‹ Une seconde Acadie [microforme]Chapitre 34 sur 81 · CHAPITRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIÈME

M. Denis de Bonnaventure, sixième gouverneur de l'ile Saint- Jean.— Les missions sauvages. — Nouvelle immigration d'Acadiens, Commencement des malheurs, — La misère dans l’île. — Le plan du sieur Roma.

IT nous faut maintenant revenir À notre île Saint-Jean et à sa petite colonie, Au vrai, nous ne l'avons pas quittée ; car la masse de sa population va désormais se recruter dans cette Acadie dont nous avons dit quelques pages de la triste histoire.

On à vu qu’à la suite de l'invasion de 1744, les insulaires s'étaient réfugiés dans les bois où ils étaient restés jusqu’à ce que la misère les en eût fait sortir ; qu'ils étaient ensuite entrés en pourparlers avec Anglais, et qu'ils avaient conclu avec eux une espèce d'accord, en vertu duquel il leur était permis de revenir

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dans leurs habitations et d’y vivre en paix, à la condition de garder la neutralité et de leur vendre des provisions. Leur situation paraît avoir été à peu près la même, durant cette période, que celle des Acadiens de Ja péninsule. Ils vécurent ainsi jusqu’au traité d’Aix-la- Chapelle, dont une des clauses restitua le Cap-Breton et l’île Saint-Jean à la France,

Il est assez difficile de déterminer au juste quelles furent les pertes occasionnées dans l’île par l’occupation anglaise, L’échec subi par les troupes anglo-américaines, lors de la première descente, semble avoir arrêté le cours de leurs déprédations qui jusque-là s'étaient bornées à l'incendie de l'établissement de Roma aux Trois-Rivières et à celui du port Lajoie.

A la rupture de la paix, l’île Saint-Jean comptait une population de sept à huit cents âmes, dont les terres en valeur s’agrandissaient chaque année, se couvraient de belles moissons, et nourrissaient un bon nombre de bestiaux.

La guerre qui avait duré quatre ans, avait tenu les habitants dans de continuelles alarmes ; mais elle fut loin de leur être aussi fatale qu'ils auraient pu le craindre,

Les vingt années qui précédèrent cette guerre, peuvent être regardées comme l’âge d’or de la colonie, Elle n'avait pas connu cette noire misère qui accompagne d'ordinaire les nouveaux établissements dans les pays

où le colon est d’abord obligé d'attaquer la forêt, de l'abattre et de défricher la terre avant de l’ensemencer.

C'était l’époque où la compagnie du comte de Saint. Pierre dépensait de grandes sommes pour créer ses comptoirs et ses établissements de pêcheries. L'activité, le commerce, l'industrie y régnaient habituellement, et répandaient, sinon l'abondance, du moins un bien-être général parmi les habitants. Composés, comnie on l’a vu, de cultivateurs acadiens, de pêcheurs et de rudes dravailleurs de France, ils avaient peu d’ambition, des goûts modestes, des mœurs simples et des habitudes frugales. Ils ne révaient pas d'autre bonheur terrestre qu’une douce tranquillité, quelques distractions les Jours fériés et les joyeux divertissements du foyer domestique.

Ils aimaient leur île Saint-Jean, cette terre vierge dont ils étaient les Conquérants pacifiques et dont ils avaient fait leur seconde patrie, Elle avait pour eux, dans sa sauvagerie solitaire, des charmes qu'ils n’analysaient sans doute que vaguement, mais qui n’en étaient pas moins réels : c'était surtout l'air de liberté et d’indépendance qu'ils y respiraient et qu'ils partageaient avec leurs amis des bois, les sauvages de l’île dont ils imitaient les habitudes en vivant, une partie de l'année, des produits de la chasse si abondante en ces temps reculés,.

