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eûteu le temps d’accouxir, Après une légère fusillade, durant laquelle quatre ou cinq francais furent tués et autant fait prisonniers avec leur officier, M. de la Boularderie, l'escouade fut forcée de battre en retraite vers la ville, Le lendemain et le jour suivant, de forts partis ennemis se montrèrent sur les hanteurs boisies qui doinaient ja ville du côté de l’ouest, et jusqu'aux environs de la Grande-Batterie ou Batterie-Royale, placée eu face de l'entrée du port, à plus d’une demilieue de Ja place 1 Cette batterie munie de forts retranchements et d'un fossé était montée d'un grand nombre de pièces de fort calibre.
Dès ce moinent, le vertige parut s'emparer du commandant et de son conseil ; ils ne parlèrent de rien moins que d'abandonner cette position qui ne pouvait être prise d'assaut qu'après des approches régulières,
On tint tumunltuairement, dit la lettre déjà citée, divers conseils là-dessus. Il serait bien difficile de dire les raisons qui portaient à un anss: étrange procédé, si ce n'est une terreur panique qui ne nous a plus quittés de tout le siège... Ce qui détermina à un abandon si criminel, c’est qu'il y avait deux brèches qui v'avaient point été réparées, Si cela est, le crime est encore plus grand, parce que nous avions eu plus de loisir qu’il n’en
fallait, pour mettre ordre à tout.
[— Un mille en ligne droite,
“ Quoi qu'il en soit, la résolution fut prise de renoncer à ce puissant boulevard, malgré les représentations de quelques gens sages qui gémissaient de voir commettre une si lourde faute. ils ne purent se faire écouter, Inutilement remontrèrent-ils que ce serait témoigner notre faiblesse aux ennemis qui ne manqueraient point de profiter d’une aussi grande étourderie, et qui tourneraient cette même batterie contre nous que pour faire bonne contenance et ne point réchauffer le courage à ’ennemi, en lui donnant dès le premier jour une si grande espérance de réussir, il fallait se maintenir dans ce poste important le plus que l’on pourrait ; qu’il était évident qu’on s’y conserverait plus de quinze Jours, et que ce délai pouvait être employé à retirer tous les canons dans la ville, On répondit que le conseil l'avait résolu autrement; ainsi donc par ordre du conseil, on abandonna le treize, sans avoir essuyé le moindre feu, une batterie de trente pièces de canon, qui avait coûté au roi des sommes immenses !, Cet abandon se fit avec
tant de précipitation, qu’on ne se donna pas le temps
1 — Cf, une carte de l'époque intitulée : À plan of th’ city and harbour of Louisburg, with the french batteries that defended it and those of the English, shewing that part of Gabarus Bay, in which they landed, and the ground on which they encamped during. the siege in 1745. V. Gentleman's Magazine. Cette carte s'accorde avec la lettre d’un habitant sur le nombre de canons que portait la Batterie-Royale.
d’enclouer les canons de la manière que cela se pratique ; aussi les ennemis s’en servirent-ils dès le lendemain. Cependant on se flattait du contraire ; je fus sur le point de gager qu’ils ne tarderaient guère à nous en battre, On était si peu à soi, qu'avant de se retirer de la batterie, le feu prit à un baril de poudre, qui pensa faire sauter plusieurs personnes, et brûla la robe d’un religieux récollet, Ce n’était pas de ce moment que l'imprudence caractérisait nos actions, il y avait longtemps qu'elle s'était réfugiée parmi nous.
