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CHAPITRE QUATRIEME

L'envahissement de l'Acadie attire les représailles de la

Nouvelle-Angleterre William Vaughan et Shirle}'

Projet d'une attaque sur Louisbourg William Pepperell

choisi pour commandant. — La flotte anglo-américaine à

Canseau Elle est rejointe par le commodore Warren.

Descente k la baie de Grabarus Le chevalier Ducham-

bon, gouverneur de Louisbourg. — Son caractère indécis.

— Une garnison séditieuse Ouverture du siège

Abandon de la Batterie-Royale Capture du Vigilant.

— Les officiers de l'ile Saint-Jean au siège M. d'Aille-

bout de Saint-Villemée 8a belle <léfense à l'ile de

l'Entrée Le capitaine Marin en Acadie, appelé au

secours de la place M. Denis de Bonnaventure au

camj) anglais — Capitulation — Les Anglaisa l'île Saint- Jean Leurs dévastations Echec qu'ils subissent.

L'hal)itant de Louisbourg qui, d'après le texte de sa relation citée plus haut, se serait réfugié à Québec après la perte de l'île lioyale, en 1745, s'est fait l'écho du sentiment public sur l'expédition organisée par Duquesnel.

UNE SECONDE ACADiE

" ... Le mauvais succès dont cette eutrepiise a été suivie, dit-il, est envisagé, avec raison, comme la cause de notre perte. Les Anglais ne nous auraient peut-être point inquiétés, si nous n'eussions été les premiers à les insulter. Notre qualité d'agresseurs nous a été funeste ; je l'ai ouï conter à plus d'un ennemi, et je n'y vois que trop dlappareuce. Les habitants de la Nouvelle-Angleterre étaient intéressés à vivre en paix avec nous. Ils l'eussent ^ans doute fait, si nous ne nous étions point avisés mal à propos de les tirer de cette sécurité où ils étaient à notre égard. Ils comptaient que, de part et d'autre, on ne prendrait aucun parti dans cette cruelle guerre qui a mis l'Europe en feu, et que nous nous tiendrions comme eux sur la seule défensive. La prudence le dictait ; mais elle n'est pas toujours la règle des actions des hommes : nous l'avons plus éprouvé que qui que ce soit ".

Quoi qu'il en soit de ce jugement, il est certain que les Bastonnais — c'est ainsi qu'on désignait les habitants delà Nouvelle- Angleterre — furent alarmés et exaspérés des deux incursions faites sur la péninsule acadienne. La revanche qu'ils en prirent donna lieu à un des rareâ faits d'armes accomplis par ce peuple d'industriels et de commerçants. Les pêcheries étaient leur principal moyen d'existence ; c'est par elles qu'ils suppléaient à la stérilité de leurs terres. Mais alors, comme aujour-

d'hui, ils ne se contentaient pas d'exploiter les bancs de Terrenenve; ils envahissaient les eaux du Canada.

Dès l'année 1715, le roi de France se plaignait à Londres de ce que plus de deux cents bateaux et sloops anglo-américains venaient faire la pêche sur les côtes de l'île Eoyale i. Toutes les représentations avaient été inutiles et le seul moyen de réprimer ces infractions avait été de faire croiser, comme on le fait encore aujourd'hui, des navires armés dans ces parages. Louisbourg était le port d'où sortaient, où venaient se ravitailler et où rentraient ces navires avec les nombreuses prises qu'ils faisaient chaque année. Aussi le gouvernement français attachait-il une souveraine importance à ce port de mer, dont il avait fait une forte place de guerre, la seule qu'il eût sur les côtes de l'Atlantique, qui protégeait à la fois ses pêcheries, son commerce, et qui tenait la clef du Saint-Laurent. Ce havre vaste et sûr, libre à peu près en toute saison, et pouvant abriter plusieurs vaisseaux de guerre, s'ouvre sur la rive orientale du Cap-Breton, Il est protégé contre les vents et la haute mer par deux promontoires de cette côte âpre et dangereuse qui s'avancent l'un en face de l'autre. Heureusement situé pour la défense et le commerce, il

1 — Lettre du ministre à MM. de CostebeUe et Soiibras, à Versailles, le 4 juin, 1715.

a le désavantage d'être entouré de terrains marécageux et stériles, impropres à la culture.

La ville de Louisbourg était bâtie sur la pointe à Eochefort, qui se projette au sud-ouest de la rade. Les fortifications en avaient été construites d'après le système de Vauban, et avait coûté, dit-on, à la France plus de vingt millions de livres durant les vingt-cinq dernières années ^

L'île Saint- Jean, dont les terres fertiles n'étaient pas éloignées, avaient été ouvertes à la colonisation pour servir de renier à Louisbourg.

Un des anglo-américaius qui avait subi de plus considérables pertes par la capture de ses vaisseaux, était un riche armateur nommé William Vaughan, natif de Portsmouth. Il ne pouvait entendre prononcer le nom de Louisbourg sans entrer en colère et proférer des imprécations. Sa famille occupait un rang dans la Nouvelle- Angleterre ; son père qui avait été lieutenantgouverneur du New-Hainpshire, l'avait fait instruire à

1 — A l'éiioque (lu sticond siège de Louisboui-g (1758), les dépenses faites sur ses fortilications étaient évaluées à trente niillions.

l'université de Harvard. William Vaughan avait fondé un vaste établissement de pêcherie sur les bords de la petite rivière Damariscotta, dans l'Etat du Maine, où il entretenait en même temps un commerce de bois. C'était le type du Yanhee actif, audacieux, entreprenant. Dur pour lui-même, il était tyran pour ses subalternes. Il ne doutait de rien, se croyait capable de tout et ne reculait devant aucun moyen.

Ce fut, paraît-il, William Vaughan qui le premier émit l'idée d'une attaque sur Louisbourg jmr les mihces coloniales. Un tel projet était bien conforme à son caractère. On le vit un jour entrer chez le gouverneur du Massachusetts, William Shirley. Il lui exposa son plan. Durant l'hiver, les bancs de neige, amassés par les vents de cette régioû glaciale, s'accumulaient avec une telle abondance coutre les remparts qu'ils comblaient entièrement les fossés. Quinze cents hommes jetés à l'improviste sur le Cap-Breton, dès les premiers jours du printemps étaient capables de s'emparer de la forteresse.

Shirley ne parut pas goîlter le plan de Vaughan, mais il en conçut un autre qu'il jugea plus praticable.

