‹ Une seconde Acadie [microforme]Chapitre 27 sur 81 · D RE · texte numérisé non relu

D RE

ÉCRIS pe

nécessaire à la construction de deux fortins ou block-

haus. Par une présomption qui fait voir jusqu’à quel

point le colonel Noble ne soupconnait pas à quels enne-

mis il avait affaire, il remit au printemps la construction

des fortins dont il avait tous les matériaux sous la main,

et il laissa dans les navires une partie de ses autres

moyens de défense, Du reste, il organisa un système

de patrouilles qui parcoururent les campagnes, et il entre-

tint régulièrement des sentinelles devant chacune des

maisons qu'il occupait. Malgré les avertissements des

Acadiens, il s’obstina à croire que la troupe de Ramezay

était incapable de venir l’attaquer à son insu, après

avoir franchi au cœur de l’hiver la grande distance de

eaubassin aux Mines. Il dormit donc sans souci, pen-

dant que ses officiers et ses soldats s’amusaient et faisaient bonne chère avec les provisions qu’ils achetaient des habitants.

A Beaubassin, au contraire, les Canadiens étaient sur pied. Dans la soirée du huit janvier, un Acadien nommé Arceneau, envoyé par le P. Germain, missionnaire du lieu, pour faire des paiements aux Mines, rapporta que deux cent vingt Anglais étaient arrivés à la Grand- Prée, À la fin de novembre, dans le dessein d’y passer l'hiver, et qu’un égal nombre était en marche pour les rejoindre, Aussitôt M. de Ramezay assembla ses officiers et leur soumit un projet d’une audace et d’une dif-

ficuité incroyables : celui d’aller surprendre les Anglais

par une marche rapide, de les attaquer de nuit et de les déloger. Tous unanimement adoptèrent ce projet. La maladie avait singulièrement diminué l'effectif du détachement ; il n’y avait pas, dit Beaujeu, deux cents hommes en état de marcher !. Afin d'en augmenter le nombre, Ramezay écrivit au P. La Corne, religieux récollet, missionnaire à Miramichi, de lui envoyer tous les Micemacs qu'il pourrait rassembler. Il fit dire en même temps à l'abbé Girard, curé de Cobequid, d’amasser des vivres, et à l'abbé Maillard qui remplacait alors l'abbé Le Loutre à la mission de Shubenacadie, de tenir ses sauvages prêts à joindre l'expédition au passage, et de recueillir les renseignements les plus précis qu’il lui serait possible,

M. de Ramezay, souffrant d’une contusion à un genou qui l’'empêchait de marcher, fut forcé de remettre le commandement à M. Coulon de Villiers. Ce contretemps était plus regrettable pour lui que pour l’expédition; car elle comptait dans ses rangs, comme on l’a vu, ce que la noblesse canadienne avait de plus brave et de plus expérimenté en ce genre de guerre. Coulon de Villiers était le même qui huit ans plus tard devait venger la mort de son frère, le chevalier de Jumonville,

au fort Nécessité, battre Washington et le faire prison-

1 Page 59,

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nier. Le jeune de Beaujeu, type de vigueur et d’élégance, se préparait à devenir le héros de Monongahéla ; le chevalier de La Corne et Marin étaient des hommes de fer aussi endurcis aux fatigues qu'intrépides au combat et habiles au commandement ; Saint-Ours et de Gaspé allaient devenir dignes de conduire les Canadiens à Carillon, Il y avait encore Des Ligneris, Repentigny, Léry, Langy, Lusignan, Courtemanche et d’autres d’un égal mérite,

Les miliciens les plus adroiïts furent employés à faire des raquettes et des traînes d’éclisse pour porter le bagage et les vivres.

