trône. » S'asseoir, se reposer, jouir, cela est donné à l'homme pour récompense
(1) Luc zxii, 18-30,
après le combat, jamais avant. G*est donc dans la fatigue du combat, et comme dans les bras mêmes de la croix, que la joie spirituelle nous est promise. C'est la manne du voyageur, ce n'est point encore le froment des élus.
Cette joie, qui est compatible avec les amertumes de la croix, ne Test point, en revanche, avec les consolations de la terre : si une joie purement naturelle prend pied dans une âme, la joie surnaturelledécroîtd'autant. Supposons qu'après avoir goûté la solitude avec Dieu, les délices de la prière, les mystérieuses consolations de lapénitence, Tâme retourne aux choses mondaines, se prête de nouveau à la conversation du monde, elle ne savoureraplus autant les douceur de Dieu; le repos qu'elle aura pris parmi les hommes lui rendra pluspéniblesles combatspourDieu, et elle apprendra, par une prompte expérience, que Dieu n'admet point de partage, et qu'en donnant à ses enfants fidèles cette joie que le monde ne connaît pas, que le monde ne saurait donner, il entend tellement montrer qu'elle est d'essence toute surnaturelle et toute céleste, qullla retire aussitôt à quiconque, après en avoir éprouvé les délices, les dédaigne pour retourner aux joies des mondains.
Mais essayons maintenant de nous rendre compte des conditions de cette joie spirituelle.
Essayons de nous l'expliquer et d'en trouver la cause mystérieuse.
Toute joie, dans le cœur de l'homme, dérive d'un amour satisfait.
Or l'amour du chrétien, pour un Dieu crucifié, ne saurait trouver sa satisfaction et sa joie que dans l'imitation fidèle et dans la ressemblance volontaire de l'amour même que Dieu, le premier, a manifesté pour l'âme en la rachetant par son sang. Vous allez me comprendre : supposez Dieu resté dans sa gloire, après avoir créé l'homme :sans doute cette noble créature, faite à l'image de son créateur, comblée de ses bienfaits, eûtété étroitement obligée à la reconnaissance; mais, devenue coupable, eût-elle pu comprendre assez, malgré son péché, la nécessité de témoigner à Dieu son amour en souffrant ? Au contraire, quand ce même Dieu, du sein de sa gloire etde son bonheur infini, est descendu jusque dans nos ténèbres, afin de souffrir et d'expierpour chacun de nous, notre cœur endurci a été percé comme par le trait d'une lumière toute nouvelle. Ce Dieu qui m'aime, je dois lui rendre amour pour amour.Mais comment l'aimer, sinon en l'imitant? L'amour porte à ressembler à ce qu'on aime. Eh ! Seigneur, comment vousimiterai-je?Puis-je hésiterunseulinstant? Quand même vous n'auriez pas recommandé à vos enfants déporter la croix, Tins-
tinctdu cœurne m'avertirait-il pas, que pour aller à UQ Dieu qui vient à moi portant une croix pour mon amour, il faut que moi-même, par amour pour lui, je porte la croix ? Pourrais-je être heureux dans la compagnie d'un Dieu anéanti, humilié, couvert 4^ plaies que je lui ai infligées par mes péchés, en restant moi-même exempt de soufl'rances , amoureux de mon bienêtre, esclave des plaisirs du corps, des voluptés des sens ? Mais, au contraire, si, pressé d'une généreuse émulation, je vais à lui, rempli des mêmes sentiments qui l'ont fait descendre jusque moi, haïssant le péché qu'il déteste, souffrant volontairementpour l'expier, et mettant, à son exemple, sur mes épaules coupables la croix qui a meurtri son corps innocent, comment, dans cet acte d'amour, ne pas goûter de la j oie , une j oie qui vient non de la souffrance, mais de l'amour qui la fait choisir, qui la fait aimer ? Voilà comment la joie naît de la souffrance. C'est un phénomène dont l'amour seul est la condition et le principe, dont il est l'unique et nécessaire explication.
Vous concevrez facilement, mes Sœurs, que ce bonheur spirituel est tout intérieur, qu'il se nourrit d'oraison, de méditation, de recueillement, de solitude et de silence. Ayant sa source en Dieu que nous ne trouvons pas au dehors, mais au dedans, il faut en chercher, en cultiver la flamme
au dedans de nous, dans le secret du cœur. « Toute la beauté de la fille du roi est intérieure, » dit le Psalmiste, il faut en dire autant de son bonheur. Et d'ailleurs, y a-t-il jamais un vrai bonheur qui ne soit quelque chose d'intérieur, d'intime ? Y a-t-il un bonheur qui ne recherche pas le mystère? Tout bonheur est semblable à la goutte de rosée : la rosée ne dure qu'autant qu'elle reste cachée dans le sein de la fleur qu'elle rafraîchit.
Vous donc qui voulez goûter, dans Tamour de la croix, la joie spirituelle qui en découle comme un parfum céleste, recueillez-vous, craignez la dissipation de Tesprit et des sens. Occupez-vous chaque jour, par l'oraison, àramasser au dedans toutes les puissances de votre âme, si facilement dispersées par les impressions du dehors : c'est en vous réfugiant au fond de vous-mêmes que vous y trouverez Dieu, et avec lui son onction, sa douceur, cette paix et ce repos sacré qui sont les fruits bénis de la croix
Analysons maintenant les éléments intimes de la joie spirituelle.
Elle a comme deux facteurs principaux : la liberté et la paix.
La liberté d'abord.
L'âme humaine est essentiellement une force libre, or tout être ne peut trouver le bonheur qu'en agissant conformément à sa nature : d'où il suit que le bonheur de Tâme chrétienne, c'est d'avoir recouvré sa liberté et d'agir dans sa plénitude. L'homme naturel, livré à lui-même, est, par l'effet de la pente originelle, toujours plus ou moins captif des sens, de l'imagination, du monde extérieur. « Il est facile de démontrer, dit saint Augustin, que nous sommes des captifs. > Et pour une âme noble, le sentiment de cette captivité, que la conscience atteste, est une douleur perpétuelle. L'Apôtre ne nous dit-il pas : d Vous êtes appelés par votre vocation à la liberté »? Cependant il n'y a de vraiment libres que les heureux captifs de l'amour divin. Vous allez le comprendre.
Cette précieuse liberté consiste elle-même ei^ deux choses : premièrement, être maîtres chez soi. Combien croient être maîtres et sont esclaves ! L'imagination, les sens, les passions, la nature extérieure,, lout cela est donné de Dieu à Fâme pour lui servir dans le travail de sa sanctification; mais, chez la plupart, remarque saint Chrysostôme, ce sont là des serviteurs qui bat- ^ tent leur maître. Combien, même parmi les personnes religieuses, sont esclaves, en tout ou en parlie,de leurimagination, de leur amour-propre, de leur corps ! Ne sentez-vous pas le bonheur d'être affranchi de ces puissances, et de s'en servir au lieu d'en être dominé ? Chaque fois que notre conscience nous fait un reproche, ne voyez-vous pas qu'elle constate un des points de notre esclavage? <r Malheureux homme que je suis, disait saint Paul, je ne fais pas le bien que je veux, et je fais le mal que je ne veux pas ! Qui me délivrera ? » Heureuse liberté que celle qui vient de la grâce et qui, en nous délivrant de nous-mêmes, pour nous soumettre plus étroitement au joug de Dieu, nous apporte la paix !
Etre maître chez soi, c'est la première partie de notre liberté : faire ce que l'on veut en est la seconde. Or, âmes chrétiennes, âmes qui cherchez la perfection surtout, quelle est votre volonté ? Que voulez-vous faire? Saasdoqte vous sanc-
tifier, avancer tous les jours l'œuvre de votre réforme4ntérjeure, faire des progrès dans le divin amour ? Quand vous réalisez ces saints désirs sans trop d'efforts, sans trop de peine à vaincre les inclinations contraires et à triompher des pièges de l'ennemi, vous avez la meilleure preuve de votre liberté reconquise par la grâce, et alors la joie de l'esprit remplit votre âme, et elle rejaillit jusque sur votre visage.
C'est, en effet, la remarque d'un observateur profond, d'un des plus délicats investigateurs des richesses de l'âme (l). « Il y a, dit-il, des figures humaines qui sontcomme délivrées et lumineuses ; d'autres semblent captives, contractées, ténébreuses. » C'est la grande différence entre les hommes : ceux qui sont captifs du péché et du monde et ceux que la grâce a rendu libres. Ceuxci, jusque par leur visage, attirent les âmes innocentes, et sans doute aussi le regard des Anges se repose sur eux avec complaisance. Ce qu'on a pu remarquer du moins, c'est que les plus fidèles images des anges, « les petits enfants, du sein de leur nourrice, se penchent vers eux et se laissent aller dans leurs bras » .
