CHAPITRE VI
Lb dimanche au soir, et malgré le mystère gardé •encore par les membres du conseil et par les princes , quelques bruits inquiétans se répandirent dans Saint- Cloud. Une personne de service intime, placée derrière la persienne d*une fenêtre qui donnait sur le jardin extérieur , vit venir deux individus : Tun était le cardinal de L..., Tautre un militaire , mais qu'elle ne put reconnaître. Ils 8*abordèrent sans trop de cornplimens, et quoiqu'ils parlassent bas, le son de la voix dans le calme de la nuit laissait entendre leurs paroles :
« — Tout est réglé , Monsieur , dit le cardinal , demain nous sautons le pas, et bon nombre d'antres avec nous ; il y aura bien quelques criailleries , mais rien de plus. )i
u — Il faut Tespérer , Monseigneur. »
• . Oh ! nous en avons la certitude. Vous répondez de la troupe , n'est-ce pas? •
d — Elle suivra son devoir. »
« — il faut qu'elle fasse mieux encore : nous dési-
(55) ront de Tenthoasiasme par précaution. On n'aura hctoin d'elle que pour Tapparence seulement; car, en réalité, il n'y aura paç de réyolte : les boutiquiers hiïssent le fev^ , les gros colliers de l'ordre ont tout à ciaindre. »
a — Et le peuple. Votre Eminence? »
« — Quatre gendarmes et un commissaire de police suffiraient. Vous sayez qu'il a donné sa démission; le fait est positif, il ne se mêlera de rien. P*aillenrs, on a pris le grand parti : c'est de le traiter militairement. Au premier murmure 9 des coups de fuiil; au second, la mitraille ; il faut de l'énergie pour le service de Dieu et du roi. Que pense le soldat ? n
«—Rien , Monseigneur ; il obéit et se tait. »
« — ^ Je voudrais qu'il parlât un peu. Est-ce que les aumôniers ne Texhortent pas ? est-ce que les officiers ne lui disent rien du roi , des princes et de la religion ? »
K — On ne néglige rien de ce qui peut servir la bonne cause; mais les bourgeois font beaticoupde mal : ils Tentretiennent de liberté , de Charte , rappellent Bonaparte , les conquêtes de l'empire et les beaux faits d^armes de la république, d
« — VoilA qui est abominable. Il faat veiller k rompre tout commerce entre la canaille et la troupe^ ne pas souffrir ces relations dangereuses. Un soldat français ne doit penser qu'à Dieu et an roi. »
« — Il y en a qui lisent lesgazettes libérales ,qui s'y abonnent même, n
« — Miséricorde ! et on ne les fusille pas? »
a -^ Qq les met à la salle de discipline ; alors ils Mf cotisent, chacon à son tour va au café , lit les journaux et vient en rapporter la substance à la chambrée. »
Le cardinal fit une exclamation de colère , puis se plaignit vivement de cet esprit séditieux; il ajouta :
tt — Vous me donnerez demain le nom des officiers dont les compagnies sont aussi gangrenées ; justice en sera faite. Nous nous chargerons aussi des aumôniers. Monsieur, si le roi ne pouvait compter sur la troupe 9 il serait perdu, n
a «« 3 e vous répète Eminence , que les régi mens feront leur devoir; cependant c*est une terrible extrémité que celle qui oblige à tirer sur le peuple. »
a — Eh Monsieur! on ne fera feu que sur la canaille; il n'y aura certainement aucun gentilhomme dé nonfet d*armes au milieu de ces bandits, it
« — • Détrompez- vous , Monseigneur : la noblesse compte dans ses rangs bon nombre d'esprits forts qui se réunissent à la cause du peuple. »
« — £h bien ! ils dérogent , voilà tout ; ils se font serfs , qu*on les traite en serfs. Mais , adieu , le roi désire que je dise arec lui Toffice du soir. Je vous ai dit tout ce que j*ai k vous dire : attendez ici M. le dauphin , il désire vous parler. »
Le cardinal s'éloigna; le militaire demeura immobile , se parlant à lui-même et parfois mordant avec fureur ses gants ou son chapeau.Un quart-d*henre s'écoula pendant que le témoin du colloque et de cette scène muette en examinait avec soin toutes les parties. Le dauphin arriva ensuite ; il n*était pas seul , deux in-
(5? J diyidnt raccompagnaient ; le militaire fut àluî, le salua ; ilf échangèrent qaelqnes paroles qui se perdirent dans Tair , et puis le duc ajouta :
a -7- Surtout point dliésitation ; on a tout prévu ; il ne faut pas reculer ni attendre sous prétexte de nonveaux ordres à demander. On approuvera Tacte le plus sévère ; mon père et moi avons résolu de nous charger de toutes les conséquences de ce grand acte, et plutôt que de céder k la révolution , nous monterions à cheval et nous n*abandonnerions pas la partie ; ce serait SUT notre cadavre que les jacobins rentreraient aux Tuileries. »
Les trois qui étaient là s'écrièrent avec enthousiasme :
«— Oh ! quelle famille de héros ! >
« — Monseigneur , ajouta Tun , vous nous rendez Henri IV et Louis XIV. »
Monseigneur ne répondit pas ; il s^adressa au militaire.
