CHAPITRE HUITIEME
Fondation d'Halifax La question des limites L'abbé Le
Loutre prédit aux Acadiens la trahison dont ils sont menacés Elle éclate Les forts Eeauséjour et Lawrence. — Meurtre du capitaine Howe. — La Nouvelle- Ecosse se dépeuple Les Acadiens se réfugient à Beauséjour et à l'île Saint-Jean.
Les événements qui se passaient alors dans la Nouvelle-Ecosse allaient donner une impulsion toute nouvelle à la colonisation de Saint- Jean. Du jour où l'Angleterre avait restitué Louisbourg à la France, elle avait senti la nécessité de lui opposer dans le voisinage une forteresse pour y maintenir son influence. Halifax fut fondé. Au printemps de 1749, deux mille cinq cents colons, y compris les femmes et les enfants appartenant à tous les états, ouvriers, marchands, laboureurs, matelots, journaliers, soldats et officiers licenciés depuis la paix.
tous attirés par des offres de terres et autres avantages, avaient été expédiés de la vieille Angleterre sur un grand nombre de transports et débarqués au bord de la baie de Chibouctou. Au commencement de l'hiver, toute cette colonie était installée, les rues de la nouvelle ville tracées, un bon nombre de maisons construites, une enceinte de palissades flanquée de redoutes, à peu près achevée, armée et gardée par les bataillons anglais ramenés de Louisbourg depuis la restitution de cette place. Dès que le nouveau gouverneur de la Nouvelle- Ecosse, Edouard Coruwallis, oncle du général du même nom qui devait remettre son épée à Washington, se vit solidement assis, il changea complètement la politique suivie par ses prédécesseurs. Aux mesures de persuasion et de ménagement succédèrent les moyens de rigueur, et même les menaces. Mais ce qui alarma surtout les Acadiens de son gouvernement, ce fut le serment d'allégeance sans réserve qu'il exigea d'eux en violation des promesses faites par ses prédécesseurs, promesses d'autant plus sacrées qu'elles venaient d'être ratifiées solennellement par le roi d'Angleterre.
Le gouvernement français profita du mécontentement et des craintes des Acadiens pour les engager à venir se fixer sur la partie occidentale de l'isthme de la Nouvelle- Ecosse qu'il réclamait comme son territoire. Ce fut le commencement d'une nouvelle crise pour cette population prédestinée à tous les malheurs.
UNE SECONDE AGADIE 219
Lors du traité d'Utiecht. la France n'avait pas seulement commis l'impardonnable faute d'abandonner les côtes de l'Atlantique, à l'exception de l'île du Cap- Breton ; elle n'avait pas même pris la peine de fixer les limites du territoire qu'elle cédait à l'Angleterre du côté de l'Acadie. Les frontières du Canada et des colonies anglaises étaient également restées incertaines, et allaient devenir la cause de protestations et d'hostilités continuelles jusqu'à une nouvelle déclaration de guerre.
Depuis la paix d'Aix-la-Chapelle, une cora mission, siégeante à Paris, était chargée de déterminer les droits réciproques des deux puissances. Elle se composait de deux commissaires pour la France, MM. de la Galissonnière et de Silhouette, et de deux autres pour l'Angleterre, MM. Shirley et Mildmay. Les prétentions émises de part et d'autre furent si exorbitantes qu'il parut bientôt évident que la question ne pourrait être tranchée que par l'épée.
Pour ce qui regardait l'Acadie, l'isthme de Chignectou s'imposait comme la limite fixée par la nature. Les Anglais l'avaient reconnu tacitement en laissant ériger un fort français à l'embouchure de la rivière Saint- Jean, sans faire aucune protestation. Ils n'avaient pas même regardé tout d'abord les habitants de l'isthme comme relevant de leur dépendance. Ce ne fut que lorsque ceux-ci, se voyant trop éloignés de Québec pour y
recourir dans leurs contestations, s'adressèrent à eux pour régler ces différends, " qu'ils commencèrent à s'approprier ce pays, sans néanmoins en parler aux habitants ^ ".