Voilà donc le premier élément de notre joie : la liberté intérieure. L'âme affranchie suit
(1) Le P. Gratry, Conn. de Vâme, ii. 100.
sans entrave tous les attraits célestes. « Deux choses, dit saint Augustin^ constituent le bonheur : vouloir le bien et pouvoir ce que Ton veut (1). » C'est le bonheur auquel, dès ce monde, Tâme fidèle a le droit d'aspirer.
Le second élément de la joie spirituelle, après la liberté, c^est la paix ; cette paix que Notre- Seigneur a laissée en héritage à ses disciples, et qui n'est si rare sur la terre que parce que le nombre de ses disciples est trop restreint. Mais vous, mes Sœurs, vous êtes vraiment des disciples, des enfants fidèles, et en vous doit reluire ce signe caractéristique du vrai chrétien : la paix.
De quoi se compose cette paix céleste, qui naît de la croix et qui l'accompagne ? Elle se compose d'abord d'une chose que les heureux du monde ignoreront toujours, de sécurité.Le chrétien possède un bien qu'il sait au-dessus de toutes les vicissitudes humaines, qui échappe à toutes les atteintes de l'inconstante fortune : ce trésor, c'est la foi, qu'il sait divine ; il dit avec saint Paul : « Scio eut credidi : Je sais en qui j'ai mis ma confiance ! » Et cette sécurité grandit et s'affermit sans cesse dans l'âme fidèle, par la connaissance expérimentale qu'elle a de Dieu, de ses grâces, de ses consolations et de ses lumières, aussi bien
(1) De THnit. xiii, 5. —Op. viii, 1020.
480 UNE RETRAITE AU CARBfEL. — HUITlâME JOUR.
que de ses épreuves : chaque oraison, chaque communion reçue, chaque sacrifice offert en accroît le trésor. Or « la sécurité de Tâme^ nous dit le saint Livre, c'est un festin continuel : secura meiiSfjugeconvivium». L'épouse du Cantique est dans rivresse de ce festin, quand elle chante: (c Je possède celui que mon cœur aime, et il ne m'échappera jamais : Tenuieum^ nec dimittam ». Mais cette sécurité, relative à la possession de biens surnaturels et invisibles, ne serait pas complète si elle n'était accompagnée d'espérance. L'espérance porte sur les biens à venir dont la foi est le principe. En sécurité sur ce qu'il possède, le chrétien fidèle vit cependant toujours dans l'attente d'un bien meilleur, dont celui d^ici-bas n'est que le germe avant-coureur. La pensée des biens éternels lui est toujours présente, et ces biens lui apparaissent toujours plus lumineux, et plus 'rapprochés « Le sentier du juste, dit TEcriture, est semblable à un flambeau lumineux dont l'éclat va toujours croissant, jusqu'à ce qu'il se perde dans le jour parfait (1). » Et comment voulez-vous qu'une telle espérance ne soit pas un principe de joie ? « Les chrétiens, dit saint Paul, ont la joie de l'espérance: Spe gaudentes; par l'espérance, iispossèdent d'avance
(i) Prov, IV, 18,
le salut : Spe salvi facti sumus. » Et s'il est vrai qu'il n'y a pas de bonheur sans espérance, et que le bonheur ici-bas se mesure moins aux biens qu'on possède qu'à ceux qu'on attend, il faut bien dire qu'aucun bonheur n'est plus grand que celui du fidèle, puisqu'aucune espérance n'est plus vaste et plus assurée.
Enfin la paix chrétienne a un troisième caractère que j'ai déjà indiqué : elle ne se compose pas seulement de sécurité et d'espérance, elle a encore pour caractère le recueillement. Et veuillez le remarquer, mes Sœurs, c'est là unprincipe essentiel dubonheurde Tàmeetde toutbonheur.il lui faut le silence quijouitjle repos dans lapossession,repos quineseconfondpointabsolumentaveclasécurité; car la sécurité est l'assurance de ne pas perdre ce que l'on a, tandis que ce repos est la jouissance actuelle de ce qu'on possède. Cette jouissance est proprement celle de l'amour, qui accompagne la fois et qui couronne l'espérance. C'est le point le plus élevé, le plus mystérieux du bonheur de l'âme, le plus semblable au bonheur du ciel dont il estTaurore, et voilà pourquoi la joie spirituelle se nourrit de solitude et de silence. J'aime mon Dieu, je me recueille, je me repose dans cet amour, et, dans ce repos sacré, je puise de nouvelles forces pour l'action ; je m'y plonge avec délices, comme dans un océan d©
vérité et de beauté. Je goûte cette béatitude^ reflet anticipé de celle du ciel, que saint Augustin définit si heureusement : a: Béatitude est gaudium de veritate. La béatitude, c'est la joie de la vérité possédée ». Pures délices, saintes joies, accessibles à toutes les âmes aflranchies par la croix ; expression la plus haute ici -bas du bonheur qui découle de Tamour divin, et auquel aucune jouissance humaine ne saurait se comparer !
Voilà, mes Sœurs, dans une rapide esquisse, la substance et les éléments de cette joie spirituelle qui doit être, en ce monde, le fruit naturel etla meilleure récompense de vos sacrifices. N'oubliez pas que vous avez le droit et le devoir d'y tendre. N'oubliez pas que tous les éléments de ce bonheur sont toujours entre vos mains. Ne vous les laissez jamais ravir par les misérables saillies deTamourpropre, par la dissipation, par les retours de la sensualité et de l'égoïsme. Celte joie, fidèlement entretenue, sera votre principale force dans toutes les épreuves, elle donnera de Tonction à toutes vos croix. « Aucun genre d'armure, dit saint Chrysostôme, n^est plus fort que la joie selon Dieu (1). »
« L'ami de Tépoux qui se tient près de lui et
(1) Hom. I in II Cor.
entend sa voix, disait Notre-Seigneur, goûte une joie profonde, aux accents de cette voix. » Sur quoi saint Augustin ajoute cette réflexion : c( La joie qu'il goûte, il ne la tire pas de luimême ; car qui voudra se réjouir en tirant la joie de son propre fond sera toujours triste ; mais celui qui veut trouver sa joie en Dieu sera toujours joyeux, parce que Dieu est éternel. Voulezvous donc avoir une joie éternelle ? Tenez-vous étroitement uni à Celui qui est éternel (1) d. Mais qui donc se tient plus près de Tépoux que vous mêmes, enfantsduCarmel? Qui entend plusclairementsa voix? Saint Ignace disait que, pour une âme qui est toute à Dieu, il n'y a aucun sujet d'aflliction sur la terre. Saint François de Sales écrivait à sainle Chantai : d Vous voulez être toute à Dieu ? en voilà bien assez pour être toujours heureuse et contente ». Et, de fait, si jamais, sur cotte terre, on a vu resplendir, non pas Tinstant d un éclair, mais d'une manière stable, le rayonnement du bonheur sur un visage humain, on peut dire que c'est uniquement sur les traits des saints qu'on a pu observer ce rare et consolant phénomène.
Il est écrit, dans la vie de saint Martin, que ja-
(1) Op. m, 1602, Tr. xir, in Joan. 2.
mais on ne le vit triste. Moi qui vous parle, j'ai approché, dans ma jeunesse, ce vénérable curé d'Ars, dont la vie crucifiée paraîtra plus tard une légende à ceux qui ne Tout pas vu de leurs yeux: il m'est resté une ineffaçable impression de la sérénité lumineuse de ce paisible visage, transfiguré par la prière et par la pénitence.
Etes-vous entrées pleinement, mes Sœurs, dans le chemin de la joie spirituelle? Ahî sans doute, ce serait vous faire injure, ce serait méconnaître votre vocation sainte que de croire que vous n'y avez pas fait, au moins^ les premiers pas. Mais, mes Sœurs, une fois qu'on y est entré, est il possible de reculer? Sans doute, l'âme reste toujours libre, et elle peut profiter, hélas! de sa liberté pour regarder en arrière. Mais, alors, voici comment la grâce, négligée ou méprisée, se venge et rappelle l'âme à son devoir. La joie spirituelle, une fois goûtée, ne peut plus être oubliée, alors même que le péché nous l'a fait perdre. Le seul souvenir de ce bien perdu rend impossible la compensation que la nature voudrait trouver dans les illusions de l' amourpropre, danb les satisfaction des seus, dans les vanités de l'esprit mondain, dans les fades sentiers de la tiédeur. N'auricz-vous qu'un instant goûté la paix chrétienne, c'est assez, vous ne serez plus heureuses ailleurs : pas plus qu'une fille
de roi qui a goûté les plaisirs délicats du palais de son père ne pourrait désormais se trouver heureuse dans les joies de la rue. Exilé du paradis terrestre, Adam ne dut jamais l'oublier, et quelque consolation qu'il ait rencontrée dans son exil, il dut sentir jusqu'à la fin que c^est derrière lui qu'était le vrai bonheur !
