‹ Une retraite au CarmelChapitre 8 sur 25 · PREMIÈRE INSTRUCTION · texte numérisé non relu

PREMIÈRE INSTRUCTION

Locvtns xuïu in linguà meâ : Notum fac mih% Domine^ finem meum.

J'ai parlé au Seigneur et je lui ai dit : Seigneur , faites-moi connaître ma fin.

(Ps. xxxviii, 6.)

Cette prière du Psalmiste est la première qui jaillisse de Tâme derhomme quand, ayant cherché et trouvé le grand recueillement de la retraite, seule en présence de Dieu, elle s'adresse à lui pour connaître son adorable volonté : Seigneur, lui dit-elle, vous m'avez placée ici-bas pour faire une œuvre à votre gloire ; mais ici-bas il

n'y a que des moyens, le terme est au delà, et cette œuvre à laquelle je travaille, sous vos ordres et par votre vocation, n'est pas sa fin en ellemême : elle doit me conduire à un terme final qui sera le lieu de mon repos en même temps que l'achèvement, la perfection et la récompense du travail que vous m'avez donné à accomplir. Or si je ne connais bien le terme où je dois tendre, comment ne pas m'égarer dans les voies qui y conduisent? Comment prendrai-je sûrement les moyens d'accomplir votre volonté, si je ne sais, avec une lumineuse certitude, où cette volonté m'appelle? Faites moi donc connaître avant tout ma fin, ô mon Dieu ! Qu'elle brille sans nuage et sans ombre aux yeux de mon âme, comme l'étoile dont l'éclat bienfaisant guide le voyageur au désert !

A cette prière la foi fait la première réponse, laquelle s'adresse à tout homme venant en ce monde :

Votre fin, c'est Dieu et la possession de Dieu.

L'âme religieuse en reçoit une seconde, qui complète la première :

Votre fin, c'est Dieu cherché par la perfection religieuse ;

Votre fin comme chrétiennes, votre fin comme religieuses, ce seront, mes Sœurs, les deux parties de cette méditation.

Qu'est-ce qu'un chrétien ? On peut répondre : c'est une créature qui connaît sa fin dernière. En effet, en dehors du chrétien, du seul chrétien, c'est-à-dire de celui qui s'appuie sur la certitude infaillible d'une révélation divine, quel est celui qui peut répondre avec confiance à ces questions redoutables, posées à la raison, à la conscience de l'homme aussitôt qu'elles s'éveillent : Que suis-je ? d'où viens-je ? où vais-je ? Réduit à ses seules forces, l'esprit humain a beau faire des conjectures, inventer systèmes sur systèmes pour sonder le mystère de ses destinées, la certitude le fuit, et, par la seule force des choses, elle lui échappera éternellement. Dieu seul pouvait l'instruire, Dieu seul l'instruit, Dieu seul en effet pouvait avoir le secret de l'acte créateur par lequel il nous a librement tirés du néant. Aussi longtemps que l'homme n'interroge que lui-même,il est réduità cette réponse, résumé aussi exact que bref de tous les systèmes de la philosophie humaine : Je viens d'un abîme obscur, et je vais à un autre abîme encore plus sombre, parce que j'y entre chargé du poids de mes

péchés, et la traversée de Tun à Tautre ne dure que Tespace d'un éclair, assez long temps cependant pour beaucoup souffrir ! Qui ne comprend Tangoisse de. ce roseau pensant que nous sommes, lorsqu'il se voit seul et perdu dans l'immensité muette des horizons de ce monde, plus étroits cependant que ceux qu'embrassent les conceptions de son esprit et les désirs de son cœur ? Qui ne répéterait avec Pascal : «Lavue des espaces infinis m'effraie ! » Qui ne comprend la formidable ironie de cettequestion posée à Job par Dieu même : « Où. étais-tu quand je posais les fondements de la terre? Dis-le moi, si tu lésais (1) ? » Quel savant, versé dans toutes les sciences de ce monde, est plus instruit sur Torigine et la fin de l'être humain que cette humble femme de Judée, la mère des Macchabées, lorsqu'elle dit à ses héroïques fils : « Je ne sais de quelle manière vous avez été formés dans mon sein; car ce n'est pas moi qui vous ai donné la respiration et la vie (2) ?

Non, nul être, ici bas, ne connaît avec certitude son origine et sa fin, si ce n'est celui à qui Dieu l'a révélé : or celui-là, c'est le chrétien et le seul chrétien.

Le chrétien et le chrétien seul sait qu'il vient

(1) Job, xxxviii, 4.

(2) II Macch. VII, 22.

de Dieu, qu'il va à Dieu; il sait qu'il a été créé par Dieu et pour Dieu. Ce que les plus grands des sages de l'antiquité n'ont pas connu, ce que l'orgueilleuse philosophie de nos jours se reprend à ignorer, Tentant chrétien le sait, parce qu'il lit à la première page de son catéchisme : « Qui vous a créé et mis au monde ? — C'est Dieu. — Pourquoi Dieu vous a-t-il créé et mis au monde ? — Pour le connaitre, l'aimer, le servir, et ' par ce moyen acquérir la vie éternelle. »

Voilà donc le chrétien instruit de son origine et de sa fin. Il connaît l'un et l'autre avec une entière certitude ; car c'est Dieu qui les lui a révélés, en entourant sa révélation de preuves si éclatantes, pour toute âme de bonne volonté et de bonne foi, que le fidèle peut toujours dire avec saint Paul : « Je sais en qui j'ai cru. Scio cui credidi (1). » Je ne peux donc être trompé !

Oui, je le sais, ô mon Dieu, c'est vous qui m'avez créé, et comme vous n'avez partagé avec personne l'œuvre de ma création, je n'appartiens qu'à vous, c'est donc pour vous seul que je dois vivre, c'est à vous seul que je dois tendre comme à ma fin dernière.

Mais depuis que je suis sorti de votre sein, est-ce queje reste séparéde vous, indépendant, isolé, capable de vivre et de subsister sans vous? Non, vous

(!) U Tim. I, 42.

seul VOUS conservez, vous maintenez dans la vie et mon corps et mon âme ; et me conserver, c'est me créer sans cesse, et si, un seul instant, vous cessiez de me communiquer la vie et Têtre dont vous êtes la source nécessaire et intarissable, à rinstant même je rentrerais dans le néant : il faut donc que je sois à vous toujours , que toutes mes heures vous appartiennent, suivant la parole de votre grand apôtre : a: En Dieu nous avons la vie, le mouvement .et l'être (1). »

Mais quel motif a pu vous porter à me tirer du néant ? Serait-ce un intérêt quelconque, ou une nécessité de votre nature? Non, ma création a été un acte de souveraine liberté. Aucun autre motif ne vous a porté à me tirer du néant; ô mon Dieu, que votre amour, tout gratuit, pour cet être qui n'était pas encore, et que vous connaissiez déjà de toute éternité^ qui était déjà l'objet de vos prédilections avant qu'il fût sorti de votre pensée créatrice. Il est donc juste que je vous aime, moi aussi, par pur amour; il faut que votre gloire soit le premier et le plus haut motif de mes actes; il faut qu'à l'amour tout gratuit du créateur réponde l'amour désintéressé de la créature; il faut que ma première raison de vous aimer soit votre bonté infinie, votre beauté sans

(1) Aot. XVII. 28.

NOTRE FIN. â3

mesure , la perfection de votre essence sou- , . veraine.

Mais quoi ! Ce culte tout désintéressé, et cependant si légitime, nesera-t-il pas souvent au-dessus de nos forces? Sans doute. Aussi Dieu n'a pas voulu nous laisser ignorer la grande et glorieuse récompense qui doit stimuler nos efforts : cette récompense, c'est vous-même, ô monDieu. comme vous Tavez, dès les âges antiques, révélé au père des croyants, à votre serviteur Abraham : « Ego ero merces tua magna nimis : C'est moi-même qui serai ta grande et glorieuse récompense. »

Mais de ce que Dieu seul est ma fin, de ce que seul il est la récompense où je dois tendre, je puis conclure tout de suite à quel usage, à quelle fin particulière sont destinées toutes les créatures mises par lui à mon service : elles n^ont pour moi qu'un but, me mener à ma fin dernière , qui est Dieu; eUes me sont un moyen, jamais une fin. « Toutes choses sont à vous, écrit saint Paul aux Corinthiens : Paul, Apollon , Céphas ; le monde , la vie, la mort ; les choses présentes et les choses futures, tout est à vous ; mais vous, vous êtes au Christ, comme le Christ est à Dieu (1)». Comme s'il disait aux Chrétiens : « Tout ce qui existe est destiné par la Providence divine à votre service :

(1) I Ck)r. m, 22-23.

^' non seulement les hommes, vos frères, qui vous sont unis par la charité, mais les objets inanimés eux-mêmes ; non seulement les biens que vous possédez à présent, mais tout ce qui pourra vous échoir dans Tavenir; non seulement cette vie qui passe, mais la mort même, qui est le passage à ce qui ne meurt pas. Mais si tout est à vous, vous ne vous appartenez pas à vous-mêmes, vous êtes au Christ, et par lui à Dieu. Servez vous donc des créatures pour aller au Christ, et par lui à Dieu. » • .

Telle est en effet la règle qiii doit vous guider dans l'usage des créatures, leur utilité ne se juge que par là. Selon qu'elles vous conduisent à Dieu ou vous en éloignent, ou vous laissent à votre place, elles sont pour vous bonnes ou mauvaises, ou indifférentes. La santé ou la maladie , la richesse ou la pauvreté, le talent ou la médiocrité de l'esprit, toutes ces choses sont indifférentes en elles-mêmes, toutes ont du prix par l'usage que nous en pouvons faire pour aller à Dieu. En elles mêmes toutes les créatures de Dieu sont bonnes ; c'est par la faute de l'homme qu'elles lui sont devenues trop souvent un piège et un danger, suivant la parole du saint livre : « Les créatures de Dieu sont devenues nos ennemies ; elles sont une tentation pour les âmes des hommes, elles sont comme un piège sous les pieds des insensés. »

NOTRE PliN. 25

(Sap. XIV, 1 1 .) Pourquoi cela, si ce n'est par la faute de rhomme? Dieu, créant toutes les merveilles de cet univers, n'a-t-il pasété satisfait de toutes les parties de son œuvre et n'a-t-il pas proclamé qu'elles étaient bonnes et très bonnes (1)? C'est ce qui faisait dire à saint Bonaventure que, même après l'invasion du péché, « toutes les créatures de ce monde nous sont données pour quelque utilité : les unes pour nous nourrir, les autres pour nous, instruire, quelques-unes pour nous réjouir, un grand nombre pour notre correction et notre châtiment. » Il faut aller plus loin : au lieu que les créatures éloignent l'homme de Dieu , c'est lui qui doit dominer sur elles pour les forcer, par son empire, à rendre un hommage plus parfait à leur créateur , car il est écrit : « 0 Dieu, votre sagesse a constitué l'homme maître souverain de toutes les œuvres de vos mains, afin qu'il dispose l'univers dans la justice et dans l'équité, et y fasse régner l'ordre par la droiture de son cœur (2). »

Voilà donc la fin de l'homme et la fin du chrétien : aller à Dieu comme au terme unique et seul digne de nos efforts ; aller à lui par toutes les facultés de notre être , âme et corps, puisqu'il a a droit à tout ce que nous sommes ; aller à lui en nous aidant de toutes les créatures, au som-

(1) Vidit Deascuncta quae fecerat, et erant valde bona. Gen. i,31 *

(2) Sap. IX, 2.

âé UNE RETRAITE AU CARMEL. — PREMIER JOUR.

met desquelles il nous a placés; aller à lui comme au centre de toutes nos affections, comme au lieu de notre unique repos^ comme à la consommation de tout ce que notre être renferme de désirs, d'aspirations et d'espérances; user de ce monde, mais comme n'en usant pas ; nous servant des biens créés, non pour en jouir et nous y reposer, mais pour les faire servir à la gloire de Dieu, non en esclaves, mais en maîtres; comme d'un moyen, jamais comme d'un but : voilà la fin qu'assigne à l'homme son seul titre de créature de Dieu, mais aussi sa dignité de chrétien et la volonté manifeste de son créateur.

Si telle est la fin de l'homme et du chrétien, que sera celle de cette âme privilégiée, choisie entre tant d'autres, qui a reçu du ciel la vocation religieuse?

Disons-le en un seul mot : la fin de l'âme religieuse, c'est la fin même de l'homme et du chrétien, mais élevée à la perfection, par la pratique des conseils évangéliques.