Les commissaires anglais, s'appuyant sur d'anciennes cartes qui indiquaient l'Acadie comme s'étendant des deux côtés de la baie Française (baie de Fundy), et sur le fait que le commandement des gouverneurs français de Port-Royal ne se bornait qu'à la Nouvelle- Angleterre, réclamaient les mêmes limites. Certaines prétentions allaient même jusqu'à comprendre sous le nom d'Acadie toute la côte sud du golfe et celle du fleuve Saint- Laurent. De leur côté, les commissaires français ne concédaient pas même toute l'étendue de la péninsule et bornaient les possessions anglaises de la Nouvelle- Ecosse à la partie sud de cette presqu'île avec une lisière de terres incultes le long de sa côte orientale. Les conférences ne furent closes qu'en 1754, et n'eurent d'autre résultat que d'interminables discussions et d'énormes collections de paperasses publiées en quatre volumes in-quarto qui dorment aujourd'hui dans la poussière des bibliothèques 2. Le nœud gordien ne devait être tranché que sur les plaines d'Abraham.
1 — Mémoires sur le Canada, 1749-1760.
2 — Mémoires des Commissaires de Sa Majesté Très Chrétienne et de ceux de Sa Majesté Britannique, Paris, 1755.
En attendant une décision qui ne devait jamais venir, les deux partis en présence commençaient une guerre de partisans qui allait croître en violence jusqu'à la déclaration officielle de la guerre, en 1756. Une des premières violations fut celle commise par le capitaine Rous, commandant un vaisseau de la flotte anglaise, qui s'empara du navire le S ai7it- François, chargé de troupes et de munitions pour le fort de la rivière Saint- Jean, et le conduisit à Halifax. C'était le prélude de la capture du Lys et de L'Alcide dans les mêmes eaux, de l'assassinat de Jumonville au fort Nécessité, de la marche du général Braddock sur le fort Duquesue et de sa sanglante défaite à la Monongahéla. Lys Français, de leur côté, ne cessaient de harceler les Anglais sous prétexte de représailles. M. Desherbiers, gouverneur de l'île Eoyale, faisait saisir tous les navires marchands de cette nation, ancrés dans le port de Louisbourg, en apprenant la prise du Saint-François. Le marquis de la Jonquière lançait des partis de sauvages sur les frontières. Ce gouverneur qui avait remplacé M. de la Galissonnière en septembre, 1749, entretenait un poste d'observation sur l'isthme de la Nouvelle-Ecosse, afin d'arrêter les empiétements des Anglais et de favoriser l'émigration des Acadiens. Un autre détachement stationnait à l'embouchure de la rivière Saint-Jean où
M. de Boishébert venait de construire un nouveau fort en palissades ^.
Le chevalier de La Corne qui commandait à Beaubassin, avait pris position sur ime hauteur appelée la Butte-à-Beauséjour, située à un kilomètre et demi environ à l'ouest de la petite rivière Missagouetche -, qui prend sa source dans les marécages voisins de la baie Verte et se jette dans la baie de Chignectou eu, traversant la fertile plaine où s'élevait la paroisse de Beaubassin. Cette rivière, propre à servir de ligne de défense au détachement français, fut dès lors regardée comme frontière en attendant la fixation des limites.
Nous allons voir maintenant apparaître une figure inattendue, une personnalité restée célèbre dans les annales acadiennes, l'abbé Le
Loutre. On X ^ ^ ^ ^^
l'avait vu prendre une part active, avec ses sauvages,
au siège de Port-Eoyal sous Divivier. Il était ensuite
1 — Le fort Ménagouek, appelé aussi le fort La Tour, en souvenir de celui du même nom, bâti dans le même endroit au siècle précédent par Charles de La Tour.