Ne vous exposez jamais, mes Sœurs, à de semblables regrets, et pour cela efforcez-vous de ne jamais laisser se refroidir votre ferveur ; embrassez étroitement la croix; soyez vigoureuses dans le combat contre les faiblesses de la nature, contre les illusions de Tamour propre, contre les misères de la chair et du sang, et toujours étroitement unies, par un amour sans repentance, à Celui qui est le bonheur souverain, vous recevrez sans cesse, de cette source divine, comme les étincelles de cette joie intime qui est ici-bas l'annonce et Taurore des joies éternelles.
Ainsi soit-il.
C'est un grand honneur que vous fait la sainte Eglise, mes chères Sœurs, devons appliquer à la récitation de l'office divin. Vous vous y appliquez chaque jour, aussi bien que les ministres de Dieu engagés danslesordressacrés,et pour vouSjComme pour eux, le grand ministère de la prière publique et perpétuelle fait partie de votre vocation. Aussi bien que le lévite qui fait le premier pas, dans la milice des ordres sacrés, la jeune novice qui prend le voile du Carmel reçoit de l'Esprit-Saint, par la bouche du Pontife qui doit recevoir ses vœux, cet ordre dont elle ne serajamais relevée jusqu'au dernier soupir : « Psallite sapienter : Vous avez à chanter dignement les louanges de Dieu ». C'est une obligation étroite, imposée par l'Eglise aux religieux appelés aux offices du chœur; nul ne saurait s'y soustraire ou l'omettre sans nécessité, qu'il ne se rende coupable d'une faute grave. Quel honneur, mes filles! Qu'il vous
CONFÉRENCE SUR l'oFFICE DIVIN. 487
est bon d'en méditer, d'en sentir toute l'étendue ! Par l'accomplissement de ce devoir, vous répondez au côté apostolique de votre vocation, qui tenait tant à cœur à votre sainte mère. Car ce n'est pas pour vous seulement, pour votre consolation ou votre sanctification personnelle, que vous passezchaque jour de longues heures à réciter le saint office : vous remplissez, au nom de l'Eglise tout entière, et pour les besoins de tous, un ministère public. En effet, si j'en crois le Psalmiste, cette fonction devrait être celle de la terre tout entière: « Habitantsdetoutela terre, célébrez la gloire de votre Dieu; chantez, réjouissez vous, faites retentir vos cantiques (1) ». C'est donc la voix de toute la terre que vous faites monter, tous les jours, aux pieds du trône de Dieu. Vous en avez pris l'engagement, et à la voix du Pontife qui vous confiait cette grande fonction, vousavez répondu avec le Roi- prophète : « Oui, je chanterai pour le Seigneur, toute ma vie; la mort seule mettra fin à mes cantiques (2) ».
Mes Sœurs, comment répondez-vous à cette obligation? Comment tenez-vous la parole donnée
(1) Jubîlate Deo, omnis terra; cantate, et exsnltate, et psallite Ps. xcvii, 4.
(2) Oantabo Domino in yita mea, psaUam Dec mec qnamdiu 8um. Pb. ciii, 33.
à Dieu, à votre saint ordre, au monde entier? Quand le Seigneur vous redit, au fond de Tâme: Psallite sapienter, chantez dignement mes louanges, pouvez-vous toujours répondre : Oui, Seigneurie les chante d'une manière digne de vous? Voilà une question à se poser dans un temps de retraite, et c'est pour vous aider à faire la réponse que je veux vous redire ce que c'est que l'office divin, dans quel espritil faut le réciter, dans quelle intention TEglise vous admet à le répéter chaque jour, et je réduirai le tout à trois réflexions.
Le saint office est un mémorial perpétuel des devoirs sublimes de votre vocation.
Il est une exhortation perpétuelle à cet amour de Dieu qui, seul, peut vous la faire bien remplir.
Il est, enfin, comme une image, une anticipalion des récompenses célestes.
Ces trois idées nous sont fournies par saint Augustin, lorsqu'il dit que, si nous lisons les livres des Prophètes et des Apôtres, c'est « pour nous rappeler l'objet de notre foi, pour consoler notre espérance, pour enflammer notre charité (1)».
(1) Aug. VIII, 294. a Ad commemorationem fidei nostrse, ad consolationem spei nostras^ad exhortationem caritatis nostrse. ]> Contr. Faust. XIII, 13.
CONFÉRE^XE SUR l'oFFICE DIVIN. 489
Le saint office, c'est, avant tout et premièrement, TEcriture sainte elle-même, dans ses parties les plus belles et dans son ensemble, mise sous les yeux du chrétien qui le récite. L'Eglise, mes Sœurs, vous traite comme elle traite ses prêtres : elle n'a pas voulu qu'aucune partie des saints Livres fût soustraite à vos regards. Or demandons à saint Augustin ce que c'est pour l'âme fidële, désireuse de nourrir sa piété, que la sainte Ecriture. « Elle est, nous dit-il, comme un tableau, un spectacle divin qui passe sous nos yeux (i). » Mais si nous allons au fond, si nous pénétrons rintime de cette divine représentation, nous y trouvons le cœur même de Jésus-Christ (2). Cette expression, je la remarque dans l'admirable lettre du saint docteur à Honorât, où il commente le psaume XXI et la Passion de Notrc- Seigneur, qui est prédite avec une exactitude merveilleuse dans ce s pages inspirées. « Moncœur, dit le Seigneur, par la bouche du Psalmiste, est
(1) Spectaculum divinitus exhibitum, V. 298.
(2) Scriptura quasi cor Ohiisti.
490 UNE RETRAITE AU CARMEL. — HTITIÈMB JOCB.
devenu comme de la cire, réduite en fusion aa dedans de moi. » Il y a certainement dans ces paroles, dit le saint docteur, un profond mystère : par son cœur, que veut-il nous faire entendre si cen'est ces € saintes Ecritures, où se tenait profondémentcaché le dessein qui maintenant a éclaté au grand jour, quand sa Passion a réalisé toutes les prophéties dont il avait été Tobjet » ?
Ailleurs le même saint compare TEcriture à la table d* un festin où nous sonmies invités à nous asseoir, et où nous trouvons une nourriture abondante, appropriée à tous nos besoins (1) .
Quant au style de la sainte Ecriture, accessible à tous, dit le saint docteur, il ne peut être pénétré dans son sens que par un bien petit nombre ; mais les choses claires qu'elle renferme sontcomme le langage d'un ami familier, qui parle sans fard au cœur des savants et des ignorants; quant aux mystères qu'elle cache, elle ne les relève pas par un langage superbe, propre àrebuter les esprits trop lents ou ignorants. Au contraire, <c elle invite toute âme, par la simplicité de sa parole, non seulement à se nourrir des vérités manifestes, mais à s'exercer à la recherche des vérités cachées, n'ayant d'ailleurs pas d'autre sens dans ce qui est obscur que dans ce qui est clair.
(1) Bpul» in scripturii sanctis, V • 681 •
CONFÉRENCE SUR l'OFFICE DIVIN. 49i
Par ses enseignements, les esprits pervers sont efficacement corrigés, les esprits de faible portée efficacement nourris, les grands esprits salutairement réjouis(l) i>. C'est donc toutle mystère du Christ que la sainte Ecriture fait passer sous nos yeux, dans le saint office, pour nourrir, relever, encourager nos âmes, autant que pour les instruire.
Mais, de plus, l'office divin est une prière, une supplication adressée à Dieu. Aux prêtres investis, par leurs fonctions sacrées, du ministère de la prière publique, il est dit, dans le saint Livre, que leur devoir sera ce de pleurer entre le vestibule et l'autel», pour obtenir le pardon despécheurs. En « récitant le même office que les prêtres, vous participez à cette même fonction de la prière expiatoire. Mais quelles prières sont plus puissantes auprès de Dieu que celles que le Saint-Esprit lui-même a inspirées? Saint Paul, dans son épître aux Romains, leur dit : « Nous ne savons commentprier; mais l'Esprit-Saint lui-même intercède pour nous, avec des gémissementsineffables j. Or cette parole s'applique littéralement au saint office ; car ce qui en fait le fond, ce sont les psaumes inspirés par Dieu même, et si merveilleusement appropriés à nos besoins, à nos misères
(1) Lettre à Volasien.