Ames religieuses, dignes de ce nom, que vous êtes grandes devant Dieu et devant l'Église I En

VOUS je vois la vertu humaine, affranchie autant que la misère humaine le permet, des suites de la chute originelle; je vois le chrétien établi dans la dignité d'enfant de Dieu et marchant, d'un pas sûr, dans la voie qui mène à la vie éternelle. Mais au-dessus de ce qui vous est commun avec quiconque porte fidèlement le titre de chrétien, je vois en vous une dignité qui vous est propre et qui me montre que Dieu est plus éminemment, plus spécialement votre fin, parce que, vous ayant donné plus qu'à tous les autres, il attend de vous une gloire que vous seules pouvez lui rendre. C'est à vous que s'appliquent singulièrement les paroles de saint Paul auxColossiens : « Dieu nous a arrachés au pouvoir des ténèbres, et il nous a transférés dans le royaume du fils de son amour... (1). » Ce lieu de ténèbres, mes Sœurs, c'est le monde que vous avez quitté, mais où « le fils de son amour, 7> régnera-t-il avec plus de gloire ici-bas ? N'est-ce pas au Carmel?

C'est qu'en effet, en vous appelant à la vie religieuse, Dieu vous a séparées pour être à lui exclusivement, pour que vous soyez tout à lui comme il est tout pour vous.

Il vous a séparées du péché d'abord et des occasions du péché plus que tous les autres. Les autres chrétiens ne sont morts au péché que par

(1) Col. I, 13.

le baptême ; vous êtes mortes au péché une fois de plus par la vocation religieuse, et c'est pour vous rendre cette mort plus facile, et en même temps plus méritoire, que Dieu vous a séparées de la famille et de ses intérêts, du monde et de ses plaisirs, des affaires et de leurs embarras, en un mot, de toutes les choses extérieures qui sont la source la plus ordinaire du péché.

Bien plus, il a tranché en vous, pour ainsi dire, la racine intérieure du péché, en frappant, dans votre âme, la triple concupiscence par le triple vœu que vous avez prononcé, et qui achève votre totale séparation de tout ce qui n'est pas Tamour et la gloire du Dieu jaloux. Par la pauvreté vous avez renoncé à toute propriété, à tout désir des biens de ce monde, à la concupiscence des yeux, qui est le stimulant ordinaire dé la cupidité; par le vœu de chasteté, vous avez pris Dieu même pour votre unique époux, foulant aux pieds les désirs de la chair et les plaisirs des sens; par Tobéissance enfin, sacrifice plus intime encore et plus difficile que les deux autres, vous avez librement renoncé à Tusagede votre liberté, vous avez abdiqué votre volonté propre, votre jugement particulier, pour ne leur laisser d'autre empreinte que celle de la volonté divine, manifestée par vos supérieurs.

Séparées de tout ce qui n'est pas Dieu, est-ce assez dire pour faire entendre jusqu'à quel point

Dieu seul est votre fin ? Non, il faut ajouter encore que vous êtes consacrées à Dieu. Cette séparation si complète n'est point quelque chose de négatif qui n'aurait pour but que de vous dépouiller; non, vous ne vous appauvrissez que pour vous enrichir. Vous ne vous dépouillez que pour vous revêtir, selon la parole de saint Paul : « Nolumus expoliari. sed supervestiri ; non» nevonlons être dépouillés du vêtement de la chair et des sens que pour être revêtus d'un vêtement céleste, pour que ce qui est mortel en nous soit absorbé par la vie (1). » Vous n'être affranchies de tout le reste que pour être les captives de Dieu. Or, être captives de Dieu, c'est ne se réserver de liberté que celle dont jouissent les esprits célestes : le ciel est l'assemblée de cesparfaitscaptifs,pleinementlibres, puisque leur activité est calquée sur celle de Dieu même, dont la souveraine liberté n'a jamais que le bien pour objet. Et c'est ainsi que, mortes au monde, vous retrouvez en Dieu une vie plus féconde mille fois que celle à laquelle vous avez renoncé. Or, cette consécration perpétuelle de votre liberté àla gloire de Dieu, telle est Jafin éminente de votre vocation. Mais il faut aller plus avant encore, et marquer par un dernier trait toute l'étendue et la profondeur de ce don de vous-mêmes que Dieu a exigé de

(1) II Cor. V, 4.

VOUS, le jour où vous avez franchi le seuil du monastère.

Séparées du monde, consacrées à Dieu, ce n'est pas assez : vous êtes, de plus, des victimes immolées à Dieu. Oui , des victimes et plus encore, des holocaustes, c'est-à-dire des victimes destinées à être consumées tout entières par la flamme de l'amour, en l'honneur du Dieu vivant.

Le pain présenté à l'autel, pour le convertir au corps de l'adorable victime, perd entièrement sa substance pour faire place à la chair sacrée de l'homme-Dieu : quelque chose d'analogue à ce mystère sublime doit s'opérer en vous. Par la profession religieuse, vous êtes des hosties dont Jésus s'empare, qu'il transforme, pour ainsi dire, en lui, qu'il absorbe en son être pour les ofi'rir en pur hommage à Dieu son père. Comme le Fils de Dieu, mort pour tout le genre humain, renouvelle chaque jour son sacrifice sur l'autel, ainsi, étroitement unies à lui, vous vous offrez aussi en victimes pour tous les péchés non seulement les vôtres, mais ceux de tous les autres hommes vos frères, à qui vous n'avez jamais donné une plus grande marque d'amour que le jour oîi vous les avez quittés pour monter, avec votre Jésus, sur l'autel du sacrifice.

Voilà jusqu'à quel point l'état religieux vous engage, bien au-dessus des simples fidèles, à

prendre Dieu pour fin. C'est une ressemblance plus étroite, plus intime avec le divin modèle, Notre- Seigneur, en qui les saints mystiques aimaient à contempler le religieux par excellence, parce que, consacré à Dieu, séparé de toutes créatures, élevé au-dessus d'elles, il s'immole à Dieu pour elles, il expie pour elles, en offrant à son père tous les actes d'une vie qui, pour ainsi dire, n'est pas la sienne, tant elle est unie avec celle de son père. S'il parle, c'est son père qui parle en lui; s'il agit, c'est son père qui accomplit ses œuvres ; sa doctrine n'estpas sa doctrine, mais celle de son père qui l'a envoyé. Ainsi, âmes religieuses, vous avez une part plus intime et plus étroite que tous les autres chrétiens aux fonctions et à la vie de Jésus : c'est le divin privilège de votre vocation. Commun à toute âme vouée à la vie religieuse, ce privilège de ressemblance particulière avec Notre-Seigneur n'entraîne pas cependant, pour toutesles âmes religieuses, les mêmes fonctions. Si l'esprit est le même en toutes, comme le disait saint Paul, les opérations sont différentes. Il y a dans l'Eglise divers ministères: ily a des apôtres, des prophètes, des docteurs. Ainsi, dans Tordre religieux, si un seul seigneur préside à tous les dévouements, inspire tous les sacrifices, des vocations diverses poussent les âmes dans des voies différentes. Tel ordre religieux se voue au

soin des pauvres, des malades ; tel autre a pour but renseignement deslettres sacrées et profanes; d'autres enfin sont consacrés à la prière perpétuelle, à la contemplation et à la pénitence : cette part est celle du Carmel. Telle est donc, dans la fin commune de toute vie religieuse, la fin spéciale du Carmel.

Uue vie de contemplation, de prière et de pénitence, une liaison étroite à Notre-Seigneur priant dans le désert, passant de longues heures dans Toraison sur la montagne, puis gémissant dans le jardin de Tagonie, et expirant, enfin, sur le Calvaire, en témoignage de son amour pour les pécheurs et pour lagloire de sonPère, n'est-ce pas là, mes Sœurs, Tidéal qui brillait à vos yeux quand vous avez entendu l'appel du Seigneur? Mais aujourd'hui cet idéal est-il devenu pourvous une réalité? En approchez-vous du moins sans cesse? Votre ardeur est-elle la même qu'au premier jour? N'avez-vous éprouvé ni défaillance, ni lassitude ? En un mot, n'avez-vous jamais cessé de tendre d'un pas ferme à votre fin ? Telle est maintenant la question que vous avez à vous poser à vous-mêmes, pour conclure cette méditation.

Songez, mes Sœurs, à ce que vous vous étiez promis à vous-mêmes au jour où vous avez reçu l'habit de religion. Quel désir d'immolation ! Quelle soif de sacrifice 1 Quelle ferveur de cha-

rite h Je vous possède enfin, disiez-vous, céleste objet de mes longues espérances I Ma prière est exaucée ; mon vœu est accompli : je suis enfin à Celui qui a daigné me prendre pour son épouse: « tenui eum nec dimittam : je lui appartiens et je ne le quitterai plus ; je me repose à Tombre de Celui que j'aime et son fruit est doux à ma bouche (1). » Dieu est mon partage pour jamais.

A ces sentiments intimes de votre cœur, répondaient sans nul doute, du haut du ciel, la bénédiction de votre sainte fondatrice, la seraphique Thérèse, et de votre bienheureux père saint Jean de la Croix. Car comment douter que, du séjour de la gloire, ils ne veillent sans cesse^ avec un soin jaloux, sur cette famille qu'ils ont fondée et qui continue leur œuvre sur la terre ?

Que dis-je? le monde lui-même^ ordinairement si injuste dans ses jugements, joint son suffrage à celui de l'Église et des saints pour attendre et exiger de vous le détachement le plus sublime, l'immolation la plus parfaite, des vertus non de la terre^ maïs du ciel. Plus il est éloigné lui-même de tout ce qui ressemble à la perfection chrétienne, plus il se croît en droit de la retrouver en vous; plus il est impitoyable dans ses critiques, si par hasard il vient à reconnaître une réalité au des-

(1) Cantic. m, 4.

SOUS de celle qu'il imagine, s'il cesse de voir en vous des créatures toutes spirituelles, des anges de la terre dont les bonnes actions et lesprières montent sans cesse vers le trône de Dieu, comme un parfum céleste, pour en faire descendre des bénédictions sur les hommes.

Et c'est ainsi que le sentiment intime de vos cœurs, que le vœu de vos saints fondateurs, que le monde lui-même vous rappellent sans cesse à l'excellence de votre vocation, ausouvenir de votre fin.

Laissez-moi en terminant, mes Sœurs, vous redire les brûlantes paroles, par lesquelles votre mère Thérèse, après avoir exposé les raisons pressantes qui Tavaient portée à établir dans le Carmel réformé la plus grande pauvreté, le plus parfait détachement et surtout le zèle apostolique le plus ardent pour laconversion des âmes, rappelle à ses filles la fin qu'elles ne doivent jamais perdre de vue :

« Ne vous imaginez pas, mes filles, qu'il soit inutile d'être continuellement occupées à prier Dieu pour les défenseurs de son Église. Nulle prière n'est meilleure ni plus profitable... Eh! que m'importe à moi de rester jusqu'au jour du jugement en purgatoire, si par mes prières j'ai sauvé une seule âme ; si surtout, en travaillant à l'avancement spirituel de plusieurs , j e procure à m onDieu

une plus gi'ande gloire ! Méprisez, mes filles, des peines qui ont un terme, dès qu'il s'agit de rendre un service plus signalé à Celui qui a tant souffert pour l'amour de nous. Attachez vous toujours à ce qu'il y a de plus parfait et, pour le bien connaître, ayez soin de vous en instruire auprès de ceux qui excellent en doctrine. »

Et elle termine ainsi :

« Je viens, mes filles, de vous indiquer le but auquel vous devez rapporter vos oraisons, vos désirs, vos disciplines, vos jeûnes : dès le jour que vous cesserez de les rapporter à ce but tout apostolique, sachez que vous ne faites point ce que Jésus-Christ attend de vous, et que vous ne remplissez point la fin pour laquelle il vous a réunies dans le Carmel... (1) »

Je n'ajoute rien auxparoles de votre mère ; elles vous disent assez ce que vous avez à faire pour être ses vrais enfants, pour connaître aussi bien que possible votre fin, pour y tendre et y arriver heureusement avec la grâce de Dieu.

Ainsi soit-iL

(1) CJiemin de la perfection^ chap. ni.

Nous disions hier qu'il faut entrer en retraite avec un esprit résolu et vigoureux. N'est-il pas évident > que, pour en assurer les fraits, il faut appliquer avant tout cette résolution et cette vigueur à la réforme de nous-mêmes, à la correction de nos défauts? L'Ecriture sainte nous donne du juste ce signe caractéristique : « Le jtiste est celui qui corrige sa voie (1) » . Cette parole mérite d'être approfondie. L'Esprit-Saint ne dit pas : Le pécheurdoit corriger sa voie. Il dit : Le juste corrige sa voie, comme pour nous faire entendre que si le pécheur endurci et obstiné se condamne lui-même, parce qu'il renonce à se réformer, le juste, pécheur aussi, mais détestant son péché^ où l'entraîne plutôt la défaillance inhérente à notre nature qu'une mauvaise volonté formelle, le juste montre sa fidélité à Dieu par le zèle constant et toujours efficace qu'il apporte à se réformer lui-même : Justus corrigit viam suam.

