‹ Une saison de fouilles à SipparChapitre 2 sur 95 · V. SCHE1L · texte numérisé non relu

V. SCHE1L

moins), au Musée même de Constantinople. Les Arabes, de leur coté, ne cessaient dy pratiquer des fouilles clandestines, et nombreuses étaient les tablettes de cette provenance qui paraissaient en Europe, sur le marché de Paris et de Londres.

Il v avait donc grosse chance de n en pas revenir les mains vides, si 1 on se décidait à v entreprendre une saison de fouilles.

1 n autre raison déterminante fut que le territoire d’Abou Ilabba appartient au domaine de la Liste civile. On travaillait chez le Souverain lui-même, qui s’intéressait à notre œuvre, nous couvrait d une protection plus immédiate, et supportait personnellement les frais, toujours importants, d’une entreprise de ce genre.

Je m’embarquai donc, le ier novembre 1 8q3 , à Constantinople, et, par la ligne des Indes, j arrivai à Bassorah, puis à Bagdad le -irj décembre suivant. Je trouvai dans cette ville, Bedri bey, employé bien méritant du Musée de Constantinople, qui maintes fois déjà, avait rempli les fonctions de Commissaire, près les fouilles des étrangers, tant en Vsie-Mineure qu’en Iraq-Arabie. 11 avait puisé dans ce passé, une habitude et mi sens pratique des choses des fouilles, qui me rendirent sa collaboration précieuse. Il devait être en outre le photographe de la petite expédition.

J’étais attendu; je lis hâter les préparatifs du départ, et nous nous mîmes en route pour \bou Ilabba le (i janvier î 8qù. Il s’en faut, comme on le croit généralement sur la foi de gens intéressés, que cette saison soit la seule où l’on puisse pratiquer des fouilles en Iraq-Arabie. Le travail est possible, de tous points, et le climat, même pour l'Européen le moins aguerri, est tolérable, à partir du mois d’octobre.

Du mois de novembre au mois de mai, on peut remuer bien de la terre, et mettre au jour force antiquités.

Encombrés d’une escorte de dix-huit mulets chargés, nous n’arrivâmes à Abou Habba qu’après dix heures de chevauchée. Le cheikh de ces parages, Séïd Kharidj, nous céda sa maison, l’unique maison d’Abou Habba, et s’en alla loger lui-même sous latente, pour tout le temps de notre séjour. En fait, ce n’était pas chez lui que nous logions, mais bien chez le grand roi Nabuchodonosor. Le mur d’enceinte, les deux bâtiments ijiii constituaient ce palais d’Arabe, et qui comprenaient chacun une remise ouverte avec, au dessus, une terrasse et une chambre, le tout était construit sans mortier ni ciment, au moyen de briques superposées, prises sur la ruine et portant l’estampille suivante :

Nnbu-lcudurri-usur àar Babilu Zanin Esaggïl u Ezida aplu asaridu sa Nabu-apal-usur sar Babilu Anaku.

Nabucbodonosor, roi de Babylone, le pourvoyeur d’Esaggil etd’Ez.ida, fils aine de Nabopolassar, roi de Babylone, moi-même!

Dès le lendemain de notre arrivée, je voulus aller reconnaître les lieux. A une ving-

laine de minutes de marche vers le Nord, depuis la maison de Séïd Kharidj, et après avoir franchi, sur un misérable pont, le petit canal Mahmoudiyé, on se trouve en face du massif du temple. L’ensemble de la ville et du temple, avec leur enceinte, paraît, sous le morne silence qui plane au dessus, et sous la claire lumière d’Orient, s’étendre infiniment loin, et donne au visiteur qui connait le passé de ces ruines, l’impression du grandiose triste.

En approchant, on s’aperçoit que le sol est ravagé par de grandes tranchées, et comme criblé de puits communiquant, par des tunnels, à d’autres puits. Ainsi s’attestent, sur presque tous les monticules, les travaux de Rassam, de la Liste civile, et des Arabes. Ce spectacle fait éprouver quelque désenchantement, et on se demande volontiers s’il y a réellement profit ou chance de profit, à sonder un terrain si souvent violé. Oui, sans cloute, comme l’expérience nous le lit voir; car il n’y eut presque pas un endroit touché par nous, qui ne livrât quelque chose à notre avidité d’archéologue.

On se mit donc résolument à l’ouvrage, dès le lendemain ou le surlendemain. Nos terrassiers étaient pour la plupart des Arabes du voisinage, trop heureux de gagner quelque argent, et de se procurer des ressources, en travaillant pour nous. Il parut bientôt qu’ils n’avaient point le flair des fouilleurs de profession, pour deviner dans la tranchée l’approche des antiquités, ni leur habileté à dégager du sol les tablettes ou objets, sans les endommager. Gens pauvres, mal nourris et très mal vêtus, ils se fatiguaient vite et grelottaient au moindre froid. Nous remplaçâmes une partie d’entre eux par des Arabes de Hilleli ayant déjà travaillé aux fouilles de Nilïer, et partant, très . expérimentés. Ils vinrent s’installer avec leurs familles, dans l’enceinte de la maison de Séïd Kharidj où nous demeurions, et nous eussent suivi, au besoin, jusqu’à Mossoul ou jusqu’à Tellob, car il est faux qu’on ne puisse avoir en tout temps, dans l’Iraq- Arabie, tant d’ouvriers et tels qu’on veut.

Nos nouveaux venus étaient de robustes et vigoureux gaillards, jouissant d’un certain bien-être. Ils étonnaient par leur endurance à la besogne, prenaient à cœur leur devoir, et n’avaient jamais plus grande satisfaction qu’à tomber sur une riche mine de tablettes, sans autrement convoiter le bakchich. D'une équipe à l’autre, l’émulation était grande, et soutenait leur courage. J’ai gardé de tous le meilleur souvenir, et me souhaiterais encore de pareils ouvriers, si je devais, un jour, entreprendre de nouvelles fouilles.

Leur nombre ne dépassa jamais cinquante à soixante. Gomme ils campaient tous dans notre khan ou aux environs, on partait ensemble à la fouille, dès le lever du soleil; la journée était coupée par une heure de répit à midi , et le travail s’arrêtait une demi-heure avant le coucher du soleil.

Leur salaire était modeste , à notre estimation. Les frais hebdomadaires de maind’œuvre ne dépassaient guère deux cents francs. Il est vrai que Bedri bey, qui faisait les fonctions de caissier , arguait du caractère national et officiel des fouilles, pour réduire la rétribution au minimum.

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