“Ce que j'avais prévu arriva, Dès Je quatorze, les ennemis nous saluèrent avec nos propres canons, dont ils firent un feu épouvantable. Nous leur répondtmes de dessus les murs ; mais nous ne pouvions leur rendre le mal qu'ils nous faisaient, rasant 110$ Maisons, et foudroyant tout ce qui était à leur portée ?,
La responsabilité et la honte de cet abandon retombent avant tout autre sur le commandant de la Batterie- Royale, le capitaine Thierry, qui, dans un mémoire présenté au gouverneur, prétendit qu’il était incapable de soutenir un assaut avec les deux cents hommes qu'il commandait. Le faible Duchambon et son conseil se rangèrent unanimement à son avis. Quelques-uns
proposèrent de faire sauter l'ouvrage ; mais l'ingénieur
Verrier s’y opposa si énergiquement qu’on n’osa passer outre,
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Ce fut William Vaughan qui reconnut le premier l'abandon de la Batterie. I1 s'était avancé au delà avec un fort détachement pour brûler des magasins et quelques autres constructions bâtis au bord de la grève, Au “etour, le lendemain, il remarqua en passant en arrière de la Batterie, qu'il n’y avait aueun signe de vie à l'intérieur, et que le drapeau ne flottait plus au bout du mât. Il engagea alors un sauvage du Massachusetts qu'il avait auprès de lui, à s’y rendre en lui donnant un flacon d’eau-de-vie, Le sauvage, feignant d’être ivre, s'approcha, descendit dans le fossé, et regarda à travers les meurtrières. Un instant après, il apparut au-dessus des retranchements en faisant des signes de joie. Vaughan accourut avec une quinzaine d'hommes qui se trouvaient autour de lui. Quelques chaloupes, montées par une vingtaine de soldats, venant de la ville, étaient sur le point d'aborder au pied de la fortification pour y enlever ce qui restait de munitions. La petite troupe de Vaughan, abritée derrière le parapet, fusilla avec eux, et les tint à distance jusqu’à l’arrivée du régiment de Waldo qui prit possession de la Batterie,
La nouvelle s’en répandit dans le camp anglais avec la rapidité de l'éclair. L'effet moral fut immense. Après un avantage si prompt et si inespéré, on ne douta plus du succès final,
Pepperell choisit pour établir son camp une rangée de hauteurs inégules entre lesquelles coule un ruisseau qui se jette dans la mer au fond d’une petite anse située à l’est de la Pointe-Plate, à environ trois-quarts de lieue de Louisbourg. I fit de cet endroit son port de débarquement, et y transporta les approvisionnements et le matériel de guerre de son armée, Ni lui ni ses ofliciers n'étaient capables de diriger les opérations d’un siège ; mais ils avaient l’inappréciable avantage d’avoir à leur disposition les services des équipages parfaitement disciplinés de trois vaisseaux anglais, avec leurs ofliciers, leurs ingénieurs, leurs canonuiers, tous hommes d'expérience et d’une habileté consommée. Grâce à eux, il n’y eut aucun tâtonnement dans la direction des travaux. Là est le secret du succès de l'entreprise que les écrivains anglo-américains n’ont pas été empressés de mettre au grand jour, Le commodore Warren en fut virtuellement la tête, On le vit bien au momert de la capitulation, le commodore affecta d'agir en qualité de commandant en chef. “ Monsieur Warren, dit le chevalier Duchambon, augmenta les conditions pour la reddition de l'Isle et de la Plase ”,
Dans la matinée du quatorze mai, les principaux
ingénieurs anglais étaient en observation sur un monti-
UNE SECONDE ACADIE 95 cule, appelé la hauteur de Rabasse ou hauteur Verte, situé à environ un kilomètre des fortifications De li ls avaient une vue plongeante sur toute la pointe à Rochefort et ses environs, Les rues de la ville, toutes régulières et taillées à angle droit, décélaient, surtout à cette époque, la main iminédiate de l'Etat. A l'excep-
tion des édifices publies, les maisons, presque toutes en
bois, avaient en général une très modeste apparence,
L'enceinte fortifiée, dissimulée par la pente douce des glacis, comme aujourd'hui celle de Québec, faisait peu de saillie sur le plateau, Le côté ouest, le seul acces. sible à une armée de terre, avait attiré toute l'attention des ingénietirs. Les remparts couraient à peu près en ligne droite d’une rive à l’autre de la mer et du havre. Is étaient protégés par un large et profond fossé et fanqués de quatre bastions; à l'ouest, le bastion du Dauphin, puis, celui du Roi, nommé aussi ja citadelle, ensuite le bastion de la Reine et celui de la Princesse au bord de la mer.
