‹ Une second AcadieChapitre 6 sur 32 · CHAPITRE TROISIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIEME

M. (le Pensens, second gouverneur Recensement de la

colonie — MM. de la Pérelle, du Hager et Duchambon, gouverneurs Le port I.ajoie Le havre Saint-Pierre.

— Les Trois-Kivières Le sieur Roma La guerre de

1744 à 1748 M. Duquesnel, gouverneur de Louisbourg.

— Son caractère Il engage imprudemment les hostilités.— Duvivier en Acadie. — Nicolas Gautier. — Les Acadiens refusent de se soulever Retraite de Duvivier.

Lorsque la cour de Frauce avait accordé au conitt^ de Saiiit-Pierre la vaste concession territoriale comprenant les îles Saint-Jean, Miscou, etc., elle sembla avoir oul)liL' les expériences du même genre faites au siècle i)réeédent. Aucune de ces tentatives n'avait lénssi. Les grands fiefs octroyés ?oit au Canada, soit en Acadie avaient plutôt ruiné qu'enrichi leurs feudataires, et n'avaient été d'aucun avantage à l'Etat II était facile de prévoir qu'il en serait ô peu ]>rès de même de la

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dernière de ces grandes concessions. Seule, la petite féodalité, telle qu'elle fut établie sur une large échelle au Canada, fut d'une utilité réelle à la colonisation.

La société créée par le comte de Saint- Pierre ne tarda pas à se dissoudre, et lu groupe d'îles érigé en fief retomba sous le domaine direct de la Couronne.

En 1730, l'île Saint-Jean était sous l'autorité d'un nouveau oouverneur, M. de Pensens. Ce gouverneur

était-il le même que celui (|ui occupait une position importante à Louisbourg, en 1714, et qui fut envoyé à Port-Royal avec M. de la Ponde, pour engager les Acadiens à se soustraire à la domination anglaise en venant s'établir au Cap-Breton, ou bien était-ce son fils 1 ?

Question ]iou inijortante à décider, car le chevalier de Pensens joua un rôle absolument effacé comme gouverneur de Saint- Jeun.

1 — Registres du part Lajoie, 26 octobre, 1730. Acte de baptême d'Anne, fille de maitre Pierson de Saint-Arbenne. ^' Parrain, maître le chevalier de Pensens, enseigne d'une compagnie de la marine et commandant actuel de l'île Saint- Jean ".

Le lac similé ci-dessus établit la vraie orthographe du nom ■de Pensens qui a été (.létigurée par la plu^iart des historiens

Au cours de l'année 1735, eut lieu le second recensement qui constata un total de 81 familles établies dans l'île, sur lesquelles 57 étaient exclusivement attachées à la culture des terres ; 35 de ces familles venaient de l'Acadie ; 2 L de Normandie ; 7 de la Saiutonge ; 4 de (^ascogne ; 4 du Béarn ; 3 de Bretagne ; 2 du Canada, et une d'Espagne. Toutes les familles acadiennes étaient des dédoublemenis de familles primitivement établies dans l'île Saint-Jean, à l'exception d'une famille Dubois, une famille Vecco, composées de 12 personnes, et de deux familles Poirier.

Cette population était répartie comme suit : au port Lajoie et aux environs, 114 habitants ; au havre Saint- Pierre, 294 ; au havre à l'Anguille, 35 ; à ïiacadie, 39 ; à Malpec, 31^; à la Poiute-de-l'Est, 18; aux Trois- Eivières, 10 ; total: 541 ^.

1 — Un recensement des sauvuuu'h micmacs en état de poi'ter les armes, fait en 1737, en Aeadie, à l'île Royale et dans File Saint-Jean, constatait qu'ils étaient au nombre de 46 à Malpec. C'était alors le seul endroit où les Micmacs de l'ile semblaient groupés; du moins, le recensement ne fait mention d'aucun autre endroit où il y en eût de stationnés. Leur po^julation devait, par conséquent, y être fort peu nombreuse.

2 — Rameau, La France aux Colonies, j). 149.

On a vu que le port Lajoie, où viennent se jeter trois rivières appelées autrefois rivière du Nord-Est, rivière du Nord et rivière de l'Ouest, avait en tout temps été remarqué par les Fram^ais, comme un des plus beaux havres de l'île, et comme un endroit propre à y asseoir une colonie. La nourriture de tout le bétail qu'on voudrait y transporter s'y trouvait en abondance sur de vastes estuaires où croissait une grande quantité de foin de grève. Cet avantage attira plus tard des colons en d'autres endroits de l'île.