492 UNE BETRAITE AU GARMEL. — HUITIÈBIE JOUR,
et à nos peines. « Les paroles que nous venons en partie d'entendre, en partie de chanter, dit saint Augustin, commentant devant son peu* pie le psaume XXYl, à peine pouvons-nous nous dire avec vérité qu'elles sont nôtres : car ce sont les paroles de TEsprit-Saint, plus que les nôtres. Mais, réciproquement, si nous disons qu'elles ne sont pas nôtres, c'est un vrai mensonge. Car nul ne gémit s'il ne souffre, et le cantique qui vient de retentir à vos oreilles, plein de douleur et de larmes, ne saurait convenir à celui qui ne peut jamais souffrir. Mais c'est que le Seigneur est miséricordieux et nous misérables; et,dans sami-. séricorde, daignant parler à des malheureux, il daigne aussi se servir du langage des malheureux ; # et c'est ainsi que ces deux choses sont vraies : la . parole du psaume est la nôtre et en même temps elle n'est pas la nôtre... Elle est nôtre, parce qu'elle exprime notre misère ; elle n'est pas nôtre, parce que c'est un pur don de sa grâce qui nous a mérité de gémir ainsi (1). »
Voilà Texcellence de la prière du saint office. Nous exprimons à Dieu nos propres sentiments, mais avec un langage qui ne saurait pas ne pas lui plaire, car c'est le sien : nous parlons à Dieu le langage de Dieu.
(1) Enarr. in ps. xxvi, op. t. iv, p. 19y.
CONFÉRENCE StîR l'OFFICE DIVIN. 493
Pour que votre prière soit plus efficace, vous le savez bien, mes Sœurs, vos saintes règles ont voulu que votre vie fût une vie de pénitence et d'expiation. En assistant chaque jour au saint sacrifice de l'autel, vous vous unissez à la divine victime, désirant vous immoler avec elle pour le salut des âmes. Or ces deux sacrifices, celui de la grande victime et celui de Tâme fidèle qui tire tout son prix du premier, sont perpétuellement rappelés par le livre sacré dont vous récitez les paroles : <k La plénitude et la fin de la sainte Ecriture, dit encore saint Augustin, c'est l'amour de Dieu et l'amour du prochain » ; c'est Jésus-Christ figuré, annoncé, raconté, célébré ; c'est la grande victime, présentée aux yeux de notre cœur sous tous ses aspects, depuis la première parole qui la promet au monde, au lendemain du péché originel, jusqu'au chant d'allégresse de rApocalypse,qui nous montre dans le ciel le triomphe de l'agneau.
Voilà donc, mes Sœurs, le premier enseignement que vous trouvez dans ce Bréviaire que l'Eglise amis en vos mains : il est le rajeunissement perpétuel de votre foi, parce qu'il est le mémorial perpétuel des devoirs de votre vocation ; ajoutons qu'il est aussi une exhortation perpétuelle pour votre charité.
Vous Tavez déjà compris par tout ce que nous venons de dire : le saint Bréviaire, il ne saurait en être autrement, ne parle à votre esprit que pour échauffer votre cœur. Ëhl qui ne sait que l'Ecriture sainte, où bâtie cœur du Christ, pour parler comme saint Augustin, n'est point un de ces livres qui donnent une lumière froide, destinée tout au plus à éclairer Tintelligcnce, mais au contraire une lumière chaude, propre à enflam* mer la volonté et à lui faire concevoir une sainte ardeur? Que les livres saints tomberaient promptement des mains du chrétien qui, forcé par une règle quotidienne d'en parcourir chaque jour les pages, n'y verrait pas autre chose que des compositions littéraires, bientôt monotones par leur continuelle répétition, fardeau fastidieux et d'autant plus accablant qu^il est obli-* gatoire ? Mais il n'en n'est pas ainsi pour Tâme religieuse qui lit les saints Livres, dans l'esprit où ils ont été écrits. Que de fois, au.contraire, après y avoir retrouvé, pour la centième fois, la même page, ne peut-elle pas se dire, comme les disciples, après la conversation d'Ëmmaus : «N'ai-
CONFÉRENCE SUR l'oFFICE DIVIN. 495
je pas senti mon cœur tout brûlant au dedans de moi? y>
Mais ce qui prévient toute satiété, le saint Bréviaire, à côtédes extraits derÉcriture quile composent, a aussi, presque chaque jour de Tannée, une partie plus spécialement destinée à réveiller en nous, par des exemples, les ardeurs de la divine charité : je veux parler des légendes des saints.
Quelle merveilleuse galerie de portraits héroïques Tannée chrétienne, en se déroulant^ ne nous donne-t-elle pas à parcourir ? Après Tétude de Notre-Seigneur,'dontToffice nousrappelle chaque jour les mystères, vient celle de ses plus glorieux serviteurs : le Bréviaire nous offre à méditer successivement tous les genres de sainteté . Des saints de toutes conditions, de tout âge, depuis les Apôtres, les Docteurs, les Pontifes et les Martyrs, jusqu'aux simples religieuses, aux saintes femmes, aux vierges, aux enfants, se succèdent sans relâche sous nos yeux, et viennent chaque jour nous exciteràune généreuse émulation. Pouvons-nous ainsi être mis chaque jour en contact avec ces âmes héroïques, sans entendre plus d' une fois, au dedansdenous-mêmes,'retentir cette parole de saint Augustin : « Eh ! quoi, ne pourrai-je donc point faire ce qu'a fait celui-ci ou celle-là ? »
496 UNE RETRAITE AU CARMEL. — HUITIÈBfE JOUR.
Quelle riche matière à nos méditations I Quelle exhortation continuelle! Si Notre-Seigneur, selon le grand docteur d'Hippone, « est la lumière principe qui se répand sur toutes choses^ les saints sont comme une lumière réfléchie, comme des flambeaux allumés à la source divine. » Ils nous montrent comment, nous aussi^ nous pouvons recevoir la divine lumière et, éclairés, échauffés par elle, devenir flambeaux à notre tour.
C'est là sans doute la première et la meilleure manière d'honorer les saints, et c'est celle qu'a particulièrement en vueTEglise, enfaisant du récit de leur vie une partie intégrante du saint office.
Mais ce n'est pas tout : l'âme qui aime Dieu se
réjouit de tout ce qui peut contribuer à sa gloire. Aussi les mérites des saints, aujourd'hui couronnés dans le ciel, sont pour elle un précieux aliment de la prière d'action de grâces, c Grattas agtmus tibipr opter magnam gloriam tuam : Nous vous rendons grâces, ô Dieu, pour votre grande gloire. » Ainsi chante l'Eglise, au saint sacrifice de la messe ; parla elle nous invite à nous réjouir du surcroît de gloire qui revient à Dieu par les mérites de ses saint», lesquels ne sont eux-mêmes qu'un écoulement, un prolongement des mérites de Jésus-Christ. Offrir à Dieu une action de grâces qui lui est si agréable, c'est ce que nous faisons par le saint Bréviaire, quand
CONFÉRENCE SUR l'oFFICE DIVIN. 497
nous le récitons dans l'esprit de l'Église. Ce n^est pas tout encore : ces saints qui jouissent, quelques-uns depuis de si longs siècles, de la vision béatifique, sont toujours puissants ; leurs mérites sont toujours vivants devant le trône céleste. « Leurs cœurs, dit saint Augustin, sont comme des encensoirs toujours fumants, aux pieds de Dieu (l).i> Mais cette puissance, c'est pour nous qu'ils la conservent, c'est pour nous qu'ils l'exercent ; leurs mérites nous appartiennent, et la charité sans défaillance et sans déclin qui les consume à jamais, dans les splendeurs des cieux, aime à se répandre sur leurs frères qui combattent encore ici-bas, dans les ombres de Texil. Nous pouvons donc, nous devons les prier ; ce n'est pas en vain que le Bréviaire nous met en communication constante avec eux. Nos cœurs aussi devraient être des encensoirs toujours brûlants, d'où s'exhale le parfum de la prière: que de fois cependant ce cœur est sec et cet encensoir refroidi ! Mais voici les saints dont nous relisons la vie, et dont nous célébrons le triomphe. Pourquoi ? si ce n'est pour nous souvenir que nous avons en eux non seulement des protecteurs, mais des suppléants célestes : à défaut des sentiments de notre cœur, offrons à
(1) I. 781.-- Confeas, x, 4.
498 UNE RETRATE AU CARMEL. — HUITIÈBfE JOUR.
Dieu ceux qui ne cessent de les animer. Nous pouvons, pour ainsi dire, à l'aide de nos mains mortelles, balancer ces encensoirs du ciel et offrir à Dieu le parfum qui s'en exhale pendant toute l'éternité.