En avant des glacis s’étendait un terrain spongieux, couvert d’ajones et de mousse verte ou grisâtre trés humide, embarrassé de broussailles et semé de petits étangs qui rendaient les approches très difficiles. L'ardeur des assiégeants n’en fut cependant pas ralentie, Is trainèrent à force de bras les pièces d'artillerie sur
des traîneaux improvisés,
16 UNE SECONDE ACALIE
Le quinze mai, le régiment de Richmond achevait une batterie sur la hauteur Verte, à l'endroit même où treize aus plus tard le général Amherst devait ou vrir le second siège de Louisbourg 1, Le lendemain, cette batterie con.Mmenca à tonner contre la porte de l’ouest et le bastion du Roi2 Peu après, deux autres, placées plus à l'est prirent en enfilade Ja ligne des remparts et le fossé, Plusieurs mortiers montés sur ces batteries faisaient pleuvoir des bombes et autres projectiles sur la ville, pendant que les canons bettaient en brèche les murailles,
Le chevalier Duchambon ÿ répondait par une défensive assez énergique ; mais il manquait de cette initiative dont fit preuve au siège suivant le chevalier de Drucour,
Les citoyens aussi bien que la garnison demandaient qu'on fit des sorties ; mais les principaux officiers ayant toujours présents à l'esprit la révolte de lhiver précédent, assuraient le gouverneur qu'elles seraient le signal de la déscrtion, Un commandant hardi aurait préféré ce risque à une inaction qui laissait trop d'avantages
aux assiégeants, Le Commissaire-ordonnateur Bigot, un
1— Voir dans Montcalm et Lévis le chapitre sur le siège de Louisbourg avec la carte qui l'accompagne,
2— Lettre d'un habitant. — À Plan of the city of Louisburg, etc.
des rares membres du conseil qui montra de la fermeté, opinait pour des sorties qui, selon lui, auraient du succès | Duchambon fut à demi-convaincu par ces raisons, et ordonna quelques mouvements, mais avec trop d’hésitation pour qu'ils fussent utiles.
Le dix-huit mai, les généraux anglais envoyèrent un parlementaire sommer le commandant de rendre la place, promettant que les citoyens et la garnison seraient traités humainement. PDuchambon répondit sur le champ qu'il n'avait “ d'autre réponse à faire à cette demande que par la bouche des canons ”.
Les assiégeants étaient fréquemment favorisés dans leurs travaux par une brume épaisse qui montait de la mer durant la nuit et qui parfois ne se dissipait que tard dans la journée, Ils purent ainsi creuser promptement des boyaux dans la plaine et faire des épaulements pour de nouvelles batteries. :
Une d’elles, composée de sept pièces, érigée en face du ‘astion du Roi, fut démasquée le dix-neuf mai. “ Cette batterie, dit Duchambon, n’a pas cessé de tirer des boulets de 12, 18 et 24 depuis ce jour jusqu’à la
reddition de la place, sur les casernes, le mur du bastion
1 Pigot à M. Le Pelletier des Forts, ministre de la marine, ler août, 1745. Bigot fut aussi du petit nombre des conseillers de Vaudreuil qui furent d'avis qu'on renouvelât le combat après la défaite d'Abraham.
Y8 UNE SECONDE ACADIE
du Roi et sur la ville : cette batterie était la plus dangereuse de l'ennemi pour détruire le monde; tous les boulets enfilaient toutes les rues Jusqu'à la porte de Maurepas ! etau mur crénelé » Personne ne pouvait rester dans la ville, soit dans les maisons ou dans les rues,
“Aussi, pour éteindre le feu de l'ennemi, je fis établir deux pièces de canoa de 18 sur le cavalier du dit bastion du Roi : on fit pour cet effet deux coffres en planches qu'on remplit de fascines et de terre qui formaient deux embrasures par le moyen desquelles les Canonniers et ceux qui servirenit ces canons étaient À l'abri du feu de l'ennemi,
Je fis aussi percer en même temps deux embrasures au mur du parapet de la face droite du dit bastion ; on y mit deux autres canons de 24.