2 — A sept cent cinquante toises de cette rivière, d'après le Mémoire de Franquet.
repassé en France sur la flotte du duc d'Anville. Fait prisonnier au combat naval livré par le marquis de la Jonquière à la flotte anglaise, il avait été conduit en Angleterre, d'où il était revenu à Paris après une courte captivité. Ses supérieurs lui avaient offert divers postes où il aurait pu vivre en paix après ses longues années d'apostolat, mais il préféra revenir à ses âpres travaux des bois parmi les tribus micmaques qu'il aimait et dont il était aimé. De retour en Acadie, au cours de l'été 1748, il avait été chargé par l'évêque de Québec de la paroisse de Beaubassin, restée sans prêtre depuis le départ du P. Germain pour les missions de la rivière Saint-Jean.
Le dévoûment à son pays dont l'abbé Le Loutre avait donné des preuves durant la dernière guerre, avait attiré sur lui l'attention du gouvernement de Québec et de la cour de Versailles, qui lui avaient confié le soin d'activer l'émigration des Acadiens de la Nouvelle- Ecosse et de les établir sur la partie française de l'isthme, ou de les diriger sur l'île Saint- Jean. Il était autorisé à offrir aux émigrants des dédommagements pour les pertes qu'ils auraient à subir, et trois années de subsistance sur leurs nouveaux établissements.
Dès son arrivée, il s'était mis en rapport avec les divers centres acadiens de la péninsule, leur avait fait connaître les instructions dont il était muni et les facilités que leur offrait la France pour se soustraire à la
domination anglaise. Malhenreusement l'heure n'était point propice. La paix venait d'être conclue ; la proclamation royale, garantissant aux Acadiens la continuation de tous leurs anciens privilèges, avait été publiée l'automne précédent. Tout semblait présager un avenir plus calme et plus tranquille. Il était difficile pour des âmes honnêtes de ne pas se faire illusion, d'autant plus qu'elle s'accordait avec leurs intérêts et qu'ils voyaient au bout la conservation de leurs biens, de leurs foyers, de tant d'autres objets qui les attachaient au lieu natal. L'abbé Le Loutre qui connaissait à fond toute la série de mensonges et de tromperies dont ils avaient été auparavant les victimes, eut beau chercher à leur ouvrir les yeux, il ne fit qu'une faible impression sur les esprits. Un petit nombre seulement se montra clairvoyant, se laissa persuader et commença à émigrer.
Les événements se chargèrent de donner raison à l'abbé Le Loutre plus vite qu'il ne le pensait lui-même. Trois mois ne s'étaient pas écoulés depuis la fondation d'Halifax, que le gouverneur Cornwallis leva le masque que ses prédécesseurs n'avaient pas osé abattre et renia ouvertement les promesses faites par ordre et au nom du roi d'Angleterre, moins de deux ans auparavant. J'ai rapporté ailleurs les ordres péremptoires que Cornwallis signifia aux Acadiens de prêter un serment d'allégeance absolu et sans réserve. J'ai dit l'indignation et la panique qui coururent dans toute la population
acadienne en apprenant ce parjure de la foi jurée, la résolution qu'elle prit unanimement d'évacuer la j>rovince et la demande officielle qu'elle en fit au gouverneur, les perplexités et les hésitations de celui-ci en voyant cette détermination, l'aveu solennel qu'il fit aux habitants du droit incontestable qu'ils avaient de se retirer, la liberté qu'il leur en donna d'une main et qu'il leur retira de l'autre ^
On était en automne ; l'ébranlement était général dans toutes les paroisses et grandissait de jour en jour. Il était clair qu'une émigration formidable se préjîarait pour le printemps suivant. Cornwallis, effrayé de cette désertion, s'apprêta à retenir de force ces mêmes Acadiens qu'il venait de déclarer libres de partir. C'était la répétition de ce qu'avait fait Nicholson eu 1714: mêmes protestations de bon vouloir, mêmes ruses, mêmes entraves. La construction de deux forts fut décidée afin de barrer le chemin aux fugitifs, le fort Edouard à Pigiquit, au cœur de l'Acadie, et le fort Lawrence sur l'isthme, en face de Beauséjour. Ces deux forts, avec celui d'Annapolis, formeraient^uue chaîne que les Acadiens pourraient difficilement franchir 2. Au mois
1 — Yoiv Un Pèlerinage, etc., chapitre troisième.