William Shirley était un avocat de la vieille Angleterre venu en Amérique en 1731. Intrigant, fin, plein de talents, dévoré d'une soif insatiable de distinctions et de dignités, il fit vite son chemin. En 1741, il était

gouverneur du Massachusetts. Il avait l'esprit d'un

sectaire ; sa conduite envers les Acadiens l'a mis au rang des Lawrence et des Wiuslow. Les écrivains protestants eux-mêmes n'ont pas ose défendre certains actes dont il s'est rendu coupable à leur égard. Shirley se croyait né stratégiste : un ])lan de campagne lui paraissait aussi de sa compétence qu'un plaidoyer d'avocat. Sa manie d'intervenir dans les opérations militaires finit par briser sa carrière en Amérique, et le faire dégringoler du gouvernement du Massachusetts à celui des petites îles Bahama.

Le neuf janvier, 1745, les représentants du Massachusetts, alors en session, eurent avis d'un message d'une si haute importance que le gouverneur exigeait d'avance le serment d'un secret absolu de la part de chaque députe. Après quelque hésitation, ils y consentirent. Grand fut l'étonnementde cette assemblée de marchands et de rustiques campagnards, en apprenant qu'il ne s'agissait de rien moins que de la conquête de Louisbourg par les milices provinciales. L'automne précédent, il avait bien été question d'une aide à l'Angleterre pour cette expédition ; mais l'idée de l'entreprendre sans l'approbation et le secours de la mère-patrie, avec des troupes et des officiers sans expérience, n'était venue à l'esprit de personne. Aussi Shirley éprouva-t-il d'abord un refus ; toutefois il ne se tint pas pour battu. La ]jlupart des marchands de Boston et des villes du littoral avaient subi des confiscations comme Vaughan pour

avoir commis les mêmes infractions. Ils n'avaient, comme lui, rien tant à cœur que la destruction de la forteresse française. Shirley intrigua auprès d'eux, leur fit signer une pétition à l'assemblée qui reprit la discussion du projet, et finalement l'adopta à une seule voix de majorité.

Le secret n'avait pas été longtemps sans être dévoilé, et la rumeur d'une descente à l'île Royale y circula avant la fin de l'hiver.

Les quatre-vingts hommes de la garnison de Canseau ([ui, aux termes de la capitulation, avaient été transportés à Boston, y avaient fourni des renseignements précis sur l'état de Louisbourg. Les troupes de la garnison, mécontentes de leur solde, menaçaient de se révolter. Les vivres étaient rares, et la ville serait bientôt affamée, si de prompts secours n'arrivaient de France.

Shirley profita habilement de ces informations pour ftiire taire les oppositions, enflammer les courages et hâter les préparatifs, afin de ne pas manquer une chance qui paraissait unique. L'entrei>rise étant faite contre des catholiques, l'occasion était belle pour soulever le fanatisme puritain qui n'avait guère perdu de son âpreté primitive. Les églises retentirent de jjrédications qui re})résentèrent l'entreprise comme une croisade contre la Babylone du nord.

Toutes les provinces septentrionales et celles du centre furent invitées à y coopérer ; mais trois seulement répondirent à l'appel, le Connecticut, le Ehode-Island et le New-Hampshire. Les quatre provinces levèrent et armèrent ensemble quatre mille hommes, dont le Massachusetts à lui seul fournit les trois-quarts.

Shirley montra autant de tact que de jugement dans le choix du commandant qu'il plaça à la tête de ses troupes.

William Pepperell était un riche marchand de Kittery, dans l'Etat du Maine, C'était un bon bourgeois intelligent et sensé, fort aimé dans la contrée, habile à manier les hommes, ayant rempli plusieurs fonctions publiques. Quoiqu'il eirt le grade de colonel de milice, il n'entendait guère plus la discipline et la tactique militaires que la plupart de ses concitoyens.

Il n'y a pas lieu de s'étonner que les hommes d'expérience aient tourné en ridicule ce projet d'attaque qui avait un avocat pour inventeur, un marchand pour général, des paysans et des pêcheurs pour soldats. De fait, il avait l'air d'une plaisanterie. " Certaines gens s'imaginent, écrivait le célèbre Franklin, qu'il est aussi facile de prendre un fort qu'une prise de tabac ^ ".

1 — Sparks, }Vorks of Franklin, chap. VII, p. 16.

Mais la Fortune est aveugle. Il y avait dans cette entreprise tous les éléments d'un désastre, et elle eut tous les succès.

Pendant que cet orage s'amoncelait dans la Xouvelle- Angleterre, les désordres qui se passaient à Louisbourg en étaient les avant-coureurs. Duquesnel était mort au mois de novembre précédent, et avait été remplacé par Louis Dupont Duchambon, qui venait de quitter le gouvernement de l'île Saint-Jean. Cet officier, non sans mérite, puisqu'il avait obtenu de})uis assez longtemps la croix de Saint-Louir>, ne manquait ni d'intelligence, ni de bravoure ; mais il avait un caractère trop faible et trop indécis, pour être à la hauteur des événements, dont Louisbourg allait être le théâtre, et il avait le malheur d'avoir pour commissaire-ordonnateur l'homme le plus capable de compromettre une situation, le malhonnête Bigot, qui commençait l'apprentissage des dilapidations (pi'il fit plus tard sur une si vaste échelle à l'intendance du Canada.

La garnison, composée en partie de Suisses, était depuis quelque temps dans un état de fermentation qui faisait craindre de plus graves désordres. Les soldats, déjà mécontents de la ration qui leur était distribuée, se plaignaient d'être contraints de travailler aux fortifications sans recevoir de paye supplémentaire. Dans la journée du vingt-sept décembre, ils avaient éclaté en révolte ouverte. Elle avait été apaisée ; mais, de ce

jour, les officiers n'eurent plus de confiance clans leurs soldats. La plupart restèrent convaincus qu'à la prochaine rencontre, il se produirait quelque trahison. Ainsi l'ennemi était déjà dans la place avant l'apparition de la flotte anglo-américaine.

" Les préparatifs (des Anglais), dit l'auteur de la lettre déjà citée, ne pouvaient être si secrets, qu'il n'en transpirât quelque chose. Nous en avions été informés dès les premiers instants, et assez à temps pour en pouvoir donner avis à la cour.