Le port Lajoie était, depuis l'origine, le centre civil et religieux de la colonie. Le gouverneur qui était le commandant militaire avait sa résidence auprès de la garnison, ainsi que le subdélégué de l'intendant, dont le^ attributions ét:iient à peu près les mêmes que celles de l'intendant général du Canada, c'est-à-dire la justice, police et finances. La charge de subdélégué était alors remplie par M. Bonnain La Chaume, qui avait succédé, en 1726, à M. du Buisson.

Le curé-missiorniaire était spécialement attaché au service de la garnison, et recevait, en qualité d'aumônier, un léger traitement de l'Etat. Il habitait dans le même corps de logis que les officiers. Tout auprès s'élevait la petite église dédiée à Saint-Jean l'Evangé-

liste par l'abbé de Breslay, dans laquelle se faisaient les exercices du culte, tant pour la garnison que pour les habitants de la paroisse.

Un des événements qui venaient suspendre la monotonie de l'existence dans ce poste isolé, était le débarquement d'une ou deux compagnies des troupes de Louisbourg expédiées pour relever la garnison. L'officier placé à leur tête devenait à la fois le commandant de la place et le gouverneur de l'île. Le chevalier de Pensens fut ainsi successivement remplacé par M. Eurry de la Pérellei (1732), M. du Hager (1730) et le chevalier Dupont Duchambon (1738) ^. Ce dernier était le même j^ y qui commandait

I^Tl^^^^t^^'^^^^^^ '^ Louisbourg eu

/^ ^^^^^..^ •" 1745, où il lit une

^^^^"^^ si faible défense,

lors du siège de cette ville, et dont le fils était le fameux

Vergor, d'ignominieuse mémoire.

1 — Registres du port La/oie. Acte de baptême d'un enfant de Joseph Haché et de Marie Gaudet, Parrain, M, Jean- François Eurry de la Pérelle, écuyer, capitaine d'une compagnie, commandant pour le roi. Marraine, Madame Renée d'Aillebout de Saint-Villeniée.

2 — Duchambon apparaît comme témoin dans les registres du port Lajoie au mariage de sa fille Anne avec le sieur Louis de Coux (13 janvier, 1739). Il est quahfié de sieur ''Louis Dupont, écuyer, sieur Duchambon, chevalier de l'ordre de Saint-Louis, lieutenant de roy, commandant en cette isle ".

La plus forte partie de la population de Saint-Jean, comme on vient de le voir par le recensement qui précède, était au havre Saint-Pierre, situé un peu vers l'est sur la côte nord.

S'il faut en croire Pichon, auteur des Lettres sur le Cap-Breton, les premiers habitants de ce havre furent des naufragés échappés d'un navire qui avait sombré en mer. Ils vinrent aborder dans une anse appelée depuis l'Anse ou l'Etang du Naufrage, sise à une petite distance à l'est du havre Saint-Pierre. Les sauvages du lieu, les ayant reconnus pour des Français, les accueillirent avec beaucoup d'humanité, et les aidèrent à vivre en partageant avec eux le produit de leur chasse. Les naufragés se firent des abris au havre Saint-Pierre, et y commencèrent des établissements ^.

Durant la période qui suivit le recensement, la petite colonie eut un progrès lent mais régulier, grâce aux années de paix dont jouit le pays jusqu'en 1744. De nouveaux noyaux de paroisses se formèrent sur divers points: au sud, à la Pointe - Prime et à Bédèque (Summerside) ; au nord, au havre aux Sauvages; à l'est, à la ri^'ière à la Fortune ; au centre, le long des rivières du Xord-Est, du Nord et de l'Ouest.

On vient de voir qu'à l'époque du recensement de 17o5, le havre des Trois-Rivières (Georgetown), à

1 — Piclion. Lc-Z/rcs ef Mé.inoire^f sur le Cap-Breton, p. 08.

l'extrémité orientale de l'île, commençait à être habité. Le principal personnage de ce poste était le sieur Eoma, homme instruit et remuant, l'un des rares habitants de l'île sur lequel ou possède quelques renseignements.

