‹ Une seconde Acadie [microforme]Chapitre 28 sur 81 · AE RER PET NE · texte numérisé non relu

AE RER PET NE

temps de faire leurs préparatifs, se mettaient dans les rangs avec quelques Micmacs de la baie.

Vers cinq heures du soir, on fit halte à Bacouel, où commençait le portage d’une dizaine de lieues qui aboutissait à Cobequid. L'arrivée de l'abbé Girard décida M. de Villiers à y passer la nuit, Il aurait voulu l’entretenir longuement, mais le missionnaire allait porter les secours religieux à quelques malades de Tagamigouche. M. de Villiers lui fit promettre de venir le rencontrer dans deux jours à Cobequid, ce qu'il fit avec beaucoup d’hésitation ; car, au dire de Beaujeu, il craignait de se brouiller avec les Anglais. D’après son rapport, ils étaient pour le moins au nombre de quatre cent cinquante ; plusieurs lui avaient même dit qu’ils étaient plus de cinq cents. Cette nouvelle qu'on aurait voulu cacher cireula bientôt dans toute la troupe ; mais au lieu d'y porter le découragement, elle ne fit qu’exciter une plus grande ardeur, Tout le monde s’écria : “ Plus il y a d'Anglais aux Mines, plus nous en tuerons, quelque inférieurs en nombre que nous soyons ”.

Le vingt-huit fut un jour d'arrêt pour achever les réparations à faire aux traines et pour attendre un parti de sauvages et d'habitants du port Toulouse qui s'étaient annoncés et qui arrivèrent le soir, Le lendemain, de grand matin, toute la troupe reposée se mit en marche, et, sans faire halte, alla coucher au milieu du portage, Le soir même, MM. de Villemonble et Marin eurent

ordre de partir, à l’aube du jour suivant, avee un piquet de miliciens pour aller occuper toutes les avenues de Cobequid, de crainte qu’il n’y eût dans le village quelqu'un de favorable aux Anglais qui allât donner l'alarme à la Grand-Prée, Ils furent suivis de près par le détache ment qui vint prendre ses quartiers dans les premières maisons établies au sortir du portage, M. de Villiers eut la satisfaction d'y voir l'abbé Maillard venu à sa rencontre, Ce missionnaire, entretenu exclusivement aux frais de la France dans ses missions sauvages de l'île Royale et des côtes voisines, qu'il n'avait quittées que temporairement pour remplacer l'abbé Le Loutre attendu prochainement en Acadie, ayant par conséquent peu de chose à craindre des Anglais, se mit tout entier à la disposition du commandant qui s'empressa de l’accepter comme aumônier de l’expédition, On conçoit l'effet moral que produisit la présence d’un prêtre parmi les Canadiens, dont on sait le traditionnel esprit de foi.

La journée du trente et un fut employée à ramasser tous les vivres qu’on put se procurer dans le canton, et le premier février, à transporter le campement à Cobequid, où l'abbé Maillard en avait fait un dépôt dans la maison qu'il y habitait, ÿ

En traversant le village, M. de Villiers se fit amener

plusieurs des habitants pour consulter ceux qui étaient

le mieux au fait des routes d'hiver à suivre. Une grave

D Mens Bu SONT

difficulté se présentait au sortir de Cobequid: e’£'ait le

passage de la rivière Shubenacadie, large, profonde,

couverte à cette saison d'énormes champs de glace,

montant et descendant avec les

impétueuses marées de

à la baie de Fundy, Si cette rivière

ne pouvait être

passée en canot, — ce qui était plus que probable à

cause du grand froid toujours persistant, — il n'y avait

as l’autre parti À prendre « ue de la remonter jusqu’à

la hauteur des terres, c’est-à-dire jusqu'à sa source par

des chemins horribles, C'était un détour qui rallongeait

la route d'au moins vingt lieues, au dire des habitants.