" Nous eûmes tout l'hiver à nous, c'était plus qu'il n'en fallait pour nous mettre en état de défense ; mais la terreur s'était emparée des esprits, on tenait des conseils, dont le résultat n'avait rien que de bizarre et de puéril ; cependant le temps s'écoulait, nous perdions de précieux moments en délibérations inutiles, et en résolutions presque aussitôt détruites que prises. Quelques ouvrages demandaient qu'on les parachevât : il en fallait renforcer quelques-uns, augmenter quelques autres, pourvoir à des postes, visiter tous ceux de l'île, voir où la descente était plus facile, faire le dénombrement des personnes en état de porter les armes, assigner à chacun son poste ; enfin se donner tous les soins et les mouvements ordinaires en pareil cas ; rien de tout cela ne se faisait; de sorte que nous avons été surpris, comme si l'ennemi fût venu fondre sur nous à l'impro-

viste..., La négligf3nce et la déraison avaient conjuré la perte de notre malheureuse île "

Le quatorze raars au matin, les sentinelles stationnées sur les remparts, ajierçurent au lever d'une brume épaisse qui planait sur l'Océan, diux vaisseaux essayant de se frayer un passage à travers de va-tes champs de glace que le vent i)0ussait vers le port. Ils disparurent vers l'ouest avant qu'on eût pu découvrir s'ils étaient amis ou ennemis. Depuis ce temps jusqu'à la fin d'avril, plusieurs autres voiles vinrent à différentes reprises renouveler la même mana-uvre, rencontrant toujours les mêmes champs de glace. C'était une ])artie de l'avant-garde anglo-américaine envoyée en ex])loration.

La flotte elle-même qui s'était donné rendez-vous à Canseau, y était arrivéi^ sans accident. Klle eut à atteudre pendant tiois semaines que les abords de Louisbourg fussent libres. Ce retard fut utilement employé à l'exercice des troupes et au maniement des armes. 11 était à craindre qu'une escadre française ne les précédât à Louisbourg, ou vînt les attaquer à Canseau ; mais la Fortune, attachée à rex]>édition, amena à point une partie de l'escadre du commodore Warren revenue des Antilles. Elle se composait de trois gros vaisseaux, un de soixante canons, les deux autres de quarante chacun qui désoimais garantissaient de toute éventualité.

A Louisl»ourg, le chevalier Duchanibon n'avait pas été tout à fait aussi inactif qu'on pourrait le conclure d'après la lettre d'un habitant citée plus haut. Il avait envoyé des éclaireurs jusqu'à Canseau, rappelé les garnisons de l'île Saint- Jean et du port Toulouse situé au sud de l'île l'oyale, armé et discipliné les citoyens de la ville, assigné pour postes à la population du voisinage la batterie de l'ile de l'Entrée et la Grande- Batterie qui défendaient toutes deux l'accès de la rade i.

Mais un commandant vraiment énergique ne se serait pas contenté de cela. Il aurait expédié des dépêches pressantes à Versailles et à Québec, convoqué toute la population de son gouvernement en état de porter les armes. Par ce dernier moyen seulement, il aurait pu échelonner au moins mille à quinze cents hommes sur les points accessibles de la côte, et empêcher ainsi une descente.

A l'aurore du huit mai, les vigies signalèrent plusieurs voiles à l'horizon. Leur nombre s'accrut si rapidement qu'il ne fut plus possible de douter de l'approche des ennemis. Les cloches de la ville sonnèrent à toutes

1 — Leiire du chevalier Dnchambon an ministre, à Rochefort, le 2 septembre, 1745.

volées et les canous des remparts appelèrent la population sous les armes.

Avant la fin du jour, le gros de la flotte avait jeté l'ancre dans la baie de Gabarus et le reste l'y rejoignit les jours suivants. Le onze mai, quatre-vingt-seize vaisseaux et transports étaient rangés en bataille depuis l'anse de la Cormorandière jusqu'au delà de la Pointe- Blanche ^.

Le premier soin de Duchambon aurait dû être de profiter des difficultés qu.e présentait la côte presque partout escar)iée, pour jeter de forts détachements sur les rares points accessibles et empêcher une descente. Il se contenta d'envoyer une centaine d'hommes moitié miliciens, moitié troupes régulières, sous le commandement du sieur Morjjain, capitaine de port, et de M. de j\Iézillac.

La baie de Gabarus se couvrit d'embarcations chargées de soldats qui essayèrent d'aborder à la Pointe-Plate. Pe]ioussées de ce côté, elles firent force de rame vers l'anse de la Cormorandière. La petite escouade fiançaise eut beau faire diligence, une centaine d'hommes, d(jnt le nombre grossissait à clia([ue instant avaient pris terre et gravi la falaise, où ils s'étaient établis solidement derrière des rochers et d'épais fourrés, avant qu'elle

1 — Lettre du chevalier Duchambon au ministre Lettn'

d'un habitant.

eût eu le temps d'accourir. Après une légère fusillade, durant laquelle (quatre ou cinq français furent tués et autant fait })ri?onniers avec leur officier, M. de la Boularderie, l'escouade fut forcée de battre en retraite vers la ville. Le lendemain et le jour suivant, de forts partis ennemis se montrèrent sur les hauteurs boisées qui dominaient la ville du côté de l'ouest, et jusqu'aux environs de la Grande-lJatterie ou Batlerie-lîoyale, ]»lacée en face de rentrée du port, à plus d'une demilieue de la y)lace ^ Cette batterie munie de forts retrauchements et d'un fossé était nn:)ntée d'un grand nondn'e de pièces de fort calibre.

Dès ce moment, le vertige parut s'en^parer du commandant et de son conseil ; ils ne parlèrent de rieu moins que d'abandonner c^'tte position (|ui ne [)ouvait être prise d'assaut (|u'a,]irès des a|i[iroches l'égulière.s.

" On tint lumultuaireineut, iHt la lettre déjà citée, divers conseils là-dessus. Il serait l)ien difficile de dire les- raisons nul portaient à un aussi étrange procédé, si ce n'est une teneur panique qui ne nous a plus quittés d(; tout le siège.... Ce (jui détermina à un abandon si criminel, c'est ([u'il y avait deux brèches (|ui n'avaient point été réparées. Si cela est, le cri nu; est encore plus grand, ])arcc ([ue nous avions eu plus de loisir qu'il n'en fallait, pour mettre ordr(^ à tout.

1 — Un mille en li<;ne droite.