« — Ne revenez que vainqueur; si vous tombez, je prendrai votre place, les Subses feront merveille ; je reponds du succès si les Français en font autant.»
Le miliuire répliqua avec vivacité que la garde royale et la ligne valaient les Suisses.
<c — Qu'ils le prou vent, dit le prince, voici le moment où Tarmée doit faire son devoir ; nos troupes d'Alger lui donnent un bel exemple. Allez, Monsieur , que la révolution finisse , cela dépend de vous. }>
Le dauphin se retira, chacun le suivit ^ et cette conversation si importante prit fin. Le lendemain , de
bonne beare^ M. de C... reçut une lettre d'une femme attachée an service de la duchesse de Berry , ^ui lui disait :
« Mon cher ami^ je ne te Terrai pas demain, lundi ; » son altesse royale nous retient toutes à Saint-Cloud:
• elle neyeut en sortir qu*après que sera passée la man- « Yaise humeur de vos Parisiens, gens de boutique,
• draperie, mercerie, etc. Mon Dieu ! la sotte chose ]» que d* avoir à se tourmenter pour cette racaille ! Le » duc de.... est bon h entendre Ik-dessus. Au reste on it va en finir avec elle : plus de chambre libérale, plus » de presse insolente, toute la Charte fondue dans cet » étemel article 14, dont on nous rompt la tète depuis » un an; les journaux anéantis, tant mieux; hors/e Lis 1* et la Revue parisienne^ on cessera de parler politique, » nous y gagnerons.
i> Savez-vons que je suis au désespoir , Monsieur, » de votre affreux caractère : vous avez dit du bien de 1» Lafayette devant moi ; pour vous blanchir de cette » tache, passez chez Céliane, et sachez où en est le » chapeau quMle me promet de jour en jour. Si je ne » Tai pas mercredi pour la soirée de M. D... . , il datera » du déluge.
» Plaisanterie à part , on a parlé bas tout le soir. Le » roi fait un cent de piquet avec le cardinal. Le dan- » phin se promène en croisant les bras. Le duc deRaguse
• aTairdesonger à payer ses créanciers, car il est de la » plus mauvaise humeur du monde. Le prince ( Poli- » gnac ) fait semblant de penser à quelque chose ; on
• dirait qu*il a véritablement martel entête; serait-il
( 59) « broaillé avec la belle Anglaise de Meudon ? Bref, Il noas ne sommef pas amusanp. J'espère qpe cette taci- » turnité ne durera pat, et que la cour redeviendra ce y> qu*elle doit être.
» Adieuy n'oublie pas de tlnformer si le reliquaire » quQ mon Vfinvl fait faire est terminé ; c'est une galan- > terie que tu lui doif. L'évèque de Chartres lui a pro> » mis les plus belles reliques du monde. Je te baise sur » tes deux beaux yeuz... »
Cette lettre, qu'on m'a communiquée hier, sert à prouver que le dimanche au soir, !25 juillet , lechâteai^ de Saini-Cloud n'était pas dans son état ordinaire, non certes qu'on y doutât de la victoire ; mais enfin le crime qu'on allait commettre était si grand , qu'il était impossible de le tenter san.^ éprouver une sorte de vague inquiétude.
Les ordonnances royales furent portées tard dans la nuit, au Moniteur; plusieurs des ouvriers, retenus par ordre , refusèrent de devenir, même innocemment, les complices de cette conspiration contre la liberté de la presse.
