COMPRIS SOUS LA PAROISSE DE CE NOM
Hommes Femmes y-, ■^ jp'.j. Garçons Filles
Anciens habitants y résidant avant la guerre... 20 20 50 40
Nouveaux habitants y
transportés de l'Acadie. 21 22 48 34
Ensemble 255.
Nicolas Gautier et Amand Biigeau, unis par des malheurs communs, s'étaient établis voisins l'un de l'autre, et étaient, comme on vient de le voir, à la tête d'un groupe de colons assez nombreux et assez pourvus de ressources pour se former en paroisse i. Animés du meilleur esprit, ils donnaient l'exemple de la générosité.
Le jour où Amand Bugeau avait fait don d'un terrain pour l'église et le presbytère, Nicolas Gautier avait fourni une large part de ce qu'il fallait pour les travaux. Grâce à eux, principalement, l'entente régnait parmi les habitants, et ils avaient de concert rassemblé les
1 — Nicolas Gautier écrivait au ministre peu de temps après le départ de Franquet:
" Je prends la liberté de vovis représenter la situation de l'île Saint-Jean où je suis actuellement établi avec toute ma famille, et où un grand nombre d'habitants de l'Acadie, à mon exemple et sollicitation, sont venus s'établir sur cette île au nombre de deux à trois cents familles avec leurs bestiaux ; ce qui fait qu'aujourd'hui l'endroit paraît tout autre qu'il n'était ci-devant, par les travaux que tous ces habitants ont faits et font tous les jours par les défrichements des terres dont ils se trouvent fort contents ". — Lettre de Nicolas Gautier à M. de Rouillé, à Louisbourg, le 13 sei^tembre, 1751.
matériaux nécessaires à la construction de leur nouvelle église ^
Nicolas Gautier se rendit à Louisbourg peu de temps après le départ de Franquet. La carrière de ce brave Acadien n'était pas alors éloignée de sa iîn. La vie agitée qu'il avait menée depuis 1744, le désastre de sa fortune, et des fatigues continuelles avaient miné ses forces. Il mourut à Louisbourg en avril, 1752, heureux d'échapper à des malheurs bien autrement grands que ceux qu'il avait vus et ([ui allaient marquer les anuées suivantes : la proscription de tous ses compatriotes, la destruction de Louisbourg, et, par suite celle de ses derniers établissements, enfin l'occupation du Canada par la race qu'il détestait le plus au monde.
Quatre ans après sa mort, au mois de novembre, 1756, un de ses fils fut chargé par le gouverneur de Louisbourg de porter à Québec les dépêches de la cour de Versailles. C'était une de ces terribles marches d'hiver qui ne pouvaient être entreprises que par des hommes d'une trempe d'acier, rompus à toutes les fatigues, endurcis à toutes les rigueurs d'un climat hyperboréen.
1 — '* Le sieur Amand Bugeau, habitant et navigateur acadien qui forme un établissement solide dans la rivière du Nord-Est, est fort honnête homme, laborieux, et a rendu au Roy des services à l'Acadie.. ." — Lettre de Prévost au ministre, 28 novembre, 1751.
