CHAPITRE YIII
Ce fut vers quatre heures de Taprèsmidî que la foule se porta yers le Palais-Royal ; déjà la Bourseétait agitée par toutes les fluctuations d*une baisse sinistre. Les joueurs, les agens de change, les commerçant notables y ataient paru ayec tous les signes de la douleur ; on y disait publiquement que les afiaires allaient être suspendues ju8qu*à des temps plus heureux, et que le lendemain les ateliers de trayail seraient fermés jusqu'à nouyel ordre.
Les groupes se rassemblaient deyant Tordonnance de police de Mangin , qui , dans sa brutalité ordinaire , menaçait tons les libraires , les imprimeurs , les ca« binetsde lecture, et qui déjà faisait usage de la yerge de fer ayec laquelle il prétendait nous gouyemer désormais. On yoyait les agens de la police illégale et inconstitutionnelle parcourir les rues, examiner les passans , prendre note de leurs paroles , de leurs gestes , s'approcher des groupes, écouter, exciter même ; ils avaient Pair triomphant, ils se voyaient nécessaires et certains d*ètre dorénavant mieux rétribués.
Autour du pavillon de la Rotonde du Palais -Royal ^ et des deux cabinets de lecture des journaux qui sont auprès, la foule se porta bientôt ; elle était plus irritée que silencieuse. Les ordonnances , commentées jpar la colère , recevaient les épitbètesque suggérait le mécontentement général. On voyait non plus à regret les extravagances de la cour, mais avec plaisir cette nouvelle folie.
« — Enfin nous en finirons aTec ces gens-là , répétait-on de tous côtés. Voilà quinze anj que leur hypocrisie nous trompe., que nous vivons de Tespoir d« leur ouvrir les yeux ; ils ont pris notre douceur pour de la faiblesse , il est temps de leur apprendre à nous connaître. »
De temps à autre quelques gendarmes traversaient le jardin, accompagnés des gardes royaux, comme pour efirayerla multitude. Celle-ci grossissait toujours ;elle garnissait principalement la galerie d'Orléans, aux environs de la boutique du marquis de Chabannes.
Ce marquis , pair et journaliste amateur , poursuit , depuis plusieurs années , de ses projets et de ses brochures , tous les ministres qui se sontsuccédés en France Poète romantique s'il eu fut jamais, il fait de la poésie financière et administrative, inonde les cafés de ses élucubrations , et , plus royaliste que le roi, il poussait, lui aussi, aux moyens extrêmes pour sauver la monarchie. Las de se voir éconduit sans cesse , et s*abandonnant à un nouveau délire , il s'était décidé depuis quelque temps à se faire libéral sans libéralisme, et, patriote royaliste, il avaitcomposé de mauvais vers,
(76) un pamphlet plus mauvais encore , des caricatures inin« telligibles contre le journalisme , les ministres et les jésuites. La poliee, au lieu de rire des folies du marquis de Ghabannes et d'en laisser rire le public 9 s'était opposée^ ce qu^il publiât ses caricatures au moyen de la iiiliographie. Le marquis de Ghabannes, pour ne pas en avoir le démenti , fait peindre sur satin son chefd'œuvre, loue une boutique au Palais-Royal, et expose derrière les glaces de la devanture ses grotesques tableauzt
Geci avait eu lieu le jeudi 22; le samedi 24, dès midi, un commissaire de police enleVa les caricatures et dressa proeès*verbal contre le marquis. Ge dernier, loin de ser tenir pour battu , substitue d*autres vers à ceux qu'on lui a ravis, et ramène devant son étalage la foule qu'il y avait appelée pendant deux jours. Le lundi au soir et du milieu des groupes partent quelques cris de vive la Charte !
'Lessicaires de l'autorité étaient aux aguets, ils crurent le moment favorable pburcommencer le châtiment de la multitude, et tout-à-coup un gros de gendarmes, le sabre à la main , débouche dans la galerie.
Autrefois, à leur aspect, on prenattla fuite, mainte» nant on se retire devant eux, on abandonne la galerie, et, sanstrop de désordre, on passe dans le jardin. Aussitôt les marchands ferment leurs boutiques; les femmes, les enfans s'avancent au milieu des gendarmes , les injurient en les accusant d^étre les suppôts de la tyrannie.
Les gendarmes semblent déjh montrer moins d^assur^uce ; leur attaque est indécise, molle; ils sollicitent
( 77 ) laTetrMte.pltts qu^iU ne la conunandtia, Uiirt Mbfet nus ue blessent encore personne.
Fottoaold se fa&te de te rtiMbe «rlicKle conte deFeyroanec^t de loi «pprendre ce qui vient fie se pMer; il ioMippoffte'les.priniienrs dos lois readno»; sn«s|e-MBf tt!iK pBS<ooalé, et le BNnisire téBU>igae«en 'iiiéoofitemooMiit.