Il avait d'abord séjourné à Québec, où l'intendant Hocquart lui avait donné de l'emploi dans ses bureaux ; mais n'ayant aucune notion de comptabilité, il mit un tel désordre dans les livres, qu'un des secrétaires de l'intendance, Kstèbe, dut refaire tout sou travail. Eoma fut congédié ^. Passé à Louisbourg, il erra dans les parages du golfe, et réussit à former une société de colonisation, dont il devint le directeur. Ayant obtenu à titre de franc-alleu, dans le port des Trois-Riviéres, une concession de 3,500 arpents " de face à la côte, sur 40 de profondeur", il y forma un établissement qui était en voie de prospérité, et qui aurait fait de ce port, l'un des plus favoi'ables de l'île, à cause de sa sûreté et de la fertilité du sol, un des centres principaux du pays, s'il n'avait pas eu à subir l'invasion de 1745.

La guerre s'était allumée en Améri(|ue l'année précédente. C'était le contre-coup de cette fameuse guerre de la succession d'Autriche qui tenait l'Europe en feu

J — Frévosf au ministre, 27 novembre, 1752.

depuis 1741. Tant que l'Angleterre avait gardé la neutralité, la paix n'avait pas été troublée de ce côté-ci de l'Atlantique ; mais du moment que la Grande- Bretagne se fut jointe au conflit en faveur de l'iiutriche, le Canada et la Nouvelle-Angleterre s'armèrent l'un contre l'autre.

Cette guerre eut une importance tellement décisive sur les destinées de l'île Saint-Jean que les événements qui se passèrent dans son voisinage forment une partie essentielle de son histoire. La direction nouvelle qu'elle imprima à la politique des deux puissances rivales .ut pour effet de quintupler sa population dans l'espace de dix ans.

Outre cela, une partie de ses habitants prirent une part active dans la guerre ; quelques-uns même, comme les Ducliambon, les d'Aillebout de Saint-Villemée, les la Pérelle, y jouèrent un rôle prééminent. D'autres qui n'habitaient pas encore l'île, vinrent s'y lixer alors, attirèrent un grand nombre de colons et y occupèrent d'importantes positions : telles étaient les familles acadiennes des Gautier, des Bugeau, de la Nouvelle- Ecosse, qui, poursuivies par les Anglais pour avoir pris les armes contre eux, furent forcées de s'y réfugier.

Le gouverneur de Louisbourg était alors M. Duquesnel, qui paraît avoir été un ambitieux, plus entreprenant qu'éclairé, songeant plutôt à son avancement qu'au bien de son pays. Il était capricieux et emporté, adonné au

vin, et ne gardait aucune réserve dans ses moments d'ivresse, se répandant en invectives et en injures au moindre prétexte. Au dire d'un citoyen de Louisbourg, il n'y avait presque aucun officier de la garnison qu'il n'eût insulté. Ces excès l'avaient rendu extrêmement impopulaire, aussi bien dans la ville que dans la garnison ^ Tel était l'homme qui allait prendre l'initiative des hostilités en Amérique.

Duquesnel assumait par là une responsabiUté dont il était loin de prévoir les suites funestes : c'est-à-dire Louisbourg pris, l'île Royale et l'île Saint-Jean conquises par les Anglais, pas un pouce de terre laissé à la France sur les bords de l'Atlantique, et comme conséquence, les portes du Canada fermées à ses navires. Il ne devait pas être témoin de ces désastres, car il mourut

1 — Lettre iVun Habitant de Louishoiirg contenant une l\ela-\ tion exacte et circonstanciée de la Prise de l'Isle Royale par les \ Anglais. A Québec, chez Guillaume le Sincère, â V Image de la Vérité, 1745. Cet opuscule, de quatre-vingt-une pages, est excessivement rare. Il s'en trouve un exemplaire à la Bibliothèque Nationale de Paris, qui porte pour signature : B. L. N., avec la date du 28 août, 1745. L'auteur anonyme a voulu dérouter le puhlic en indiquant Québec comme le lieu d'impi'ession de l'ouvrage. Il a été certainement imprimé en France. M. Parkman en a publié les passages importants dans V Appendice de son livre : A Half-Ccntury of ConfHct.

Un autre exemplaire de cet opuscule a été annoncé en vente, l'année dernière, chez le bouquiniste Chadenat, de Paris, et a été imnié<liatoment acheté aux Etats-Unis.

subitement avant la fin de la même année. Mais il laissa l'héritage de sa faute à son successeur qui devait en être la principale victime.

La nouvelle de la déclaration de la guerre avait été connue à Louisbourg quelques semaines avant qu'elle fiit annoncée dans les colonies anglaises. Duquesnel crut le moment opportun pour frapper un coup décisif avant qu'elles eussent été averties, ou du moins qu'elles eussent en le temps de se mettre en défense. Il espérait par là s'attirer la plus belle part de gloire et rendre un service signalé à la France.