Se réformer, quel est le sens de ce mot? On peut lui en donner plusieurs. Dans son étymo-

(1) Prov. XXI, 29.

logîe propre, ce mot signifie s'élever à la forme première d'où Ton est déchu. Retourner à Tinnocence de son baptême par une conversion toujours plus entière, revenir à la ferveur des années du noviciat, si par malheur elle s'était refroidie, c'est se réformer ; et si vous voulez y prendre garde, le mot de réforme se confond avec celui de pénitence^ dont la signification originaire est celle-ci : transformation (1), passer d'une forme ancienne à une forme nouvelle. Mais aujourd'hui, dans cette conférence, je ne veux donner à ce mot réforme qu'un sens plus modeste : il s'agit simplement de la réforme de nos défauts, delà correction de notre caractère, du travail que tous nous avons à faire sur nous-n\êmes, non pas seulement pour nous maintenir et pour grandir dans la grâce, mais pour rendre notre humeur plus douce, notre commerce plus facile etplus agréable, notre charité plus communicative, et par là pour répandre davantage, dans nos rapports de chaque jour avec le prochain, ce que l'apôtre appelle s divinement « la bonne odeur de Jésus-Christ. »

(1) En grec : M«Tavoia.

Et d'abord nous avons tous à nous réformer : qui pourra faire de celaTobjet d'un doute? Et surtout qui voudrait, de gaîté de cœur, se ranger dans la catégorie de ceux que TEsprit-Saint appelle des pervers, précisément parce qu'ils refusent de se corriger (1), différant sur ce point du juste qui appelle, qui désire toujours sa propre réforme ?

Cependant la réforme, même dans l'humble sens où nous la prenons ici, est chose rare, ail n'en esl point qui fasse le bien, » dit le Prophète, won, il n'en est pas un seul (Ps. 52, 4). » Ces paroles sévères ne s'appliquent-elles point, par delà les grands pécheurs auxquels l'Esprit-Saint fait allusion, même à l'âme en grâce qui doit tendre à sa perfection et, dans ce but, travailler sans cesse à se réformer jusque dans les plus petites choses ; qui corrige ses antipathies, ses jalousies, ses vaines tristesses, les mille faiblesses qui naissent de l'amour-propre, les lâchetés dans l'observance

(1) Perversi difficile corrignntur. (Eccli. i, 16.)

de la règles, les petits manquements à la charité, cette forme particulière de Tégoïsme qui s'ap* pelle la personnalité? <rSi chaque année, dit l'auteur de Y Imitation^ nous nous corrigions d'un seul de nos défauts, nous serions bientôt parfaits. » Le pieux auteur ne nous demande qu'un seul défaut à corriger par an : la prétention semble bien modeste. Combien cependant arrivent à la fin d'une longue vie, sans avoir corrigé un seul de leurs défauts !

Que dis-je? Ne remarque-t-on pas souvent que ces défauts, qui devraient être tous les jours diminués par le travail quotidien de la perfection religieuse, loin de s'atténuer avec l'âge, vont, au contraire, s'accentuant davantage à mesure que Ton vieillit? Ne voit-on pas chez des personnes pieuses, chez des religieuses elles-mêmes, tel défaut de susceptibilité, d'impatience, de curiosité^ d'inégalité d'humeur, grandir avec les années ? C'est au point que les supérieurs en viennent à dire tristement : Ah ! cette personne, il est inutile de la reprendre! Ce défaut lui est devenu comme une seconde nature. A quoi bon l'avertir encore, si ce n'est à aggraver son mal? Ne savonsnous pas, par une longue expérience, que les réprimandes sont inutiles? Heureuse encore la religieuse dont je parle^ si on n'ajoute pas : «D'ailleurs il y a longtemps qu'elle ne peut souffrir

aucune observation I » Comme si de longues années passées en communauté constituaient un privilège, le plus triste de tous, celui de n'être plus reprise, en restant toujours répréhensible, celui d'être devenue incorrigible, c'est-à-dire immobilisée dans son imperfection et rivée à ses défauts !

Mais pourquoi donc ne se réforme-t-on pas? Pourquoi se réforme-t-on si difficilement? Essayons d'en trouver et d'en dire les raisons.

On ne se réforme pas, d'abord, parce qu'on ne se connaît pas.

Travailler à se connaître, c'est pourtant l'œuvre nécessaire de toute âme qui aspire à la perfection. N'est-ce pas le but que vous poursuivez par tant de méditations, tant d'examens de conscience, tant de lectures spirituelles? a: Que je me connaisse 6 mon Dieu, et que je vous connaisse ! Noverim me^ noverim te! » Que de choses renferme, en ce peu de mots, cette prière de saint Augustin! Se connaître pour découvrir en soi, pour détester, avec ses péchés, la moindre des imperfections qui pourrait déplaire à la divine Majesté^ connaître Dieu tous lesjours davantage, et par là, en se regardant soi-même, dans le miroir de la divinité, mesurer mieux, de jour en jour, la distance infinie qui sépare notre misère de ses perfections sans borne, et par là concevoir tous

les jours une plus grande idée de la miséricorde qui nous a prévenus, de la grâce qui nous attire, et de la prière qui obtient l'accroissement de la miséricorde et de la grâce, voilà le fruit que doit produire en nous cette connaissance de nous-mêmes qui est le premier mot de la sagesse humaine, comme elle est le premier pas de la perfection chrétienne.

Est-il vrai cependant que la plupart de ceux qui ne se réforment pas pèchent uniquement par ignorance? N'ont-ils aucune idée de ces défauts qu'onleur signale,etnelesont-ilsjamais,dans une heure de clairvoyance et d'humilité, reconnus en eux-mêmes? Gardons-nous de le croire. Mais faut-il l'avouer : ils se trouvent bien comme ils sont ! Ils n'aiment pas qu'on les reprenne et, plutôt que de faire l'effort nécessaire pour se corriger, ils se persuadent qu'après tout ces imperfections sont peu de chose ; qu'elles ne nuisent en rien aux qualités, aux vertus solides qu'ils s'attribuent; que, d'ailleurs, puisqu'il est reconnu que la perfection n'est pas de ce monde, autant vaut garder cette ombre, qu'on estime légère, que de se soumettre à des efforts trop pénibles pour la faire disparaitre. A ces réflexions que nous connaissons trop, que vous-mêmes avez peut-être entendues plus d'unefois, mes Sœurs, je ne veux répondre qu'une chose : c'est que

tel n'est pas le langage des saints ! Loin de penser et d'agir ainsi, voyez-les à l'œuvre. Comme ils sont jaloux de devenir en tout point semblables au divin modèle, qui a voulu s'appeler l'agneau sans tache I Et aussi comme ils sont reconnaissants à ceux qui leur signalent leurs moindres manquements I Ali! sans doute, ils savent bien, et c'est le sujet de leur gémissement perpétuel, ils savent bien qu'aspirer sans cesse à la perfection, ce n'est pas se persuader qu'on y atteindra dès ce monde ; mais aussi l'expérience leur a appris que, pour nous, faibles créatures que nous sommes, il n'y a qu'un moyen d'atteindre une certaine mesure de vertu, c'est de tendre sans cesse à la vertu parfaite.

Refuser de se réformer, n'est pas la seule cause de la persistance de nos défauts : quelques-uns ont la volonté de se réformçr ou du moins prétendent l'avoir ; mais que cette volonté est faible ! qu^elle est languissante! qu'elle est peu soutenue!

Je veux bien me corriger, dira-t-on, et souvent j'y pense ; mais souvent aussi je l'oublie. Faut-il m'en faire un crime? Ces défauts ne sont pas des péchés. Ce n'est donc pas un péché de ne pas les combattre sans cesse. Sans doute, jelesregrette, je les déplore, je les hais même; mais que de points plus importants sur lesquels j'ai chaque jour à employer mes efiforts I

Et ainsi on reconnaît le malheur de ces imperfections et on voudrait en être délivré, on voudrait même, et on en fait Tessai de temps en temps, lutter contre tel penchant, telle faiblesse pouren venir àbout. Mais unecertaine inertie nous paralyse, une certaine paresse nous enchaîne et, faute d'énergie, on se borne le plus souvent à gémir, à vivre mécontent de soi, du prochain, de Dieu même. Oui, de Dieu même ; car la vue de notre imperfection persistante et non combattue, d'une part contriste et resserre le cœur, d'autre part empêche l'union parfaite avec Dieu, dont notre mollesse arrête et enchaîne les libéralités. C'est le châtiment de cette volonté imparfaite « qui veut et quineveutpas (1) », de cette paresse spirituelle dont l'Esprit-Saint a dit : a Les désirs sont la mort du paresseux (2) )).Les âmes dont je parle se condamnent à ignorer la grande joie de Teffort fait pour Dieu.

Enfin on ne se réforme pas, et cette cause est la plus déplorable de toutes, par esprit d'orgueil. Le croirait-on que, dans une société d'âmes chrétiennes, réunies pour tendre ensemble à la perfection religieuse, on puisse entendre parfois une parole comme celle-ci : C'est vrai, j'ai tort ; mais.

(1) Vultet non vult, piger. (Prov. xii, 4.)

(2) Desideria occidunt pigrum. (Ibid. xxi, 25.)

ajoute-t-on tout bas, si je confesse publiquement ce tortjsi je travaille ouvertement aie réparer, ce sera m'humilier en cédant à une critique qui m'a blessée, ce sera m'humilier devant telle personne qui m'a raprise : je ne le ferai pas ! Grand Dieu ! ne permettez pas que parmi celles qui m'entendent il y en ait aucune qui se reconnaisse dans ce tableau ; aucune qui, par son triste exemple, mérite qu'on lui fasse application delaparole du saint livre : Perversi difficile corriguntur : les âmes perverses, les âmes orgueilleuses, ne se corrigent presque jamais {\) !

Et pourtant on pourrait se réformer, ou, ce qui devant Dieu revient au même, travailler sans cesse à sa réforme et gagner toujours quelque chose, acquérir tous les jours de nouveaux mérites dans ce travail.

Pourquoi?

D'abord parce que telle est la volonté de Dieu, et parce qu'il est de foi que Dieu ne nous commande jamais l'impossible.

(1) Eccli. I, lo.

Songeons-y en effet, la vie ne nous est donnée que pour cela. Depuis le berceau jusqu^à la tombe, la grâce qui nous a appelés ne cesse de nous redire au fond du cœur la parole du salut : Agite pcenitentiam, faites pénitence, transfcrrmoz vous. Depuis l'heure bénie de notre vocation, elle ajoute cette autre parole idEstoteperfectisicutpatervester cœlestis perfectus est : Soyez parfaits comme votre père céleste est parfait. Abnega temetipsum^ toile crucem tuam et sequere me : Reniez vous vousmême, portez votre croix et suivez moi. » Et cet appel incessant dé Fâme à la pénitence, à la perfection la plus haute, comprend essentiellement l'appel à ce travail de tous les jours qui est la réforme de nos défauts aperçus, des misères morales,que Dieu ne nous montre que parce qu'il nous offre en même temps la grâce nécessaire pour les surmonter. Que de paroles de l'Evangile nous le redisent sans cesse sous mille formes : « Redressez vos voies, corrigez vos sentiers. Préparez-vous, le Royaume de Dieu est proche, tenez la lampe allumée : voici que l'époux vient ^ allez à sarencontre. » Cessez de vous appliquer à cette réforme, vous devenez semblable au figuier stérile, vous occupez inutilement la terre, vous négligez ce noble travail imposé à l'homme et qui consiste à arracher sans cesse les mauvaises herbeSjlesplantesparasites qui empêchent la croissance du bon grain.

La meilleure preuve que cette réforme que Dieu nous demande est possible, c'est que la vie des saints, ou seulement des chrétiens fervents, nous en offre de perpétuels exemples. Ce n'est pas assez fle dire que beaucoup, par d'éclatantes conversions, ont passé du mal au bien, du péché à la vertu ; il faut dire que, par l'énergique et incessant travail de tous les jours, ils ont réussi à modifier, à transformer celles de leurs dispositions naturelles qui s'opposaient en eux au complet triomphe de la grâce. Comment un saint François de Sales est-il devenu le type incomparable de la douceur parfaite, la plus ressemblante image de Celui qui a dit : « Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur, ? » En luttant dès son jeune âge, avec une persévérance invincible, contre les moindres saillies d'un tempérament naturellement irascible et emporté. L'histoire nous apprend que saint Vincent de Paul, cet autre type, devenu légendaire, de la charité universelle, toujours prête, toujours épanouie au service de tous les genres d'infortune, était orignairement d'une humeur mélancolique et dure qui rendait son visage austère et sombre, et plus propre à éloigner qu'à attirer ceux qui souffrent. Quelle perte aurait faite l'humanité tout entière si ce grand saint avait voulu se contenter d'une demi-vertu,

s'il avait renoncé à triompher en lui-même de ces inégalités, de ces accès de mélancolie chagrine, de ces imperfections enfin, qui ne sont pas même des fautes vénielles, mais qui cependant auraient suffi pour paralyser dans son germe, pour rendre impossible cette sainteté qui était nécessaire à la création des Missionnaires et des Filles de la Charité !