2 — D'après un Mémoire^de l'abbé de L'Isle-Dieu qui tenait ses informations directement des missionnaires de l'Acadie, il y aurait eu un autre fort construit vers la même époque à
d'avril, 1750, une flottille portant quatre cents hommes avec les approvisionnements et le matériel nécessaires à la construction et à la défense d'un fort, remonta la baie de Chignectou et vint jeter l'ancre en face de Beaubassin. Elle était commandée par le major Lawrence, le même qui, cinq ans plus tard, devait ordonner de son propre chef l'expulsion en niasse des Acadiens.
Le chevalier de La Corne, prévenu de son arrivée, avait fait ses préparatifs pour lui disputer la descente et, dans le cas où il serait repoussé, pour lui enlever toute espèce d'abri dans le voisinage. Cette mesure était habile, comme la suite le lit voir ; car, à cette saison de l'année où la température était encore très froide, Lawrence qui ne s'attendait pas à ce mouvement hardi, ne pourrait pas tenir longtemps la campagne en plein air.
L'église et le village de Beaubassin qui s'élevaient à environ un mille à l'est de la rivière Missagouetche,
la Grand-Prée Règlement des limites, Acadie. Mémoire à
M. de Rouillé, ministre de la marine, 1753.
Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il y avait une caserne, nommée le Vieux Logis, qui servait d'abri aux troupes entretenues dans l'endroit. Cet édifice, assez bien défendu pour que les Anglais lui donnassent le nom de Fort, avait dû être construit à l'époque où ils avaient repris possession de la
Grand-Prée, après le combat des Mines (1747) Nova Scotia
Archives, p. 197.
furent évacués et incendiés à la vue des Anglais ^. Lawrence, déconcerté, se fit précéder au rivage d'un pavillon parlementaire, eut une courte entrevue avec le commandant, et se rembarqua ensuite sans avoir rien entrepris. L'auteur anonyme des Mémoires sur le Canada, ennemi acharné de l'abbé Le Loutre, comme^ au reste, de tout ce qui tenait à la religion, a fait retomber sur ce missionnaire la responsabilité de l'incendie de Beaubassin, et prétend même qu'il mit de ses propres mains le feu à l'église. On sait aujourd'hui ce qu'il faut penser des accusations de ce pamphlétaire ^. Quelques auteurs anglais ont voulu assimiler l'abandon de Beaubassin, ordonné par les Français, à l'expulsion générale des Acadiens en 1755. La plus simple réflexion suffit pour démontrer qu'il y a un monde de différence entre les deux actes. D'abord, les réfugiés de Beaubassin ne furent pas jetés en exil, mais reçus chez des compatriotes prêts à sympathiser avec eux et à soulager leur désastre ; ensuite les commandants français avaient ordre de la cour de France de les dédommaoer
1 — " Les habitants informés que Ips Anglais étaient dans ledessein de prendre possession de Beaubassin, l'évacuèrent de tous leui's effets et bestiaux, et les sauvages, en mai de cette année (1750), y mirent le feu, de manière que toutes lesmaisons furent brûlées, et que l'établissement des Anglais y est tout à neuf" Journal de Franquet, 1751.
2 — Voir Un Pèlerinage au Pays (V Evangéline. Appendice^
de leurs pertes, de leur donner de nouvelles terres et de les y entretenir pendant trois ans. Quel parallèle peut-il y avoir entre cette situation et celle des déportés de 1755 ?
Au cours de l'été de 1750, l'émigration des Acadiens prit des proportions si alarmantes, que Cornwallis fit rembarquer Lawrence avec ordre de se fortifier à tout prix sur l'isthme. Dix-sept voiles, portant environ sept cents hommes de troupes, vinrent mouiller au mois de septembre au fond de la baie de Chignectou. M. de La Corne ne crut devoir opposer à leur descente qu'un parti de sauvages et d'Acadiens qui soutinrent pendant quelque temps un feu assez vif derrière les endiguements de la rivière Missagouetche. Après les avoir refoulés vers les bois, Lawrence s'établit dans le cimetière, entouré d'un mur en pierre, qui lui servit de camp retranché. Le fort fut commencé tout auprès sur une légère élévation de terrain, et mis en bon état avant l'hiver.