“Ces quatre canons ont été si bien servis que le feu de l'ennemi de la dite batterie de la plaine a été éteint, puisqu'ils ne tiraient lors de la reddition de la place qu'un canon, et qu'ils ont eu les autres démontés.….,
“Je fis masquer la porte Dauphine en pierre de taille, fascines et terre de l'épaisseur d'environ dix-huit pieds, ainsi que les deux corps de garde qui sont Joints, Sans cet ouvrage l'ennemi aurait pu entrer en ville dès le
lendemain, Cette porte n'était pas plus forte que celle
1 — Située à l'est de la ville.
d'une porte cochère, les murs n’avrient que trois pieds où environ d'épaisseur, (Elle) n’était pas non plus flanquée et n'avait pour toute défense que quelques créneaux aux corps de garde.
“Tout le monde passait toutes les nuits sur les remparts ?,
Les femmes et les enfants étaient entassés dans les Casemates. À la fin du siège, les maisons de la ville étaient presque toutes désertes : il n'y en avait presque aucune qui n'eût été trouée, ou en partie démolie par les bombes et autres projectiles explosifs,
L’ennemi “ tirait, dit la lettre d’un citoyen de Louisbourg, plus de cinq à six cents coups de canon par jour, contre nous vingt. A la vérité, le peu de poudre que
nous avions, obligeait à n’en user que sobrement ”,
Maigré cette perspective alarmante, les assiégés ne perdaïent pas courage. Mais il était écrit que tout, même les moyens de salut, conspirerait contre eux. Le trente mai, vers trois heures de relevée, par un beau temps clair, un gros vaisseau, portant pavillon francais, fut signalé faisant route vers le port. La batterie de l’île de l'Entrée lui en favorisait l'accès, en l’interdisant au x
Anglais. Avec la forte brise de nord-est ui le pous-
sait rapidement, il pouvait facilement entrer en rade avant que la flotte ernemie qu'il avait sous le vent, à deux lieues et demie de distance, eût eu le temps de le rejoindre, C'était Le Vigilunt, vaisseau de soixantequatre canons, monté par cinq cent soixante hommes, et commandé par le marquis de la Maisonfort, marin d’une grande intrépidité, mais d’une plus grande imprudence Le Vigilant était chargé de munitions de bouche et de guerre pour Louisbourg, Il était en pleine vue, toutes voiles dehors, à la veille d'arriver, lorsque tout à coup on le vit dévier de sa route et se mettre à la poursuite d’un corsaire anglais, monté en senau, qu'on sut plus tard avoir eu pour commandant le capitaine Rous. A cette vue, ‘“ il n’est personne de nous, raconte un témoin oculaire, qui ne donnât des malédictions à rne manœuvre si mal concertée et si imprudente ”,
Le corsaire battit en retraite en lâchant quelques bordées, et fit force de voiles en se dirigeant habilement vers l’escadre anglaise, Le Vigilant se trouva bientôt aux prises avec deux frégates ennemies, dont il désempara l’une et maltraita l’autre ; mais cinq autres vaisseaux vinrent à leur rescousse et le cernèrent, Le marquis de la Maisonfort se défendit avec une extrême bravoure, et eut quatre-vingts hommes de tués ou blessés. “ Le combat que nous voyons à découvert dura
depuis cinq heures du soir jusqu’à dix”, Le lendemain,
au lever du jour, les habitants de Louisbourg eurent la
douleur de voir mouillé au milieu de la flotte anglaise le vaisseau français sur lequel ils avaient fondé leurs | meilleures espérances, “Kous étions, concut un des assiégés, des victimes dévouées à la colère du ciel, qui a voulu faire servir contre nous jusqu’à nos propres forces, Nous avons su des Anglais, depuis notre reddition, qu’ils commencaient à manquer de munitions de guerre, et que la poudre était encore plus rare dans leur armée que parmi nous, [ls avaient même tenu quelques conseils pour lever le siège. La poudre trouvée dans Ze Vigilant fit bientôt évanouir cette idée ; nous nous aperçumes que leur feu avait depuis beaucoup augmenté ?.