L'Angleterre n'était fortifiée que sur deux points de la Nouvelle-Ecosse, à Canseau et à Port-Eoyal (Annapolis). En s'emparant de ces deux positions, i'Acadie toute entière se trouvait reconquise par la France. Le poste de pêcherie de Canseau, situé à l'entrée et au sud du passage de Fronsac (Gut de Canseau) qui sépare la Nouvelle-Ecosse du Cap-Breton, n'était défendu que par une enceinte de palissades et un blockhaus qui pouvaient être emportés d'un coup de main. Mais il n'en était pas de même de Port-Eoyal qui était un fort régulièrement construit selon l'art militaire, avec remparts à bastions protégés par un fossé. Il avait soutenu plusieurs sièges : le dernier commandant français de I'Acadie, M. de Subercase, s'y était vaillamment défendu, en 1710, jusqu'à ce qu'il eût épuisé toutes ressources.

Il est vrai que, depuis l'occupation anglaise, les ouvrages n'ayant pas été réparés, menaçaient ruine en plusieurs endroits, et qu'il n'était défendu que par une centaine d'hommes. Si, comme l'espérait Duquesnel, les Acadiens se soulevaient et se joignaient aux trouj)es régulières qu'il pouvait jeter sur l'isthme de la Xouvelle-Ecosse, la conquête de Port-Eoyal n'était pas douteuse. Duquesnel avait commis une première faute eu engageant les hostilités ; il eu commit une seconde en ne marchant pas directement sur Port-Eoyal avec toutes les forces dont il disposait.

Dans les premiers jours de mai, il expédia sur Canseau un corps de six cents hommes, soldats et marins, sous le commandement du capitaine Du vivier, qu'il fit convoyer par deux petits navires armés. Les quatrevingts hommes de garnison qui gardaient le fort de Canseau se rendirent sans résistance, à la seule condition qu'ils seraient transportés à Boston. Le fort, avec les constructions adjacentes, fut rasé.

Fier de ce facile succès, Duquesnel se mit à l'œuvre pour exécuter la seconde partie de son plan de campagne ; mais il le fit avec tant de lenteur que l'expédition ne débarqua à la baie Verte qu'au milieu de l'été.

Le coramandemeut eu avait encore été confié à Du vivier. Peu d'hommes étaient mieux qualifiés que lui pour créer de l'agitation dans les paroisses françaises de la péninsule et pour les entraîner sous ses drapeaux. Il descendait de Charles de la ïour, l'un des grands feudataires de l'Acadie au siècle précédent. Marié à une Acadienne de la famille d'Eutremont, il y avait beaucoup de parents et d'amis, avec qui il entretenait depuis longtemps de nombreuses relations. Aux deux cents hommes de troupes qu'il avait sous ses ordres, s'étaient joints environ quatre cent cinquante sauvages micmacs et malécites recrutés en route ^.

Le mois d'août était avancé quand il parut devant Port-Eoyal, où commandait le gouverneur Mascarène, un Français d'origine, fils de huguenots exilés de France depuis la révocation de l'édit de Nantes. Mascarène, soldat brave et actif, n'avait pas j)erdu de temps pour mettre son fort en état de défense, et faire venir des secours de Boston. Aidé des Acadiens du voisinage qui lui fournirent des matériaux, il eut bientôt fait les réparations urgentes et réuni une garnison de plus de trois cents hommes -.

Tout l'espoir de Duvivier était dans un soulèvement des Acadiens. Ceux-ci avaient en effet, de l'aveu de

1 — Noca Scoiia Archives, Mascarène to Lords of Trade, p. 131.

2 — Idem, j). 132. . .

Mascarène lui-même, le sort de l'Acadie entre leurs mains. (To... the Freiich inhahitants refusing to take up arins against us, we owe our 'préservation ^. Quelques-uns seulement, en très petit nombre, firent cause commune avec les assaillants. La masse de ce peuple trop bon, trop honnête, trop confiant ne voulut pas rompre le serment d'allégeance qu'il n'était pas obligés de tenir j^arce qu'il lui avait été arraché par de fallacieuses promesses qu'on était décidé d'avance à renier à la ])remière occasion.

L'inaction des Acadiens fut une faute iiolitique qu'ils ex})ièrent cruellement plus tard, et qui peut être reprochée à leurs prêtres avant tout autre, à ces mêmes curés contre lesquels les écrivains protestants ont cependant récriminé avec tant d'amertume. Si les curés acadiens ont eu quehpie tort, c'est d'avoir trop })rêché la soumission. Il est certain que si, en 1744, ils se fussent imis et concertés pour conseiller une prise d'armes, les Acadiens se seraient levés comme un seul homme et

] — Nova Scotia Archives, Mascarène to — , p. 148.