Aliment de Tamour, la prière liturgique est par-dessus tout l'expression de l'espérance : comme lasainte Écriture qui enestlabase, elle nous est donnée, selon le même saint Augustin, pour être « la consolation de notre espérance, ad consolationemspeinostrâsyy. Quilfaudrait vous plaindre, mes Sœurs, si la récitation du saint office n^était pas pour vous une consolation I
Et comment en serait-il autrement? Nous avons parlé de la joie spirituelle qiii est, ou du moins devrait toujours être l'état de l'âme chrétienne ici-bas, et qui, à la différence des bonheurs de ce monde, est compatible avec toutes les épreuves. Or le saint office est l'expression propre de cette joie : il est une « action de grâces
CONFÉRENCE SUR l'oFFICE DIVIN. 499
sans fin pour le don ineffable de la rédemption (1) ^.
Un pieux auteur Ta très justement remarqué (2). L'Eglise, même militante, est une société joyeuse ; une société qui chante toujours, qui elle-même a voulu nommer chacun des jours qui s'écoulent, en attendant la bienheureuse éternité, un jour de /m^, c^est-à-dire de vacance, un moment de fête, un temps de réjouissance. Cela semble un paradoxe, dans une doctrine si sérieuse et dont Taustérité effraie tous les esclaves de la vie mondaine, qui font profession de ne chercher que le plaisir ; et pourtant rien n'est plus vrai, rien n'est plus justifié pour l'âme vraiment et profondément chrétienne : c'est le centuple promis dès ici-bas à l'âme généreuse par Celui qui ne sait pas mentir. C^est qu'en chantant les louanges de son Dieu, l'Eglise commence ici-bas ce qu'elle fera éternellement dans le ciel. « Les œuvres de votre justice, ô mon Dieu, ont été l'objet de mes cantiques, dans le lieu de mon pèlerinage (3) ! >
Aussi la récitation de l'office divin, qui revient pour vous plusieurs fois chaque jour, qui marque le commencement et la fin de vos heures si la-
(1) Gratias Deo super inenarrabili dono ejus. Saint Paul, II Cor. IX, 15.
(2) MgrGay.
(3) Ps. cxvxil, 64.
borieuses, doit être pour voas un temps d'allégresse^ un moment de repos : d'allégresse quand s'ouvre la journée : c'est comme le signal de la trompette pour le soldat qui se met en marche ; de repos, quand arrive, avec le soir, la cessation du travail : mais le matin, comme le soir, une source de consolation et de paix. Avec le Psalmiste, vous dites : ^ Je me siiis souvenue de vos jugements, ô Seigneur, et j'ai été consolée >. Dans ces entretiens avec Dieu, en lui redisant les paroles dictées par la vérité éternelle, vous goûtez par avance ce que saint Augustin nous représente comme uup des plus grandes joies du ciel: € la joie de la vérité possédée, gaudium de verir ta te ».
En vous parlant du ciel où vous aspirez, la prièreliturgique,par un contraste nécessaire, vous parle deTexil où vousêtesencore,mai8 jamais pour autre chose que pour vous consoler. Vos larmes coulent encore, je le veux bien, et elles couleront jusqu'à la fin ; niais ce sont les larmes des Israélites captifs sur les bords du fleuve de Babylone. «Là nous nous sommes assis et nous avonspleuré au souvenir de Sion. » Seulement les fils de Juda ne sont pas tousassurés de revoir leur patrie, beaucoup laisseront leurs os dans la teiTe étrangère ; ils suspendent leurs harpes aux branches des saules et refusent déchanter des cantiquç^dejoie. Pour
CONFÉRENCE SUR l'oFPICE DIVIN. 501
VOUS, dansTexil même, la joie est permise, elle est commandée, elle est facile, parce que le retour dans la patrie est moralement assuré, parce que vous êtes déjà dans le chemin qui y conduit.
C'est là une joie toute intime : aussi bien estce la seule qui convienne à des chrétiens, à des religieuses, comme le dit encore le saint docteur que j'ai cité si souvent, c Nous qui portons Dieu dans l'intime de notre âme, comment pourrionsnous chercher des joies au dehors (1)? > Or cette joie intime qui est la nôtre, que Dieu ne se borne pas à nous permettre, mais qu'il nous promet et qu'il nous commande, après la sainte messe et la sainte communion, c'est au Bréviaire que nous la devons. Qu'il ne soit donc jamais un fardeau^ une charge, ou, si c'est un fardeau, que ce fardeau soit semblable, pour nous, aux ailes des anges qui semblent ne peser sur leurs épaules que pour les aider à monter au ciel I
Un mot maintenant sur les conditions requises pour se bien acquitter de ce devoir.
(1) I. U88.— De muHo. VI, 14.
Ces conditions dérive ai tout naturellement de la notion que nous venons de donner du saint office.
En récitant le saint office, c'est à Dieu que nous parlons^ en un langage tout divin. Ayons donc toujours, en le récitant, l'intention actuelle « ou du moins virtuelle de parler à Dieu. Cette intention peut être de deux sortes, et toutes deuxpeuvent être unies ou séparées. Je puis avoir une intention générale, priant au nom de toute l^Eglise, comme remplissant une fonction publique, demandant à Dieu , pour toutes les créatures, les choses qui leur sont nécessaires, mêlant à la fois dans cette prière Faction de grâce pour les bienfaits reçus, la satisfaction pour les offenses de tous, la demande pour les besoins de chacun ; mais je puis avoir, en outre, une intention particulière soit pour mes propres besoins, pour acquérir quelque vertu, me délivrer de quelque imperfection, soit pour les nécessités d'une personne chère, rrécessités spirituelles ou même temporelles. On conçoit que ces deux ordres d'intentions ne s'excluent nullement l'un l'autre, et peuvent au contraire parfaitement coïncider dans la même prière. Une seule chose est requise : c'est que notre cœur soit d'accord avec notre bouche, qu'il ne désavoue jamais en rien les paroles sacrées que nos lèvres prononcent , et que la
CONFÉRENCE SUR L*OFnCE DIVIN. 503
gloire de Dieu en soit vraiment le suprême objet.
Est-il nécessaire d'insister sur la révérence qui doit accompagner un langage «.dressé à Dieu même? L^esprit de l'Eglise est si formel sur ce point, qu'il nous est demandé, avant l'office divin, de nous jy préparer, suivant la parole du saint Livre : <ï Avant la prière prépare ton âme, afin de ne pas être comme quelqu'un qui tente le Seigneur y>. Attachez donc une grande attention, mes Sœurs, à la tenue même extérieure, qui doit être la vôtre, en accomplissant ce grand devoir : la posture du corps, le son de la voix, la prononciation, les inflexions, les repos, rien de tout cela ne doit être indifférent. Ne lit-on pas, dans la vie de sainte Gertrude, qu'elle vit un jour un démon à ses côtés, occupé à noter jusqu'aux syllabes et jusqu'aux lettres qu'elle omettait dans le saint office, pour en faire contre elle la matière d'une accusation, au jour du jugement? Si ce n'est là qu'une légende, elle a au moins un grand sens et exprime une grande vérité : c'«st que, si un verre d'eau donné pour Notre-Seigneurne restera pas sans récompense, et si, réciproquement, il n'y aura pas une parole oiseuse dont nous ne devions rendre compte, à plus forte raison devons-nous croire que nous aurons à répondre d'une parole ou d'un geste
K04 UNE RETRAITE AU CARMl^.. — HUITIÈME JOUR.
accompagné de quelque irrévérence dans Taccomplissement de nos devoirs du chœur, comme aussi nous pouvons être assurés que le zèle qui nous y fera accomplir, ponctuellemetit et respectueusement, la plus humble des rubriques, ne sera pas sans récompense.
A l'intention et à la révérence nécessaires pour bien s'acquiter du saint office, il faut joindre deux autre conditions : la première est Inattention, la seconde la dévotion.
Je n*ai pas besoin de vous définir Tune et l'autre, je veux me borner à vous rappeler quelques sentences des saints à ce sujet.
Saint François de Sales, parlant à ses Filles de la Visitation de la manière de réciter l'office, leur dit : «Premièrement, il faut se préparer, pour le dire dès Tinslant que Ton entend la cloche qui nous y appelle ; il faut, à l'imitation de saint Bernard, demander à votre cœur ce que c'est qu'il va faire, et non seulement en cette occasion, mais aussi entrant à tous nos exercices, afin que nous apportions à chacun d'eux l'esprit qui lui est propre ; car il ne serait pas à propos d'aller à l'office comme à la récréation : à la récréation, il faut porter un esprit amoureusement joyeux, et en l'office un esprit sérieusement amoureux. Quand l'on dit : Deus in adjutorium meum intende, il faut penser que Notre-Seigneiir nous dit réci-
CONFÉRENCE SUR l'oFFICE DIVIN. , 805
proquement : «Et vous, soyez atteutifsàmoi » (1).