. Cependani» dimanche soir, Mangin, ce janissaire de la cour, fut mandé an ministère de l'intérieur; il trouva Peyronnet en grande joie , qui lui dit :
« — ^ Enfin, le roi est résol^ d'entrer dans la bonne route : la chambre est cassée, et la liberté de la presse n'existe plus. i>
Mangin, h ces nouvelles si agréables» ne put se contenir, et s' affranchissant d'un respect importun dans la circonstance, embrassa sans façon monseigneur deP,ey-
ronnet; celui-«ci , prescpie indigné de cette familiarité excusée néanmoins par les motifs, sourit doucement , en reculant d*un pas :
« — - Bien, très-bien , monsieur le préfet de police, le roi ni moi n* avons jamais douté de ? os sentimens, et je yous trouve aujourd'hui ce que tous avez ^té à Poitiers,, ce que vous êtes depuis votre entrée en place, un zélé soutien de la cause monarchique et religieuse. Mais, mon bon ami, poursui vit rexcellence avec moins d*emphase, vous allez avoir une rude besogne :il n*est plus question d'agir envers nos ennemis avec votre urbanité ordinaire ;traitez-Ies sans égards, sans politesse. Surtout que vos gens les saisissent impitoyablement ; que vos gendarmes les taillent en pièces; Delavauvous contemple, vous lui devez le pendant de la rue Saint- Denis.
« — Monseigneur, répliqua Mangin avec enthousiasme , vous savez si mes principes sont faibles , si jamais j*ai en la moindre considération pour les libéraux, si enfin la presse m'est chère. Je les enveloppe tous dans la même haine ^ je me charge de vous en rendre bon compte. Mais que va-t-il donc être fait 7 »
Le ministre de ^intérieur prit sur une console son rapport au roi et le texte des ordonnances (i) et les mit dans les mains du préfet de police. Le jour finissait , et Mangin «e rapprocha de la fenêtre pour les lire ; plus il avançait , et plus grande était son allégresse ; il la manifestait par des élans de voix , des soupios , des tré-
(i) Ou leitroUTers aux pièces juitificatÎTei.
(6i ) pignemens, des parole» entrecoupées. Peyronnet , detam lai et debout, robscrvaii avec le conientemcnt d'un auteur enthousiasmé de son œuvre ; ne pouvant même plus se retenir :
« — Eli bienî dit-il, que vous en semble 7 »
« — Qa« vous êtes le Lhopital de la monarchie mor-
derne , et que le trône ébranlé sera l'affermi par vos
mains. i»
« — Je m'en Vante , répliqua modestement le beau
grenadier deZelmite ; » et faisant une pirouette il alla
se jeter %nx un canapé , en chantant à demi-voix :
Rien ne plaît tant ans jeox des belles Que le courage àxt guerriers.
M angîn arriva jusqu'au bout , et élevunt les bras au ciel :
« — /iTiific ^1/731^*5, dit-il; m'es espérances sont surpassées^ mes rêves les plus doux réalisés : la plume sera brisée dans les mains de cette canaille insolente qui n*a gardé aucune mesure envers nous. »
« •— Les misérables accusaient mes mœurs ! »
« — Me taxaient de mauvaise éducation ! n « »— Voulaient obliger les ministres à rendre un compteexact des sommes qui passaient par leurs mains?» « — Oulfrageaient chaque jou^ le préfet de police , et le déconsidéraient aux regards de ses administrés! Monseigneur, combien fandra-t-il en arrêter demain ? Quelles presses briserai- je ? quel quartier convient-il d*épouyanter ? »
« — Oh ! mon Dieu , faites à votre fantaisie ; je ne m'en mèlex*ai pas. Le roi veut seulement que tout se passe avec calme et prudence , légalement enfin. Or , comme rien n*est plus légal que d'exécuter les ordon* nances , je crois que la chose ne marchera pas bien si samedi prochain vous n^avez fait arrêter deux à trois cents de ces écrivains faméliques, de ces parleurs de boulevards et de cafés , de ces libraires séditieux , de ces imprimeurs rigicides. Que la terreur soit à Tordre du jour; la terreur est très- monarchique. »
a — Et fort religieuse aussi , Monseigneur. •
Un laquais apporta des glaces et des eaux rafraîchies dans de la neige. Monseigneur engageale préfet de police à boire et à manger un fruit. Tout-à-coup , posant en équilibre sa cuillère de vermeil sur un verre de cristal :
