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que du temps de Jean Allefonse, l'île était désignée déjà sous le nom de Saint-Jean.
A quelle époque ce nom lui fut-il donné ? On ne saurait le dire, pas plus que pour celui du Cap-Breton, indiqué sur la carte de Jean Allefonse. Au reste, une foule d'endroits avaient dès lors été désignés par d'obscurs navigateurs qui, de temps immémorial, faisaient la pêche et le commerce dans ces parages.
L'île fut reconnue avec plus de précision parles explorateurs qui suivirent immédiatement Jean Allefonse. Sa forme et sa position sont remarquablement définies daiis la mappemonde royale de 1542 i.
fait copier par M. Roullandj archiviste-paléographe de l'Ecole des Chartes, la partie de cette Cosmographie qui a trait à l'Amérique septentrionale, avec les cinq cartes qui l'accompagnent. O'est une de ces cartes qui se trouve l'ej^roduite ci-contre. L'ile de Terreneuve, avec les ilôts qui l'avoisinent, est désignée sous le nom d'Isles de Sainct Pierre. La Nouvelle- Ecosse est Une par ty de la couste de la Franciscane, laquelle s'étendait des deux côtés de la haie de Norembi-gue (Baie de Fuudy). Les Isles de Sainct Jehan sont supi)0sées être en face de V Entrée des Bretons ou du golfe Saint Laurent.
1 — Cette carte a été reproduite dans les Monuments de la Géographie de Jouiard, sous le titre de Mappemonde peinte par ordre de Henri II ; mais le savant géographe a rectifié l'erreur qui l'attribuait à l'initiative de ce prince. Il dit dans une note qu'après examen, il a été reconnu que cette mappemonde avait été exécutée sous le règne de François 1er, en
Champlain, dans son voyage de 1603, désigne l'île Saint-Jean, comme étant dès lors connue universellement sous ce nom. " L'isle de Saint-Jean, dit-il, a quelque trente ou trente-cinq lieues de long, et à quelque six lieues de la terre du su ^ ",
Et ailleurs : " Elle est y)ar la hauteur de quarante -six degrés, deux tiers, le (au) bout nort de la dite isle ; ayant environ vingt lieues de longueur, et de ceste isle à la terre du sud, une ou deux lieues ; en laquelle sont de bons ports, et bonne ]>escherie de molue ; les Basques y vont assez souvent ; elle est couverte de bois comme les autres isles 2 ".
Ce dernier passage de Chami^ain fait voir que les parages de l'île Saint-Jean étaient familiers aux pêcheurs basques qui se distinguaient alors par leur hardiesse. Ils leur étaient connus même depuis longtemps ; car plusieurs des navigateurs, la plupart basques, qui, dès l'époque du premier voyage de Cartier, faisaient "grant pescherie " daîis le golfe Saint-Laurent, avaient dû l'apercevoir dans leurs courses. Leurs navires, pou.ssés par les vents, avaient trouvé plus d'une fois un refuge dans ses havres et les avaient explorés.
1 — Edition (le Laverdièro, p. 124.
2 — /dtfm, p. 1087.
Nicolas Denys, entreprenant et industrieux négociant, venu en Acadie en même temps que le commandeur de Eazilly (1632), obtint, en 1653, de la Compagnie de la Nouvelle-France, " la concession des pays et îles situés entre la grande Baye Saint-Laurent, à commencer depuis le cap Canseau jusqu'au cap des Eosiers^". Dans l'histoire de ses vastes domaines, qu'il a })ubliée et dédiée à Louis XIV (1672), ouvrage aussi curieux qu'instructif, Denys s'intitule " Gouverneur lieutenantgénéral pour le Roy, et propriétaire de toutes ces terres et isles ^ ".
L'île Saint-Jean se trouvant comprise dans ses domaines, il en donne une intéressante description.