«--- On a molli, Monfteur|, dit-il,. eela aie«om|ieia pas, iliallaîtffaiM sabrer-cette canaille..»
m — > Elle ne résistait point, l^onsngnear. »
« -^/bllea ponrunt crié vh^ ia Charte. Allez, Méttsiear, et ifve ^lésavmais on traite en ea«cniisda rot toae ceux q«i prononceront ce cri conpri>le. *
Le gendarme empoigneur se retira pev satiafait «t décidé à réparer son tort. Mais tandis qo*il allak rett* dre ccHnpte de «ette facile victoire , on aiNiit fetmé le -jardin dn Palaia Royal. Le people, cbassé deoeltaa, s'était divisé purbandes, parcourait les ruas voisines, cassant les réverbères et poussant des claraears d*indi- ||natioii*.I>es hommes déterminés se rendentaoa Champs- Elysées ponr y attendrele Polignacà son retoar deSaml- Cload, et le punir aor place d« forfak de liso-iialion .qn'il Tenait de commettre.
Une voiture passe, la livrée qni l'accom^gne fait croire qn»c*est celle du ministre; on liarréte, et tandis que ceux qn*elle renferme cherchentà pvoaverqn*iU ne jont pas des ennemis de la France, le Trai coopable, escorté de deax gendarmée, passe rapidement et doit sans doute la rie à la vélocité de ses chevaux et à l'adresse de son cocher. La voiture entre dans la cour du ministère <bnt la porle.se referme en toute hÂto, avant que
(78) ceux qat la ponrtnifent soient à moitié do boiderard deiaMadeUine^
Mail si- on ne pent atteindre Polignac > on s*en dédomiA^e en jetant anx croisées une grêle de pierres, en «ssayaBt dWcalader son jardin^en le menaçant par tontes sortes d'imprécations. Ily eat un moment où le tamnlte fat poussé si loin, que le ministre , tremblant , alla se cacher dans nn souterrain de ses caves devant lequel on entassa des tonneaux; il demeura dans ce lieu jusqu'au moment ou, de rétat-major de la place, on envoya un détachement pour mettre son hôtel hors de toute insulte.
Il est facile de croire qn*4ine telle attaque dut ajou^ ter à sa mauvaise humeur ; on Tentendait dire au milieu de son effroi :
«Les drôles ! la.canaille! traiter ainsi un Polignac!!! Le canon et Raguse nous en*rendront bon compte. Ils le veulent, eh bien ! on les traitera selon 4ears œuvres, s
Un affidé ajouta :
« La belle occasion pour mater Paris! quelques maisons brûlées et la terreur fera le reste, w
Un sourire affreux fut la réponse, et on demanda s*il était revenu quelqu^un de la Basse -Normandie ; an geste négatif servit de réplique.
Le même jour les rédacteurs piincipaux des gazettes politiques et littéraires qui s'impriment dans Paris se réunirent, et rédigèrent la protestation- que je meu en note pour ne pas interrompre la vivacité du récit, (t) Des
< 1 )Cllf est <on%l^nie dart le n» du 27 juillet eS-joiat.
(79) dipai^i, parmi c«i dignef citoyens , Touhirent cepén* daot prendre ravis d'un jarisconsoUe 'habile , et firent prévenir M. Dnpin aine qu'ilsTiendraient chez lui dans la soirée.
Ils ne manquèrent pas au rendez-vous, ni M non plus 5 mais, comme ils entraient, un personnage attaché au Constitutionnel, et qui déjà était là , prenant la parole , se hâta de dire que la position de M. Dupin était délicate, qu'il croyait ne plus être député, et quo par conséquent il ne donnerait point son avis; que néanmoins il regardait les ordonnances comme illégales, ce que M. Dupin lui-même n'eut pas de peine à prouver, lorsque ensuite il se fut mis k pérorer pendant une demi-heure à peu près.
Lorsqu'il eut fini , M. *** lui répliqua qu'on savait comme lui tout ce qu'avaient d'inconstitutionnel de tels actes y mais que ce n'était pas ce dont il s'agissait ; que les journalistes désiraient connaître de quelle manière ils devaient s'y prendre pour résister légalement; que nul mtenz que lui ne pouvait le leur apprendre, en sa double qualité de jurisconsulte et de député.
' « — Je ne me regarde plus comme député , repartit M. Dopin atné, et dans les circonstances actuelles je ne puis rien faire de ce qu'on me demande. »
La conférence se termina à ces mois ; on se sépara, et M. Dupin fut bien surpris deux jours plus tard de se retrouver député encore, et même un moment ministre.
Les rues d« Paris ne furent pas solitaires le reste do
la QttU : <!•• patroHillei nraktpy^ , composées de gorde royaltf ^ de gendarmerie , de trottpet de ligne , dm Sak* ses 4 parcoitf «rent la YilU daat toiie let seas ; là eom* mença ce service extraordinaire et permanent qni 4le« Yait faiigqer la troupe el< aider singulièrement à sa défaite. Les soldats quileloadi aueoir prirent letaMae»ne le» avaient pas quittées encore le Jeudi à trois hear« de l'après-midi, quand ils éraettèrent leur» dénotes positions } le* patrouilles rencontraient fréquemment deê groiipes de citoyens qni se retiraient lentement et k t^ haute, comme, gens qui. ont la conscience de leur force et de lear droit.