La (Jorne poursuivit la tactique qui lui avait réussi au printemps, et fit un désert autour du fort Lawrence en brûlant tout ce qui restait d'établissements dans les environs. Le nombre total des maisons détruites dans les deux incendies fut de cent quarante ou cent
cinquante. Cette destruction mit les Anglais dans de grands embarras, mais nuisit aussi aux Français par la perte de beaucoup de grain, de fourrage et même de bestiaux qui ne purent être sauvés, "ce qui causa une grande disette, et obligea de nourrir toutes ces familles aux dépens du roi ^".
Eien ne ressemblait moins à la paix que ce qui se passa dejDuis lors sur ce coin de la frontière. La plaine qui s'étendait entre les deux forts, lesquels étaient éloignés l'un de l'autre seulement d'une demi - lieue, devint le théâtre de rencontres sanglantes qui se renouvelèrent périodiquement sur un point ou sur un autre, sous prétexte d'empiétements ou de représailles. Il faut lire, pour bien s'en rendre compte, le Journal minutieux tenu par un des principaux officiers de Beauséjour, le capitaine de la Vallière.
L'arrivée de M, de Saint-Ours, qui vint remplacer le chevalier de La Corne au mois d'octobre, fut marquée par un événement qui créa un grand émoi dans les deux camps et donna lieu à une atroce calomnie contre l'abbé Le Loutre ^.
1 — Journal de ce qui s'est passé à Chignectou et autres parties des frontières de VAcadie, depuis le 19 septembre, 1750 jusqu^au 2S juillet, 1751, par M. de la Vallière.
2 — L'auteur des Mémoires sur le Canada qui n'a écrit souvent que sur des oui-dire et dont le but pi-incipal paraît avoir été
Le capitaine Edward Howe, que nous avons vu blessé et relâché sur parole après le combat des Mines, avait repris ses fonctions de commissaire-général et les exerçait au fort Lawrence. C'était un homme instruit et fort aimable, paraît-il, mais qui avait le tort de trop laisser voir les préjugés intenses dont il était imbu. Grâce à sa, connaissance de la langue française, il avait souvent des entretiens avec les Acadiens et les sauvages, à qui il faisait les plus belles promesses pour les engager à passer du côté des Anglais. Quelques-uns des Micmacs lui avaient voué une haine mortelle parce qu'il s'était laissé emporter, un jour, en parlant du culte catholique, et avait proféré de grossières injures contre la sainte Vierge. L'abbé Le Loutre, qui le connaissait bien, l'avait prévenu des desseins de vengeance de quelquesuns des sauvages qui rôdaient à Beaubassin, et lui avait recommandé de bien se tenir sur ses gardes. Howe qui poussait la bravoure jusqu'à l'imprudence, ne tint aucun compte de ses avis.
On le voyait souvent se promener au bord du Missagouetche où il trouvait moyeu de nouer conversation
de satisfaire ses animosités ou sa malveillance, n'a pas pris la peine de constater que ce fut M. de Saint-Ours, et non M. de Vassan, qui remplaça le chevalier de La Corne, parti de Beauséjour le huit octobre. Le Journal de la Vallière écrit sur les lieux est formel à ce sujet.
d'un bord à l'autre de la rivière. Le Missagouetche n'est guère qu'un gros ruisseau qui, à marée basse, se réduit à un maigre filet d'eaux dormantes et fangeuses, encaissées entre des rives profondes d'une teinte roussâtre. Comme toutes les rivières qui se jettent dans la baie de Fundy, il offre un curieux pbénomène causé par les iDuissantes marées de ce bras de mer. A l'beure du ilôt, une énorme vague y pénètre, le remplit avec une étonnante rapidité, et le déborderait, si elle n'était retenue par'de hautes digues.