« — Aurons- nous une petite révolte ? »
« — Certainement, Monseigneur, nous en aurons une; il en faut bien pour encourager mes gens ^ et servir de prétexte aux récompenses qui produisent tant d'effet. r>
« — Oui , cela ne sera pas mal, une petite révolte. Son éminence j compte, le prince dit qu*elle est d'étiquette en Angleterre. Ce sera pour amuser le peuple, sabrcrez-vous ? »
« — Nous en ferons bien naître une petite. «
« — Vous avez Foucauld , Divonne , Montgsrdé , que sais-je? Ceux-ci sont-ils à Paris? •
« — Je n*en sais rien i»
« — Bon ! qu'importe 7 si ce n'est l'un , ce sera l'au-
trc. Le roi est lant aimé par les officier^ de sa garde, il est si bon maître , que pouir lui faire pfaisir on biassacrerait tout Paris. »
« — • Et de grand cœur encore, Monseigneur. »
« — Écoutez cependant, monsieur le préfet : tâchez que yos agens entraînent la révolte loin de mon hôtel, je me ressouyiens des alertes de la place Vendôme, et il ne me platt pas de les voir recommencer. »
u — Votre courage, Monseigneur! »
« — Soit , j'ai fait mes preuves , cela suffît ^ ma devise , vous la connaissez...
« — Sublime ! Votre Excellence: non solum togâ^ cela est beau. Non-seulement dans la magistrature vous avez rendu des services à la monarchie, mais encore les armes à la main. 11 est vrai que mille combats livrés attestent votre vaillance , et on reconnaît bien l'infernale noirceur des libéraux , qui ont omis votre nom dans les Victoires et Conquêtes, Que de dames vaincues pourtant dans votre jeunesse belliqueuse ! que de rencontres ! »
« — Oui , au moins quatre diligences Duclos pourraient dire... A propos , que fait ce pauvre diable?
tt — i II se promène, Monseigneur. »
« — Il se reposera dans un meilleur monde. Le fou ! je lui offrais, au nom de la dauphine, six mille francs de pension , une place et mon amitié , mais il prétendait à quinze mille francs de rente et au grade de maréchal-de-carop ; c'était trop d'ambition. Veillez néanmoins à ce qu*il ne manque de rien.
Présent deiclieuz , doux cliarmc des hnmaios , O divine amitié « viens embraser nos âmes. . .
Monsieur de Mangin, ne voas endormez pas , et que demain j'entende parler de vous. Quanta la censure, je m^en charge; le père Bonald m^a promis des galériens... des censeurs ^veux-je dire , qui emporteront la pièce ; les derniers étaient des faquins doucereux qui ménageaient tout le monde. On m'a parlé d*uu jeune homme à toute selle, qui écrit à tant la page pour chaque opinion , celui-là ferait mon affaire. Voyez si , parmi yos agens , il n'y en aurait pas une douzaine capables de signer leurs noms ; ils feraient d*excellens sons censeurs, o
Ce fut ainsi que se termina cette conversation , -que M. Mangin, en rentrant chez loi , rapporta dans son in. tégrité à plusieurs amis qui , depuis la faUle semaine, •e sont empressés de la répéter.
€Hi.PITR£ VH.
Le lundi, a6 juillet, le Moniteur parut avec le japfort et les ordonnances royales contre-signées par les ministres. La nouvelle, tout incroyable qu'elle semblait d*abord , répandit bientôt l'alarme. Chez les nns elle produisit la stupeur , chez les autres une indignation qai ne pouvait pas Ion g- temps se contenir. Ce dernier sentiment prit peu à peu le dessus, et tout annonçait qu'il ferait tôt ou tard explosion.
Chacune de ces pièces inconstitutionnelles eût suffi pour constituer un crime de haute trahison; la plus odieuse cependant était celle qui devait faire oublier la fameuse loi dejustite et {tamour. Je ne peux me déterminer ^ repousser celle-là au nombre des pièces justificatives.
Cbables, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre , à tous ceux qui ces présentes verront , salut.
Sur le rapport de notre conseil des ministres, nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit :
Art. I*'. La liberté périodique de la presse est suspendue.