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Comme cela se rencontre encore aujourd’hui en bien des endroits du golfe Saint-Laurent, principalement le printemps et l'automne, les coups de fusil se répondaient les uns aux autres, une partie du jour. Il n’y avait

guère de maisons dans l’île Saint-Jean qui n’abritât

quelques chasseurs, soit le chef de la famille, soit les

aînés des enfants. Le matin, dès les premières clartés de l'aurore, ou à la tombée de la nuit, on voyait un eu deux chasseurs descendre des maisons au Lord des grèves ou des cours d’eau. Le fusil sur l'épaule, la corne à poudre et le sac à plomb passés en bandoulière, suivis de leurs chiens, ils scrutaient de l'œil les flaques d’eau, les étangs, les marécages, restaient quelquefois des heures tapis dans les ajones, les hautes herbes, à l'abri d’un rocher, d’une touffe de broussailles ou d’un gabion, et ne tiraient pas un coup sans être sûrs d’abattre une pièce. Ils ne rentraient au logis que la gibecière pleine, ou portant à la main quelques grosses pièces, outarde, oie sauvage, canard, ete. A leur apparition, les enfants accouraient au-devant d'eux, et faisaicnt écho à l’numération de leurs exploits.

Quico'que a connu quelques-uns de nos anciens chasseurs, peut se rendre compte de leur passion pour leur métier. La chasse est devenue pour eux une seconde nature : la vue d’un fusil, le cri d’un gibier, les

électrisent,

Cette passion était bien autrement générale et invétérée, au temps jadis, quand le gibier foisonnait de toutes parts. Une partie de l’année y était consacrée, et chacun des jours qu'on y passait était une date de satisfaction, et souvent de joie longuement savourée.

C'était là un des côtés heureux de l'existence parmi les colons de l’tle Saint-Jean, sans compter que la chasse approvisionnait leur table des mets les mieux goûtés,.

Ce petit tableau, à peine ébauché, de la félicité dont Jjouirent les premiers insulaires, à pu évoquer dans l'esprit de quelques lecteurs la réminiscence de l’Arcadie, de classique mémoire. C’est la comparaison obligée qui vient à l'esprit chaque fois qu'on parle d’un peuple heureux. La légende stéréotypée dans toutes les imaginations le veut ainsi, Mais quand j'étudie la période de l'histoire des Grecs où l'on fait vivre les paisibles et heureux bergers de l’Arcadie, que je vois les guerres continuelles et acharnées que se livraient entre eux les peuples du Péloponnèse avec une cruauté qui rappelle celle de nos sauvages, quand, après cela, je compare le bonheur des Arcadiens avec celui du petit peuple dont je viens de dire la douce existence, je ne puis m'empêcher de convenir que la vraie Arcadie a été pendant un

temps de ce côté de l'Atlantique.

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La restitution de Louisbourg par l'Angleterre à la suite du traité d'Aix-la-Chapelle, attira plus que jamais l'attention de la cour de France sur l’île Saint-Jean : car elle espérait pouvoir en tirer, avant peu d'années, l'approvisionnement nécessaire À la capitale du Cap- Breton,

Un officier de mérite, que nous avons vu figurer au

siège de Louisbourg, M. Denis de Bonnaventure, fut

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nommé gouverneur de l’île, et eut sous ses ordres, au port Lajoie, une garnison de cent hommes (1749) Il fit construire sur l'emplacement des anciennes habitations, les principaux édifices nécessaires à une petite garnison, une caserne, divers logements pour le commandant, les officiers, le chirurgien et l’aumônier, de grands dépôts pour les vivres et les marchandises sèches fsic). Tous ces édifices étaient en bois, hormis la poudrière bâtie en pierre, laquelle était la seule construction restée debout à la suite de la dernière guerre,

On a vu que la plupart des missionnaires, desservant les divers centres de population, étaient des religieux récollets qui dépendaient de leur province de Bretagne,

et qui recevaient des lettres de mission du supérieur de leur ordre résidant à Louisbourg,

Vers cette époque, les sauvages de l’île Saint-Jean étaient visités une ou deux fois par année par les missionnaires qui desservaient les Miemacs de l’Acadie et de l’île Royale, Le 18 octobre, 1749, l'abbé Maillard écrivait de Lotisbourg à l'abbé Du Fau, prêtre du séminaire de Québec : “Je suis seul pour Pisle Royale, Malogomiche, et l'isle Saint-Jean ”.