Après avoir attenlu inutilement les Micmacs de Miramichi jusqu’au dix-huit janvier, M. de Ramezay fixa le départ au lendemain, L'avant-gard, formée de la compagnie de M. de Repentigny traversa le portage de Beaubassin à la baie Verte, d'où l'expédition devait suivre le bord de la mer jusqu’à Tagamigouche, pour s’enfoncer ensuite dans les terres et atteindre le rivage opposé, à Cobequid, aujourd’hui Truro. Le vingt et un, M. de Villiers avec tout le corps des officiers et le gros du détachement, divisé par compagnies, vint camper dans les bois au bord de la baie Verte. Ils y furent rejoints par vingt-six Micmacs et Malécites rassemblés des environs. M. de Beaujeu, en qualité de major du détachement, fit la distribution des vivres, des munitions

et des divers objets indispensables au voyage, L'expédition avait des guides de choix dans les Gautier, intéressés plus que personne au succès de la campagne, Leurs services furent inappréciables 1, On repartit le vingt-trois à midi pour aller bivonaquer le soir, au bord de la mer, à trois lieues vers l’est,

A 1 pointe du jour, chaque homme ttait debout, les raquettes aux pieds, décidé à faire une bonne journée de trajet. Le froid était devenu intense, On marchait sur les bordages de la grève, exposé à l'air glacial venant du golfe, Un vent de nord-est s’éleva et grandit avec le jour, poussant devant lui une poudrerie fine qui piquait la figure comme des aiguilles. A peine pouvaiton respirer. Souvent il fallait s'arrêter pour se frictionner les joues avec de la neige, atin de rétablir la circulation, Les pieds, serrés par les courroies des raquettes, gelaient malgré le mouvement de la marche, À midi, on fut contraint de faire halte, La forût était proche. On s’abrita lé mieux que lon put dans les taillis d’épinettes, de sapins et de bouleaux. De grands feux allumés, on fit chaudière, selon l'expression indienne pour désigner le repas. Pendant que les lits de branches de sapin se préparaient pour la nuit, les sauvages qui

avaient été les premiers à demander à M. Coulon de

l— Mémoire de Nicolas Gautier au comte de Maurepas.

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camper, parce qu'ils étaient excédés de fatigue, ayant été obligés de porter leurs bagages sur le dos, passèrent le reste du jour et la soirée à se fabriquer des tratnes à

l'exemple des Canadiens,

Au lever du jour, le froid était encore si grand que le signal du départ ne fut donné qu'après que le soleil, en montant à l'horizon, eut tempéré quelque peu l’atmosphère, Ce fut une journée très fatigante, Il y eut à tra verser des endroits affreux, des étangs gelés ou salins sur lesquéls les traînes ne glissaient pas plus que sur la terre. Force fut de porter les bagages sur les épaules, Après avoir franchi la baie de Remchick, il fallut frayer une heue de chemin dans les bois pour éviter de contourner une pointe qui aurait triplé la longueur de la route, Au campement du soir, pendant que les hommes se préparaient à cabaner en rangeant la neige avec les raquettes, il survint deux Acadiens qui remirent chacun à M. de Villiers une lettre adressée à M. de Ramezay, l’une de l'abbé Girard, l'autre de labb4 Maillard. Ces lettres contenaient des nouvelles à la fois bonnes et mauvaises. Elles rapportaient qu'un renfort de cent hommes était arrivé aux Anglais, mais que, d’un autre

côté, ils n'avaient pas levé leurs blockhaus, Cette

dernière information était “ ce qui nous intéressait le

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plus”, et compensait ce que la première avait d’alarmant,

“ Tous les habitants, ajoutaient-elles, avaient présenté une requête au commandant anglais pour l’engager à se retirer avec tout son détachement sur ce qu’ils étaient absolument hors d'état de le nourrir, et de lui fournir le bois de chauffage, que leurs clôtures étaient déjà brûlées et que leurs milices leur faisaient un dégât auquel ils ne pourraient remédier que très difficilement 1”.

Au petit village de Remchick, dont la plupart des habitants étaient des réfugiés de lile Royale, sept ou huit hommes de bonne volonté joignirent l'expédition, Elle vint bivouaquer au bord de la baie de Tagamigouche, après avoir fait une trouée d’une lieue à travers une épaisse forêt embarrassée de rochers, de troncs d'arbres renversés, d’inégalités de tout genre sur lesquelles la plupart des traînes se brisèrent. Le lendemain, M. de Villiers accorda quelque repos à sa troupe, à cause de la rude journée de la veille et de la nécessité de réparer les traînes. La levée du camp ne se fit que tard dans la matinée. Le village de Tagamigouche n’était pas loin. Toutes les familles se mirent aux portes à l’arrivée inattendue de ce parti de guerre et l’accompagnèrent à sa sortie de leurs vœux de succès, tandis

qu'une poignée de braves du lieu, à qui on donna le

1— Journal de M de Beaujeu, page 60.

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