Cette attention doit porter sur la prononciation , sur la fidélité à observer les moindres règles. < Il faut considérer, dit le même saint, que nous faisons le même office que les Anges, quoique en divers langages, et que nous sommes devant le même Dieu devant lequel les Anges tremblent, et tout ainsi qu'un homme qui parlerait à un roi se rendrait fort attentif, crai gnant de faire quelque faute, tout de même en devons-nous faire àToffice, nous tenant sur nos gardes, crainte de faillir. »
La plupart d'entre vous n'ayant pas la connaissance du latin, vous ne pouvez pas donner à l'office ce genre d'attention qui consiste à considérer le sens littéral des paroles, à mesure que vous les prononcez; aussi n'est-il pas nécessaire ; ce qui suffit, c'est l'attention spirituelle par laquelle on envisage Dieu présent, ou bien on s'attache à quelque considération ou quelque mystère qui nous excite à l'amour de Dieu. Par là on satisfait au précepte de l'Apôtre : « Nous célébrons les louanges de Dieu de cœur, aussi bien que de bouche ». Il est clair cependant que la connaissance, que vous aurez promptemcnt acquise, du sens général des psaumes vous
(1) Entret. XVIII.
506 VlfE RETRAITE AU CARMEL. — HUITIÈME JOUR.
permettra facilement de suivre le précepte de saint Augustin, en vous unissant fidèlement aux intentions du Psalmiste dont vous répétez les paroles. « Quandle psaume est une prière, priez; s'il eisprime un gémissement, gémissez; une action de grâce, remerciez; une espérance, espérez; une crainte, craignez. Tout ce qui est écrit, dans ces divins cantiques, est comme le miroir des divers sentiments de Thomme. >
Que vous dirai-je, enfin, mes Sœurs, de la dévotion que vous devez apporter à la récitation du saint office? N*est-il paà clair que, plus cette dévotion sera grande en vos âmes, mieux vous satisferez à un devoir si important ? Aimez à y nourrir voire piété, par la grande idée que vous vous ferez (et qu'il ne faudra jamais laisser se flétrir par Thabitude et par la routine) de l'excellence delafonction que vous remplissez au chœur. « Celui qui se présente à Dieu, dit saint Jean Chrysostôme, comme un ambassadeur chargé de lui présenter l'intercession de toute la terre et de lui demander pardon pour tous les hommes, et non seulement pour les vivants mais pour les morts, quelles dispositions assez dignes de cette grande mission pourra-t-il jamais concevoir (1) ? » Pour y entrer, le plus sûr moyen sera toujours
(1) Bê Saoerdot VI, 4.
celui que recommande Thomas • à Kempis. « Quand vous êtes au chœur, dit-il, placez Jésus à votre droite, Marie à votre gauche et tous les saints autour d'eux ; que toutes vos Sœurs soient comme des anges de Dieu, et conservez Tespérance que celles avec qui vous chantez sur la lerre^ vous chanterez un jour éternellement avec elles dans les Cieux (1). »
(1) De diiciplina clamtrali, VIII.
Mortui eitUfCt vita 9iestra abêocndita est cum ChriHo in Deo,
Vous êtes morts, et yotie vie est cachée en Diea ayec Jésus-Christ.
(OoL m, 3.)
Mes chères Sœurs, nous approchons de lafin de cette retraite, et déjà nous entrevoyons le terme où nous devons arriver ; Tétat où, avec la grâce de Dieu, elle doit nous établir et nous laisser. Toutes ces vertus que nous avons méditées : humilité, pauvreté^ obéissance, mortification; toutes ces branches de la croix, à l'ombre desquelles nous avons goûté l'esprit de sacrifice et Tamour de la perfection ; ces oraisons ferventes, enfin, par lesquelles vous vous êtes efforcées de faire passer, de voire esprit dans votre cœur, tant de saintes pensées, tout cela vous a fait entrer dans cette mortmystique dont parle saint Paul^ et qui est« ici-bas, une expression nécessaire delà perfection
chrétienne et religieuse. « Vous êtes mortes, et votre vie est cachée en Dieu avec Jésus-Christ, » Mais, mes chères Sœurs, ces grandes choses : la pénitence, la mortification, la croix, les vertus mêmes d'humilité, d'obéissance et toutes les autres, qui font mourir la nature, ce ne sont encore que des moyens, ce n'est pas la fin. Ce que nous voulons, ce que nous cherchons comme noire but suprême, ce n'est pas la mort, c'est la vie. Notrc- Sftigneur n'a pas dit : Je suis la mort, je suis les ténèbres ; il a dit : Je suis la vie, je suis la lumière. La mort, proprementdite, le renoncement qui irait à anéantir l'être de la créature ne peut venir de Dieu, qui est l'être et la vie par essence ; et puisque nous tendons à Dieu comme à notre fin, que nous nous unissons à Dieu, notre terme ne saurait être dans la mort, mais dans la vie , dans une vie supérieure à la vie naturelle, dans la vie même de Dieu.
Aussi, vous l'avez déjà compris, et il faut que toute âme chrétienne l'entende, ce que la croix, la pénitence, la vie religieuse, en un mot, tue en nous et doit nécessairement faire mourir — mortui estisy — ce n'est pas la vie, c'est plutôt la mort ; ce n'est point la nature, l'être que Dieu nous a donné, c'est le néant surajouté par lepéché. La liberté de l'âme, fruit de la grâce, est aussi une mort, mais la mort des puissances fatales qui
nous retenaient captives. Gomme le dit saint Paul: «Nous qui voulons mourir, nous ne voulons pas être dépouillés , mais revêtus par-dessus, en sorte que ce qu'il y a de mortel en nous soit absorbé par la vie )». C'est, en d'autres termes, la doctrine dont saint Thomas a fait raxiome si connu : la grâce ne détruit pas la nature, elle la perfectionne, elle la purifie, elle l'élève, elle la déifie. Ce que nous cherchons donc, dans cette mort volontaire de tout ce qui en nous est purement humain et terrestre, c'est-à-dire de tout ce qui porte la trace du péché et de ses suites, c'est la puissance de vivre d'une vie meilleure, comme le malade, qui n'a qu'une vie infirme et languissante, cherche, par la suppression des puissances morbides qui Tont enchaîné, la santé et la délivrance. Et c'est ainsi que Notre-Seigneur, qui nous prêche la mort et nous la donne, par la participation au mystère de la croix, nous dit cependant qu'il est venu « pour que nous ayons la vie, une vie plus abondante d que celle qui vient de la nature et se borne au monde présent.
Quelle est donc cette vie nouvelle qui nous est promise, qui n'est pas encore le ciel, à laquelle il faut atteindre dès ici-bas, et qui jaillit de la mort? La réponse à cette question fera la matière de cet entretien.
Ici encore, comme en toutes choses, c'est Notre-Seigneur qui est notre modèle et noire réponse. Sa vie mortelle, jusqu'à sa résurrection, est le type etrimagede notre mort volontaire, et sa vieressuscitée, celle qu'il mena pendant quarante jours sur la terre, avant de monter dans la gloire du ciel, est le type de la vie nouvelle que Tâme religieuse doit trouver dans ces actes mêmes, destinés à faire mourir en elle la vie de la nature et les suites du péché. « Si nous avons été implantés en Jésus-Christ par la ressemblance de sa mort, dit saintPaul, nous léserons aussi par laressemblancede sa résurrection (1). »
Comme la vie de Notre-Seigneur ressuscité a commencé dès ici-bas, ainsi pouvons-nous prétendre, dès ici-bas, à la ressemblance de Notre- Seigneur pendant les jours qui suivirent sa sortie du tombeau et précédèrent son ascension. Notre vie ne saurait jamais atteindre, dès ce monde, à la ressemblance de la vie glorieuse de notre
(1) Rom. VI, 6.
si 2 UNE RETRAITE AU CARMEL. — HUITIÈBIE JOUR.
Chef dans le ciel. Ce jour viendra; mais dès icibas, Tâme morte au péché, au monde^ à ellemAme n'aurait pas atteint assez la ressemblance avec le Divin modèle, si, en imitant les abaissemonts et les humiliations de sa vie mortelle, elle ne retraçait aussi, en quelque sorte, en ellemême les traits de sa vie ressuscité^.
Quelle fut donc, ici-bas, la vie de notre Divin maître après sa résurrection ?
Remarquons d'abord que Notre-Seigneur sorti du tombeau par le miracle de sa toute-puissance, en ypuisanl desqualitésnouvellespour sa nature humaine, n'a rien perdu de celles qu'il possédait auparavant.il reste parfaitement homme: luimême tient à en convaincre ses disciples, lesquels ne peuvent pas croire d'abord qu'un homme sorti d'entre les morts soit un homme véritable. «Touchez et voyez, leur dit Notre-Seigneur; un esprit pur n'a pas de la chair et des os, comme vous voyez que j'en ai (1). » Pour achever de les convaincre, il boit et mange avec eux. C'est donc véritablement un corps humain qui est le sien; mais ce corps, tout en restant un corps de chair, a contracté les qualités de l'esprit : c'est un corps spirituel, impassible, agile.
