I. CAPITAL
duit de cet individu consiste en ce que moi-même je veux lui donner en échange quelque chose. Si l’un de nous a des choses dont l'autre n’a pas besoin, ces choses sont sans valeur. Ou si l’un a des choses dont l’autre a besoin, mais sans avoir de choses dont le premier ait besoin, il ne peut exister d’échange, ni, par suite, de valeur. Il s’ensuit que la valeur exige le concours de deux intelligences. Ainsi que le dit Samuel Bailey, la valeur est comme la distance, elle exprime une relation extérieure entre deux objets. Elle est semblable à un poids qui exprime, entre deux objets, la force d’attraction. Supposer qu’un objet isolé puisse avoir de la valeur, est aussi absurde que de supposer qu’un objet isolé puisse avoir une distance , et un corps isolé un poids.
Ainsi, pour qu’un objet ait de la valeur, nous devons appliquer notre travail à quelque chose dont un autre ait besoin, et tout travail appliqué à quelque chose dont personne n’a besoin est gaspillé et perdu. Ainsi, pour rendre le travail profitable, nous devons étudier les choses qui sont l’objet d’une demande , et leur appliquer notre travail. C’est donc une maxime évidente que ce Ji'est pas le travail qui est cause de la valeur., mais la valeur qui attire le travail.
Bien des choses qui nous sont nécessaires doivent être faites par nous-mêmes. On produit souvent de quoi satisfaire à ses besoins. En pareil cas, nous ne recherchons pas si le travail vaut le produit , car nous serions trop satisfaits d’obtenir le produit sans travail; mais nous recherchons si le produit ou la jouissance v-aut le travail ou la peine. Si l’on engage quelqu’un à faire un long voyage pour y voir des choses remarquables , et que, croyant les voir, en effet, il se soit mis en campagne et en frais, sans rien trouver de curieux , il se plaindra d’avoir perdu sa peine et son argent; il ne supposera pas que le mérite de
ce qu il a \u dépend des peines et des dépenses de son voyage. Bien, au contraire, il se demandera si le mérite de ce f|u il a vu 1 a indemnisé. Ce n’est donc pas le travail qui donne de la valeur nu produit, mais le produit qui dorme de la valeur au travail.
La valeur, par conséquent, réside entièrement dans l’esprit. Nous devons écarter toutes les notions de travail, de matérialité et de durée, de la définition de la valeur. '
Tous les objets que les hommes désirent et pour lesquels ils veulent donner quelque chose , sont donc des éléments économiques, qu’ils soient matériels ou immatériels, qu’ils durent longtemps ou une seconde. 11 y a pour cela une raison unique, c’est que les hommes eu font une égale estime et consentent à donner la même quantité de choses pour les acquérir. C est exactement de la même manière que nous pouvons avoir un kilogramme d’air, un kilogramme de plomb, d eau, de fer, de fromage, de pain, de beurre, de lait, de vin, d’argile, de bois, de sucre, de poudre à tirer. Leur matérialité, leur durée, le travail appliqué à les produire inlluencent-ils le poids de ces objets? Nullement. Pourquoi ont-ils tous le même poids? Par la raison bien simple que tous pèsent un kilogramme. Il en est de même des éléments économiques. Tous les objets qui peuvent être échangés pour 20 francs sont des éléments economiques , qu ils soient matériels ou immatériels, durables ou périssables, et tous ont la même valeur; pourquoi? par la raison bien simple que tous valent 20 francs.
Lne autre qualité a été soutenue par des économistes très-distingués, J. B. Say et Senior, comme source de la valeur; il s’agit de l’utilité. L’utilité est une base beaucoup plus spécieuse que le travail , la matérialité ou la durée. Mais quand on y regarde de près , on reconnaît que l’utilité ne peut servir de base à l’économie poli-
tique, par la raison qu’elle est elle-même le résultat d’un certain état de l’intelligence.
Si Tutilité est admise comme base de la valeur, nous
mettons en jeu toute la science de la morale. L’utilité d’un objet dépend entièrement des sentiments, de l’opinion de la personne avec laquelle il est mis en rapport. Mallieureusemenl l’utilité n’est pas bornée aux choses fécondes
pour le bien. Le goût dépravé et l’irréflexion d’une trop grande partie du genre humain communiquent de la valeur à des choses de la nature la plus malfaisante. Une malheureuse passion pour les liqueurs enivrantes parmi nos classes inférieures donne une valeur énorme, comme élément économique, à un breuvage qui est nuisible au plus haut degré. Tant que celle passion durera , le gin continuera d’être un article de richesse. Quels que soient les gémissements du moraliste, l’économiste doit voir dans le gin une richesse tout autant que dans le produit le plus bienfaisant. C’est au moraliste à changer les sentiments des populations, de manière à ce qu’elles cessent de désirer celte liqueur; mais, en attendant, le triste devoir de l’économiste est de les reconnaître comme des capitaux tant qu’elles seront l’objet des désirs.
On peut citer dans la même catégorie la littérature basse et licencieuse, qui a tant abondé. Tant qu’elle donne lieu à une demande, l’économiste ne peut s’empêcher d’y reconnaître un capital. Ce serait, certes, abuser du terme utilité que de l’appliquer à tant d’abominations. C’est au moraliste à détruire le goût maladif qu’elles excitent, et à les faire cesser d’être un capital.
Les mêmes observations s’appliquent à d’autres choses, qui sont indifférentes. Tandis que, sous tous les rapports, elles restent les mêmes, la mode ou le désir change à leur égard. Des choses haussent ou baissent sans éprouver en elles-niômes de changement; le changement est dans l’o-
pinion du public. Quand nous disons que les tableaux d’un maître tel que Thomas Lawrence baissent, et que ceux d’un autre maître tel que Reinolds haussent dans l’estime publique, sont-ce les tableaux eux-mêmes qui changent? Certainement non. C’est l’opinion publique qui éprouve un changement. C'est suivant l’état de l’opinion que la valeur s’attache à un objet ou s’en retire.
Cela est d’une application universelle. Il s’ensuit qu’il n’existe pas d’utilité absolue , pouvant servir de base à la valeur. Donner ce rôle à la valeur, ce serait introduire toute la psychologie dans l’économie politique, ce qui doit être évité avec soin. Ce serait commettre dans la région intellectuelle ou subjective de la science une erreur analogue à celle qu’on commettrait dans sa région intérieure ou objective, en admettant les procédés de l’industrie manufacturière et de l’agriculture. L’économie politique exclut rigoureusement toutes les considérations, tant sur la préparation et la culture de l’intelligence, que sur la préparation et la culture ou la fabrication des produits. Elle ne s’occupe que du désir qui est la cause de la valeur et du produit qui en est l’objet.
A la suite de ces considérations , d’où il ressort que la condition essentielle de l’accroissement du capital d’un pays est l’accroissement des besoins ou des désirs matériels ou moraux, M. Macleod recherche les moyens par lesquels a lieu cet accroissement du capital , et il en signale deux :
1® L’accroissement direct et effectif de l’objet luimême ;
2“ L échange, celui d un objet qui a une valeur moindre dans une localité particulière pour un autre qui a une valeur plus considérable.
Le premier de ces moyens a toujours été compris et apprécié, depuis que l’économie politique a commencé à