L'année suivante, il écrivait, probablement au même prêtre du séminaire de Québec, en parlant de l'abbé Manach, son collègue parmi les tribus miCmaques : “ Il est destiné pour l'isle Saint-Jean, où il se rendra au printemps prochain 1”.

A la suite du gouverneur Bonnaventure, arriva au port Lajoie un nouvel aumônier, le P. Patrice Lagrée, qui avait eu pour prédécesseur le P. Ambroise Aubré, dont l'abbé de L’Isle-Dieu disait dans un Mémoire adressé au roi, que ctait “un très bon religieux, et reconnu pour tel, et comme homme de confiance par le gouvernement même *”, Le P. Lagrée paraît avoir été celui qui ait exercé les fonctions curiales le plus longtemps à l’île Saint-Jean.

l— Archives du Séminaire de Québec.

2— Tableau de l'état des missions tant françaises que sauvages.

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Le ministère pastoral était alors loin d’être une sinécure sur ce coin de terre : la population avait augmenté, les centres qu’elle habitait s'étaient multipliés, et le missionnaire qui s'y trouvait souvent seul de prêtre, avait à parcourir tous les lieux habités pour y desservir à la fois les Blancs et les sauvages. A peine avait-il un toit pour s’abriter et de quoi s'habiller et se nourrir, Il est curieux de lire, pour s’ên rendre compte, l’inventaire de la chapelle et de la maison du port Lajoie, lequel étant le centre principal, devait être le mieux organisé !,

Dès l'année 1748, le sieur Benoist avait été chargé de transporter à l’île Saint-Jean toutes les familles acadiennes qu'il pourrait rassembler, Le 6 septembre de cette année, M. de la Galissonnière, gouverneur du Canada, écrivait à M. de Maurepas, ministre de la marine :

“ Je vous ai rendu compte d’un détachement envoyé à l’isle Saint-Jean et commandé par le sieur Benoist, tant pour secourir les habitants qui étaient prêts à abandonner, faute de vivres, que pour faciliter la retraite et les établissements des Acadiens dans cette isle ”.

Le gouvernement de Londres, alarmé de cette déser-

1— Voir cet inventaire à l’Appendice, N° III.

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tion, envoya des vaisseaux de guerre, croiser dans le détroit, appelé aujourd’hui Northumberland, qui sépare l'île de la terre ferme pour ÿ saisir toutes les embarcations acadiennes qui tenteraient de traverser le détroit, Ces mesures n'arrétèrent point la transmigration, mais y mirent de grandes entraves, Tagamigouche était le principal port d'embarquement, à cause de sa situation en face du port Lajoie,

En certains temps de l'année, lorsqu'il y avait dans le chenal de l'ile plusieurs corsaires anglais, dont les équipages faisaient la patrouille le long des côtes, la transmigration des fugitifs était accompagnée de difficultés et de risques incroyables, Il fallait attendre longtemps pour trouver-un moment favorable, soit une nuit obscure avec nn bon vent, soit un temps de brume, M. Rameau de Saint-Père, l'historien si sympathique des Acadiens, a connu dans Je Poitou, en 1859, le fils d'un proscrit, nommé Berjamin Boudrot, vieillard de quatre-vingt-huit ans, qui lui a raconté un des incidents de cette transmigration qu'il avait appris de la bouche même de son père, Pierre Boudrot, déporté après la prise de Louisbourg, Il était parvenu, avec quelquesuns des siens, à gagner à travers la forêt, la baie de Tagamigouche, où les attendait une embarcation cachée au pied d'une falaise escarpée, ‘Par une nuit sombre, ils s’y firent descendre l’un après l’autre dans un grand

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