Un corps spirituel, c'est-à-dire tellement sou-
(1) Luc, XXIV, 39-42.
mis, assujetti aux lois de l'esprit, qu'il ne fait qu'un avec lui et a contracté les prérogatives de l'esprit, sans perdre les attributs de la matière.
Quelle belle image du progrès accompli dans l'âme religieuse, au moyen de cette mort mystique dans laquelle la pénitence l'a fait entrer! Sans doute en elle la nature humaine reste tout entière, et elle n'a pas, comme Notre-Seigneur, une nature divine unie à celle-ci ; mais les puissances inférieures de cette nature sont domptées, elles sont presque entièrement soumises aux lois de l'esprit, comme celui-ci l'est à Dieu. La chair est devenue un instrument docile de l'âme : elle lui sert pour mériter, mais jamaisplus pouroffenser Dieu ; l'attrait à la révolte, que la concupiscence avait déposé en elle, semble avoir disparu pour ne laisser place qu'à une humble et légitime obéissance.
Le corps de Jésus ressuscité est désormais impassible : il ne saurait plus même souffrir des atteintes de la malice humaine, et la trace, encore visible dans ce corps glorieux, des épines, de la lance et des clous, n'est plus qu'un ornement, un trophée, qui atteste son triomphe. Ce corps est agile, c'est-à-dire qu'il n'est plus soumis aux lois de la pesanteur ; il se transporte où il veut sans effort, sans fatigue et sans délai.
Et vous aussi, mes Sœurs, il y a telle aouffca^xc^
S14 UNE RETRAITE AU CARMEL. — HUmÈME JOUR.
à laquelle vous avez, pour aûisi dire, échappé pour toujours : c'est la souffrance qui vient des inquiétudes et des peines attachées aux intérêts et aux passions de cette vie mortelle. Sans doute vous n'êtes point exemptes des douleurs d'icibas, et cependant il n'y a guère qu'une douleur qui vous touche : celle qui vient du péché, de l'offense à Dieu, en vous ou dans les autres. Vous savez que ce mal-là est le seul qui vaille réellement nos soupirs et nos larmes ; pour tout le reste, Notre-Seigneur vous a communiqué quelque chose de sa glorieuse impassibilité.
Le corps de Jésus ressuscité est agile. Chez vous, c'est la sainte obéissance qui produit une image de ce miracle : elle vous transporte sans résistance partout oh elle vous manifeste une volonté divine, et elle communique à vos âmes la souplesse, la docilité des esprits célestes.
Notre-Seigneur, après sa résurrection, apparaît à ses Apôtres ; il converse, il boit et mange avec eux ; mais néanmoins, il ne demeure pas avec eux comme autrefois, il ne partage pas leur vie, et la plus grande partie de ces quarante jours qu'il doit passer 9ur la terre, est consacrée sans nul doute à des entretiens mystérieux avec son Père.
Dans les heures qu'il donne à ses Apôtres, c'est bien une présence réelle, palpable, visible
et tangible ; on sent cependant que la vie de ce monde n'est plus, comme auparavant, son centre réel : tout en parlant à ses Apôtres, il leur dit, par allusion au temps qui a précédé sa mort et sa résurrection : « Lorsque j'étais avec vous [{) ». Ainsi, après sa résurrection, en un sens il est réellement avec eux, et, en un autre sens très véritable, quoique présent il n'est plus avec eux, il n'est plus de leur compagnie, il appartient à un autre monde, à une vie d'un ordre supérieur. Mais, dans les visites intermittentes qu'il rend à ses Apôtres avantde les quitter pour jamais, que se propose-t-il, que fait-il? L'Evangile nous l'apprend. D'abord il aflermit leur foi en leur faisant toucher, pour ainsi dire, par leurs mains et par leurs yeux, l'accomplissement manifeste de la prophétie de sa résurrection, tant de fois entendue de sa bouche etjamais comprise; ensuite, il leur apporte la paix : Fax vobis. C'est sa première parole àsa sortie du tombeau, et la paix qu'il leur communique est cette paix céleste, que lui seul peut donner et que le monde ne connaît pas. Il leur communique le Saint-Esprit: « Accipite spiritum sanctumi>, et avec leSaint-Espritet sesdons, il leurconfirme la mission apostolique : « Allez et enseignez : Ite et docete «.Enfin, au moment de se
(l) Luc, XXIT, 44.
séparerd'euxpour toujours, il leur révèle que, tout invisible qu'il doit être désormais à leurs yeux de chair, il restera toujours présent réellement au milieu d'eux : « Ecce ego vobiscum sum : voici que je suis avec vous jusqu'à la consommation des siècles ». Et ainsi, comme nous le dit le livre des Actes, dans ces quarante derniers jours passés avec ses disciples, il ne les a entretenus que d'une seule chose, « du royaume de Dieu : /oquens de regno Dei d.
0 que cette conduite de Notre-Seigneur ressuscité, dans ses rapports avec les Apôtres, offre à toute âme appelée à la vie parfaite un modèle admirable des sentiments et des actions qui doivent être les siens, pendant tout le cours de cette carrière mortelle!
Et d'abord, mes Sœurs, vous le remarquerez, lapins grande partie desjours que Notre-Seigneur ressuscité passe sur la terre est consacrée à Dieu seul II est au milieu des hommes, mais il converse sans cesse avec Dieu. N'est-ce pas là l'accomplissement divin de ce précepte que saint Paul adresse à tous les chrétiens: (c Usez de ce monde comme n'en usant pas »,et encore : c Vous êtes morts, et votre vie est cachée en Dieu avec Jésus-Christ » ?
Quoique presque uniquement absorbé par ses communications avec^ouÇ^T^.,^^^^Tidant Notre-
Seigneur est encore sur la terre, il a encore une œuvre à y accomplir. Aussi ne se soustrait-il pas entièrement à la société de ses disciples. « Il se montre à eux », dit le texte sacré, toutes les fois que sa sagesse le juge convenable, mais toujours pour affermirleur foi, relever leur courage, leur rappeler leur mission, les établir dans la paix; en un mot, leur parlant toujours et uniquement <( du royaume de Dieu d.
C'est la parfaite image des rapports que la charité vous oblige de conserver avec le dehors. Dans votre vocation , mes Sœurs, ces rapports sont courts et fugitifs; ils sont pour vous, à la différence de plusieurs ordres religieux, non une règle, mais une exception. Mais lorsqu'ils se produisent, voulez-vous qu'ils vous soient toujours une source de sanctification , jamais un danger? Regardez Notre-Seigneur ressuscité au milieu de ses Apôtres ! Vous êtes vraiment présentes en ce monde , comme Notre-Sei. gneur ressuscité ; mais, pas plus que lui, votre centre n'est désormais eu ce monde : votre corps y est, mais vos pensées, votre cœur, vos désirs sont ailleurs. Ce n'est pas que vous ne puissiez connaître bien des choses qui s'y passent et vous intéresser aux personnes que vous y avez laissées; mais rien de toutes ces choses et aucune de ces personnes ne vous intéresse car t^^^^^V.^».^
biens, aux consolations , comme aux peines de la terre. La charité vous oblige à voir tout par le côté céleste; dans vos relations, à ramener tout à cette fin, et à regarder comme inutiles, perdues ou funestes, les heures que vous auriez consacrées aux choses ou aux personnes du monde, dans Tesprit du monde ou dans les vues du monde.
Mais à ces personnes du monde, avec qui la charité chrétienne vous fait parfois un devoir de converser ou de correspondre, que devez-vous donner? Que doivent-elles attendre de vous? Précisément ce que Notre-Seigneur ressuscité communiqua à ses Apôtres.
C'est d'abord la foi à sa résurrection, et par conséquent à sa divinité, à la divinité de l'Eglise que Notre-Seigneur affermit dans ses xipôtres. 0 mes Sœurs! que votre rôle est beau, qu'il est bienfaisant à l'égard du prochain, si votre conversation toute surnaturelle, toute céleste, toute pénétrée des parfums d'une vie supérieure à celle d'ici-bas, est pour tout ce qui vous approche comme une prédication, plus ou moins directe , mais réelle , des vérités éternelles, du néant de ce monde , de la nécessité d'y vivre de telle sorte qu'on devienne un jour capable de la bienheureuse résurrection ! Il est certain, et vous le savez , que les entretiens de votre mère
sainte Thérèse avaient une puissance merveilleuse pour porter à Dieu tous ceux qui l'approchaient. Tous n'entraient pas en extase, comme saint Jean de la Croix quand il s'entretenait de Dieu avec sa sainte amie ; mais tous, sans exception, étaient touchés, émus, portés à Dieu, et sortaient du parloir, oii notre sainte les avait reçus, meilleurs qu'ils n'y étaient entrés.