Après avoir parlé des îles Brion et de la Madeleine, dont il dit qu'il avait chassé plusieurs fois les Anglais, " les François estant en possession de ces lieux-là, de temps immémorial ", il ajoute :
" A huit ou dix lieues de là, l'on rencontre l'Isle Saint-Jean sur la route de l'Isle Percée, l'on en passe à
1 — Archives de la Marine et des Colonies. 2 — Description f/éo(/raj)hique et historique des castes de l'Amérique septentrionale, à Paris, 1072, 2 vol. in-12.
la veiie selon la rencontre des vents, il ne la faut pas approcher de près, car tonte la côte du côté de la baie n'est que sable et qui a des battures à plus d'une lieue au large. Cette isle a bien vingt-cinq ou trente lieues de longueur et une lieue de large au milieu, estant à peu près la figure d'un croissant, et pointue des deux bouts : le côté qui regarde la terre ferme est bordé de rochers, il y a deux anses où deux ruisseaux viennent se décharger dans la mer, des barques y peuvent entrer y ayant dedans des espèces de petits havres ; de ce côtélà les bois y sont très beaux ; ce qu'il y a de terre y paraît assez bonne ; cette isle n'est couverte que de sapins mêlés de quelques hêtres et bouleaux. Du côté qui regarde la grande baye il y a aussi deux havres d'où sortent deux petits ruisseaux, mais les entrées sont fort plattes, il y a assez d'eau dedans, j'ai autrefois entré dans celui qui est le plus proche de la pointe de Miscou, j'y ai vu trois grands vaisseaux basques, mais pour y entrer il leur fallait tout décharger en rade, pt»rter tout à terre, et ne laisser de lest que pour soutenir les vaisseaux, et puis les coucher sur le costé comme ijour leur donner carenne, puis les remorquer dedans avec des chaloupes : ils sortaient de mesme manière, après quoy ils ])ortaient tout leur poisson en rade pour le charger. L'on ne peut plus y aller à présent, les entrées en estant bouchées et le ris({ue trop grand, ce qui les
obligeait d'aller là où estait l'abondance du poisson qui est à cette coste, outre qu'ils estaient proche du baac aux Orphelins où le poisson est aussi grand que celui du grand banc. La marée entre bien avant en des endroits de cette isle, ce qui fait de grandes prairies et plusieurs estangs ; en tous ces lieux-là le gibier y abonde, il s'y trouve force pasturage, ils y font leurs nids et s'y déplument : l'on y trouve des grues, des oyes blanches et des crises comme en France. Pour des orignaux, il n'y en a point, il y a des cariboux qui est une autre espèce d'orignaux... Il y en a peu, les sauvages les trouvent trop bons pour les y laisser croistre ^".
Les anciennes descriptions de l'île Saint-Jean qu'on vient de lire, ont un intérêt et un mérite que ne peuvent avoir les meilleures qui en ont été faites depuis ; car elles montrent les progrès graduels des explorations. L'île n'apparaît d'abord que comme une pointe de terre aperçue de loin par Jacques Cartier; plus tard Champlain en approche davantage, en suit les contours et détermine sa forme générale ; enfin Denys arrive qui y pénètre, y séjourne et eu décrit l'intérieur avec la nature de sa végétation, ses bêtes forestières, etc.
Il ne reste que peu de choses à ajouter à ces aperçus géographiciues pour l'intelligence des événements que
l Vol. I, p. 199.
j'ai à raconter. L'ile Saint-Jean, vue à vol d'oiseau, a bien, comme le dit Denys, la forme d'un croissant, dont une des cornes regarde le uord-est, l'autre le nord-ouest. Ses rivages, peu élevés en général, présentent des lignes fréquemment brisées, qui donnent ouverture à des havres, à des anses, à des embouchures de rivières ou à de petits cours d'eau.
La colonisation primitive s'est d'abord ])ortée presque toute entière aux environs des havres, dont il importe de retenir la situation. Ce sont, du côté du nord, en allant de l'est à l'ouest, les havres des Naufragés, de Saint- Pierre, des Sauvages, de Tracadie et de Malpec; et à l'est, le port des Trois-Rivières ^, qui a reçu son nom de trois cours d'eau qui s'y jettent; au sud, le havre de Bédèque et celui du port Lajoie, le plus remarquable de tous, et dont l'aspect est si gracieux, avec les trois belles rivières qui s'y déchargent, nommées autrefois rivières du Nord-Est, du Nord et de l'Ouest, que cet aspect lui a valu le nom de port Lajoie.