De notre temps nous pourrions citer de pareils etmémorables exemples. Des récits d'une authenticité absolue nous ont révélé les secrets de la vie intérieure des deux plus grands orateurs chrétiens de ce siècle, Tun fils de saint Dominique, l'autre engagé sous la bannière de saint Ignace ( 1 ) . Dans ces grandes âmes, quelle énergie persévérante à combattre, à déraciner les germes les

plus imperceptibles, mais toujours renaissants, de Tamour-propre, de la sensualité, de Torgueil ! Que de luttes intimes, que de mortifications généreuses pour assouplir, pour pacifier des natures rebelles; pour établir, sur des caractères de feu, le règne éclatant de la douceur et de l'humilité de Jésus-Christ! Hélas ! d'autres hommes, appelés à une vocation semblable d'apostolat, doués peut-être aussi richement par Dieu, ont miséra-

(1) Voir la Vie intime du P. Lacordaire par le P. Chocarne, et la Vie du P. de Bavignan, par le P. de Pontlevoy.

blement, scandaleusement échoué, à la grande douleur des âmes chrétiennes! Pourquoi? On peut presque l'assurer sans crainte : parce que la lutte morale pour la réforme de tous les jours a cessé, parce que la nature sans contrepoids a pris le dessus, parce que, s'il suffit d'un défaut léger en lui-même pour paralyser l'essor de la sainteté dans une âme, et empêcher un grand bien dans l'Eglise de Dieu, il suffit aussi d'une lâcheté persévérante, d'un orgueil secret, entretenus par la mollesse de la résistance et développés par les flatteries du monde, pour préparer de grand désastres et amener des chutes irréparables !

Quels sont les moyens de prévenir de tels malheurs et de réaliser sérieusement en uous l'œuvre de la réforme?

Ne dites pas que les moyens vous manquent. Tout au contraire ; c'est ici le cas de rappeler la parole de Dieu, dans Isaïe : « Quepouvais-je faire de plus pour ma vigne que je n'aie fait? » C'est qu'en réalité tout ce qui sert d'aliment à la vie chrétienne sert à l'âme de moyen pour se réformer elle-même. La grâce, la prière, les sacrements, les retraites, les observances de la vie commune, les épreuves intérieures, en un mot tout ce qui constitue la vie chrétienne, n'est qu'une exhortation continuelle à la réforme de

nous-mêmes. C'est comme une voix qui ne cesse de faire retentir à nos oreilles l'avertissement de l'apôtre : « Renouvelez- vous dans l'esprit de votre âme(l). » Par-dessus toutlaméditation continuelle de lavieetdes exemples deNotre-Seigneur: vouloir se conformer à lui ; travailler, ce qui doit être l'unique occupation de tous nos instants, à lui devenir semblables, c'est évidemment travailler à notre réforme par l'imitation de son humilité, de sa douceur, de sa patience, de sa modestie, de son silence. Si ce travail intérieur ne s'arrête jamais, comme nos défauts extérieurs seront minés, sapés par la base ! Comme ils tendront toujours à disparaître, quelquefois même sans que nous nous apercevions de cette victoire !

Néanmoins, outre ces moyens généraux de travailler à notre réforme, il y a des méthodes particulières qu'il ne faut pas négliger et dont la science est indispensable.

Le fond et l'âme de toutes ces méthodes, c'est avant tout une volonté ferme et persévarente ; sans elle, rien de possible : c'est la pensée de sainte Thérèse. < Le démon, nous dit votre sainte mère, ne craint rien tant que les âmes fortes et résolues, il sait par expérience le dommage qu'elles lui causent et que tout ce qu'il fait pour

(1) Renovamini spiritu mentis vestrae. (Eph. rv, 23.)

leur nuire, tournant à leur profit et à l'avantage de beaucoup d'autres, il ne sort qu'avec perte de ce combat (1). »

Cette volonté ferme comprend la persévérance et se confond avec elle ; la persévérance est indispensable au succès, suivant la parole du prophète Ezéchiel : « Si le juste se détourne de la justice- et qu'il vienne à commettre Tiniquité^ vivra-t-il alors? Non, toutes les œuvres de justice qu'il a faites seront oubliées (2) y>.

Mais quelles sont les industries particulières à Taide desquelles nous rendrons plus certains et plus efficaces ces moyens, généraux de notre réforme ?

D'abord il faut savoir se borner et ne pas vouloir faire tout à la fois : triompher dumême coup de tous ses défauts, c'est chose presque impossible. Il faut au contraire les prendre un à un, et les terrasser chacun à son tour. C'est le cas d'appliquer, dans un sens très légitime, la célèbre et odieuse maxime : Divide et impera^ divisez vos ennemis, afin de les écraser tous séparément. Lalégende classique du combat desHoracesetdes Curiaces peut encore nous fournir un exemple : tant qu'Horace combat les trois Curiaces réunis,

(1) Chemin de la perfection^ chap. 74.

(2) Ezéch. III, 20.

tout blessés qu'ils i^oîent, il est vaincu ; mais quand, par une feinte habile, il réussit à les séparer les uns des autres, il triomphe facilement de tous les trois.

Le défaut qu'il faut attaquer de préférence, en le prenant corps à corps, c'est celui qu'on appelle avec raison le défaut dominant. Presque tous nous en avons un qui est la source de tous les autres, qui se retrouve dans tous les autres ; aussi, ce seul défaut attaqué, tous les autres sont ébranlés. On peut dire que l'édifice de nos défauts est semblable au temple où Samson se rencontre, pourla dernière fois, avec les Philistins : pour les écraser tous, il n'a qu'à abattre la colonne qui porte tout Tédifice. Ainsi pouvez-vous agir dans le combat avec vous-mêmes ; une seule colonne de notre temple d'idoles intérim ures ébranlée, tout Tédifice croule ou menace ruines, parce qu'il en est de nos défauts, comme de nos vertus, si nous en avons : tous s'enchaînent les uns les autres, et l'on ne peut toucher au principal sans que tous les autres soient atteints du même coup.

En vous présentant cette méthode, mes Sœurs, je n'ai pas fait autre chose que de vous rappeler une de vos règles, qui se rencontre dans toutes les communautés religieuses. Je veux parler de l'examen particulier. Qu'est-ce que l'examen

particulier, sinon la mise en pratique de la méthode que je viens de décrire ? Cet examen, vous le savez, consiste à choisir un point particulier, unique, sur lequel on s'examine chaque jour, pour constater les infractions commises ou les progrès accomplis sur cet objet spécial. Par exemple, je veux affermir en moi ou acquérir la vertu du silence et du recueillement : chaque jour, aussi long-temps que je ne serai point arrivé à un résultat satisfaisant, je m'examinerai sur mes manquements à cette vertu : voilà l'examen particulier. On sait, sans que j'aie besoin de le dire, combien cette pratique est efficace, et comment, continuée avec persévérance^ elle contribue à la réforme de nous-mêmes.

A la pratique sérieuse et régulière de l'examen particulier, il est bon de joindre, outre l'observation des règles communes, un règlement spécial concerté avec nos supérieurs, avec le directeur de notre âme, et qui soit dirigé avec soin dans le sens du défaul à combattre ou de la vertu à acquérir.

J'ajouterai enfin^ comme moyen subsidiaire et aussi des plus efficaces, la correction fraternelle : c'est l'avantage de la vie commune, tout à fait inconnu dans le monde, d'avoir autour de nous des amis qui voient nos défauts, qui les remarquent, non pas pour nous critiquer, non pour

s'en moquer, non pas, à plus forte raison, pour en nourrir leur maligne joie, mais pour nous avertir, nous aider à nous corriger. Ah ! quel profit pour l'âme religieuse si elle est assez humble pour aimer à être reprise, si elle reçoit non seulement sans chagrin, mais avec joie, les observations que lui prodigue une charité vraiment fraternelle ! Cette humilité^ qui provoque la charité, est en ce point d'autant plus précieuse, que les défauts dont il s'agit ici apparaissent toujours plus facilement aux yeux du prochain qu'aux nôtres ; le jugement qu'il en porte est toujours plus éclairé, moins indulgent que le nôtre. Que dis-je 1 Combien nous échappent complètement ! N'estce pas un lieu commun de la fable que cette cécité sur nos propres défauts, qui n'a d'égale que notre clairvoyance sur les défauts du prochain? Et c'est pour cela que la meilleure marque de notre sincérité dans le désfir de notre réforme sera toujours notre humble docilité à aller au-devant de la correction fraternelle.

Avez vous pris, mes Sœurs, tous les moyens de tendre à la perfection en toutes choses, et, question plus délicate, avez-vous réussi, sinon à en établir tout à fait en vous, du moins à en ébaucher l'édifice? A cette demande répond le plus souvent une parole découragée. On dit : Il y a si long temps que je travaille à extirper

mes défauts, à les déraciner > et mes efforts sont inutiles ; plus vivants que jamais, toujours attaqués, mais toujours renaissants, ils lassent ma patience et triomphent de ma persévérance inutile 1

Inutile ? dites vous. Non, mes Sœurs^ jamais un effort fait en vue de Dieu n'est un effort inutile. « Je vous le dis en vérité, c'est la parole du divin maître à ses disciples : Quiconque vous aura donné à boire un verre d'eau en mon nom, parce que vous appartenez au Christ, je vous le dis en vérité, il ne perdra pas sa récompense (1). » Or n'est-il pas manifeste que tout effort fait sur vousmême pour Notre-Seigneur, en vue de lui plaire, a beaucoupplusdevaleurqueplusieursverresd'eau?

Et n'eussiez-vous» comme vous le dites, réussi à rien, par les efforts de toute une vie, n'est-il pas évident qu'aux yeux de Dieu qui, plus juste que les hommes, ne tient compte que des intentions et nullement du succès, vous avez acquis d'immenses trésorsdemérites?Nesavez-vous pas, d'ailleurs, que Dieu qui veut notre plus grandbien et sait, lui seul, en quoi ce bien consiste, préfère souvent en nous, à la victoire elle-même, la persévérance du combat? Saint François de Sales vajusqu'à dire que le divin Maître nous laisse quelquefois certain défauts jusqu'à la fin de notre vie,

(1) Matth. X, 41; Marc, ix, 40.

malgré les plus généreux, les plus constants efforts, et cela pour nous assurer un mérite plus grand que celui que nous cherchons : celui de rhumilité.

Faut-il le dire enfin, non pour encourager la négligence à se réformer sans cesse, mais seulement pour nous préserver d'un point de vue faux et dangereux, propre souvent à nourrir l'orgueil, la sainteté ne se mesure pas essentiellement à l'absence plusoumoins grande de certains défauts ou de certaines imperfections visibles, elle ne se mesure qu'à l'amour. Or ce ne sont pas toujours ceux qui font le moins de fautes qui aiment Dieu davantage ; ce sont ceux qui apportent à son service plus de courage et de générosité.

Surtout ne dites pas, ne dites jamais : Il est trop tard ! Ne dites pas : J'ai fait tant de retraites! il y a tant d'années que je prend des résolutions inutiles ! A quoi bon tenter encore l'impossible ?

Je me souviens, mes Sœurs, d'avoirlu l'histoire d'une religieuse, aujourd'hui canonisée, dont les débuts assurément ne valaient pas les vôtres. Entrée au couvent sans vocation, elle y passa des années entières à scandaliser ses sœurs par une vie aussi mauvaise que celle qu'elle avait menée dans le monde, avant l'acte de dépit qui l'avait précipitée dans le cloître. Elle attendit six années pour se convertir, non pas encore à la sainteté,

mais aune vie quelque peu régulière. Ce ne fut que lentement qu'elle se décida enfin à gravir les degrés héroïques qui Font fait arriver à Thonneurdes autels : je veux parler d'une franciscaine, Hyacinthe de Mariscotti.

Concluons, mes chères Sœurs , par une résolution qui témoigne à Dieu de notre volonté absolue, persévérante, incapable de se lasser, je ne dis pas de réussir à notre réiorme, mais d'y travailler jusqu'à la fin. Décidonsnous à ne rien omettre des moyens nombreux

que la miséricorde divine, qui nous a appelées à la vie religieuse, a mis à notre service pour y travailler sans relâche à la perfection de nos âmes et à la plus grande gloire de Dieu.

Statuttim est homimbus semel mari.

Il a été établi de Dieu que les hommes doivent mourir.

(Bébr. IX, 27.)