Ce dernier succès exalta l’ardeur des assiégeants jusqu'à la présomption et leur fit commettre une imprudence qu’ils payèrent fort cher, Ils entreprirent d’emporter par surprise la batterie de l'ile de l'Entrée qui leur fermait le port. Cette batterie était montée de trente-neuf pièces d'artillerie gardées par cent quatrevingts soldats aux ordres de M. d’Aillebout de Saint- Villemée, dont nous avons vu la famille établie à l’île Saint-Jean, Un autre officier de la même île, M. Eurry À de la Pérelle, allait se distinguer auprès de lui. Le corps de volontaires anglais, destiné À l'attaque, se composait, selon les Français, d’un millier d'hommes,
et selon les Anglais de cinq ou six cents seulement ;
en tout cas, d’un nombre plus que suffisant au juge- Ù , JUg
ment de ceux-ci, pour se rendre maître de la position. Le gros du détachement se tint prêt à la Batterie- Royale ; le reste, formé de deux cents marins fournis par l'amiral Warren, avait pour rendez-vous la pointe à la Lanterne qui s’avance au nord-est pour former la rade, vis-à-vis la pointe à Rochefort,
L’audacieux Vaughan avait brigué l’honneur de commander ce parti; mais il se vit préférer un autre officier nommé Brooks. Le commandant de la Batterie-Royale, le brigadier Waldo, témoin du peu de discipline qui régnait dans ce détachement dont une partie était presque toujours ivre, augura mal dès l’abord du résultat de cette expédition. Elle fut retardée plusieurs jours par différentes causes, soit par des nuits trop claires, la pleine lune, des aurores boréales, soit par une mer trop agitée qui, se brisant sur les récifs dont est environnée l’île de l’Entrée, en rendait les passes très dangereuses,
La nuit du six au sept de juin parut réunir toutes les conditions favorables, un temps calme, une mer rase, une légère brume épaississant les ténèbres.
Trente-cinq berges, au dire de Duchambon, se détachèrent vers minuit de la Batterie-Royale, Elles s’avancèrent dans un profond silence, poussées non pas par des rames, mais par des avirons, afin de faire le moins
de bruit possible. Vers la même heure, un autre déta-
chement partait de la pointe à la Lanterne, Au moment
du départ, le vent avait fratchi et soulevait une forte houle qui roulait en écume, avec un bruit sonore sur les brisants et sur la grève de l’île,
Le capitaine d’Aillebout faisait en personne la sentinelle, en se promenant sur la plate-forme de la batterie. Aucun bruit insolite ne vint frapper son oreille, ou du moins peu de temps avant qu'il entendît trois hourras poussés par les premiers Anglais qui venaient de prendre terre. Aussitôt toute la garnison fut sur les remparts, les soldats baissant leurs mousquets, les canonniers pointant leurs pièces. Des rangées d’éclairs déchirèrent les ténèbres, et une grêle de balles et de mitraille s’abattirent à la fois sur les assaillants débarqués à terre,
et sur les berges vaguement entrevues dans l'ombre,
les unes talonnant au rivage, les autres suivant à la
file en attendant le moment d’atterrir, Le débarquement s'opérait sur trois points à la fois, au quai, à la pointe À Pelletier et vis-à-vis les casernes, Dès les premières décharges, plusieurs berges volèrent en éclats et coulèrent à fond avec leurs équipages. Une scène de confusion s’en suivit et la plupart des embarcations prirent le large en toute hâte. Les troupes débarquées au rivage, se voyant souper toute retraite, et À peine apercues dans l'obscurité, se défendirent bravement, Une douzaine & ‘chelles furent même dressées sur les retranchements, Le commandant d’Aillebout fit preuve d’au-
tant de sang-froid que de bravoure, Lui et M. de la
104 UNF SECONDE ACADIE .
Pérelle furent les premiers à monter sur le parapet et faire feu sur les ennemis pour montrer l'exemple à leurs hornmes,
“ Les soldats, dit uu des récits, firent même plusieurs fois descendre leurs officiers des embrasures, leur alléguant qu'ils ne devaient point ainsi s’exposer, qu'ils n'auraient qu'à les comMander et qu'ils en viendraient à bout 1”
Aux premières lueurs du Jour, ce qui restait d’assail. lants mirent bas les armes, On fit cent dix-neuf prisouniers, et, au rapport de Duchambon, il y eut deux cent cinquante tués, noyés où blessés.