Durant une nuit du mois d'octobre, quelques sauvages vinrent se cacher dans les grandes herbes, à l'abri de l'endiguement de la rive droite. Vers huit heures du matin, les sentinelles en faction aux portes du fort Lawrence, aperçurent un drapeau rouge agité au-dessus de la digue par un homme qui paraissait vêtu de l'uniforme des officiers français. Le capitaine Howe s'avança avec quelques-uns des siens, précédé d'un drapeau blanc, et s'approcha jusqu'à la portée de la voix. Le prétendu oflicier n'était autre que Jean-Baptiste Coptk, surnommé Etienne Bâtard, chef micmac de la mission du P. La Corne, homme féroce et dangereux, traître aux Français aussi bien qu'aux Anglais, qui cherchait depuis longtemps l'occasion de se venger du capitaine Howe, Celui-ci, après avoir échangé quelques paroles, crut reconnaître un piège et songea à se retirer. Mais il était trop tard ; Coptk jeta son drapeau à terre et fit signe à
ses gens de tirer, Howe tomba mortellement blessé de plusieurs balles. Ses compagnons le prirent dans leurs bras et l'emportèrent malgré les balles qui continuaient à pleuvoir sur eux. Il mourut peu de jours après.
Tel est ce triste accident tel que rapporté par des témoins oculaires et confirmé par d'autres relations dignes de foi. L'auteur anonyme des Mémoires sur le Canada s'est fait l'écho des calomnies inventées contre l'abbé Le Loutre à l'occasion de ce meurtre ^.
Dès son arrivée à Beauséjour, M. de La Corne avait reconnu l'importance de cette position stratégique ; il s'était cependant borné à y établir un camp volant. Mais du moment que le marquis de la Jonquière eut appris que les Anglais se fortifiaient de l'autre côté de la rivière, il ordonna à M. de Saint-Ours, qui venait de remplacer le chevalier, de construire un fort sur l'éminence, et lui avait expédié en même temps un renfort de troupes, avec quelques pièces d'artillerie. M. de Saint-Ours y fit travailler durant tout l'hiver. Il avait pour ingénieur M. de Léry, fils de celui qui avait dirigé
1 — Voir, pour la critique de ce fait, Un Pèlerinage, etc. Appendice.
les fortifications de Québec, et pour sous-ingénieur M. Jacquot de Fiedmond. C'est pour la première fois qu'apparaît au Canada le nom de ce dernier olïicier qui s'est immortalisé au siège de Québec. Les deux ingénieurs se partagèrent la surveillance des travaux qui se poursuivaient, tant à Beauséjour qu'à la baie Verte, où se construisait un petit fort en palissades, nommé Gas))areau, pour la protection des dépôts de vivres et de munitions qu'on y expédiait de Québec et de Louisbourg en destination de Beaubassin.
Les réfugiés sans asile se répandirent dans les établissements de Memramcouk, de Peticoudiac, de Chipoudy et des côtes du golfe jusqu'à la baie de Miramichi ^ Plusieurs traversèrent dans l'île Saint-Jean. Un grand nombre furent employés aux travaux du fort de Beauséjour. Ces malheureux eurent beaucoup à souffrir du froid et de la misère, car la sollicitude des commandants n'avait pu suffire à tant de besoins imprévus.
Au printemps, le fort de Beauséjour était bâti, moitié en terre, moitié en palissades ; les casernes, les magasins, la poudrière, en construction; et à la fin de l'été, la
1 — Au passage de l'ingénieur Franquet à Beauséjour (août, 1751), le nombi'e des réfugiés y étaient de onze cent onze, "répandus dans les villages circonvoisins dépendants du Canada ". Sur ce nombre, cent cinquante-cinq étaient de l'intérieur de la péninsule, le reste de Beaubassin.