Notre fin dernière préparée de Dieu, voulue de Dieu, c'est Dieu même : Dieu vu face à face dans la jouissance de la bienheureuse éternité 1 Mais avant d'atteindre à cette fin sublime et pour l'atteindre, il faut nécessairement passer par la mort. € Il a été établi, dit saint Paul, que tous les hommes devaient subir la mort. » La mort est l'acte définitif qui nous fixe à jamais dans la possession de notre fin. Delà son importance suprême ; de là vient qu'un pieux prêtre a pu dire : « Ce qu'on appelle la mort n'est qu'une des fonctions les plus importantes de la vie (1). d Se préparer à la mort comme il faut, c'est l'acte de la plus

(1) A. de la Bastie, de l'Oratoire. Voir la Notice sur sa yie parle P. Largent.

haute sagesse ; la philosophie païenne elle-même l'avait senti, quand elle disait par la bouche de Platon : Philosopher, c'est apprendre à mourir. Mais l'Ecriture sainte nous donne la vraie raison, la raison éminemment pratique de ce conseil : « Ayez toujours devant les yeux vos fins dernières et vous ne pécherez jamais. >

La mort ! si je la regarde du point de vue de la nature, de son côté humain, son nom seul est un objetd'effroi. Être séparé violemment, pour toujours, de ce qu'on aime, de ce qu^on connaît^ de ce qui afaitle charme ou du moins rhabitude de toute notre vie ; être précipité, tout d'un coup, de la lumière dans les ténèbres ; passer de ce monde présent, souvent plein de douleurs, mais qui du moins nous est connu et familier, à un monde nouveau, dont nous ne pouvons nous faire aucune idée, en faut-il davantage pourexpliquerrhorreur naturelle de la mort qui nous saisit d'instinct quand nous la voyons devant nous, et qui prévient tout raisonnement ?

Cette horreur naturelle delà mort n'est point un péché,elle n'est pasmême une imperfection.Notre- Seigneurnerapointcondamnée;bienplus,ila voulu, pour notre consolation, l'éprouver lui-même. Il apleurésurLazare au tombeau. Au jardin des Oliviers, il a sué le sang dans les angoisses de celte mort prévue, que son amour pour les hommes et

son obéissance pour son Père lui faisaient accepter. Mais si ce n'est pas une faute d'éprouver ce sentiment, commun à tous les hommes, c'en est une pourl'âme religieuse de nepas s'efforcer de monter plus haut en Jésus-Christ, qui, nous ayant montré en lui-même l'horreur et la crainte naturelle de la mort, l'a cependant aimée, Favouluepourplaire à sonPèreet par amour pour nous. Quel malheur pour une âme religieuse, mes Sœurs, si, vouée par état à la méditation des choses éterii^elles, elle ne savait pas voir, dans la mort, autre chose que le côté lugubre qui effraie la nature, si elle ne savait pas y découvrir ce que les âmes saintes ont l'habitude d'y trouver, je veux dire la meilleure lumière dans le pèlerinage de cette vie et la plus solide consolation I

Le P. de Condren, dans une de ses lettres, nous parle en ces termes des dispositions du cœur de Jésus, parrapport à la mort qu'il devait subir pour nous:

« Jésus-Christ, notre maître et notre loi, au premier instant de sa vie s'offrit à Dieu pour mourir, et conçut, en sa sainte pensée, toutes les disposi-

lions de sâmort elles conserva toujours vivantes en son âme (1). »

Si la pensée de la mort fui toujours vivante en Celui qui est la vie par essence (2), et qui ne mourut que par un acte libre de son amour pour nous, que doit-il en être de nous, enfants naturels de la mort, nous qui ne pouvons entrer dans la vraie vie qu'en traverant la mort? Evidemment cette pensée de la mort et de l'éternité dont elle est la porte, par une grâce spéciale de Dieu, vous a été présente à l'heure où votre vocation se préparait, à ce moment décisif où, entre la vie du monde et celle du cloître, vous alliez faire un choix. La pensée de la mort a été, je puis le dire, un des flambeaux qui éclaira votre entrée au Carmel. Depuis, ce flambeau ne s'est jamais éteint. S'il doit briller devant les yeux de tout chrétien, pour le guider à travers les obscurités de la vie, à plus forte raison doit-il luire à Tâme religieuse, au sein des épreuves qui sont propres à son état de renoncement et de sacrifice. La vie religieuse n'est-elle pas en eff'el, plus que toute autre, une mort anticipée à toutes les consolations sensibles, à toutes les joies de la terre ? « Vous êtes morts, disait saint Paul aux Colossiens, et votre vie est

(1) Lettre 85.

(2) a Ego Bum vita. » (Joan.)

cachée en Dieu. » Que cette parole, vraie pour tout chrétien, est surtout applicable à vous, mes chères Sœurs ! Combien véritablement vous êtes le grain de blé qui doit être enfoui dans la terre, et qui ne peut porter son fruit et devenir fécond que lorsqu'il meurt I A tous les chrétiens la pensée de la mort doit être familière ; à vous, mes Sœurs, elle doit vous être chère, puisque, loin de vous apparaître comme le symbole de Tobscurité et des ténèbres, elle vous rappelle avec une clarté singulière, et met, pour ainsi dire, sous vos yeux rimage des vertus essentielles, propres à votre vocation. Enfants de la pauvreté, de la chasteté parfaite, de l'obéissance, vous savez envisager dans la mort la pauvreté suprême, le détachement absolu, la parfaite obéissance à Dieu.

La mort, c'est lapauvreté suprême. Par elle, en un instant, en un clin d'œil, toutes les choses créées nous sont enlevées, nous deviennent inutiles. Par elle, à rinstant même, le riche le plus fastueux tombe dans l'indigence complète, et le pauvre le plus délaissé n'a plus rien à lui envier. Les biens extérieurs de ce monde, tous ravis en un instant, ce ne serait encore qu'une perte minime, si les biens intimes, qui seuls nous rendent capables de jouir des autres^ nous étaient laissés. Mais non ! Notre intelligence, en tant qu'elle comprend et

goûte les choses du temps pour en jouir, notre cœur habitué à se complaire aux affections de tant d'êtres chers, qui nous assistent peut-être à notre dernière heure, notre volonté, notre imagination, tout cela est violemment détourné des objets dont la présence les remplissait, et désormais appliqué, pour toujours, à une activité nouvelle qui nous est une mort, parce que la vie . présente n'en donne aucune idée. Que devient le corps ? une masse inerte qui ne peut rien goûter, rien sentir, qui dans quelques heures sera un objet de dégoût, la proie des vers. Et l'es.prit qui l'animait, qui est immortel de sa nature, ne donnera cependant pas le plus léger signe, la preuve la plus imperceptible de sa persistance. Autour de ce lit funèbre expirent tous les efforts de l'amitié, de la science, tout ce qui a fait l'occupation ici-bas de cet être qui vient d'expirer ; tout cela est fini, fini à jamais ; il n'en reste rien. 0 pauvreté de la mort ! Quelle pauvreté atteint à celle où tu nous réduis 1

Cette pauvreté suprême, c'est en même temps le détachement absolu: si la mort ne brisait que les liens dangereux ou criminels, la séparation qu'elle amène se justifierait d'elle-même ; mais non, lesaffectionslespluslégîtimes,Iesplus pures tendresses de l'amitié, les joies les plus bienfaisantes de la famille, il faut que tout cela soit

frappé en même temps. Le cœur uni à ce cœur dont la mort vient de briser Tenveloppe mortelle restera seul, dans un isolement impitoyable, sans que rien vienne lui témoigner que ses soupirs sont entendus, que la douleur de celui qui demeure reste partagée par celui qui s'en va. Quel détachement religieux, quel sacrifice accompli au nom de la chasteté parfaite, saurait être plus rigoureux que celui-là?

La mort, c'est encore Tobéisance absolue, instantanée, complète, à la volonté divine. Cette volonté suprême prononce un arrêt que nul n'entend, mais qui n'en est pas moins d'une effrayante réalité, et à l'instant même cet arrêt s'exécute. C'est celui dont parle saint Paul : Statutum est semel homines mori. L'heure est venue, la minute marquée asonné ; c'enestfait : sansdélai, sans retard, l'ordre divin est obéi. Quand il s'est agi de créer le monde. Dieu prononce une parole, et le néant lâche sa proie : il dit, et tout est fait. A l'heure où chacun de nous paie sa dette au péché, il en est de même : une parole se prononce que nul n'entend, et à l'instant même le ministre de Dieu, la mort, a saisi sa victime.

Quelle leçon pour nous ! et qu'il nous est facile d'apprendre de la mort à pratiquer avec mérite et par amour ce que, bon gré, mal gré, nous devons subirun jour ! Quoi ! je resterais attachée

à la terre, aux créatures^ à moi-même, à ma propre volonté, à tout ce qui passe, quand j'ai sous les yeux cette mort gui doit tout engloutir? Ah ! plutôt, j'apprendrai d'elle à fixer mon esprit sur les vertus de l'état religieux qui sont toutes des symboles, des annonces des commencements de la mort, et je bénirai Dieu de m' avoir appelée maintenant à mourir chaque jour librement, par mes saints vœux, pour me donner à ma dernière heure la joie de n'avoir, en mourant, plus rien à quitter.

Lapenséede lamort n'entretient pas seulement l'âmereligieusedes saintes obligations de son état, elle lui rend encore merveilleusement facile l'exercice de la présence de Dieu : là encore elle est une^lumière que, selon TEvangile, elle seule peut donner.

Voyez, dans les paroles du divin Maître que nous a transmises le livre inspiré, l'idée que nous devons nous faire de la vie humaine.

La vie humaine nous est représentée comme un temps destiné à accomplir un travail, à satisfaire à une tâche, bientôt terminée, dont il faudra rendre compte, à une heure imprévue du jour ou de la nuit. Tantôt c^est le père de famille qui amène des ouvriers travailler àsa vigne, leur promettant le salaire à la fin du jour. Tantôt c'est le maître qui confie des talents àses serviteurs, avec

mission de les faire valoir, chacun selon sa capaci té,e t qui leur demandera, à un j our donné, compte du zèle qu'ils auront mis à les faire fructifier. Ailleurs ce sont des vierges qui attendent l'arrivée de l'époux et de l'épouse ; elles doivent tenir leurs lampes prêtes, pour l'heure inconnue oùl'époux et réponse doivent venir.

Travailler à la vigne, comme un mercenaire, de manière à mériter le salaire ; faire valoir les talents, veiller comme les vierges, en attendant le retour du maître ou de l'époux qui doit nous récompenser s'il nous trouve fidèles, nous faire asseoir avec lui dans la salle du festin ou des noces, nous faire entrer dans son royaume, pour y régner avec lui, que sont toutes ces images, sinon le symbolisme transparent, lumineux, delà vie présente et de son terme selon le plan divin ? Mais comment le serviteur, l'ouvrier de la vigne; comment la vierge pourront-ils répondre sûrement à la volonté de celui de qui ils attendent le salaire, si, dans leur travail, ils n ont pas Toeil constamment fixé sur ce moment prochain, mais dont la minute précise est aussi incertaine que son arrivée est infaillible et dont dépend toute leur destinée ?Notre-Seigneur insiste, revient à chaque instant sur cette incertitude oùil nous laisse, et sur la nécessité pourle fidèle de n'être pas surpris: aSoyez toujours prêts ^ car je viendrai comme un vofeiir,

au moment où vous vous y attendrez le moins, Est'Ceau milieu de la nuit? Est-ce au chant du coqf Est-ce à la seconde ou à la quatrième veille » qu'il doit venir? Nul ne lésait d'avance, mais il viendra : d'où la nécessité de ne pas rester un seul instant sans se tenir les reins ceints |comme pour le voyage, etle flambeau àla main pour éclairer notre route. Vous voyez doncque ces deux idées, celle du maître qui m'attend pour me récompenser, celle du moment imprévu de sa visite ou de la mort, sont deux pensées qui se tiennent, qui sont inséparables. Penser à la mort, c'est penser au divin maître ; réciproquement penser à l'époux de nos âmes, à celui qui doit les couronner et les rendre heureuses à jamais, c'est penser à ce moment qu'il a choisi, qu'il a marqué de toute éternité, mais dans un secret inviolable, pour se donner à nous.

La pensée de la mort estencore noire meilleure lumière, parce que, mieux que toutes les autres, elle nous établit dans l'esprit de la foi, cet esprit qui est l'âme, la force, le tout de la vie religieuse. Car en quoi consiste cet esprit de foi? Il consiste en trois choses: à avoir toujours un motif surnaturel dans nos actions, à les faire d'une manière surnaturelle, àn'en vouloir d'autres récompenses que des récompenses surnaturelles.

Si un homme du monde avait à apprécier nos

actions^ il ne manquerait pas de se persuader que, comme les siennes, elles ont un motif tout humain. ' L'homme de la nature agit pour son plaisir, pour la gloire, pour le gain. L'intérêt, la vanité, la sympathie ou l'antipathie, voilà l'ensemble des mobiles qui le font agir, il n'en connaît guère d'autres ; il s'élève rarement au-dessus, et rarement au delà ; on peut même assurer que la pensée du devoir pur lui est habituellement étrangère. Le vrai chrétien, le religieux n'agit que par ordre de Dieu, pour plaire à Dieu. Sa* raison déterminante est toujours celle-là. Plaisir, sympathie, intérêt, tout cela n'entre que secondairement en ligne de compte ; tout cela , quand la gloire de Dieu Texige , est foulé aux pieds.