Les Anglais n’accusèrent que cent quatre-vingt-neuf tués, noyés ou faits prisonniers,
La ville de Louisbourg retentit d'acclamations au lendemain de cette affaire ; Imais ce ne fut qu'un éclair de joie au milieu des tristesses de ce malheureux siège. L'arrivée d’une escadre anglaise de six Vaisseaux, parmi lesquels des quaraute, cinquante et soixante canons, venant de Londres, acheva de dissiper les dernières illusions, Les assiégeants la saluèrent par des eanonnades tirées À boulets rouges qui ne firent pas autant de mal qu'on pouvait le craindre,
Ce renfort portait la flotte de l'amiral Warren à treize
1 Lettre de Duchambon.
aisseaux | qui suffisaient à eux seuls pour réduire Louisbourg, d'autant plus que la place achevait d’épuiser ses munitions, comme l'indiquait évidemment le petit nombre de coups qu’elle tirait. Warren le comprit. Il était jeune et ambitieux, 11 ne put résister à la tentation de revendiquer de nouveau l'honneur de recevoir la capitulation, de préférence au général américain, “ Un officier vint pour cet effet, le vingt-et-un, nous proposer de sa part que, si nous avions à nous
rendre, il serait plus convenable de le faire à lui, qui
aurait des égards que nous ne trouverions peut-être pas
dans le commandant de terre 2”, Le gouverneur refusa de l'écouter, malgré l’état désespéré où il se voyait réd uit.
Il avait inutilement essayé de déloger les assiégeants de la pointe à la Lanterne, où ils avaient érigé une batterie qui foudroyait l’île de l’Entrée, M. de Beaubassin qu’il y avait envoyé avec un détachement de einq cents habitants du pays, avait été repoussé par le régiment de Gorham qui l’occupait en force, Beaubassin blessé, et revenant par eau, avait eu de la peine à s'échapper à travers les croiseurs anglais,
Aucun secours de France ne pouvait arriver jusqu’à
Louisbourg depuis 1° blocus effectif du port.
1— Lettre de Duchambon.
2 — Lettre d'un habitant.
DE UE <a
À l'ouverture du siège, Duchambon avait envoyé un exprès demander du secours À l’Acadie, où il savait qu'un cffcier partisan, le capitaine Marin, reconnu pour son habileté et son audace, commandait un Corps de six à sept cents Canadiens et sauvages,
A la suite de linfructueuse campagne de l’année précédente, Duvivier était passé en France, d'où il avait annoncé qu'il revenait avec deux mille homines destinés à une seconde expédition contre Port-Royal. Marin, expédié de Québec à sa rencontre, l'avait longtemps attendu à Ja Grand-Prée, lieu du rendez-vous, mais lassé de son retard, il s'était décidé d'aller, avec ses seules forces risquer une attaque contre Port-Royal. C'est là que l'avait atteint a dépêche de Duchambon., Il leva le siève Précipitamment À la surprise de Mascarène qui en jgnorait Ja cause, et s'embarqua à la baie Verte, La rencontre de deux corsaires anglais et une suite de Contre-temps retardèrent sn marche, au point qu'il ne mit pied à terre à l'ile Royale qu'au mois de juillet. La rumeur de Son approche était parvenue depuis longtemps au Camp anglais, où l'on croyait son parti fort de plusieurs mille hommes, et tandis que les
#SiÉgés renoncaient À l’attendre, les assiégeants : trern-
UNE SECONDE ACADIE 107 blaient de le voir toiaber sur leurs derrières. L'annaliste ‘u siège a saisi le côté comique de cette situation.
“ Le soin de notre défense, dit-!, n’était plus ce qui occupait. Si les Anglais eussent su profiter de notre épouvante il y aurait longtemps qu’ils nous auraient emportés, l'épée en main, Mais il faut convenir à leur louange, qu'ils avaient autant de peur que nous. Cela m'a plusieur, fois rappelé la fable du Lièvre et des Grenouilles ”.