De Louisbourg, Gautier se rendit dans sa famille à Saint-Louis-dn-Nord-Est pour y faire ses préparatifs de voyage. De là, il traversa à Shédiac, où il prit pour guides un Acadien et quelques sauvages. Grâce aux notes qu'il a prises en route, on peut le suivre d'étape en étape jusqu'à Québec, et se former une idée de ce genre d'expédition,
" De Shédiac, dit-il, il y a un portage de six lieues pour atteindre la rivière Peticoudiac, que nous remontâmes l'espace de deux lieues environ, d'où nous fîmes un autre portage de six lieues qui aboutit à la rivière Chiamaristi. Nous suivîmes cette rivière sur la glace jusqu'à Jemsek, village français de trente à quarante habitations, situé un peu en deçà de l'endroit où ce cours d'eau se jette dans la rivière Saint-Jean, et à vingt-cinq lieues de son embouchure. Traversé la dite rivière et marché dix lieues le long de la rive droite jusqu'à Ekoupag, village habité par des Français et des Malécites, où réside le P. Germain, missionnaire de ces sauvages. D'Ekoupag à Médoctec, autre village de Malécites, trente lieues faites en trois jours de marche. De là au Grand-Saut trente autres lieues parcourues tantôt sur la glace, tantôt sur le rivage, attendu que la rivière était débordée, route si affreuse qu'elle nous a pris onze jours de marche. Après nous être rafraîchis au Grand-Saut, poste français muni de vivres pour les voyageurs, fait un portage d'une demi-lieue, puis redes-
cendu sur la rivière et marché trente lieues ^ en trois jours sur les glaces jusqu'au confluent de la rivière Madawaska ; remonté la dite rivière toujours sur les glaces. Dix lieues en deux jours. Entré ensuite dans le lac Témiscouata, fait quatre lieues et mis à terre à sa rive gauche où se trouve un autre poste français. De là, suivi la rivière à l'Orignal qui débouche dans le fleuve Saint-Laurent et fait vingt lieues. Parvenu à son confluent, entré dans le grand chemin qui conduit d'habitation à autre tout le long du fleuve, et fait en carriole les dernières trente lieues jusqu'à la Pointe- Lévis. Distance totale parcourue jusqu'à Québec cent soixante et onze lieues trois-quarts.
" Ce voyage est dur en hiver, et oblige à cabaner plus souvent qu'en toute autre saison, et à se munir de vivres assez abondamment, pour ne pas en manquer aux contre-temps imprévus qui ne surviennent que trop souvent 2 ". Après quelques jours de repos à Québec, Gautier reprit la même voie, et rapporta de nouvelles dépêches au gouverneur de Louisbourg ^.
Enfin, en 1760, le marquis de Vaudreuil signalait à
1 — Il faut lire treize lieues. C'est probablement une erreur de copiste.
2 — Archives de la marine.
3 — " Le nommé Paris ayant été envoyé à Miré pour savoir des nouvelles de M. de Boishébert est revenu cette nuit, et les deux Gautier avec lui ; ce sont des gens connus ici ; l'aîné servit bien utilement ici l'année dernière pour avoir des
M. de Danjac, commandant à la baie des Chaleurs, les deux Gautier comme étant du nombre des hommes les plus capables de commander les corsaires qu'il envoyait faire la chasse aux* Anglais, et il conseillait au marquis de Danjac d'offrir à ces Gautier deux des six commissions d'officiers mises à sa disposition.
A partir de cette date jusqu'à 1772, on ne retrouve plus la traCe des Gautier, mais à la fin de cette année, Joseph, probablement le dernier des deux frères survivants, commandait encore une ooélette sur le fleuve Saint-Laurent, et ce fut à son bord qu'il transporta le vénérable P. de la Brosse de l'île Verte à Québec, et de là à Bonaventure, dans la baie des Chaleurs, où ce missionnaire se rendait pour évangéliser les Acadiens délaissés dans ces lointaines restions.
On y retrouve encore aujourd'hui plusieurs descendants des proscrits de Belair.
L'inspection de l'île Saint-Jean par un homme aussi important que l'ingénieur Franquet, envoyé par la cour pour élever des fortifications dans la colonie, rassura les
nouvelles de ce qui se passait à Halifax, et pour récompense, M. le commandant Du Bois de la Motte le fit nommer caj^i-
taine de port de l'île Saint-Jean" Exirait du Journal du
Capitaine de Tourville, commandant de La Sauvage, durant le siège de Louisbourg, en 1758.
habitants contre les craintes qu'ils avaient eues jusquelà d'une invasion de leurs implacables ennemis les Anglais. Regardant désormais l'avenir avec plus de confiance, ils crurent retrouver dans cette île leur Acadie perdue, et espérèrent transmettre à leurs enfants des héritages moins précaires que ceux qu'ils regrettaient. Hélas ! ils ne prévoyaient pas qu'avant sept ans, ils verraient de nouveau leurs habitations rasées jusqu'au sol, et eux-mêmes chassés de leurs terres, déportés avec leurs familles, et jetés aux quatre vents du ciel.