De même vous croyez, homme du monde, que je compte, pour réussir, sur ma raison, sur mes talents naturels, sur les secours humains? Non, tout cela n'est qu'au second rang; dans toutes mes œuvres je ne compte que sur Dieu, sur sa grâce, sur les mérites de Jésus-Christ, sur l'assistance de la Vierge et des Saints : c'est à eux que je remets la direction comme la garde de toutes les puissances démon âme, de toutes mes facultés naturelles ; c'est à Dieu seul que s'adresse ma reconnaissance, si un heureux succès couronne mes efforts.

Et quel est le but où je tends? Homme du monde, qui ne voyez jamais que le bul prochain, vous croyez que je n'ai eu en vue que le succès de telle entreprise, que l'estime, ou Taffection, ou la confiance de celui-ci ou de celle-là. Ah! que vous vous trompez I En réalité, je ne veux aucune récompense humaine ; mes désirs, mes vœux sont au delà ; le seul succès que j' ambitionne, d'est de plaire à Dieu, et, au jour marqué, de jouir de Dieu.

Voilà Tesprit de foi, voilà la vie de la foi. Or je vous le demande, mes Sœurs, qui s'établit solidement dans Tesprit de la foi, qui vit de la foi si ce n'est celui que la pensée de la mort a familiarisé avec ce moment où les ombres de la foi deviennent lumière, où, sur les ruines de tout ce qui passe, les promesses de Dieu seront confirmées pour Téternité, où plus rien d'humain ne subsistera, que ce qui aura été fait sous Taction de la grâce de Dieu et pour la gloire de Dieu? Qu'il estfort contre les séductions de tout ce qui est terrestre, de tout ce qui est du temps , l'homme qui, assis par la pensée sur la pierre de son tombeau, regarde delà tout ce qui passe dans le torrent de la vie présente : bonheur et malheur, flatterie et menace, plaisir et peine ! Rien ne l'ébranle, rien ne l'abat, il vit dans un monde supérieur, dans le monde des réalités surnaturelles

oùTaétabli la pensée fixe, laméditaiion habituelle de rinévitable mort.

Voilà, mes Sœurs, comment la pensée de la mort est pourTâme religieuse lameilleure lumière ; il me sera facile maintenant de vous faire voir comment elle est sa meilleure consolation.

Le pécheur qui jouit de la vie présente la trouve trop courte. « Insensé ! dit saint Bernard : à celui dont Tâme est toujours dans la mort, il serait avantageux que la mort du corps ne se fît pas attendre, et ce qui lui serait plus avantageux encore, ce serait de n'être jamais né! Mais pour nous qui sommes dans toutes les angoisses du combat^ ne devrions-nous pas plutôt trouver la vie trop longue? Oui, il te faut crain dre la longueur de la vie, ô mon âme, de peur d'être accablée du poids de ta faiblesse, de peur que le désespoir ne te saissise à la vue de si longs et de si durs travaux (1). » Tel est en effet le sentiment des saints à la pensée de la mort : elle est Theure de la délivrance, elle est le commencement du repos, elle est la fin deTépreuve.

(l) Bem. Serin. 1, de Diversis.

Pour toute âme qui aime Jésus, et qui ne l'aime pas parmi vous, mes Sœurs ? la vie, si douce qu'elle puisse être, a toujours un côté douloureux. Ici-bas nous ne le voyons pas, nous ne Tentendons pas Celui que nous aimons. Il demeure si caché, il passe si rapide, qu'à peine pouvons-nous croire à sa présence, à ses visites dans nos âmes. Mais surtout, nous ne sommes point à lui comme nos cœurs le désirent. Mille tristes nécessités, sans parler de la misère de nos âmes, nous arrachent sans cesse à la douceur de son entretien, à la parfaite fidélité à son service. «Tant que nous sommes sur cette terre, écrivïdt saint Paul aux Corinthiens, nous sommes éloignés du Seigneur. » Et, ce qui passe tous les ennuis, le péché est toujours là qui peut nous séparer de lui ; il nous faut toujours opérer notre salut « avec crainte et tremblement ». Comment 4onc, avec le même saint Paul, ne pas s'écrier : « Qui me délivrera de ce corps de mort?... > Qui me constituera dans cette heureuse incapacité du péché, qui est la plus enviable des prérogatives des âmes glorifiées?

La vie présente, toutéclairée qu'elle soit des lumièresdela foi, est cependantuneviede ténèbres. Que d'obscuritésnousenvironnent! Que d'énigmes pèsent sur nous ! Vienne la mort, alors notre nuits'illumine; «alors nous voyons Dieu faceàface,

alors nous le connaissons, comme nous sommes connus de lui. 3> Alors ce sera la vraie vie ; mais une vie si complète que c nulle part, dit saint Augustin, la mort ne se rencontrera ni au-dessous ni au-dessus, ni au dedans, ni au dehors de nous (i). > En d'autres termes, la lumière sera entière, elle nous absorbera et nous pénétrera de toute part, il n'y aura plus place pour l'obscurité, ni au-dessus, ni au-dessous, ni au dedans, ni au dehors de nous, a: Nous le verrons, dit saint Pierre, et sa vue nous fera tressaillir d'une joie inénarrable et glorifiée (2). » 0 la belle et radieuse lumière qui, sur les ruines du soleil de ce monde éteint pour nous, nous vient de ce soleil étemel, père de toute lumière, qui estDieumême! Qui ne s'écrierait, avec le saint martyr Ignace d'Antioche : « C'est une chose magnifique de se coucher en ce monde par la mort, pour se lever à l'éternelle lumière de la vision de Dieu I »

La mort, c'est le moment de la récompense. Icibas l'amour souffre, il faut qu'il souffre, c'est la loi, il ne peut se témoigner que parla souffrance. Souffrir pour ce qu'on aime, c'est le plus vrai bonheur de l'amour. Mais au delà du passage étroit de la mort il en est tout autrement. Là

(1) Ang. Serm. 299, uo 9.

(2) I. P«tr. I, 8.

l'amour joHÎt et la souffrance adisparu pour jamais. Le langage deTamour n'est plus qu'une action de grâces éternelle : « Réjouissez-vous, mon petit troupeau, dit Notre-Seigneur, car il a plu au Père céleste de vous donner son royaume. Bon serviteur, dit-il encore, entre dans la joie de ton Seigneur. Venez, les bénis de mon père, prendre possession du royaume qui vous a été préparé depuis f origine dumonde > . Et à vous, mes Sœurs, en ce moment suprême, la sainte liturgie adresse cette parole que vous récitez souvent dans l'office des Vierges : « Venez, épouses du Christ, venez recevoir la couronne qui vous a été préparée de toute éternité. »

Et, en effet, qui mieux que l'âme religieuse doit avoir la sainte confiance qu'elle a été choisie pour les récompenses éternelles ? C^est saint Bernard qui le disait à ses enfants : « L'état religieux donne l'assurance morale du salut ; car on y vit plus saintement, on se relève pluspromptement, on y meurt avec plus de confiance. » Et encore : « Ily a peu de probabilitépour que celui qui meurt dans une cellule ne soit pas sauvé, attendu qu'il est diificile à celui qui n'est pas prédestiné d'y rester jusqu'à la mort. » Saint Thomas ne craint pas d'assurer que la profession religieuse équivaut à un second baptême. Et c'est ainsi que tous les saints docteurs font écho à la parole

solennelle de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui, en introduisant sur la terre la vie parfaite des conseils évangéliques, a promis à quiconque renoncerait à tout pour son amour <i la vie éternelle }>.

Je vous le demande, mes Sœurs, envisagée dans cet esprit de foi, comment la seule pensée de la mort n'apporterait-elle pas à Tâme religieuse un encouragement sans pareil, une suprême consolation ? Avec quelle joie, avec quelle sécurité ne se redit-elle point la parole de saint Paul : n Le moment court et léger de nos tribulations opère en nous le poids éteimel d'une incomparable gloire » !

Enfin la mort, c'est l'union consommée avec Jésus-Christ. Quelle pensée peut davantage faire tressaillir le cœur d'une épouse que celle d'une union parfaite avec son bien-aimé? Que désiret-elle, auciel et sur la terre, sinon d'être enfin toute àlui et lui tout à elle, sans aucune séparation, sans aucun milieu, sans intervalle? « Plût au ciel, dit réponse du Cantique, que je le rencontre seul, afin de lui donner sans obstacle tous les témoignages de mon amour! » Or c'est la mort seule qui lui procure ce bonheur, c'est la mort seule qui donne, parfaitement etpour toujours, à l'âme qui aime la jouissance de son bien-aimé. C'est elle qui l'unira si complètement à lui qu'ils n'auront plus qu'une même demeure, une même vie ; c'est

par elle que s'accompliront, dans leur plénitude triomphante, ces paroles mystérieuses de saint Paul : « Dieu sera tout en tous,,, celui qui adhère à Dieu est un seul esprit avec lui,.. Ce rC est plus moi qui vit j c'est lui qui vit en moi (1) >.

La mort, c'est Taccomplissement de notre fin dernière, l'union avec Dieu ; c'est le commencement de la vie éternelle, la fin de l'exil, l'entrée dans la Béatitude, a C'est, comme le disait un grand évêque (2), c'est le retour de l'enfant prodigue à la maison paternelle, pour des vacances qui ne finiront pas. » C'est l'accomplissement de tout désir du cœur, c'est l'heureux terme de notre perfection en Dieu, c'est le sceau qui imprime en nous la divine ressemblance, c'est l'achèvement de cet édifice spirituel qui fait de nous la demeure de Dieu; c'est le moment où se recueillent les fruits de l'éternité, où nous jouirons de nos travaux accomplis pour la plus grande gloire de Dieu, les seuls qui doivent subsister.

C'est la vue, ou plutôt la méditation habituelle de ces béatitudes de la mort, qui a provoqué chez tant d'âmes d'élite, chez tant de saints, le désir de leur propre destruction, les aspirations véhémen*

(1) Col. iir, 11 ; I Cor. viii, 17; Gai., 20.

(2) Wiseman.

tes vers ce terme qui effraie tant la nature. Un penseur délicat, à qui un instinct secret révélait peut-être d'avance sa fin prématurée, écrivait pour lui-même, à propos de la mort, ces lignes si touchantes et si profondes :

« La paix est ce qui nous manque le plus icibas. Et songer que la mort est ce moment qui nous donne la paix, cette mort si redoutée ! Rassemblez la quintessence de tout ce qu'il peut y avoir de plus doux ici-bas, cela n'approche pas de la douceur qui nous attend, et c'est une réalité ! Tressaillements, joie ! A-t-on pensé à la félicité de posséder éternellement un objet sans tache, sans faiblesse, sans défaillance, qui satisfait à la fois tous les bcsoinsdu cœur et tous ceux de l'esprit, et de jouir de son amour sans trouble, sans changement, sans fin, sans passé? »

Et il ajoutait, en manière de conclusion : « Que le jour tarde àparaîtrel... La pensée de la mort est si simple et si facile. Elle n'a rien de pénible et d'affligeant. Pourquoi la plupart s'éloignent-ils avec une sorte de crainte superstitieuse? N'estelle pas le jour de fête, où se révèlent toutes les beautés entrevues (1) d?

Qui a mieux compris ces béatitudes de la mort que cette jeune mourante qui, de son

(l) Alf. Tonnelle, Fragm&KU^ 214-219.