Le deux février, avant que l'aurore eût paru, la longue

) file de traînes s'était mise en mouvement, Elle arriva

au jour sur le bord de la rivière Shubenacadie, par un

fort vent de nord-est qui y entassait la glace, Il était

à évident que la traversée était impossible par un pareil

temps, M. de Villiers se résigna donc À remonter le

long de la rive droite, 11 détacha cependant M, de

2 RÉ à sr ce

Boishébert avec dix hommes pour tenter le passage à

à tout risque, Il faillit périr, mais parvint à gagner l’autre rive,

Le gros du détachement fit peu de chemin ce jour-

là ; car il fallut faire la distribution des vivres pour près

de vingt-cinq lieues de bois, c’est-à-dire cinq livres de

viande et un pain par homme, Le lendemain, on fit

cinq lieues par des sentiers pires que ce qu'on n’en avait

dit, A l’arrivée au lieu du campemert une grande partie des traînes étaient en pièces. M. de Villiers fut forcé de remettre le prochain départ à midi pour donner le temps de faire les réparations urgentes. Il permit même à un bon nombre de ses gens de passer tout le jour à faire des traînes neuves. On vint bivouaquer le jour suivant à une demi-lieue de la mission de l'abbé Le Loutre, où M. Marin fut dépêché pour retenir tous les sauvages qui s’y trouvaient, C’était l'endroit où la rivière pouvait être passée sur la glace, La colonne y était dès sept heures du matin le cinq février, Elle y fit halte pour recruter un nouveau contingent de Peaux touges, et alla coucher à trois lieues dansela direction de Pigiquit, après avoir traversé des forêts inextricables encombrées de neige. Le soir même, M, de Villiers fit prendrè les devants à vingt de ses plus vigoureux pionniers pour frayer un sentier de raquettes, afin de faire plus de diligence. En effet, on fit “très lestement deux lieues de chemin battu de la veille” ; après quoi on traversa des endroits si mauvais, des bois si impénétrables que le sauvage qui nous servait de guide s’égara une partie du jour. On put cependant en sortir avant la nuit et allumer les feux du bivouac ‘“ dans un fort

beau pays qui promettait une belle route pour le lende-

on os ot LE

main”, Aussi fut-elle de six lieues, aboutissant à la source de la rivière Kenetcouk, Les premières habi. tations étaient encore à deux lieues de distance, Il était temps qu'on y arrivât: car à ln couchée on se trouva presque sans vivres,

À sept heures du soir, M. de Boishébert, vers qui

l'infatigable Marin avait été dépêché, entra dans le camp.

Les nouvelles qu’il apportait étaient encourageantes, Il avait fait bonne garde et s'était assuré que les Anglais ne soupçonnaient rien, Il avait aussi recruté seize Micmacs et Malécites qui s'étaient armés aux maisons,

De bonne heure dans la matinée, la colonne déboucha dans le chemin de Shubenacadie à Pigiquit, aujourd’hui Windsor, M. de Villiers se fit précéder d’une avantgarde qui alla investir un groupe d'habitations où il voulait passer la nuit et où il arriva à la chute du jour, Les habitants l’accueillirent avec joie et lui fournirent des vivres en abondance, Ils étaient indignés des exactions commises par les Anglais et firent des vœux pour le succès de l'expédition, Deux cents hommes étaient venus peu de temps auparavant faire une razzia dans la paroisse et soixante autres, commandés par le capitaine Howe, devaient être en ce moment à Pigiquit, En apprenant cela, M. de Villiers aurait voulu précipiter sa marche pour s'en emparer; mais il y avait encore quatre lieues à faire pour s’y rendre, En y entrant le lendemain soir, il apprit qu'il n'y avait point d’Anglais

dans le village, le détachement que devait amener le capitaine Howe ayant été retenu par le mauvais temps. Les Acadiens y firent un accueil aussi amical que celui de la veille, et fournirent volontiers toutes les provisions qu'on leur demanda, Ils confirmèrent le dire que rien n'avait transpiré À la Grand-Prée qu'ils disaient À sept lieues de distance 1. Pigiquit évuit un cent’e considérable, formant deux paroisses, avec églises, celle de lu Sainte-Famille et celle de l’Assomptiou, séparées l’une de l'autre par la rivière dite aussi de l’Assomption, aujourd’hui Avon, Le temps était devenu excessive. ment froid, accompagné de neige et de poudrerie, A la pointe du jour, toute la troupe avait les raquettes aux pieds et défila avec l'intention d'attaquer la nuit même ; mais rendu au village de l’Assomption, Villiers, après avoir délibéré, jugea plus prudent de donner une Journée de repos à son monde, avant d'aller à l'assaut,

Le dix février À midi, il se remit en marche. La tempête avait augmenté, On pouvait à peine voir à quelques pas devant soi. Au passage d’un ruisseau, dont la surface glacée était propre à faire une revue, le major de Beanjeu, recut ordre de diviser la troupe en dix compagnies, en vue d’assaillir simultanément dix des principales maisons, le détachement n'étant pas

assez nombreux pour attaquer toutes celles qu'occu-

1— Cinq lieues, d’après la Relation de M. de La Corne.

paient les Anglais, Les officiers eurent leurs postes assignés à chacune des compagnies, On se remit ensuite en route lentement pour ne pas arriver avant la nuit, Il fallut cependant faire halte pendant une heure au bord de la rivière Gaspareau qui se jette dans le bassin des Mines à la Grand-Prée, Les hommes auraient gelé debout s'ils ne s'étaient continuellement tenus en mouvement, Enfin, l'obscurité venue, des sentinelles furent placées sur les chemins pour intercepter tout passage, et les dix compagnies se répandirent dans un groupe de maisons sises de l'autre eôté de la rivière, à une demi-lieue du village de la Grand- Prée, Les officiers y firent allumer de grands feux pour sécher les vêtements et les armes, Le hasard voulut que dans la maison où entra M, de Villiers, il y eût un festin de noces, On peut se figurer l’étonnement de ces gens à l’iruption subite de cette troupe armée, C’était un trouble-fête pour eux, mais une bonne fortune pour Villiers et les siens ; car la plupart des invités étaient

des habitants de la Grand-Prée, Ils donnèrent les

informations les plus précises sur les maisons occupées

par les Anglais et sur les quartiers des officiers, Ces maisons étaient au nombre de vingt-quatre, échelonnées, comme on l’a vu, sur une demi-lieue de chemin, L'une d'elles, plus grande que les autres, était en pierre et défendue par du canon.