Art. il Les dispositions des articles I, II et IX du titre I delà loi du 31 octobre 1814 9 sont remises en vigueur; en conséquence, nul journal et écrit périodique ou semi-périodique , établi ou à établir , sans distinction des matières qui y seront traitées, ne pourra paraître , soit à Paris, soit dans les départemens, qu'en
db,GoogIe
(66) vertu de rautorisation qu*en auront obtenue de noui, séparément, les auteurs et ràmprimeur. Celte autorisation devra être renouvelée tous les trois mois ; elle pourra être révoquée.
Art. III. L*autorisation pourra être provisoirement accordée, et provisoirement retirée par les préfets, aux journaux et ouvrages périodiques , ou temi-périodiques, publiés ou h publier dans les départemens.
Aet. IV. Les journaux publiés en contravention à l*article II seront immédiatement saisis.
Les presses et caractè^res qui auront servi h leur impression seront placées dans un dépôt public, sous scellé, ou mis hors de service.
Art. V. Nul écrit au-dessous de vingt feuilles d'impression ne pourra paraître qu*avec Tauiosisation de notre secrétaire d*état de Tintérieur à Paris, et des préfets dans les départemens.
Tout écrit de plus de vingt feuilles d^impression, qui ne constituera pas un corps d'ouvrage , sera également soumis à la nécessite de rautorisation.
La écrits publiés sans autorisation seront immédiatement saisis.
Les presses et caractères qui auront servi à leur impression seront placés dans un lieu public, sous scellé, ou mis hors de service.
Art. Vf. Les mémoires sur procès et les mémoires des sociétés savautes ou littéraires seront soumis à l'autorisation préalable , s'ils traitent en tout ou en partie de matières politiques, cas auxquels les mesures prescrites par l'article V leur seront applicables.
ArT' VII. Toute disposition contraire aux présentes demeurera sans effet.
Art. VIII. L'exécution de la présente ordonnance aura lieu en conformité de Tarticle IV delà loi du 27 novembre 1816 et de ce qui est prescrit par celle du 18 janTÎer 1817.
Art. IX . Nos ministres secrétaires d' état sont chargés de rexécntion des présentes.
Donné en notre château de Saint>Cloud, le 35 juillet de Tan de grâce i83o, et de notre règne le «ixième.
CHARLES Par le Koi:
Prince db poligvac; comte de Petroitnet; Cbastelauzb; baron d^Haossbz ; db Montbel ; comte DB Gubbhon-Rak ville; baron Capellv .
Quoiqu'^on ne pût douter de l'ignorance de Charles X, de son incapacité , de son mépris pour les lettres , il était impossible de prévoir jusqu^où il descendrait.
Mais ce roi imbécille devenait en même temps parjure; il avait trahi cette Charte jurée deux fois solennellement : la première , sous la terreur du retour prochain de Bonaparte; la seconde, dans le triomphe paisible de ton sacre. On le voyait s^ abandonner à ses idées secrètes, noas donner le pendant de don Miguel^ et, comme
(68) lai , te jouer audacieusement de ses promesses. On savait que depuis son ayénement il ne cessait de dire : « Mais je ne snis pas dans mon droit; v et il y rentrait.
On aurait ptf s'étonner aussi de ne pas voir à côté de ces lois de tyrannie des tables de proscription ; mais tout était prévu sous ce rapport, et les victimes n'eussent rien perdu à attendre. Il y avait à la préfecture de police, dans le cabinet de M. Mangia, un tableau sur lequel étaient transcrits les noms de quinze cent quaranteneuf individus commerçans , artistes , militaires , littérateurs, rentiers, gens du monde, gens de plume, financiers, commis, etc., sur qui devait tomber, dans le cours de cette année, la fureur du gouvernement.
Chaque département envoyait un tableau pareil rédigé , en général , en conseil de préfecture , quand les conseillers- de préfecture pensaient bien, et adressé an ministre de l'intérieur. Le garde des sceaux recevait aussi de ses procureurs généraux , de ses procureurs ^o roi ,et surtout des juges-auditeurs, presque tous congréganistes et dévoués au clergé , des notes de proscription. On les arrangeait par ordre alphabétique, afin de pouvoir sVn servir au besoin.
Un extrait de ce travail était préparé pour la bibliothèque particulière de la dauphine. On l'y a vu ces derniers jours ; il formait cinq volumes in-quarta d*ane épaisseur extraordinaire, reliés en maroquin noir et fermés par un cadenas de vermeille. On savait ainsi à point nommé l'opinion d'un personnage quelconque, et désormais tous ceux qui auraient figuré sur ces tableaux se fussent vos en butte k la persécution.