" Quoi qu'il en soit, la résolution fut prise de renoncer à ce puissant boulevard, malgré les représentations de quelques gens sages qui gémissaient de voir commettre une si lourde faute. Ils ne piirent se faire écouter. Inutilement remontrèrent-ils qne ce serait témoigner notre faiblesse aux ennemis qui ne manqueraient point de profiter d'une aussi grande étourderie, et qui tourneraient cette même batterie contre nous que pour faire bonne contenance et ne point réchauffer le courage à l'ennemi, en lui donnant dès le premier jour une si grande espérnnce de réussir, il fallait se maintenir dans ce poste imjiortant le jilus que l'on jtourrait ; qu'il était évident qn'on s'y conserverait plus de quinze jours, et que ce délai pouvait être employé à retirer tous les canons dans la ville. On réi)ondit que le conseil l'avait résolu autrement; ainsi donc par ordre du conseil, on abandonna le treize, sans avoir essuyé le moindre feu, une Ijatterie de trente pièces de canon, ([ui avait coûté au roi des somiues immenses ^ Cet abandon se fit avec tant de précipitation, qn'on ne se donna pas le temps

1 — Cf. une carte de l'époque intitulée : A plan of Ihe cit;/ and harhonr of Lonishvrij, ivUh the french bafteries that defended it and ihose of the English, shewing that part of' Gubarus Bay, in which ihey landed, and the ground on tohich theij encamped during ihe siège in 1745. F. Gentleman^ s Magazine. Cette carte s'accorde avec la lettre d'un habitant sur le nombre de canons que portait la Batterie-Koyale.

d'enciouer les canons de la manière qne cela se pratique ; aussi les ennemis s'en servirent-ils dès le lendemain. Cependant on se flattait du contraire; je fus sur le point de gager qu'ils ne tarderaient guère à nous en battre. On était si peu à soi, qu'avant de se retirer de la batterie, le fuu prit à un baril de poudre, qui pensa faire sauter plusieurs jjei'sonues, et brûla la robe d'un religieux récollet. Ce n'était pas de ce moment que l'imprudence caractérisait nos actions, il y avait longtemps qu'elle s'était réfugiée parmi nous.

" Ce que j'avais prévu arriva. Dès le quatorze, les ennemis nous saluèrent avec nos propres canons, dont ils firent un feu épouvantable. Nous leur répondîmes de dessus les murs ; mais nous ne pouvions leur rendre le mal qu'ils nous faisaient, rasant nos maisons, et foudroyant tout ce qui était à leur portée ".

La responsabilité et la honte de cet abandon retombent avant tout autre sur le comuumdant de la Batterie- Eoyale, le capitaine Thierry, qui, dans un mémoire présenté au gouverneur, prétendit qu'il était incapable de soutenir un assaut avec les deux cents hommes qu'il commandait. Le fiuble Duchambon et son conseil se rangèrent unanimement à son avis. Quelques-uns proposèrent de faire sauter l'ouvrage ; mais l'ingénieur Verrier s'y opposa si énergique ment qu'on n'osa passer outre.

UNE SECONDI': ACAUIE 93

Ce fut William Vaughan qui reconnut le premier l'abandon de la Batterie. Il s'était avancé au delà avec un fort détachement pour brûler des magasins et quelques autres constructions bâtis au bord de la grève. Au retour, le lendemain, il remarqua en passant en arrière de la Batterie, qu'il n'y avait aucun signe de vie à l'intérieur, et que le drapeau ne flottait plus au bout du mât. Il engagea alors un sauvage du Massachusetts qu'il avait auprès de lui, à s'y rendre en lui donnant un flacon d'eau-de-vie. Le sauvage, feignant d'être ivre, s'approcha, descendit dans le fossé, et regarda à travers les meurtrières. Un instant après, il apparut au-dessus des retranchements en faisant des signes de joie. Vaughan accourut avec une quinzaine d'hommes qui se trouvaient autour de lui. Quelques chaloupes, montées par une vingtaine de soldats, venant de la ville, étaient sur le point d'aborder au pied de la fortification pour y enlever ce qui restait de munitions. La petite troupe de Vaughan, abritée derrière le parapet, fusilla avec eux, et les tint à distance jusqu'à l'arrivée du régiment de Waldo qui prit possession de la Batterie.

La nouvelle s'en répandit dans le camp anglais avec la rapidité de l'éclair. L'effet moral fut immense. Après un avantage si prompt et si inespéré, on ne douta plus du succès final.

Pepperell choisit pour établir son camp une rangée de hauteurs inégales entre les(|uelles coule un ruisseau qui se jette dans la mer au fond d'une petite anse située à l'est de la Pointe-Plate, à environ trois-quarts de lieue de Louisbourg. Il fit de cet endroit son port de débarquement, et y transporta les approvisionnements et le matériel de guerre de son armée. Xi lui ni ses officiers n'étaient capables de diriger les opérations d'un siège ; mais ils avaient l'inappréciaVjle avantage d'avoir à leur disposition les services des équipages parfaitement disciplinés de trois vaisseaux anglais, avec leurs officiers, leurs ingénieurs, leurs canonniers, tous hommes d'expérience et d'une habileté consommée. Grâce à eux, il n'y eut aucun tâtonnement dans la direction des travaux. Là est le secret du succès de l'entreprise que les écrivains anglo-américains n'ont pas été empressés de mettre au grand jour. Le commodore Warren en fut virtuellement la tête. On le vit bien au moment de la capitulation, le commodore affecta d'agir en qualité de commandant en chef " Monsieur Warren, dit le chevalier Duchambon, augmenta les conditions pour la reddition de l'Lsle et de la Place ".

Dans la matinée du quatorze mai, les principaux ingénieurs atiu'lais étaient en observation sur un monti-

cule, appelé la hauteur de Eabasse ou hauteur Verte, situé à environ un kilomètre des fortifications. De là ils avaient une vue plongeante sur toute la pointe à Eochefort et ses environ?. Les rues de la ville, toutes régulières et taillées à angle droit, décelaient, surtout à cette époque, la main immédiate de l'Etat. A l'exception des édifices publics, les maisons, presque toutes en bois, avaient en général une très modeste apparence. L'enceinte fortifiée, dissimulée ])ar la pente douce des glacis, comme aujourd'hui celle de Québec, faisait peu de saillie sur le plateau. Le côté ouest, le seul accessible à une armée de terre, avait attiré toute l'attention des ingénieurs. Les remparts couraient ù peu près en ligne droite d'une rive à l'autre de la mer et du havre. Ils étaient protégés par un large et |)rofond fossé et Manques de c[uatre bastions; à l'ouest, le bastion du Dauiihin, puis, celui du lîoi, nommé aussi la citadelle, ensuite le bastion de la Eeine et celui de la Princesse au bord de la mer.