Les grands privilèges accordés à Denys n'eurent pas le résultat de favoriser la colonisation, comme l'avait espéré la Compagnie de la Nouvelle-France. Denys s'occupa presque uniquement de commerce et de pêcheries et ne laissa après lui aucun établissement permanent
1 — Car.ligan Bay.
dans l'île Saint-Jean, pas plus que dans les autres parties de ses possessions.
Quelques auteurs anglais, tels que Stewart i et Osgood 2 ont prétendu qu'une concession de l'île Saint- Jean avait été faite, en 1663, à un capitaine de la marine française nommé Doublet, dans le but d'y faire des établissements de pêche. 11 est probable que ces auteurs ont défiguré le nom de Denys, et en ont fait celui de Doublet ; car Denys qui exploita son privilège plusieurs années avant et après, et qui eut à le défendre en deux circonstances différentes, la première, contre les prétentions de Le Borgne, l'un des feudataires de l'Acadie, la secoude, contre celles d'un armateur du nom de la Giraudière, ne fait aucune mention de Doublet.
D'après Thomas Caulfield, gouverneur de la Xouvelle- Ecosse, il y aurait eu une tentative de colonisation de l'île Saint- Jean, avant 1716, mais elle aurait été abandonnée ■'.
1 — An accoHuf of Prince Edward Isl and, 180G.
2 — Marititne Provinces.
3 — "The Island of St. Johns,...is entirely abandonned by those inhabitants who went there ont this government". Nova Scofia Archives, CanlfieUl fo Board of Trade, May 16tk, 1716, p. 10.
Les tribus de sauvages micmacs qui habitaient l'île Saint- Jean, en restèrent les paisibles possesseurs jusqu'en 1719, date à laquelle une nouvelle concession de l'île Saint-Jean et de celle de Miscou fut accordée au comte •de Saint-Pierre, premier écuyer de la duchesse d'Orléans, •dans la vue d'y créer une colonie stable. Aux termes ■de la patente royale, les deux îles furent concédées en franc-alleu noble, sans justice, que Sa Majesté se réservait à charge de porter foi et hommage au château de Louisbourg, dont il relèvera sans redevances, août, 1719.
Au mois de janvier de l'année suivante, le comte de Saint-Pierre obtint de nouvelles patentes de concessions aux mêmes titres et conditions, pour les îles de la Madeleine, Botou ou Eamées, îles et îlots adjacents, tant pour la culture des terres, exploitation des bois, que pour les pêches de morues, de loups marins et vaches marines. Un des principaux motifs qui engagèrent le gouvernement français à accorder ces grands privilèges, fut de favoriser les Acadiens de la Nouvelle- Ecosse qui désiraient venir se fixer dans les possessions françaises, et qui trouvaient bien plus avantageux de s'établir dans l'île Saint-Jean que sur les côtes stériles et brumeuses du Cap-Breton ^. Le comte de Saint-
1 — Archives de la Marine e1 des Colonies. Lettre de M. de Saint- Ovide de Brouilla'» an, miiiislre, Louisbourg, 2 décembre, 1715.
Pierre s'adjoignit comme associés deux riches spéculateurs, MM, Farges et Moras. Tous trois s'engagèrent dans des dépenses qui s'élevèrent, dit-on, à plus de 1,200,000 livres i, mais des conflits d'intérêts firent avorter l'entreprise. " Le comte de Saint-Pierre, dit Charlevoix, eût apparemment exécuté son projet, si tous ses associés lui eussent ressemblé. Mais il essuya bientôt tous les dégoûts inévitables dans des sociétés dont les membres ne sont pas nés pour penser en grand, et qui ne sont unis que par l'intérêt - ".
1 — Archives de la Marine.
2 — Charlevoi.x, Histoire de la Nouvelle- France, vol. II, p. 401.