( 63 ) , La chambre des dépotés , dissoute enfia et recoostituée sur des bases inconstitotionnelles, n^aurait prés«nié aucune garantie à la nation ; les.deux cent cinquante-huit députés eussent été autant de commissaires nommés par les prêtres et la haute noblesse pour rétablir purement Tancien régime . On ne s'en cachait pas. J*ai? entendu un anobli de 1816 me dire :
— « Avant un an la noblesse ne sera pas seulement dans la Charte , elle dominera sur la nation ^,et se» uniques priTiléges ne constitueront plus k grayer- ses armoiries sur un cadre , ou à les faire peindre aux panneaux d'une Yoiture , elle rentretra dans ses droits le clergé aussi, et ce afin que la couronne reconquièze tous les siens. »
Celui qui me parlait ainsi se disait bien informé , en était tout fier et tout glorieux , et je lui répondis :
— « Vous êtes un insensé de croire à de pareilles chimères ;. la nation ne veut aucun privilège pour telle ou telle caste ; TOUS pousserez la France à bout. »
— « — Bah ! nous la rendrons douce :.les baïonnettes sont piour nous. »
Ils voyaient dans les baîonettes toute laforce de TÉut, ils ne se doutaient pas que la troupe, quelque nombreuse quelle soit, demeure sans puissance lorsque le peuple prend les armes ; car elle-même fait partie du peuple , et ne tarde pas à se confondre avec lui. Les bataillons les mieux disciplinés, et qui sont invincibles, en ligue contre des étrangers menançans, ne savent ni combattre ni agir contre leurs concitoyens. La vraie puissance d'un trône est dans la farde na-
(7») tionale, qui sera toujoars victorieuse. Dans rintérieur^ aocan corps ne lai tiendra tète, pai'ce qu'elle a autre chose que le nombre et que le courage physique : c*est qu'elle est la patrie elle-même, et que rien ne résiste h la patrie quand elle ne veut pas se laisser subjuguer.
G^est ce sentiment , cette pensée généreuse qui, dans la journée du 26, soutint la ville de Paris; on entendait dire de toutes parts : Il faut que la garde nationale s*en mêle, il convient qu'elle prenne les armes; et chacun de ces soldats citoyens déjà nettoyait son fusil et examinait son vieil uniforme ; on les voyait aller et venir des uns aux autres, s* excitant mutuellement, s'indignant de l'affî'ont sacrilège qu'on leur adressait. Ces boutiquiers^ tant méprisés par la cour, levaient avec fierté la tête , et , se confiant en leur bon droit, espé* raient , eux aussi , que force demeurerait à justice,
L*agitation commençait à gagner toutes les classes ouvrières qui se rattachent & Timpriraerie par une branche quelconque d'industrie; mais il y avait encore une joie coupable aux repaires où l'on rédigeait les journaux roinistérieb. TJn banquet splendide réunit les rédacteurs au Drapeau blanc ^ de la Quotidienne et de tUnli/er~ m/, le transport de ces malheureux tenait du délire :ils votèrent des reroerctmens au ministère, dans la douce pensée qu'avant peu de temps toutes les feuilles constitutionnelles auraient atteint le dernier jour de leur existence ; ils firent boire leur ouvriers ; on cria là : A bas la charte ! Vive le rei neto ! et 00 se décora des cordons d'JSspagne et de Portugal.
Les vrais absolutistes furent triomphanspendant toute
(7') cette journée; iU se revoyaient aux époques brilian'es de i8i5; etdelà, ponr achever de rétrograder, ils pensaient avoir peu à faire. Il leur semblait déjà tenir le pouvoir avec toutes ses prérogatives ; les vilains , les bourgeois, les serfs s'écartaient d*eux; ils montaient à chevaf, ils foudroyaient de leur colère des vassaux épouvantés. Je rencontrai dans la rue Saint Eustache nngentilhomme de l'ancien régime qui medit^en m'abordant :
« — Eh bien î vous avez peur. •
« — Je suis irrité, répondis-je.*
— Ou vous dissimulez votre épouvante.Par la sambleu ! que voiU un beau coup. Ce petit Jules a fait merveiile.J'étaisjitt chevalier de sa mère, femme charmante ! Certes, alors je ne me doutais pas que Tenfant pendu à la mamelle sauverait un jour la monarchie; car, pour cette fois 9 la voilh sauvée. •
• — En êtes-vous très-assuré ? »
« — Qui en doute ? La troupe est pour nous , Bonrmont nous revient arec des millions et une armée victorieuse. Nous anéantirons toutes résisUnces , car il faut en finir avec les libéraux. »
« — Ainsi, la guerre civile ?»