M. de Villiers cMvoqua tons ses officiers dans la maiscn de noces qu’il avait prise pour quartier général, et régla avec eux le plan d'attaque, Les ennemis étaient au nombre de cinq cent vingt-cinq, tandis que sa troupe n'était que d'environ trois cents Canadiens et sauvages avec vingt-cinq Acadiens recrutés en route, au norabre desquels se trouvaient les guides dont les services allaient être très utiles, mais qui ne comptaient pas parmi les combattants, Avec un si petit nombre d'hommes il ne fallait songer qu'à frapper sur les dix maisons les mieux gardées, Celles-ci prises, les autres ne pourraient faire une forte résistance, M. de Villiers se réserva l'assaut de la maison de pierre, et prit pour cela avec lui cinquante hommes, quelques volontaires et cinq officiers, le major de Beaujeu, l’aide-major Des Lioneris, le chevalier Le Mercier, de Léry et de Lusiguan; ce qui formait, d'après une autre Relation, un total de soïxante-quinze hommes 1, Le chevalier de La Corne devait attaquer le quartier des officiers à la tête de quarante hommes, ayant pour second M. de Rigauville, MM. de Langy, de la Colombière, de Repentigny,

de Boishébert, de Craspé, de Lotbinière eurent chacun

l— Relation de M, de La Corne, publiée dans le Canada: Français, 1889, page 12.

er thtdes 2-me

Dé LH der me —

vingt-cinq hommes, où vingt-huit d'après M. de La Corne, MM. Marin et Bailleul commandèrent chacun vingt-cinq sauvages.

Tous les ordres donnés et bien compris, les officiers regagnèrent les maisons où étaient leurs détachements respectifs pour y attendre le signal du départ, A trois heures du matin, les dix escouades réunies, leurs guides en tête, étaient rangées à la file sur le chemin, les raquettes aux pieds, chaque homme tenant le chien de son fusil soigneusement caché sous sa capote, Sur un commandement répété à demi-voix le long de la ligne, tous s'agenouillèrent, et l'abbé Maillard prononca l'absolution générale, Puis la colonne s’ébranla, Les habitants du lieu, sortis pour les voir partir et les accompagner de leurs souhaits, les virent bientôt disparaître dans l'obscurité, La tempête qui durait depuis deux jours, soulevait une poudrerie si épaisse qu'arrivé au centre du village, le guide qui accompagnait M. de Villiers ne reconnut pas sa route et commit une erreur qui aurait pu devenir fatale, Au lieu de le conduire à la maison de pierre, il l’arrêta en face d’une habitation voisine.

La sentinelle en faction devant la porte crut aperc voir de vasues formes comme celles d'un groupe d'hommes qui s’avançaient dans le chemin :“ Qui va là 7” cria-t-clle en anglais, et l'instant d'aprés : Aux arraes ” | La bande de Villiers se jeta à plat ventre dans ls neige,

La porte 4e la maison s'ouvrit, et il en jaillit un flot de

lumière, comme celui d’un feu de cheminée. Un grand mouvement parut se faire à l'intérieur. Le corps de garde sortit et interrogea la sentinelle. Celle-ci ne voyant plus rien crut avoir donné une fausse alarme. La garde rentra, la porte se referma et tout retomba dans le silence, Aussitôt la troupe se releva et se remit en mouvement, Elle n'était plus qu'à trente pas de la sentinelle qui cria de nouveau de toutes ses forces : “ Aux armes !”

— Ce n'est pas la maison de pierre, dit M, de Villiers à M. de Beaujeu qui marchait à ses cÔtÉs,

— Il n'est plus temps de reculer, répartit celui-ci ; et couchant en joue la sentinelle il la renversa, Villiers poussa de avant, Le corps de garde défila préeipitamment devant la maison et il en partit une rangée d'échuirs avec le bruit d'une décharge générale. M. de Villiers tomba gravement blessé à l'avant-bras, Le ajor de Beaujeu le crut mort. La même décharge frappa à l'épaule le jeune Lusignan, Il continua d’avancer au pas de course, l'épée en main, en tête des assaillants, quand une autre balle Ini fracassa la cuisse,

— Mes amis, eria en tombant le brave Oflicier ; marchez toujours, Ce n’est pas la mort de deux hommes

qui doit vous décourager l

1 Lettre de Mur de Pontbriand au comte de M aurepas,

publiée dans le Canada-Français, 1889, p, 77.

EEE MAR

Page 1