En avant des glacis s'étendait un terrain spongieux, couvert d'ajoncs et de mousse verte ou grisâtre très humide, embarrassé de broussailles et semé de petits étangs qui rendaient les approches très difficiles. L'ardeiu' des assiégeants n'en fut cependant pas ralentie. Ils tiaînèrent à force de bras les pièces d'artillerie sur des traîneaux improvisés.

96 UNE SECONDE ACAME

Le quinze mai, le régiment de Richmond achevait une batterie sur la hauteur Verte, à l'endroit même où treize ans plus tard le général Amherst devait ouvrir le second siège de Louisbourg i. Le lendemain, cette batterie commença à tonner conti'e la porte de l'ouest et le bastion du Koi 2. Peu après, deux autres, placées plus à l'est prirent en enfilade la ligne des remparts et le fossé. Plusieurs mortiers montés sur ces batteries faisaient pleuvoir des bombes et autres projectiles sur la ville, pendant que les canons br.ttaient en brèche les murailles.

Le chevalier Diichambon y répondait par une défensive assez énergique ; mais il manquait de cette initiative dont fit preuve au siège suivant le chevalier de Drucour.

Les citoyens aussi bien que la garnison demandaient (|u'on fit des sorties ; mais les principaux officiers ayant toujours présents à l'esprit la révolte de l'hiver précédent, assuraient le gouverneur qu'elles seraient le signal de la désertion. Un commandant hardi aurait préféré ce risque à une inaction qui laissait trop d'avantages aux assiégeants. Le commissaire-ordonnateur P)igot, un

1 — Voir dans Montcalm et Lévis le chapitre sur le siège de Louisbourg avec la carte qui l'accomj)agne.

2 — Lettre d''un habitant — A Plan of the city of Louisbni'fj, etc.

des rares membres du conseil qui montra de la fermeté, opinait pour des sorties qui, selon lui, auraient du succès 1. Ducharabon fut à demi-couvaincu par ces raisons, et ordonna quelques mouvements, mais avec trop d'hésitation pour qu'ils fussent utiles.

Le dix-huit mai, les généraux anglais envoyèrent lin parlementaire sommer le commandant de rendre la place, promettant que les citoyens et la garnison seraient traités humainement. Duchambon répondit sur le champ qu'il n'avait " d'autre réponse à faire à cette demande que par la bouche des canons ".

Les assiégeants étaient fréquemment favorisés dans leurs travaux par une brume épaisse qui montait de la mer durant la nuit et qui parfois ne se dissipait que tard dans la journée. Ils purent ainsi creuser promptement des boyaux dans la plaine et faire des épaulements pour de nouvelles batteries.

Une d'elles, composée de sept pièces, érigée en face du bastion du Eoi, fut démasquée le dix-neuf mai. " Cette batterie, dit Duchambon, n'a pas cessé de tirer des boulets de 12, 18 et 24 depuis ce jour jusqu'à la reddition de la place, sur les casernes, le mur du bastion

1 — Bigot à M. Le Pelletier des Forts, minisire de la marine, lei"août, 1745. Bigot fut aussi du petit nombre des conseillers de Vaudreuil qui furent d'avis qu'on renouvelât le combat après la défaite d'Abraham.

du Roi et sur la ville ; cette batterie était la plus dangereuse de l'ennemi pour détruire le monde ; tous les boulets enfilaient toutes les rues jusqu'à la porte de Maurepas ^ et au mur crénelé ; personne ne pouvait rester dans la ville, soit dans les maisons ou dans les rues.

" Aussi, pour éteindre le feu de l'ennemi, je fis établir deux pièces de canon de 18 sur le cavalier du dit bastion du Eoi : on fit pour cet effet deux coffres en planches qu'on remplit de fascines et de terre qui formaient deux embrasures par le moyen desquelles les canonniers et ceux qui servirent ces canons étaient à l'abri du feu de l'ennemi.

" Je fis aussi percer en même temps deux embrasures au mur du parapet de la face droite du dit bastion ; on y mit deux autres canons de 24.

" Ces quatre canons ont été si bien servis (j^ue le feu de l'ennenai de la dite l)atterie de la plaine a été éteint, pujsiju'ils ne tiraient lors de la reddition de la place (ju'un canon, et qu'ils ont eu les autres démontés...

" Je fis masquer la porte Dauphine en pierre détaille, fascines et terre de l'épaisseur d'environ dix-huit pieds, ainsi que les deux corps de garde qui sont joints. Sans cet ou.vrage rennemi aurait pu entrer en ville dès le lendemain. Cette porte n'était pas plus forte que celle

1 —Située à r<'St de la vill<

d'une porte cochère, les murs n'avaient que trois pieds ou environ d'épaisseur. (Elle) n'était pas non plus flanquée et n'avait pour toute défense que quelques créneaux aux corps de garde...

" Tout le monde passait toutes les nuits sur les. remparts ".

Les femmes et les enfants étaient entassés, dans les. casemates. A la fin du siège, les maisons de la ville étaient presque toutes désertes ; il n'y en avait presque aucune qui n'eût été trouée, ou en partie démolie par les bombes et autres projectiles explosifs.

L'ennemi " tirait, dit la lettre d'un citoyen de Louisbourg, plus de cinq à six cents coups de canou par jour, contre nous vingt. A la vérité, le peu de poudre que nous avions, obligeait à n'en user que sobrement ".