De retour au port Lajoie, Franquet acheva les plans de défense qu'il y avait commencés, en fixant l'endroit d'une redoute à construire sur la pointe à la Framboise située un peu plus bas, sur la rive opposée. Il s'y embarqua pour traverser sur la terre ferme, où il voulait inspecter les travaux de défense de Beauséjour et de Gaspareau. Le 22 d'août, il en repartit pour continuer son inspection de l'île Saint-Jean, et mit pied à terre le lendemain au port des Trois-Rivières. Le meilleur emplacement qu'il trouva pour établir une redoute fut celui occupé naguère par l'établissement du sieur Roma. Dans cette belle rade des Trois-Rivières, il ne restait plus une seule habitation, et la forêt commençait à envahir la clairière que les premiers colons y avaient défrichée.
Franquet ne nomme aucun missionnaire en particulier comme résidant dans l'île à l'époque de son voyage.
Il n'est pas douteux cependant qu'il y ait eu un aumônier au port Lajoie, comme on peut le constater par les registres. L'abbé de L'Isle-Dieu, dans un des Mémoires déjà cité, dit à tort que l'abbé Girard était le plus ancien missionnaire établi à Saint-Jean depuis la reprise de cette île ; c'était le P. Lagrée venu à la suite du gouverneur Denis de Bonnaventure, en 1749, et qui résida dans l'île à peu près sans interruption jusqu'en 1752. L'abbé Girard y fut envoyé par l'évêque de Québec, peu après le départ de Franquet, à la suite de difficultés qu'il avait eues en Acadie et qui avaient occasionné son emprisonnement à Halifax. Il s'était fixé à la Pointe- Prime et y résida jusqu'à ce qu'il en fût enlevé lors de la déportation de ses paroissiens.
Franquet borna ses plans de défense aux trois points les plus vulnérables de l'île, le port Lajoie, d'un côté, et le havre Saint-Pierre, de l'autre, par où l'ennemi pouvait le plus facilement pénétrer dans les principaux centres colonisés ; puis les Trois-Eivières, dont le port était le plus accessible, et le plus à la portée d'une descente. Il restait dans l'île, on le sait, d'autres endroits habités que l'ingénieur n'eut pas le loisir de visiter. Il s'en fit donner un état exact, ainsi que de ceux qui étaient susceptibles de l'être. L'énumération qu'il en fait est accompagnée de quelques détails qui jettent du jour sur certains faits restés jusque-là dans l'ombre. A l'est du port Lajoie, la Grande-Anse (Orwell Bay), est assez
peuplée, " et il y a chapelle faite aux dépens des habitants, qui ne soupirent qu'après un curé ". C'est cette chapelle, connue depuis sous le nom de la Pointe- Prime, que vint desservir peu de temps après l'abbé Girard. Du côté de l'ouest, Bédèque (Summerside) est mentionné comme le " havre où sont rassemblés les sauvages, sous promesse que les habitants ne les avoisineront pas, et qu'eux ne s'étendront pas plus loin ". Il n'y avait guère dans l'île, à cette date, de moyens de communications que par eau, soit en canots d'écorces, soit en bateaux ou en chaloupes. Un seul grand chemin, d'ailleurs assez mauvai.'?, reliait la pointe à la Framboise avec les Trois-Kivières et le havre Saint-Pierre, d'où une route de quatre lieues, longeant la rivière du Nord-Est, venait, aboutir à la maison dite de la veuve Gentil.