" If the inhabitants had taken up arms they might hâve brought three or four thousand men against us who would hâve kept us still on barder duty, and by keeping the enemy for a longer time about us made it iinpraLîticable to repair our breaches or to gett our Hrewood and other things of absolute necessity ", p. 149.

auraient en toute probabilité restitué l'Acadie à la France i.

Supposé qu'ils n'eussent pas réussi, leur révolte eût été moins funeste que leur neutralité. Xe pouvant plus se faire illusion, ils auraient pu sortir de la fausse position (|ui leur avait été faite. Ou bien ils se seraient retirés du côté des Français, ou ils seraient entrés en négociations avec les Anglais, ce qui leur aurait donné une chance de déiiuir nettement leur position, et par là éviter de cheoir en de nouveaux pièges.

] — L'intondant Jlocquart écrivait à. l'évêque de Québec, en date du 12 mai, 174") : " Il s'en iaut beaucoup que Sa Majesté ait lieu d'être satisfaite de la conduite qu'ont tenue l'année dernière quelques-uns des Missionnaires de l'Acadie à l'occasion de l'entreprise qui avaient été formée dans ce pays-là ".

L'intendant précisait ensuite ses accusations en disant que " le sieur Desenclaves, curé du Port-Royal, informait exactement le Gouverneur Anglais de tout ce qu'il pouvait apprendre des démarches des Français et exhortait ses paroissiens à être fidèles au Roi d'Angleterre ; que le sieur de Chauvreulx, autre curé, prononçait des excommunications contre ceux de ses paroissiens qui prendraient les armes en faveur des Français et que le sieur de ^Nliniac, Grrand-Vieaire. cachait mieux ses démarches, mais qu'il agissait encore pkis efficacement pour faire échouer l'entreprise. Aussi Sa Majesté aurait-elle pris le parti de faire re2Jasser ces trois Missionnaires en France ".

Le grand-vicaire de Miniac et M. de Chauvreulx étaient tous deux curés dans le bassin des Mines, et par conséquent au cœur même d(> l'Acadie.

Duvivier, dont les forces régulières, les seules efficaces pour un siège, étaient inférieures à la garnison de Port- Eoyal, ne put tenter une attaque sérieuse. Tout se réduisit à des escarmouches autour de la place, et à compromettre gravement quelques Acadiens qui lui prêtèrent main forte. De ce nombre était un habuaut des environs de Port-Eoyal, nommé Nicolas Gautier, une des figures les plus intéressantes de l'Acadie, devant laquelle il faut nous arrêter quelques instants ; car X, ^—^ j. Nicolas Gautier a

/uÙ^ri^ C^ ^a/^yCU//' P"s une part active ^ dans cette guerre,

il y a joué un rôle saillant et, au retour de la paix, il est devenu un des principaux habitants de l'île Saint- Jean ^

Gautier avait pour centre principal d'opération un emlroit situé à une petite distance de Port-Eoyal, sur les bords de la rivière Dauphin. C'était un site bien

1 — Rerfisires du port Lajoie, 28 septembre, 1751. La belle écriture de cet autographe est à remarquer : elle suffirait à faire deviner que Nicolas Gautier était un esprit cultivé, si on ne le savait déjà par son Mémoire au comte de Maurepas, dont la rédaction est celle d'un homme d'atfaires habitué à écrire.

choisi, et même pittoresque, si on en juge par le nom qui lui avait été donné ; celui de Bel air ou Belair. Outre une bonne habitation et de vastes dépendances, il y avait bâti deux moulins à farine et un moulin à scie. Il possédait de plus deux navires pour le transport de ses marchandises.

Ce commerce ne l'empêchait pas de cultiver avec succès une grande ferme qui faisait partie de son établissement de Belair, aussi bien qu'une terre sise à la Prée- Eonde, dans le haut de la rivière, sur laquelle était bâtie une habitation qu'il évaluait à 10,000 livres.

" Son ])ère, irntif d'Aix-en-Proveuce, avait été capitaine d'armes à Port-Eoyal. Il était mort à la date du mariage de son fils Nicolas avec Marie Alain, qui avait eu lieu en 1715.