76 PKEMIER JOUR

lit de douleur, disait à ceux qui assistaient à ses dernières souffrances : « La Mort?... mais il n y a pas de mort ! Voyez : je sens, je prie, j*aime, je comprends : c'est ma vie d'à présent qui durera jusqu'à son terme ; puis cette vie changera, elle deviendra meilleure, mais elle ne s'interrompra pas. M6i qui suis là, je sentirai, je prierai, j'aimerai, je comprendrai toujours: c'est bien un changement dans la vie, ce n'est pas l'interruption de la vie. Où donc est la mort (1) ? »

Si, en réalité, il n'y a pas de mort pour le chrétien fidèle, à plus forte raison n'y en a-t-ilpaspour la religieuse. N'est-ce pas ce que l'Eglise nous fait entendre quand elle appelle le jour de la mort des saints : Natalitia ou dormitio : jour de naissance, jourdu sommeil?Ce que lamort enlève, en effet, à la vie, cen'est pas ce quifaitl'essencedela vie, ce sont les accidents qui raccompagnent : le travail, la fatigue, les angoisses et les craintes ; ce n'est pas ce qui en est le fonds et la raison d'être, savoir: l'intelligence et l'amour. Ne nous étonnons donc pas de voiries saints donner à la mort le nom de vie, et à notre vie périssable, imparfaite, défaillante, le nom demort. Saint Jean de la Croix, cet homme céleste, votre second fondateur, après sainte Thérèse, ou plutôt avec

(1) Vie d* Adélaïde Capece MiwutolOy par lAp^ Crayen, p. 22.

elle, en parlant des deux sortes de vie quî sont le partage du chrétien, ne nomme même pas cette vie matérielle. Pour lui, elle n'existe pas. « Il y a deux vies, dit-il, Ttine qui estla vision béatifique dans la gloire, l'autre qui es tF union d'amour en cette vie. » Or, à qui les pensées des saints seront-elles familières, si ce n'est à vous, mes Sœurs? Qui enviera aux saints leurs désirs de la mort, si cen'est vous? Un saint Ignace d'Antioche vole au martyre, avec ces paroles brûlantes : « C'est maintenant que je vais êti;e discipïe de Jésus-Christ! Oh ! laissez-moi aller jouir de lui: il m'est avantageux de mourir. Viennent la croix, la dent des bêtes, la dislocation de mes os, que m'importe? pourvu que, par la mort, j'aille jouir de Dieu, je ne puis rien désirer de terrestre et de périssable : j'ai en moi l'eau vive qui me dit sans cesse : Cours au Père ! y>

Le saint roi David exprimait déjà le même désir : « Quand viendrai-je et apparaîtrai-je devant la face démon Dieu? d Saint Paul, à son tour, s'écrie : « Je désire être dégagé de tous mes liens pour être avec Jésus-Christ ». Mais qui plus que voire séraphique Mère a senti Tamertume de l'exil et soupiré après les joies de la patrie? Toute sa vie intérieure se résume en ce chant célèbre : « Je me meurs du regret de ne € pouvoir mourir ! »

78 PRESnEB JOUR. LA PENSEE DE LA MORt.

Ah I mes Sœurs, vous qui êtes ses filles, ne seriez-vous pas inexcusables si vous ne goûtiez mieux que personne ces hautes et fortifiantes pensées ; si, malgré la crainte naturelle de la mort, qui peut aussi vous visiter à certaines heures, vous ne saviez dire avec saint Paul : « Tant que ^ nous sommes dans ce corps périssable, nous sommes loin du Seigneur. Mais nous avons confiance, et nous aimons mieux être séparées de notre corps, pour être présentes devant le Seigneur (1) ! »

Que la pensée de la mort, qui est votre meilleure lumière, soit donc aussi votre meilleure consolation ! Comme saint Martin, vous ne refuserez pas le travail, et vous porterez sans vous plaindre, aussi longtemps qu'il plaira au divin Mlaître, le poids du jour et de la chaleur ; mais comme lui vous aspirerez à lapatrie céleste, ettousles jours de votre vie, vous travaillerez à vous rendre dignes d'entendre avec joie sonner cette heure où range de la mort viendra vous dire : « L'hiver est passée la saison des pluies a disparu, voici que les fleurs apparaissent (2)... » Viens, épouse du Christ , viens recevoir ta couronne, préparée de toute éternité !

Ainsi soit-il.

(1) II Cor. V, 6-8.

(2) Cant. II, 11.

UEUXIÈHE JOUR

Pro menê^trâ peccati erit etplagarum 7nodv8.

La mesure du péché sera la mesure du châtiment.

(Deutér. xxv, 2.)

Mes chères Sœurs, si le salut est le seul bien de rhomme, le péché, qui est le seul obstacle au salut, est le seul mal véritable de rhomme. On pourrait dire aussi en un sens qu'il estle seul mal de Dieu; car si Dieu, dans sabéatitude, était capable de souffrir, lepéchédesescréaturesseraitpour luilaseule souffrance. Mais veuillez le remarquer, cette affirmation qui serait un paradoxe, appliquée àlLtredivin, estlapluspoignante, laplusdouloureuse des réalités, si nous l'appliquons au Fils de Dieu, au Verbe incarné, dans sa vie mortelle: toutes ses souffrances inénarrables, depuis sa naissance dans les humiliations delà crèche^ jusqu'aux tor-

tures de la croix, ont eu une seule cause : le péché de l'homme.

Pour rendre donc à Dieu la gloire qui lui est due, comme pour opérer notre salut, une seule chose est nécessaire, indispensable au chrétien : fuir, combattre, détruire le péché. Or, pour déclarer au péché une guerre efficace, n'est-il pas avant tout nécessaire d'avoir du péché l'idée véritable, afin d'avoir pour' lui la haine qu'il mérite ?

Que de choses ont été ditespar les théologiens, et surtout parles saints, de la malice incompréhensible du péché ! Comme ces grandes âmes, éprises de la sainteté divine, ont été saisies d'horreur et d'effroi, à la vue de la distance presque infinie que le péché met entre Dieu et nous ! Aveuglement sans excuses , ingratitude sans nom, révolte digne de tous les châtiments^ juste cause d'une mort éternelle, voilà le péché mortel ; et quant aux offenses que nous appelons légères et vénielles, les saints nous disent que, plutôt que ày consentir de propos délibéré, quand même éette faute légère devrait avoir pour résultat le salut d'un monde, il vaudrait mieux choisir mille morts. Sicettepropositionestvraieà l'égard de toute âme chrétienne, que dirons-nous de l'âme religieuse, vouée par état à la perfection ?

Entrons, mes Soeurs^ aujourd'hui dansla pensée et dans les sentiments des saints, etpour cela

essayons de nous faire du péché une idée exacte, afin d'en accroître en nous l'horreur. Mais comment se donner cette idée? Le Prophète s'est écrié à juste raison : « Domina, delicta qiiis intelligit ? Seigneur, qui est capable de comprendre le péché ?» Qui en aura Tintelligence ? A sa seule pensée, une sainte, Catherine de Gênes, tombait en défaillance, tant il lui inspirait d'effroi. Pour nous, à qui Dieu . n'a pas donné ces vives lumières, efforçons-nous, du moins, de concevoir la laideur et la malice du péché, en en méditant les conséquences telles que la foi, telles que la vue même de ce monde, où triomphe le péché, peuvent vous les faire connaître.

Si les hommes étaient capables de rentrer en eux-mêmes, suivant Tavis du Prophète : « Redite prœvaricatores ad cor : Pécheurs, rentrez en vous-mêmes >, le spectacle seul.de ce monde suffirait à les convaincre de la malice du péché.

Des maux innombrables couvrent la terre, et il n'est pas besoin de recourir à l'enseignement des saints livres et à l'histoire sacrée pour re-

connaître que le péché est la cause prochaine ou indirecte du plus grand nombre, t Vous jugerez l'arbre à ses fruits », a dit la Vérité même. Que penser de l'arbre, si les fruits sont si vénéneux? Que penser de la source, si les ruisseaux so,nt si fétides? Quel doit être le rejeton, d'une génération si monstrueuse et si fatale?

Regardez les nations,puisles individus; etsuivez le péché à la trace des calamités qu'ilproduit.

S'agit-il des peuples? Que de guerres sanglantes, que de tyrannies, que de violations de tous les droits divins et humains remontent, dans leur source, à l'orgueil, à la cupidité, à l'amour des plaisirs criminels ? N'est-ce pas un lieu commun de l'histoire que la chute des empires coïncidant toujours avec les grands vices, avec l'apogée delà mollesse et de la volupté? C'est quand le monde romain ressent déjà la décomposition qui vient du vice, que les barbares s'élancent pour dévorer cette race dégénérée, devenue incapable de se défendre. Ainsi s'écroulent toutes les dominations les mieux assises et lesplus florissantes. La corruption des mœurs, qui naît de la prospérité temporelle les mine en dessous et les fait tomber les unes sur les autres ; les vainqueurs prennent, bientôt après leur victoire, les vices des vaincus, et préparent ainsi leur propre décadence.

Mais que cette démonstration est plus saisissante encore quand, au lieu de s'adresser à des multitudes, on interroge chaque individu en particulier, quand surtout on rentre dans sa propre conscience et qu'on cherche la cause de la plupart des maux dont on se plaint si amèrement, et dont trop souvent on accuse la Providence de Dieu ! Je m'adresse donc à chacun de ceux qui ici-bas gémissent sous le poids de quelque souffrance, — c'est s'adresser à tout le monde, — et je pose ainsi la question : Si, des causes qui vous font gémir, vous retranchiez toutes celles qui ont leur racine dans vos péchés: orgueil, paresse, sensualité, colère^ de combien votre fardeau ne serait-il pas allégé? Les saints aussi ont leurs souffrances, puisque la souffrance, née du premier péché, est la loi de ce monde ; mais comme leurs peines sont légères, comparées à celles qui, chez l'homme pécheur, sont la suite et le châtiment deses caprices ! Ils les supportent avec joie, non seulement comme la juste expiation de leurs fautes personnelles, que leur humilité leur fait voir toujours dignes de toute la colère de Dieu , mais aussi ils y voient des épreuves salutaires, des moyens de perfection, des effets privilégiés de la grâce divine. Qu'il en est autrement du pécheur ! Tant qu'il persévère dans le mal, rien n'adoucit ses souffrances. Elles crois-

sent, au contraire, avec les passions qui les causent ; car il est écrit : « Per quœ peccat quis, per hœc et torquetur : L'homme est puni par oîi il a péché )) ; et ce n'est que lorsque ses yeux seront dessillés, que le repentir viendra adoucir leslarmes cuisantes, fatale conséquence du péché.

On peut donc le dire, et cela est vrai dans une large, dans une effrayante mesure, les maux qui dévorent l'humanité, les souffrances particulières de chaque homme ont leur raison dans le péché : les souffrances de l'humanité, c'est l'histoire du péché écrite par lui-même.

Mais sortons de ce monde. Le monde présent en effet, quoiqu'il s'appelle avec raison « une vallée de larmes », n'est pas suffisant pour nous montrer tout le mal du péché ; cherchons donc, en dehors du monde et au delà, les fruits de cette racine empoisonnée.

Qu'est-ce que le Purgatoire, cette région intermédiaire que la foi nous révèle entre la terre et le ciel, la terre dont les péchés l'ont créée, le ciel dans lequel elle finira par se perdre un jour ? Le Purgatoire, c'est le lieu où des âmes infiniment chères à Dieu, enrichies de sa grâce et destinées

à la gloire éternelle, achèvent d'expier les restes des péchés dont elles ont obtenu le pardon sur la terre, ou de péchés non expiés, mais dont aucun ne mérite la peine éternelle. Qu'est-ce à dire ? Cela veut dire, ô mon Dieu, qu'entre vous et l'âme où se voit encore la plus légère trace du péché, il y a comme un abîme infranchissable, une incompatibilité absolue. « Rien de souillé, dit l'Apocalypse, n'entrera dans le royaume des cieux. » De là le Purgatoire dont les flammes sont allumées et brûlent jusqu'au jour du jugement, non pour des âmes ennemies de Dieu, révoltées contre lui, mais pour des âmes qui détestent leurs péchés, qui reconnaissent la bonté de Dieu qui les a sauvées, qui mêlent aux soupirs que leur arrachent des souffrances dont la terre n a aucune idée, les efl'usions de Taction de grâce et les cantiques de l'espérance. Dans le nombre se trouvent des âmes dont la vie terrestre a été généreuse, héfoïque, remplie de mérite, que dis-je ? (car il est permis de le croire), des âmes qui recevront un jour l'honneur des autels !

Ah ! celui-là aurait-il une idée assez grande de la malice du péché, qui n'aura pas médité sur le Purgatoire? Ce qui a créé le Purgatoire, ce qui en a allumé et ce qui en entretient la flamme, ce qui maintient un voile épais entre ces âmes saintes et la vision béatifique désirée par elles, avec une

inexprimable ardeur, c'est un péché pardonné, un péché qui n'existe plus, dont Toffense a depuis longtemps disparu ;qui a été suivi peut-être d'un flot de grâces abondantes et d'une multitude de vertus , mais dont l'expiation terrestre n'a pas été suffisante. Ce qui a créé le Purgatoire pour cette âme sainte, c'est ce péché véniel oublié dont elle n'a point demandé le pardon et qui reste encore comme une ombre obscure, invisible à des yeux mortels, mais visible à Dieu seul, sur un fond étincelant de lumière.

Or le péché véniel, oserai-je le dire, c'est le péché habituel, favori des personnes de piété, des religieuses, des prêtres. On se dit : Ce n'est rien : une légère sensualité, une petite satisfactiond'amour-propre, un mot d'aigreur, une petite jalousie, une négligence aperçue. . . Ah ! descendez dans les flammes du Purgatoire, où vous avez bien non pas la crainte, mais l'espérance de descendre un jour ; regardez, contemplez ce péché véniel dans sa conséquence. Cette privation de la vision béatifique qui arrache des larmes, ce désir dévorant qui consume, cette flamme dont l'intensité décroît sans cesse, mais cependant se fait toujours sentir, c'est le péché véniel qui en est cause! Mesurez la distance comme infinie que ce péché, jugé par vous siléger, établit entre Dieu et sa créature bien-aimée !