Malgré cette perspective alarnumte, les assiégés ne^ perdaient pas courage. Mais il était écrit que tout, même les moyens de .salut, conspirerait contre eux. Le trente mai, vers trois heures de relevée, par un beau temps clair, un gros vaisseau, portant pavillon français, fut signalé faisant route vers le port. La batterie de l'île de l'Entrée lui en ftivorisait l'accès, eu l'interdisant aux Anglais. Avec la forte brise de nord-est qui le pous-

sait rapidement, il pouvait facilement entrer eu rade avant que la flotte ennemie qu'il avait sous le vent, à deux lieues et demie de distance, eût eu le temps de le rejoindre. C'était Le Vigilant, vaisseau de soixantequatre canons, monté par cinq cent soixante hommes, et commandé par le marquis de la Maisonfort, marin d'une grande intrépidité, mais d'une plus grande imprudence. Le Vigilant était chargé de munitions de bouche et de guerre pour Louisbourg. Il était en pleine vue, toutes voiles dehors, à la veille d'arriver, lorsque tout à coup on le vit dévier de sa route et se mettre à la poursuite d'un corsaire anglais, monté en senau, qu'on sut plus tard avoir eu pour commandant le capitaine Eous. A cette vue, " il n'est personne de nous, raconte un témoin oculaire, qui ne donnât des malédictions à une manœuvre si mal concertée et si imprudente ",

Le corsaire battit en retraite en lâchant quelques bordées, et fit force de voiles en se dirigeant habilement vers l'escadre anglaise. Le Vigilant se trouva bientôt aux prises avec deux frégates ennemies, dont il désempara l'une et maltraita l'autre ; mais cinq autres vaisseaux vinrent à leur rescousse et le cernèrent. Le marquis de la Maisonfort se défendit avec une extrême bravoure, et eut quatre-vingts hommes de tués ou blessés. " Le combat que nous voyons à découvert dura depuis cinq heures du soir jusqu'à dix". Le lendemain, au lever du jour, les habitants de Louisbourg eurent la

douleur de voir mouillé au milieu de la flotte anglaise le vaisseau français sur lequel ils avaient fondé leur.'^ meillnires espérances.

"Xous étions, conclut un des assiégés, des victimes dévouées à la colère du ciel, qui a voulu faire servir contre nous jusqu'à nos propres forces. Nous avons su des Anglais, depuis notre reddition, qu'ils commençaient à manquer de munitions de guerre, et que la poudre était encore plus rare dans leur armée que parmi nous. Ils avaient même tenu quelques conseils pour lever le siège. La poudre trouvée dans Le Vigilant fit bientôt évanouir cette idée ; nous nous aperçûmes que leur feu avait depuis beaucoup augmenté ".

Ce dernier succès exalta l'ardeur des assiégeants jusqu'à la ])résomption et leur fit commettre une imprudence qu'ils payèrent fort cher. Ils entreprirent d'emporter par sur[)rise la batterie de l'île de l'Entrée qui leur fermait le port. Cette batterie était montée de trente-neuf pièces d'artillerie gardées par cent quatrevingts soldats aux ordres de M. d'Aillebout de Saint- Villemée, dont nous avons vu la fiimille établie à l'île Saint-Jean. Un autre officier de la même île, M. Eurry de la Pérelle, allait se distinguer auprès de lui.

Le corps de volontaires anglais, destiné à l'attaque, se composait, selon les Français, d'un millier d'hommes, et selon les Anglais de cinq ou six cents seulement ; en tout cas, d'un nombre plus que suffisant, au juge-

ment de ceux-ci, pour se rendre maître de la position. Le gros du détachement se tint prêt à la Batterie- Eoyale ; le reste, formé de deux cents marins fournis par l'amiral Warren, avait pour rendez- vous la pointe à la Lanterne qui s'avance au nord-est pour former la rade, vis-à-vis la [)ointe à Eochefort.

L'audacieux Vaughau avait brigué l'honneur décommander ce parti; mais il se vit préférer un autre officier nommé Brooks. Le commandant de la Batterie-Eoyale, le brigadier Waldo, témoin du peu de discipline qui régnait dans ce détachement dont une partie était presque toujours ivre, augura mal dès l'abord du résultat de cette expédition. Elle fut retardée plusieurs jours par différentes causes, soit par des nuits trop claires, la pleine lune, des aurores boréales, soit par une mer trop agitée qui, se brisant sur les récifs dont est environnée l'île de l'Entrée, en rendait les ])asses très dangereuses.

La nuit du six au sept de juin parut réunir toutes les conditions favorables, un temjjs calme, une mer rase, une légère brume épaississant les ténèbres.

Trente-cinq berges, au dire de Duchambon, se détachèrent vers minuit de la Batterie-Eoyale. Elles s'avancèrent dans un profond silence, poussées non pas par des rames, mais par des avirons, afin de faire le moins de bruit possible. Vers la même heure, un autre détachement partait de la pointe à la Lanterne. Au moment

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du départ, le vent avait fraîchi et soulevait une forte houle qui roulait en écume, avec un hruit sonore sur les brisants et sur la grève de l'île.

Le capitaine d'Aillebout faisait en personne la sentinelle, en se promenant sur la plate-forme de la batterie. Aucun bruit insolite ne vint frapper son oreille, ou du moins peu de- temps avant qu'il entendît trois hourras poussés par les premiers Anglais qui venaient de prendre terre. Aussitôt toute la garnison fut sur les remparts, les soldats baissant leurs mous(|uets, les canonniers pointant leurs ])ièces. Des rangées d'éclairs déchirèrent les téiièbres, et une grêle de balles et de mitraille s'abattirent à la fois sur les assaillants débarqués à terre, et sur les berges vaguement entrevues dans l'ombre, les unes talonnant au rivage, les autres suivant à la file en attendant le moment d'atterrii'. Le débarquement s'opérait sur trois points à la fois, au quai, à la pointe à Pelletier et vis-à-vis les casernes. Dès les premières décharges, plusieurs berges volèrent en éclats et coulèrent à fond avec leurs équipages. Une scène de confusion s'en suivit et la plupart des embarcations prirent le large en toute hâte. Les troupes débarquées au rivage, se voyant couper toute retraite, et à peine aperçues dans l'obscurité, se défendirent bravement. Une douzaine d'échelles furent môme dressées sur les retranchements. Le commandant d'Aillebout fît preuve d'autant de sang-froid que de bravoure. Lui et M. de la

Pérelle furent les premiers à monter sur le parapet et faire feu sur les ennemis pour montrer l'exemple à leurs hommes.

" Les soldats, dit un des récits, firent même plusieurs fois descendre leurs officiers des embrasures, leur alléguant qu'ils ne devaient point ainsi s'exposer, qu'ils n'auraient qu'à les commander et qu'ils en viendraient à bout 1 ".

Aux premières lueurs du jour, ce qui restait d'assaillants mirent bas les armes. On fit cent dix-neuf prisonniers, et, au rapport de Duchambon, il y eut deux cent cinquante tués, noyés ou blessés.