place était prête à recevoir la garnison. Les travaux furent continués jusqu'à ce qu'elle fut en état de soutenir uu siège régulier. Les ruines actuelles de Beauséjour, fort intéressantes à visiter, témoignent de la solidité de cette petite forteresse. Le site en avait été admirablement choisi. Du haut des remparts, la vue embrassait tout le paysage environnant, d'une beauté douce et variée : à droite, la baie de Chignectou, dont le fond s'arrondit en courbes si gracieuses qu'il a reçu le nom de Beaubassin ; en face, la fertile plaine endiguée, sillonnée par la rivière Missagouetche, appelée aussi Sainte-Marguerite ; au delà, sur un renflement du sol, l'enceinte de terre et de palissades du fort Lawrence, audessus duquel flottaient les couleurs écarlates d'Angleterre ; à gauche et en arrière, des terrains lacustres, largement cultivés, et les villages de Tintamarre, de Memramcouk, de Peticoudiac, de Chipoudy, d'où montaient les murmures de la vie rurale ; autour de l'horizon une ceinture de collines étagées, les unes défrichées, les autres couronnées de grands bois ou de bruyères ; aux pieds des remparts, animés par le mouvement des troupes, des bandes de guerriers sauvages et d'une population ouvrière, un groupe de maisons, avec une chapelle en construction que l'abbé Le Loutre espérait bientôt ouvrir au culte, si elle ne l'était déjà.
Toutes les précautions prises par Cornwallis n'avaient pu arrêter l'exode des Acadiens, Durant les deux années
qui suivirent, une grande partie de la population s'échappa de la péninsule. Elle se partageait en deux courants, l'un venant se réfugier sous la protection de Beauséjour, l'autre inondant l'île Saint-Jean. Le principal auteur de cette émigration, l'abbé Le Loutre, devait être voué, — on le conçoit, — à l'exécration des Anglais. Il n'y a pas de couleurs assez sombres pour peindre le portrait sous lequel ils nous le montrent ^. L'abbé Le Loutre était également le point dt; mire de la critique d'un certain nombre de Français, jaloux de la haute influence dont il jouissait à Québec et à Versailles. C'est à cette source ([u'a puisé l'auteur des Mémoires sur le Canada qui le représente comme le tyran des Acadiens, toujours prêt à lâcher sur eux ses sauvages pour les dépouiller, leur enlever leurs femmes et leurs enfants, s'ils ne veulent pas se soumettre à ses volontés. M. de la Vallière qui avait sous les yeux la détresse des Acadiens et qui voyait agir l'abbé Le Loutre, ne laisse pas même soupçonner ime telle con-
1 — Le gouverneur Cornwallis offrit cent livres sterling pour la tète de l'abbé Le Loutre. Tel était cependant l'attachement des Peaux Rouges pour leur missionnaire que, malgré ce puissant appât offert à leur convoitise, malgré la facilité qu'ils avaient de le tuer durant les fréquentes courses qu'il avait à faire avec eux dans les bois, j^as un seul n'eut l'idée d'attenter à ses jours. C'était le fruit du dévoûment que lui et ses devanciers depuis des générations montraient à ces tribus.
daite. Au contraire, il le montre comme donnant l'exemple de l'humanité, rachetant des mains des sauvages les prisonniers anglais qui, certes, n'avaient pas de tendresses pour lui i. Au reste, quand on se rappelle la sollicitude et la commisération de ce missionnaire pour les mêmes Acadiens, jetés sur les côtes d'Angleterre et de France ajDrès la catastrophe de 1755, quand on le voit au sortir de sa prison courir à Versailles, y dépenser le reste de son influence et de ses forces auprès des ministres pour recueillir ces infortunés, leur obtenir des dédommagements et aller lui-même les installer sur des terres à Belle-Isle-en-Mer, en un mot, quand on le voit agir comme un père à leur égard, on sait à quoi s'en tenir sur les accusations portées par ses ennemis.