Ce que Notre-Seigneur ressuscité donne encore à ses Apôtres, c'est la mission de prêcher l'Evangile ; c'est la paix, la sainte confiance qui doit accompagner une œuvre entreprise sous l'impulsion de l'Esprit-Saint et avec Tassistance, toujours certaine, de Notre-Seigneur.
Sans doute, mes Sœurs, ce serait vous induire en une étrange présomption, que de vous suggérer la pensée que vous avez à montrer leur voie aux personnes du monde, ou à leur apporter les consolations d'en haut(l).Et cependant, voyez si, dans ces rapports toujours passagers et rares que vous avez avec le dehors, il y a autre chose à faire pour vous que de travailler à donner à ces âmes ce que, d'ordinaire, elles viennent chercher auprès de vous : le réveil et Tencouragement de leur foi, la lumière de leur intelligence, la paix de leur cœur. Tantôt c'est une vocation, en germe
(1) Ecc. I, 3.
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OU en espérance, qui vient s'éclairer de vos conseils et invoque, avec vos prières, le secours de votre expérience; tantôt, et plus souvent encore, ce sont des âmes, cruellement blessées par les épreuves de la vie, qui viennent vous demander des paroles de consolation, et qui doivent, datis votre entretien, retrouver la paix et la force de l'espérance. Ne faut-il pas, pour donner tout cela, que vous vous représentiez pour modèle Jésus ressuscité?
C'est dans cet état que la retrait?, si elle porte tous ses fruits, doit vous constituer : car il s'agit, non d'une résolution passagère, non d'une émotion de quelques jours, mais d'un état durabie, et cela toujours en vous inspirant de Texemple de Jésus ressuscité. « Jésus ressuscité ne meurt plus, nous dit l'Apôtre ; la mort désormais n'aura plus sur lui aucun empire. > C'est par la mort qu'il est entré dans la vie : cette mort n'a été qu'un instant, la vie qui en résulte est éternelle ; (( la mort a été absorbée, engloutie dans sa victoire. » C'est bien à quelque chose de pareil que nous aspirons : çourrait-on concevoir une
résurrection, une vie nouvelle qui serait passagère ? Au delà et au-dessus de la vie que Noire- Seigneur mène sur la terre avec ses Apôtres, après sa résurrection, il n'y en a plus qu'une seule qui soit possible, c'est la vie du ciel. C'est à cellelà que vous arriverez, quand le temps sera venu ; mais, en attendant ce moment, la vie que vous menez ici-bas doit s'éloigner de plus en plus de celle que vous avez laissée dans le monde, pour se modeler tous les jours davantage sur celle de Jésus ressuscité. C'est de ce point de vue qu'il faut considérer, pour les juger, toutes vos pensées, toutes vos actions, tous vos désirs. Nous Tavons assez dit : il n'y a pas un jour, pas une heure qui soit exempte de tentation, pas une, du moins , où nous ne sentions que l'équilibre de notre âme est un équilibre instable, qu'un rien peut détruire. Qu'il est bon, qu'il est salutaire, dans ces incertitudes douloureuses, d'avoir sans cesse les yeux attachés sur Celui qui est toujours au milieu de nous, pour dire à l'âme : « La Paix soit avec vous! C'est moi^ ne craignez pointi Regardez quelle vie incorruptible, sainte, impassible, j'ai rapportée du tombeau : non encore remonté vers mon Père, mais déjà tenant au ciel plus qu'à la terre, et ne me mêlant encore au temps que pour lui apporter l'éternité. » Je me figure, mes Sœurs, une communauté
de Carmélites toute composée de chrétiennes, menant entre elles et dans leurs rapports avec Dieu et avec le monde, la vie de Jésus ressuscité.
En elles je vois des créatures encore vivantes de la vie naturelle, mais cette vie n'est plus défigurée par le péché.Toutesles passions qui l'abaissent, toutes les faiblesses qui la diminuent, tous les appétits qui la dégradent, sont domptés, vaincus, et n'attestent plus leur présence que par de faibles restes. Elles sont mortes de la mort que saint Paul recommande. Y a-t-il en elles, cependant, une seule destruction qui porte sur ce que Dieu a fait? En aucune sorte. Leur cœur n'est pas mort; il est vivant, très vivant. Il est élargi, il bat même avec chaleur. Mais ses aspirations ne vont plus qu'aux choses célestes ; ce cœur est embrasé d'un ardent amour ; il réside en Dieu par un désir ininterrompu, et il descend sur les hommes par une charité sans ombre et sans défaillance. Ce cœur est semblable à celui que saint Thomas sentit battre, quand il mit la main dans la plaie faite par la lance au côté de Jésus ressuscité, et d'où, visiblement, ne pouvaient se faire entendre que deux pulsations, Tune vers le Père céleste auprès duquel il allait remonter, vado ad P«^rem; l'autre vers les Apôtres qu'il allait quitter, en leur laissant sa paix, son amour
et leur mission de charité sublime : <r Allez et enseignez toutes les nations d.
Et votre intelligence est -elle morte? Doit-elle mourir ? Y a-t-il un seul de ses rayons qui doive s'éteindre? Oh! ne serait-ce pas un blasphème de prétendre que ces esprits ont perdu de leur clarté, qui, dès ici-bas, ne veulent plus rien voir qu'à la lumière de Dieu? «in lumine tuo videbimus lumen. C'est dans votre lumière, ô Dieu! que nous verrons la lumière, d C'est là, en effet, c'est dans ce foyer éblouissant, d'où toute vérité descend, que vos intelligences, vivant de cette vie ressuscitée, vont chercher chaque jour les éléments de leur activité.
Mortui estis : Vous êtes mortes , je le veux, aux sciences partielles, bornées, terrestres, et dont l'objet ne s'élève pas plus haut que l'atmosphère épaisse de ce monde qui passe ; mais que vous êtes vivantes, au contraire, pour toutes les idées des choses éternelles I
Enfin, mes Sœurs, vos sens eux-mêmes sontils morts tout à fait? Ah I s'il s'agit des obstacles, des révoltes par lesquels, dans l'homme déchu, ils s'opposent à la vie supérieure de l'intelligence, de la raison comme de la foi, plût au ciel qu'ils fussent morts, en effet!
Mais s'il s'agit de l'office qu'ils ont à rendre à l'âme immortelle, à laquelle les a unis la volonté
créatrice, non, vos sens n'ont rien perdu de leur vie, pasplus qu'ils ne font défaut à Notre-Seîgneur ressuscité d'entre les morts : ils sont devenos des serviteurs dociles, des organes fidèles de l'âme immortelle !
Voilà, mes Sœurs, une idée deTétatdans lequel l'entière conformité aux règles et à l'esprit de votre saint Institut doit vous constituer. Tout y contribue, en effet, à vous détacher de la terre, à faire mourir en vous tout ce qui est purement humain, pour laisser l'essor libre et sans entrave à tout ce qui est surnaturel et divin. J'oserai dire que vos maisons sont comme des officines de résurrection : vous y préparez, vous y buvez sans cesse des breuvages d'immortalité. Tout votre travail consiste à dépouiller de plus en plus la vie terrestre, pour vous revêtir d'une vie supérieure, qui descend du ciel. Permettez-moi une comparaison. Des moyens ingénieux servent aux hommes pour purifier les substances qui servent à alimenter leur existence d'un jour; ils savent rendre pure l'eau qu'ils ont puisée dans le torrent fangeux. Le pain qu'ils mangent, le vin qui les désaltère , les plantes amères d'où ils tirent des sucs nourrissants, ont passé par mille opérations diverses, avant d'être employés à la fin salutaire qu'on leur destine : c'est donc une espèce de mort que traversent ces choses maté*
rielles, avant d'atteindre à un état supérieur à celui qu'elles tenaient de la nature : pâle image de l'œuvre qui s'accomplit en vous, et par laquelle vous vous élevez, au moyen d'une mort apparente, à une vie dès ici-bas tou te céleste , image de lavieressuscitée de Jésus-Christ, en attendant rimmortalité !
Oh ! mes Sœurs, demandons à Dieu de comprendre ces grâces, d'y être de plus en plus fidèles , et de vivre ici-bas de telle sorte que la vie du ciel, qui vous attend, soit moins pour vous une vie nouvelle que le perfectionnement de celle-ci et l'achèvement de votre résurrection. Ainsi soit-il.
NECVIÈHB JOUR.