Les habitants de Louisboury, effrayés d’un assaut général par terre et par mer, qui paraissait imminent par les mouvements de la flotte et par les amas de fascines et d’échelles accumulées derrière la batterie ennemie la plus proche, dite de Francœur, présentèrent une requête au gouverneur pour le supplier de capituler. Il n'avait plus d'autre parti raisonnable à prendre, Tout le monde était épuisé de fatigues et de veilles, “n'ayant pas un seul endroit pour somaneiller sans courir risque d’être emporté par les boulets de l'ennemi ”’, Des treize cents hommes qu’on pouvait opposer au comwencement du siège, environ cent cinquante avaient été tués où blessés, d’autres étaient malades ; la brèche était praticable en plusieurs endroits; enfin il ne restait plus que quarante-sept barils de poudre. On apprit ensuite que le lendemain du jour où fut signée la capitulation, l'assaut devait se donner simultanément par
terre et par mer La batterie de l’île étant en partie
réduite au silence, la flotte devait forcer l'entrée du port et canonner la ville pendant que l’armée de terre monterait à l’assaut du côté de l’ouest L’issue n’était pas douteuse,
Le vingt-six juin, vers midi, le capitaine Sherburn qui commandait à la batterie avancée des ennemis, entendit battre le tambour à la porte Dauphine pour annoncer un parlementaire. Il fit cesser le feu, et SAVANCa , 1squ'à mi-chemin à la rencontre d’un officier qui émergeait des remparts. M. de la Pérelle était porteur d’une lettre du gouverner, adressée aux deux commandants Warren et Pepperell, dans laquelle il demandait un armistice pour préparer les articles de capitulation, Le commodore se trouvait à terre en ce moment, et s’entretenait avec Pepperell sur la hauteur Verte. L'armist ce fut accordé jusqu’à huit heures le lendemain matin.
L’officier choj si pour aller porter ces articles, M. Denis de Bonnaventare, appartenait à üne famille qui depuis longtemps avait des intérêts daus le pays. 11 descendait de Nicolas Denys, l’un des grands feudataires de l’Acadie et le premier concessionnaire de l’île Saint-Jean. On verra le même M. de Bonnaventure devenir, au retour de la paix, gouverneur de cette île,
Après quelques contestations, il fut stipulé que la garnison sortirait avec les honneurs de la guerre, arme
au bras, drapeau déployé. Les citoyens disposeraient de
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leurs biens et seraient transportés en France avec la garnison,
Deux coups de canon tirés sur le vaisseau amiral, le Superbe, annoncèrent la capit-1lation, et la flotte appareilla pour entrer dans le port,
Les Anglais furent étonnés des dégâts occasionnés par le siège, La ville avait été littéralement criblée par les projectiles, Une seule maison était restée intacte,
Duchambon s'était défendu bravement ; mais il fit voir qu'il n'avait pas le gén:e du commandement, et il eut le grand tort de manquer de cette prévoyance qui seule aurait pu le sauver.
À défaut de génie militaire, P« pperell avait celui de la conciliation, par lequel il sut maintenir unis des éléments hétérogènes pour les faire triompher. Il eut
la plus large part de gloire et il la mérita.
Quelques jours avant la chute de Louisbourg, Pepperell avait détaché un corps de quatre cents hommes pour aller s'emparer des établissements de l’île Royale et de l’île Saint-Jean. Ils avaient ordre de tout détruire et d'enlever la population, Le premier débarquement qui se fit dans l’île Saint-Jean, eut lieu aux Trois-
Rivières, où toutes les constructions de Roma et de sa
compagnie furent incendiées,.
En E (:
mm em memneeneng
Le récit de cette dévastation est ainsi raconté par le commissaire-ordonnateur Prévoss, dans une lettre adressée au ministre de la marine, le 27 novembre, 1752, dans laquelle il suggérait d'envoyer des colons à l'établissement abandonné,
“Les Anglais, dit-il, entrèrent dans ce port, le 20 juin, 1745, et un corsaire ayant débarqué du monde sur la pointe où étaient formés les établissements, le sieur Roma, son fils, sa fille, deux servantes et trois valets eurent à peine le temps de gagner les bois et de s’y enfoncer pour se cacher aux ennemis qui pillèrent ou emportèrent tout ce qu’ils purent, et mirent ensuite le feu partout, Il a subi par là la perte d’une grande maison de bois partagée en quatre parties, de six ou sept magasins, granges, écuries où hangars, contenant une forge, un canon de fer du calibre de six livres de balle, plusieurs effets dont j'ignore la nature et la valeur, soixante boisseaux de blé, froment, dix boisseaux de menues grenailles et huit boisseaux de pois ; il perdit encore par cet incendie quatre chevaux, cinquante brebis, dix vaches, dix veaux, vingt cochons et une centaine de volailles. Enfin réduit à mourir de faim dans les bois, il n’eut d'autre parti à prendre que de se rendre au havre Saint-Pierre, d’où il a passé en Canada. Il y a resté pendant toute la guerre, jusqu’à l'évacuation
de l'ile Royale.