La population totale de l'île Saint-Jean, d'après le dernier recensement fait par M. de Bonnaventure, s'élevait à 1927 individus, pour la plupart Acadiens, possédant plus de 4000 têtes de bétail ^
1 KECENSEMEXT FAIT PAK M. DE BOXNAVEXTURE.
Rivière-(lu-Nor<l-Est 130
Havre Saint-Pierre 162
Les étangs de Saint-Pierre 31
Havre-aux-Sauvages 52
Havre-de-Tracadie 66
Pointe-de-l'Est 57
Malpec 161
Total 659
Ce recensement, fourni par M. de Bounaventure, n'aurait pas été très exact au dire de Franquet. Celui de 1748 donnait, en effet, une population de 653 anciens habitants.
Depuis 1748 la population s'était, par conséquent, accrue de 1274 individus i.
" Ces Acadiens, remarque Franquet, sont fort robustes et viiïoiu^eux, travaillant tous de la hache, et adonnés à la culture des terres, néanmoins un peu paresseux, ne s'embarrassant que des besoins indispensables à la vie ; ils peuplent beaucoup. L'on peut considérer
1 POPULATION DE l'iLG SAINT-JEAX Eîî 1752
d'après les Mémoires de Pichon.
Etang du Naufrage 1
Havre Saint-Pierre 339
Havre-de-Tracadie 77
Malpec 201
Bédèque 44
Rivière-de-la-ïraverse 23
Rivière-des-Blonds 37
Rivière-aux-Crapauds 13
Anse du Nord-Ouest 30
Anse au Sanglier 10
Total 775
Pichon omet la population de plusieurs autres endroits entre autres de la Pointe-Prime et de ses environs. Il porte le chiffre total des habitants de l'ile à 1354, ce qui est beaucoup au-dessous de la vérité, comme le prouve le recensement officiel cité par Franquet.
UNE SECONDE ACÀUIE 271
les familles l'une dans l'autre entre cinq à six enfants, sont ztlés pour la religion, même un peu supertitieux, aiment l'argent, n'ont dans toute leur conduite que leur intérêt pour objet, sont, indifféremment des deux sexes, d'une inconsidération dans leurs discours qui dénote de la méchanceté. Les femmes travaillent des étoffes propres à leurs vêtements, et généralement elles font toutes de la toile, de manière qu'ils n'ont besoin d'aucuns secours étrangers, pour fournir à leur nécessaire ".
" L'île Saint-Jean, dit ailleurs Franquet, est des plus fertiles. Les parties anciennement défrichées forment des champs aussi fleuris qu'en Europe, et celles qu'on a mises en culture, depuis la ])rise de possession, paraissent propres à tout ce qu'on y voudra semer ; les réfugiés de l'Acadie, ne sauraient trop s'en louer, et comme ils n'ont aucun intérêt de déguiser la vérité, on peut s'en rapporter, à ce qu'ils en disent, autant comme à nos remar(jues particulières. Nous attestons à cet égard, que tous les terrains, que nous avons été à portée de voir et de parcourir, promettaient une récolte, en froment, avoine, pois et autres denrées, aussi abondante, et de la même beauté et qualité qu'en France ".
Franquet conclut ses notes de voyage par cette dernière remarque :
'' On ne saurait finir sans assurer de nouveau la bonté de ce pays, les ressources qu'en tirera l'I'^le Royale. Si Sa Majesté persiste dans le dessein d'y faire un établis-
sèment, l'on observe qu'on ne saurait le rendre trop solide pour que les habitants s'y sentent soutenus, et que les troupes puissent y résister avec confiance de n'y être point forcées : sans quoi tout l'argent qu'on y a mis, celui qu'on y emploie tous les jours, et toute la dépense iju'on y fera par la suite pour ouvrages moindres que ceux proposés, deviendront eu pure perte, auquel cas mieux vaudrait y renoncer ".
Les sages recommandations de Franquet, pas plus que les avertissements si souvent réitérés des gouverneurs du Canada et du Cap- Breton, ne purent parvenir à ouvrir les yeux des ministres de Louis XV. La décadence qui allait amener la chute de l'ancien régime était irrémédiable. La perte de l'île Saint-Jean ne fut qu'une épave dans le grand naufrage de la France.