Isaîe a vu dans le ciel les séraphins se voilant la face devant le trône de Dieu; il a entendu leur sublime cantique : « Saint ^ Saint ^ Saint, trois fois Sainty le Seigneur^ le Dieu des armées ». Ce cantique des séraphins, ne semble- t-il pas queles . flammes du Purgatoire le répètent et le font entendre à leur manière : « Non, semblent-elles nous dire, rien de souillé, pas même un atome, ne saurait entrer dans le royaume de Dieu, parce que Saint, Saint, Saint, trois fois Saint est le Seigneur, le Dieu des armées ! »

Le Purgatoire, c'est l'histoire du péché, écrite par la main de la sainteté divine.

C'est ce que sentent intimement les âmes du Purgatoire. Une si rigoureuse justice leur paraît légitime, ou plutôtimpérieusement nécessaire, et rien n'est plus fondé que la doctrine de sainte Catherine de Gênes, lorsqu'elle nous dit qu'au moment de la mort les âmes en grâce, mais encore marquées de la trace du péché (et combien en sont exemptes?), vont d'elles-mêmes se précipiter dans les flammes du Purgatoire, à la place que leur assignent la nature et le deg^ré de leur souillure, et qu'il serait mille fois plus insupportable à l'âme non encore purifiée de demeurer dans le Ciel avec la moindre tache, que d'être reléguée dans le plus profond des abtmes du Purgatoire. C'est dans le même sen-

liment que la sainte disait que si on lui proposait le plus léger péché à commettre, pour éviter une mer de feu, elle n'hésiterait pas à préférer à la moindre souillure Tocéan de flammes.

Y a-t-il donc, dans les conséquences du péché, quelque chose de plus horrible que le Purgatoire? Oui, c'est l'enfer.

Eh ! quoi ! nous sommes au Carmel et nous parlons de l'enfer ! Est-ce donc que, pour avoir horreur du péché, Tamour ne vous suffit pas, mes chères Sœurs ? Ah ! sans doute penser le contraire serait vous faire une gratuite injure. Et pourtant, écoutez ce que dit votre sainte Mère :

d Durant ce pèlerinage, celui qui estplus élevé est celui qui doit le plus craindre et le moins se confier en lui-même. Il se lève des jours oîi ceux mêmes qui ont fait au Seigneur un don absolu de leur volonté et qui, plutôt que de commettre une imperfection, se laisseraient torturer et subiraient mille morts, ont besoin de prendre en main les premières armes de l'oraison. Les tentations, les persécutions se déchaînent alors avec une effroyable violence ; ils doivent, eux aussi, pour

Schapper au péril d'offenser Dieu, se faire un rempart des grandes vérités de la foi, en considérant d'une vue attentive que tout finit, qu'il y a un ciel et un enfer (1). »

Oui, croyons-en notre sainte Mère, et sachons nous arrêter sur cette vérité, plus propre qu'aucune autre à nous faire connaître la malice et la laideur du péché.

Il y a un enfer, c'est-à-dire une séparation éternelle, absolue, irréductible de Dieu^ de la justice absolue, de la sainteté, de la beauté, de la béatitude, de l'amour.

Un Dieu est mort pour nous sauver ; il y a un lieu oii se voit le renversement absolu du dessein de Dieu sur nos âmes, où le Dieu bon par essence ne se laisse jamais toucher de pitié^ où des âmes créées pour l'aimer et le contempler éternellement le haïssent sans fin, et brûlées, consumées du besoin et du désir de le voir, ne le verront jamais !

Nous avons été créés pour la lumière et pour la joie : or voici, au lieu de la lumière, un entassement de ténèbres ; au lieu du plein jour, la nuit confirmée pour jamais; au lieu de la joie, un abîme insondable de souffrances et d^horreurs I

(1) CEuvres, t. I, p. 87-88.

Cela est de foi : « Allez, maudits, au feu étemel '' quia étépréparé pour Satan etpoursesanges(l)!»

Mais qui a fait Tenfer? C'est le péché. Pourquoi Fenfer est-il horrible à considérer? Est-ce à cause des supplices qui s'y endurent, àcause de la flamme, à cause des pleurs et des grincements de dents, à cause du ver rongeur ? Non, . en réalité, mais bien plutôt à cause du péché qui s'y montre dans toute sa laideur, et qui seul explique et justifie ces tourments. L'enfer est le péché mortel immobilisé, indélébile, et se mon* tranttel qu'il est, dans toute son horreur. Ici-bas nous nous trompons constamment sur le bien et le mal ; nous prenons le mal, c'est-à-dire le plaisir défendu, pour le bonheur ; et nous prenons la souffrance, envoyée de Dieu, pour le malheur. Dans l'autre vie, toutes ces illusions ont disparu. Le péché produit son fruit légitime, la douleur. « L'enfer est dans le vrai, et nous, nous sommes dans le faux. Nous mentons à nousmêmes, nous mentons aux autres, en pensant que le bonheur est dans l'imperfection, en l'y cherchant. Dieu n'a rien changé à l'âme du réprouvépour la faire souffrir, il ne lui a laissé que son péché, et c'est là son mal, son tourment ; son péché, c'est son enfer (2) ! d Ici-bas on peut

(1) Matth. XXV, 41.

(2) P. de Ravignan, Eetr. au Carm., p. 56.

dire que le péché mortel est en nous comme une puissance liée, enchaînée, en ce sens qu'il ne produit pas encore toutes les conséquences qu'exige la justice absolue ; c'est comme un fleuve arrêté dans sa source et qui ne va pas se perdre dans son lit naturel: à la mort, le fleuve, dont la miséricorde suprême n'arrête plus le cours, suit sa pente, et il va tomber et s'engloutir dans le gouffre définitif creusé par lui et pour lui. Cegouff're, c'est l'enfer.

L'enfer, c'est l'histoire du péché écrite par la main de la justice divine.

Mais, grâce à Dieu, sans descendre jusqu'à l'abîme quinerendrajamais ceux qu'il possède, nous pouvons dès ce monde contempler un des fruits du péché, destiné par Dieu même à nous en faire concevoir toute l'horreur. Oui, ici-bas Dieu luimême a parlé un langage de la plus saisissante éloquence, pour nous faire entendre toute la malice du péché. Qu'est-ce que le Calvaire et ses douleurs, si ce n^est Un discours plus émouvant que tous les éclairs et toutes les foudres du Sinaï? Et qui n'en comprend le sens ? Passez en revue,

comptez toutes les douleurs de THomme-Dieu, toutes les amertumes, toutes les angoisses de son âme depuis l'instant où se présente à lui le spectacle des supplices qu'il venait endurer sur la croix, c'est-à-dire depuis le premier instant oii la nature humaine s'unit en lui à l'essence divine ; pesez, mesurez toutes les douleurs de son corps, depuis ces gouttes de sang dont il arrose le jardin des Oliviei's, jusqu'aux torrents qui en jaillissent de ses épaules sous le fouet du bourreau, de sespieds et.de ses mains cloués sur la croix. Entrez dans le secret le plus intime de son cœur ; énumérez, si vous le pouvez, les battements innombrables qu'y soulève l'horreur de tous les crimes du monde qu^il vient expier. A toutes ces douleurs sans nom et presque sans mesure il n'y a qu'une seule explication à donner, une seule raison les justifie : le péché ; le péché seul fait contrepoids à tant de supplices divers. Il est vrai, c^est un point de foi, tout est volontaire dans ces douleurs. Notre-Seigneur aurait pu réparer tous nos crimes, et ceux de tous les mondes réunis, avec une seule goutte de son sang précieux. Mais non, il a voulu l'excès, la surabondante énormité du supplice, oseraije dire. Pourquoi ? si ce n'est pour nous donner une plus grande idée et par suite une horreur plus grande du péché : en sorte qu'au jugement de Dieu^ il n'a fallu pas moins que le sang d'un Dieu^

non pas tant pour réparer la faute faite à Dieu, que pour nous en faire concevoir toute la malice et nous en faire mesurer toute la profondeur. Jugez donc, avec tous les saints, la grandeur du mal par la grandeur du remède souverain qui Tefface ! Le Calvaire, c'est l'histoire du péché écrite par la main de la miséricorde divine.

Je pensais m'arrêter là, mes Sœurs.; j'en ai dit assez pour que, suivant mon dessein, je vous aie fait juger de la malice du péché par ses conséquences. Je veux cependant ajouter une dernière considération, propre à vous faire encore mieux concevoir la malice non plus du péché, en général, mais du péché de ces âmes qui ont été prévenues de Dieu par des grâces particulières, spécialement par celle de la vocation religieuse. Le trait le plus lamentable, sans contredit, de la Passion de Notre-Seigneur nous en a fourni l'occasion. Regardez, parmi les personnages dont Notre-Seigneur a le plus à souffrir dans sa Passion, celui qui vous inspire le plus d'horreur : vous l'avez nommé d'avance, c'est Judas ; son &me perverse est le lieu du monde où le péché

se montre dans sa réalité la plus noire. Pourquoi? Parce que Judas est apôtre, prêtre, religieux : apôtre, Notre-Seigneur Ta choisi, par une faveur insigne, pour aller annoncer sa doctrine à toute la terre et propager la gloire de son nom ; prêtre, il en a reçu comme les autres, à la sainte cène, le caractère indélébile ; religieux enfin : n'est-il pas de ceux qui, sur Tappel du maître, oût tout quitté pour s'attacher à Jésus seul et l'avoir pour unique trésor sur la terre ? Orné de tous ces dons, enrichi de tous ces privilèges, comblé de toutes les faveurs, que dis-je, poursuivi, jusqu'au moment même de sa trahison, des tendresses miséricordieuses du Sauveur, Judas vend son maître et commet le plus grand des crimes, le déicide, et jusqu'àlafin des siècles il est là, figure sinistre, apparente à tous les yeux, personnification repoussante du degré d'opprobre le plus hideux où le péché puisse réduire une âme !

Mais pourquoi ce péché est-il le plus hideux de tous les péchés? Pourquoi ce pécheur est-il celui de tous qui inspire le plus de répugnance ? Parce que la profondeur de sa chute et la bassesse de son âme se mesurent à Tétendue dès grâces dont il avait été comblé, des lumières qu'il avait reçues.

Aux simples Chrétiens, à ces pauvres gens du monde qui trop souvent n'ont de la reli-

gion que des notions imparfaites, s'applique singulièrement la prière de Notre Seigneur sur la Croix : « Mo7i Père ^ pardonnez-leur^ parce qiCils ne savent ce qu'ils font ! » Mais quand un prêtre, un religieux, une religieuse, vient à commettre un péché mortel, où se trouvera son excuse? Comment prétexter l'ignorance? Comment atténuer une telle faute ? N'a-t-elle pas le caractère de la trahison, de la plus noire ingratitude ? Après avoir reçu tant de grâces, refusées à d'autres, comment ces familiers du Sauveur Jésus peuvent-ils expliquer leur criminel oubli? C'est ce qui fait l'objet de cette surprise indignée, que le Prophète nous montre dans le cœur de Dieu même. « D'où vient cela, et comment se fait-il que mon bien-aimé, dans ma propre maison, se soit souillé de tant de crimes (1)? 0 cieux, écoutez, terre, prêtez l'oreille, des enfants que j'ai nourris moi-même, que j'ai élevés à tant d'honneur, ceux-là mêmes ont méprisé mon amour (2) ! »

Recueillons-nous, mes Sœurs, et que l'horreur du péché, réveillée en nouspar le souvenir même des privilèges que Tétat religieux nous a conférés, se traduise en nous par un redoublement

(1; Jérém. xi, 15.

(2) la. I, 2.

d'amour pour Celui qui a voulu répandre tout son sang, pour effacer en nous jusqu'au dernier vestige du péché. Que le souvenir du Calvaire, que la pensée du Purgatoire, que celle de l'Enfer même nous soient autant de stimulants du divin amour !

0 Jésus, 6 amour crucifié pour l'amour des âmes, pour la gloire de votre Père, que je comprenne enfin tout ce que le péché vous a fait souffrir, et que je brûle de réparer autant qu'il est en moi ces outrages, et de consoler votre cœur ! Que j'aille souvent en esprit au Calvaire, pour y adoucir votre agonie par les désirs ardents de sainteté que votre sang, versé pour racheter mes péchés, a allumés dans mon âme I

Que je descende chaque jour dans les abîmes du Purgatoire, non seulement pour y apporter le concours d'une charité efficace aux habitants de ce séjour de la souffrance expiatrice, mais aussi pour y mieux comprendre les rigoureuses exigences de la sainteté divine !

Que l'Enfer même, en me présentant ses gouffres béants, m'excite à une prière toujours plus ardente {)our la conversion des pécheurs, et qu'ainsi, ô Jésus I j'apprenne tous les jours à ne haïr que le péché et à n'aimer que vous !

• Ainsi soit-il !

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