üuNE SECONDE ACADIE 111
“ Le terrain qu'il occupait est beau sans contredit, dans une exposition charmante et sur un très bon port, La terre y paraît bonne et très propre à recevoir toutes sortes de semences. Il serait même dommage de n’y pas placer des habitants, Ils y trouveront des facilités dès le premier instant, par quelques défrichements faits, ou par la Compagnie, où par le sieur Roma ”.
Pendant que le corsaire anglo-américain faisait un désert du port des Trois-Rivières, le reste de l’expédition avait continué sa route, et fait une descente au port Lajoie, Il n’y était resté, depuis le rappel de la garnison à l’île Royale, que quinze hommes et un sergent aux ordres d’un enseigne en pied, M. Dupont Duvivier, probablement le fils du commandant de ce nom !, Les Anglais excrecrent au port Lajoie les mêmes ravages qu'aux Trois-Rivières ; c’est ce qu'indique claire-
ment un passage de Franquet ?,
1— Rapport de M. de Beauharnois an min istre, Québec, 25 octobre, 1745.
2— 4 Avant la dernière guerre, toute la partie défrichée (à gauche de l'entrée du port Lajoie) était en culture, mais aujourd’hui... elle est inculte.
“ L'établissement du roy... ne consistait qu'en quelques bâtiments qui ont été détruits. Lorsqu'on reprit possession de l’ile Royale en 1749, on voulut entrer dans celle de l'ile Saint-Jean. A cet effet, on y détacha M, de Bonnaventure avec sa ompagnie, et avec ordre de la loger sur les terrains de la gauche de l'entrée du port ”.
Au moment où un de leurs partis s'avancçait dans lint {rieur du pays, une bande de sauvages, soutenus par la petite troupe de Duvivier et par un bon nombre d'habitants, l’assaillirent et iui tuèrent ou firent prisonniers vingt-huit hommes. Le reste, saisi de panique, se replia en toute hâte vers le rivage !, Duvivier poursuivit les fugitifs avec ses soldats et quelques autres colons, les attaqua dans un bateau où plusieurs s'étaient réfugiés et s'en empara après en avoir tué ou blessé une partie, Ayant Cpuisé tout ce qui lui restait de munitions, il s'embarqua, quelques semaines après, sur ce même bateau avec sa garnison pour se rendre à Québec, où il présenta au gouverneur une requête des habitants de l’île dans laquelle ceux-ci lui exposaient leur triste situation, Privés de tout secours, ils avaient été obligés d'envoyer une députation aux commandants à Louisbourg, pour offrir leur soumission, à condition de n'être pas inquiétés sur leurs terres ?, A la fin de l’année 1745, ils n'avaient pas encore recu de réponse, mais n'avaient pas non plus subi de nouveaux actes d’hostilité, La
cause de cette inaction était due à l’état de faiblesse
1— Haliburton, dans son histoire de la Nouvelle-Ecosse, fait erreur, lorsqu'il dit que les h4bitants de l’ile Saint-Jean furent transportés en France, (Haliburton, Nova Scotia, Vol. I, p.23). Une foule de témoignages prouvent le contraire,
2— Le marquis de Beauharnois au ministre, 25 octobre, 1745.
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dans lequel se trouvait la garnison de Louisbourg, Le temps qui avait été très beau durant le siège, avait tourné aussitôt après en tempêtes et en pluies continuelles. La garnison mal abritée dans les maisons à moitié démolies de la ville en avait beaucoup souffert, et une maladie contagieuse avait éclaté parmi les soldats, dont près d’un mille avaient été inhumés dans le cimetière de Rochefort avant la fin de l'hiver suivant !, Telle était la cause de la tranquillité relative dont jouit durant cette période la colonie de l’île Saint-Jean,
| — Huit cent quatre-vingt-dix, d'après Shirley,
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