« — Oh ! non pas la guerre , mais le châtiment. Nous sommes les plus forts, les plus nombreux, les plus habiles.»
« — Sottise d'un homme de génie, dont il se moque aujourd'hui lui-même.»
« — Parla sambleu! notre patience esta bout. Quoi! w noble n'a aucun rang, aucun privilège ! un cardi-
( 7? ) nal a peur d*un folliculaire ! Je vous le répète , il faat en finir.».
Je laissai cet insensé, et poursuivis ma route. Partout j e rencontrais des visages mornes et i nquiets, des hommes que la violation insolente de la Charte exaspérait^ tous décidés h ne pas souffrir cette humiliante dégradation civique, et tous se demandant si la mort ne talait pas mieux que le déshonneur. Toui-à-coup, une pensée de victoire s'empara de chaque manufacturier, de tous les chefs d^ateliers de Paris j ils assemblent leurs ouvriers :
« ^- Mes enfans, leur disent-ils, le roi nous ruine par les ordonnances qu'il a rendues hier ; il nous en impossibledeyousprocurerdésormaisdutravail; allez lui demander le pain qu'il yous enlève, n
Les ouvriers répliquèrent : « •» Ce ne sera pas du pain que nous lui demanderons, mais la liberté. »
Ils sortent, se répandent dans les rues, s'invitent réciproquement h soutenir leur résolution, tont et viennent, cherchent des armes, en empruntent , en achètent, en louent. Tel se dépouille de sa dernière pièce d'argent pour acheter une baïonnette rouillée qu'il fiche au bout d'an bâton ^ celui-là met sa yeste en gage pour se procurer de la poudre et du plomb; celui-ci, afi*aibli par la maladie, se place au coin d'une rue, et par ses paroles anime les passans.
ToutleIundi,et principalement la soirée, s'écoule dans ces dispositions, la yille prend une attitude vigoureuse.
M. de M... 9 homme sage et attaché de cœur à la famille royale^ dînait ce même jour dans leyoisinage du
( 75 ) garde des sceaux, son ancien ami , et qui lui avait écrit de Tenir le voir; il y fut vers dnq heures. M. de Chantelauze , d^aussi loin qu'il l'aperçut :
a — Tamefécilitcras certainement de nos ordonnances. » x
« — Oui, je le ferai mon ami, mais par un compliment de condolëance. Espères-tu que les choses se passeront sans trouble ?j»
« — - Oh ! des écrits , des brochures clandestines , des journaux/artifs, au moyen des presses lithographiques , une chanson de Béranger, un pamphlet de Benjamiijb Constant, peut être un gros volume de l'abbé dePradij nous savons ce qui nous menace, et n'en sommes aucu^ nement tourmentés.»
«—Il serait possible, dit M. de M..., que Ton allât plus loin : le peuple murmure, o
a— On lui dira de se taire. i>
« — Il peut en venir aux voies de fait, »
— On le mitraillera, mon très cher, on le mitraillera; la mitraille est 9 tu le sais, uUima ratio regum. »
«t — C'est vrai , mais cette raison dernière des rois peut être la dernière de la monarchie. Quelle ressource reste-t'îl an prince quin^a pu employer la force avec avantage. Tout roi qui fait faire feu sur son peuple est perdu sans ressource, si le peuple ne se soumet pas d'abord. Croyez-moi, messieurs les ministres, au jeu qae vous jouez, vos têtes sont très-exposées. »
tt^> Celles des rebelles tomberont avant les nôtres. Va dtner tranquillement , et puis' reviens, nous nous mettrons 6 la fenêtre pour voir passer la révolution. »
(74) M. de Chflntelanze est gai , très-gai de ton naturel ; il trouya son mot charmant. M. de M... alladone dtner dans une maison de la rne Saint-Honoré , et encore tout éma des propos xle sa grandeur^ il les répéta ayee une franchise dont on fit son profit.