"Peut-être ce jeune homme avait-il assisté aux deux sièges de Port-Royal ? Peut-être fit-il partie de ces équipages de corsaires qui aidèrent à la défense de la place ? Nous n'en savons rien de positif, mais sa femme était fille de Louis Alain, qui avait j^ratiqué le cabotage sur les côtes du Massachusetts du temps de M. de Brouillan. Celui-ci mentionne ce fait dans sa correspondance. Louis Alain avait été mêlé, à cette époque, à diverses entreprises coloniales et maritimes ; il était alors associé avec un nommé Naquin, lequel demeurait à Belair.

" C'est de ce Naquiu, qui n'avait pas d'enfants, que les Alain tenaient cette habitation.

" En héritant de son beau-père, Nicolas Gautier étendit ses opérations commerciales. Il y avait placé un capital de vingt à trente mille livres, et l'avait si habilement fait valoir, qu'en 1744, il était devenu un des plus riches habitants de l'Acadie. Sa fortune, tant en biens-fonds qu'en ])ropriétés mobilières, s'élevait au moins à 80,000 livres, somme considérable pour le temps et pour le lieu ^ ".

Sa ferme de Belair, avec ses bâtiments, ses moulins, ses magasins, était estimée à 41,000 livres, sans parler de son habitation de la Prée-Konde estimée à 10,000.

Ses approvisionnements de blé, de farine et de diverses autres marchandises nécessitaient, en effet, de vastes locaux ; car il paraît avoir donné à ses affaires un grand développement II traiispoitait, avec ses navires, de la farine, des ma(h'iers, du bétail, de la morue, à Boston, à Louisbourg et jusqu'aux Antilles. Il en rapportait des marchandises de toute es^jèce, sucre, mélasse, etc., qu'il entreposait, non pas à Poit-Iîoyal, mais dans ses habitations, d'où il rayonnait non-seulement dans la paroisse, mais aux Mines, où ses navires pouvaient aborder directement, ainsi que sur les côtes de l'est et jusqu'à Beaubassin. Les détails de son existence et de ses travaux nous sont parfaitement connus i)ar une pétition très

1 — Mémoire de Nicolas Gimtier au comie de Maurepas.

longue adressée par Gautier à M. de Maurepas, ministre de la marine, lui demandant une indemnité pour les pertes que les Anglais et les Français lui avaient fait éprouver pendant la guerre de 1744 à 1748.

" 11 était secondé dans ses opérations par sa femme, Marie Alain, une forte et vaillante Acadienne, et par sa nombreuse famille. Ses deux fils aînés, Joseph et Pierre, avaient en 1744 dépassé vingt-cinq ans; c'étaient de forts et déterminés gaillards, qui naviguaient avec leur père, convoyaient les marchandises, et (|ui déjà pouvaient le suppléer au besoin, soit à la maison, soit à la mer.

" Les Gautier vécurent paisiblement à Belair de 1715 à 1744, au milieu des occupations variées de leur commerce et de leur culture. En 1730, ils étaient parvenus au plus haut point de. leur fortune. Nicolas Gautier fut désigné par les Acadiens du district de Port-Eoyal pour être député au conseil d'Annapolis ; mais il est probable qu'il s'était déjà signalé par sou zèle pour la cause française, car cette nomination ne fut pas agréée par le gouverneur Armstrong.

" En 1735, nous le voyons se rendre à Louisbourg pour voir M. Duvivier. Il venait l'avertir qu'un des parents de sa femme était mort, et que le gouverneur avait fait saisir l'héritage au nom de la Couronne. Cette visite et les relations qui en résultèrent avec Duvivier, furent, })eut-ôtre, une des causes premières de la part active

que Gautier prit aux événements de 1744. Lorsque Duvivier entra en Acadie et vint bloquer Port-Eoyal, ce fut à Belair, chez Gautier, qu'il établit son quartier général. Le propriétaire de Belair devint un des principaux fournisseurs de la petite armée française ^ ".

On ignore quelle fut la conséquence de cette première rupture avec les autorités anglaises. Il paraît cependant que Gautier ne fut pas inquiété immédiatement, soit que Mascarène, qui était aussi habile que brave, espérât le ramener par des procédés de douceur, soit qu'il craignît de mécontenter les Acadiens parmi los(|uels il comptait une foule de parents et d'amis. Quoi (pi'il en soit, nous re verrons durant les campagnes suivantes Gautier et ses fils plus engagés (pie jamais dans les intérêts de la France.

] — Courrier des Provinces Maritimes, 13 septembre, 18S8, Nicolas Gautier, par M. E. E.ameau.

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