Les Anglais n'accusèrent que cent quatre-vingt-neuf tués, noyés ou faits prisonniers.

La ville de Louisbourg retentit d'acclamations au lendemain de cette affaire ; mais ce ne fut qu'un éclair de joie au milieu des tristesses de ce malheureux siège. L'arrivée d'une escadre anglaise de six vaisseaux, parmi lesquels des quarante, cinquante et soixante canons, venant de Londres, acheva de dissiper les dernières illusions. Les assiégeants la saluèrent par des canonnades tirées à boulets ronges qui ne firent pas autant de mal qu'on pouvait le craindre.

Ce renfort portait la flotte de l'amiral Warren à treize

1 — Lettre de Duchambon.

vaisseaux ^ qui suffisaient à eux seuls pour réduire Louisbourg, d'autant plus que la place achevait d'épuiser ses munitions, comme l'indiquait évidemment le petit nombre de coups qu'elle tirait. AVarren le comprit. Il était jeune et ambitieux. 11 ne put résister à la tentation de revendiquer de nouveau l'honneur de recevoir la capitulation, de préférence au général américain. " Un officier vint pour cet eïïet, le vingt-et-un, nous ])roposer de sa part que, si nous avions à nous rendre, il serait ])lus convenable de le faire à lui, qui aurait des égards que nous ne trouverions }»eut-être pas dans le commandant de terre - ". Le gouverneur refusa de l'écouter, malgré l'état désespéré où il se voyait réduit.

11 avait inutilement essayé de déloger les assiégeants de la pointe à la Lanterne, où ils avaient érigé une batterie qui foudroyait l'île de l'Entrée, M. de Beaubassin qu'il y avait envoyé avec un détachement de cinq cents habitants du pays, avait été repoussé par le régiment de Gorham qui l'occupait en force. Beaubassin blessé, et revenant par eau, avait eu de la peine à s'échapper à travers les croiseurs anglais.

Aucun secours de France ne pouvait arriver jusqu'à Louisbourg depuis le blocus effectif du port.

1 — Lettre de Diichaniboii.

2 — Lettre cruu habitant.

lOG UNE SECONDE ACADIE

A l'ouveiture du siège. Duchambon avait envoyé uu exprès demander du secours à l'Acadie, où il savait qu'un officier parti.^au, le capitaine Marin, reconnu pour son habileté et son audace, connnandait un corps de six à sept cents Canadiens et sauvages.

A la suite de l'infructueuse campagne de l'année précédente. Du vivier était passé en France, d'où il avait annoncé qu'il revenait avec deux mille hommes destinés à une seconde expédition contre Port-Royal. Marin, expédié de Québec à sa rencontre, l'avait longtemps attendu à la Grand-Prée, lieu du rendez-vous, mais lassé de son retard, il s'était déciilé d'aller, avec ses seules forces risquer une attaque contre Port-Royal. C'est là que l'avait atteint la dépêche de Duchambon. Il leva le siège ])récipitamuient à la surprise de Mascarène ([ui en ignorait la cause, et s'embarqua à la baie Verte. La rencontre de deux corsaires anglais et une suite de contre-temps retardèrent sa marche, au point qu'il ne mit ])ied à terre à l'île Royale qu'au mois de juillet. La rumeur de son approche était parvenue dejiuis longtemps au camp anglais, où l'on croyait son parti fort de plusieui's mille hommes, et taudis que les assiégés renonçaient à l'attendie, les assiégeants trem-

blaient de le voir tomber sur leurs derrières. L'annaliste du siège a saisi le côté comique de cette situation.

" Le soin de notre défense, dit-il, n'était plus ce qui occupait. Si les Anglais eussent su ])rofîter de notre éj»ouvantc il y aurait longtemps qu'ils nous auraient emportés, l'épée en main. Mais il faut convenir à leur louange, qu'ils avaient autant du peur que nous. Cela m'a plusieurs fois rapjielé la fable du Lièvre et des Grenouilles ".

Les habitants de Louisboui-g, effrayés d'un assaut général par terre et \n\Y mei', qui paraissait imminent par les mouvements de la tiotte et par les amas de fascines et d'échelles accumulées derrière la batterie ennemie la plus proche, dite de Francœur, présentèrent une requête au gouverneur pour le sup[)lier de capituler. Il n'avait plus d'autre parti raisonnable à prendre. Tout le monde était épuisé de fatigues et de veilles, " n'ayant pas un seul endroit pour sommeiller sans courir risque d'être emporté par les boulets de l'ennemi ". Des treize cents hommes qu'on pouvait opposer au commencement du siège, environ cent cinquante avaient été tués ou blessés, d'autres étaient malades ; la brèche était praticable en plusieurs endroits ; enfin il ne restait plus que quarante-sept l)arils de poudre. On apprit ensuite que le lendemain du jour où fut signée la capitulation, l'assaut devait se donner simultanément par terre et par mer. La batterie de l'île étant en partie

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réduite au silence, la flotte devait forcer l'entrée du port et canonner la ville pendant que l'armée de terre monterait à l'assaut du côté de l'ouest. L'issue n'était pas douteuse.

Le vingt-six juin, vers midi, le capitaine Sherburn qui commandait à la batcerie avancée des ennemis, entendit battre le tambour à la porte Dauphine pour annoncer un parlementaire. Il fit cesser le feu, et s'avança jusqu'à mi-chemin à la rencontre d'un oflicier qui émergeait des remparts. M. de la Pérelle était porteur d'une lettre du gouverneur, adressée aux deux commandants Warren et Pepperell, dans laquelle il demandait un armistice pour préparer les articles de capitulation. Le commodore se trouvait à terre en ce moment, et s'entretenait avec Pepperell sur la hauteur Verte. L'armistice fut accordé jusqu'à huit heures le lendemain matin.

L'officier choisi pour aller porter ces articles, M. Denis de Bonnaventure, appartenait à une famille qui depuis longtemps avait des intérêts dans le pays. Il descendait de Nicolas Denys, l'un des grands feudataires de l'Acadie et le premier concessionnaire de l'île Saint-Jean. On verra le môme M. de Bonnaventure devenir, au retour de la paix, gouverneur de cette île.

Après quelques contestations, il fnt stipulé cuie la garnison sortirait avec les honneurs de la guerre, arme au bras, dra]ieau déployé. Les citoyens disposeraient de

leurs biens et seraient transportés en France avec la garnison.