D'après un Mémoire sur l'état de l'Acadie adressé au ministre en 1753 par l'abbé de L'Isle-Dieu, il ne restait
1 — "M. de Saint-Ours envoya M. de Léiy, aîné, et Montesson, officiers du Canada,i30ur retirer des mains des sauvages le caftitaine et les matelots (d'une goélette anglaise échouée vis-à-vis Beauséjour). M. Le Loutre s'y transporta aussi. Tout ce qu'ils purent faire fut de retirer le capitaine et de le faire sauver. Ces messieurs firent ensuite défoncer tout ce qu'ils purent d'eau-de-vie, rhum, vin et liqueurs... Deux jours après, M. de. Saint-Ours renvoya le capitaine avec son équipage (au commandant du fort Lawrence), n'ayant pu les renvoyer plus tôt, les sauvages qui n'avaient point désaoulé, les flemandant hautement. M. Le Loutre paya leur rançon ". — Journal de M. de la Vallière.
alors sous la domination anglaise que six mille cinq cent dix habitants ^. Sur douze cents personnes qui formaient naguère la paroisse de Cobequid, il ne s'y en trouvait plus que trois cents. Le reste s'était enfui à l'île Saint-Jean par le portage de Tagamigouche que les Anglais n'avaient pas eu la précaution de garder. Cinq cents habitants avaient quitté Pigiquit, et trois cents, la Grand-Prée. Les deux seules paroisses de la Eivière-aux-Canards et de Port-Eoyal étaient demeurées à peu près intactes, à cause de leur éloignement des frontières françaises. Il n'y avait plus que deux prêtres pour desservir cette population, MM. Chauvreulx et Desenclaves, tous deux vieillards infirmes. L'abbé Desenclaves résidait toujours à Port-Royal ; l'abbé Chauvreulx s'était transporté de Pigiquit à la Grand- Prée, afin de se trouver plus au centre du bassin des Mines qu'il était seul à desservir.
Des deux églises qu'il y avait naguère à Pigiquit, il n'en restait plus qu'une : celle de l'Assomption ayant été détruite et remplacée par le fort Edouard -.
Quelque temps auparavant, un jeune prêtre, l'abbé
1 — Il faut ajouter à ce chiffre les petits groupes de pêcheurs acadiens échelonnés au bord de la mer, tels que Chezetcouk^ Poaicoup, Tébok, etc.
2 — Mémoire de Vahbé de VIsle-Dieu, 1753.
L'abbé de LTsle-Dieu fait voir l'insuffisance de j^rêtres dont souffrait l'Acadie, en indiquant l'étendue de chaque paroisse. Il donne en même temps le nombre de commu-
Brassard, envoyé par l'évêque de Québec, était venu offrir ses services à Port-Eoyal ; mais il avait été refusé par le Conseil qui lui avait siguitié l'ordre de sortir de la province ^. Voilà à quoi se réduisait le libre exercice de la religion tant de fois garanti par les gouverneurs de la Nouvelle-Ecosse.
nions qu'elles comptaient avant le commencement de l'émigration :
Paroisses . Etendue Communions
Port-Royal 10 à 12 lieues 2000
Rivière-aux-Canards .... 4 500
La Grand-Prée 4 1000
Pigiquit 10 1800
Cobequid 12 800
Mémoire, etc., 1753.
1 — Lettre de Vabhé Brassard à M,,,, de Pontbriand, à Beaubassin, le 2 juin, 1749.
L'évêque de Québec avait envoyé l'abbé Brassard en Acadie à la demande des habitants de Pigiquit qui, au mois de février précédent, lui avaient adressé une requête pour le supplier de leur accorder un prêtre. Cette requête, dont on trouvera le texte ci-après, est un monument de la foi et de la piété de cette excellente i^opulation sur laquelle s'appesantissait en ce moment le joug qui, sejit ans plus tard, devait l'écraser et l'arracher du sol. On voit à la lecture de cette pièce que ceux qui l'ont rédigée sont de pauvres et simples habitants connue ils le disent eux-mêmes n'ayant qu'une instruction élémentaire, mais qui laissent parler leurs sentiments religieux avec une naïveté et une franchise qui vont à l'âme. Il y a cependant de la fierté dans ces cœurs humbles. On remarquera avec quel noble orgueil ils parlent de la réponse qu'ils viennent de faire à leurs maîtres au regard de la liberté religieuse. Ils disent ce qu'ils feront plus tard : ils sacrifieront tout plutôt que de transiger.
REQUÊTE DES HABITANTS DE L'aSSOMPTION DE PIGl-
QUIT, ENVOYÉE A MOR l'ÉVÈQUE DE QUÉBEC,