Deux coups de canon tirés sur le vaisseau amiral, le Superhe, annoncèrent la capitulation, et la flotte appareilla pour entrer dans le port.

Les Anglais furent étonnés des dégâts occasionnés par le siège. La ville avait été littéralement criblée par les projectiles. Une seule maison était restée intacte.

Duchambon s'était défendu bravement ; mais il fit voir qu'il n'avait pas le génie du commandement, et il eut le grand tort de manquer de cette prévoyance qui seule aurait pu le sauver.

A défaut de génie militaire, Pepperell avait celui de la conciliation, par lequel il sut maintenir unis des éléments hétérogènes pour les faire triompher. Il eut la plus large part de gloire et il la mérita.

Quelques jours avant la chute de Louisbourg, Pepperell avait détaché un corps de quatre cents hommes pour aller s'emparer des établissements de l'île Eoyale et de l'île Saint- Jean. Ils avaient ordre de tout détruire et d'enlever la population. Le premier débarquement qui se fit dans l'île Saint-Jean, eut lieu aux Trois- Rivières, où toutes les constructions de Eoma et de sa compagnie furent incendiées.

Le récit de cette dévastation est ainsi raconté par le commissaire-ordonnateur Prévost, dans une lettre adressée au ministre de la marine, le 27 novembre, 1752, dans laquelle il suggérait d'envoyer des colons à l'établissement abandonné,

" Les Anglais, dit-il, entrèrent dans ce port, le 20 juin, 1745, et un corsaire ayant débarqué du monde sur la pointe où étaient formés les établissements, le sieur Koma, son fils, sa fille, deux servantes et trois valets eurent à peine le temps de gagner les bois et de s'y enfoncer pour se cacher aux ennemis qui pillèrent ou emportèrent tout ce qu'ils purent, et mirent ensuite le feu partout. Il a subi par là la perte d'une grande maison de bois partagée en quatre parties, de six ou sept magasins, granges, écuries ou hangars, contenant une forge, un canon de fer du calibre de six livres de balle, plusieurs effets dont j'ignore la nature et la valeur, soixante boisseaux de blé, froment, dix l)oisseaux de menues grenailles et huit boisseaux de pois ; il perdit encore par cet incendie quatre chevaux, cinquante brebis, dix vaches, dix veaux, vingt cochons et une centaine de volailles. Enfin réduit à mourir de faim dans les bois, il n'eut d'autre parti à })rendre que de se rendre au havre Saint-Pierre, d'où il a passé en Canada. Il y a resté pendant toute la guerre, jusqu'à l'évacuation de l'île Pioyale.

" Le terrain qu'il occupait est beau sans contredit, dans une exposition charmante et sur un très bon port. La terre y paraît bonne et très propre à recevoir toutes sortes de semences. Il serait même dommage de n'y pas placer des habitants. Ils y trouveront des facilités dès le premier instant, par quelques défrichements faits, ou par la compagnie, ou par le sieur lioma ".

Pendant que le corsaire anglo-américain faisait un désert du port des Ïrois-Eivières, le reste de l'expédition avait continué sa route, et fait une descente au port Lajoie. Il n'y était resté, depuis le rapjKd de la garnison à l'île Koyale, ([ue quinze hommes et un sergent aux ordres d'un enseigne en pied, M. Dupont Duvivier, probablement le fils du commandant de ce nom ^ Les Anglais exercèrent au ])()vi Lajoie les mêmes ravages (qu'aux ïrois-lîivières ; c'est ce qu'indique clairement un passage de Franquet -.

1 — Rapport de M. de Bediifianiois an iiiinisfre, Québec, 2ô octobre, 1745.

2 — '' Avant la dernièin^ gueri'o, toute la })artie défrichée (à gauche de l'entrée du port Lajoie) était en culture, mais aujourd'hui... elle est inculte.

" L'étaljlissement du roy... ne consistait qu'en quelcjnes bâtiments (jui ont été détruits. Lorstju'on reprit possession de l'ile Royale en 1749, ou voulut entrer diins celle de l'île Saint-Jean. A cet effet, on y détacha M, de Bonnaventure avec sa compagnie, et avec ordre de la loger sur les terrains de la gauche de l'cnti'ée du i)ort ".

Au moment où un de leurs partis s'avançait dans l'intérieur du pays, une bande de sauvages, soutenus par la petite troupe de Duvivier et par un bon nombre d'habitants, l'assaillirent et lui tuèrent ou firent prisonniers vingt-huit hommes. Le reste, saisi de panique, se replia en toute hâte vers le rivage ^. Duvivier poursuivit les fugitifs avec ses soldats et quelques autres colons, les attaqua dans un bateau où plusieurs s'étaient réfugiés et s'en empara après en avoir tué ou blessé une partie. Ayant épuisé tout ce qui lui restait de munitions, il s'embarqua, quelques semaines après, sur ce même bateau avec sa garnison pour se rendre à Québec, où il présenta au gouverneur une requête des habitants de l'île dans laquelle ceux-ci lui exposaient leur triste situation. Privés de tout secours, ils avaient été obligés d'envoyer une députation aux commandants à Louisliourg, pour offrir leur soumission, à condition de n'être pas inquiétés sur leurs terres -. A la fin de l'année 1745, ils n'avaient pas encore reçu de réponse, mais n'avaient pas non plus subi de nouveaux actes d'hostilité. La cause de cette inaction était due à l'état de faiblesse

1 — Haliburton, dans son histoh-e de la Nouvelle-Ecosse, fait erreur, lorsqu'il dit que les habitants de l'île Saint-Jean furent transportés en France, (Haliburton, Xova Scotia, Vol. I, i>. 23). Une foule de témoignages prouvent le contraire.

2 — Le marquis de Bcanharnois au ministre, 25 octobre, 1745.

dans lequel se trouvait la garnison de Louisbourg. Le temps qui avait été très beau durant le siège, avait tourné aussitôt après en tempêtes et en pluies continuelles. La garnison mal abritée dans les maisons à moitié démolies de la ville en avait beaucoup souffert, et une maladie contagieuse avait éclaté parmi les soldats, dont près d'un mille avaient été inhumés dans le cimetière de Eochetbrt avant la fin de l'hiver suivant '. Telle était la cause de la tranquillité relative dont jouit durant cette période la colonie de l'île Saint-Jean.

1 — Huit cent quatre-vingt-dix, d'après Shirley.

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