CHAPITRE XXIV
Le château pris, le drapeau tricolore arboré, la troupe en retraite, Charles X sans couronne, yoilk quels furent les. résultats des trois journées. On s'était attaché à détruire ce qu*on ne voulait plus, on se hâta de construire les bases du nouvel édifice constitutionnel • déjh , dès la veille , et lorsque enfin THôtel-de Ville était demeuré aux citoyens, le général Lafajette, dont la belle âme ne reculait devant aucun des sacrifices dont la France pouvait profiter, s'était rendu à rHôlel-de- Ville pour en prendre possession au nom du peuple français; cet acte n'éuitpas sans péril, il y avait de l'énergie à le consommer. Bientôt un gouvernement provisoire est composé j on le fortifie d'nn nom respectable f celui du duc de Choiseul , qui éuit là pour représenter la royauté acUtelle , comme le général Géraid représenuit iVropire, et Lafayette les temps antérieurs.
Celui-ci se hâta de faire connaître à tous sa présence et son assentiment & ce qui vient d'avoir lieu , par une proclamation conçue en ces termes :
( 2.8) «t Mes cUtfrs amis et braves camarades î
» La cooGance du peuple de Paris m'appelle encore une fois aa commaDdemeut de sa force publique. J*ai accepté avec dévouement et avec joie les devoirs qui me sont confiés, et, de même qu*en 1789, je me sens fort rie Tapprobation de mes honorables collègues aujourd'hui réunis h Paris. Je ne ferai point de profession de foi, mes senlimens sont connus. La conduite de la population parisienne , dans ces derniers jours d^épreuTe, me rend plus que jamais fierd*ètre à sa tète. La liberté triomphera , ou nous périrons ensemble»
» f^iifc la llhertéi vive la patrie f
» Lafatettb. V
Une commission parisienne est organisée en même temps; elle se compose de MM. Maugain, avocat et député; Chardel, juge et dépulé; le comte de Lobau, dépoté; Audry de Puyraveau, député, qui, prenant l'initiative dans la question importante que des esprits timides discuteraient ou éluderaient encore, s'adressent 3 leurs concitoyens par la proclamation suivante:
u UABITAKS DE PA&IS ,
» Ckailes X a cessé de régner sur la France! Ne ^■oavant oublier Torigine de son autorilé, il s'esl toa- )Oors considéré comme l'ennemi de notre pairie et de ces libertés qu'il ne pouvait comprendre. Après avoir sourdement attaqué nos institutions par tout ce que rhypocrisie et la (raude lui prêtaient de moyens, lorsqu'il s'est cru assez fort pour les détruire ouvertement , il avait résolu de les noyer dans le sang des^i^nçii»; grâce à votre héroïsme , les crimes de son pouvoir sont Unis.
• Quelques instans ont sulB j)onr anéantir ce gouvcmeraent conompu, qui n'avait été qu'une conspiration permanente contre la liberté et la prospérité de la France. La nation seule est debout, parée de ces couleurs nationales qu'elle a conquises au prix de son sang* cle veut un gouvernement et des lois dignes d'elle.
» Quel peuple au monde mérita mieux la liberté ? Dans le combat , vous avez été des héros ; la victoire a l'ait counaiire en vous cessenlimens de modération et d'humanité qui attestent à un si haut degré les progrès de noire civilisation; vainqueurs et livrés à vousmêmes, sans police et sam magistrats , vos vertus ont tenu lien de toute organisation; jamais le» droits de chacun n'ont été plus religieusement respectés.
• Ilabitans de Paris, nous sommes ûers d'être vos Aères :en acceptant des circonstances un mandai grave
( »3o ) et difficile , votre commission manicipale a Yoola s'aC' •ocier è Totre dévouement et h vos efi'orU;j^8 membres éprouvent le besoin de yoas exprimer l'admiration et la reconnaissance de la patrie.
1» Leors senlimens, lears principes sont les vôtres ; au lieu d'un pouvoir imposé par les armes étrangères , vous aurez un gouvernement qui vous devra son origine. Les vertus sont dans toutes les classes; toutes les classes ont les mêmes droits j ces droits sont assurés.
» f^iVe la France ! vwe le peuple de Paris ! vhe la liberté!
LOBAU , AUORT DE PuTBAVEAU , M AUGUIH , DB ScnOHBN.
V Pour ampliation :
» Le secrétaire delà commission municipale ,
OoiliiOV-Babbot. »
Elle met en outre , par un arrêté spécial , les musées, les bibliothèques, le Jardin des plantes et tons les établissemens publics sous la sauve-garde des citoyens. £lle charge un de ses membres , M. Cbardel, de la direction provisoire des postes, sans perdre de temps ; ordonne le départ instantané de tous les courriers, portant déjà la cocarde nationale, et écrit à tous les pré-
feu de département une lettre aussi importante par le fond qae par la simplicité de la forme.
ti Paris, 39 jaillet i83o.
» La caase constitutionnelle a triomphé. Vous Terrez demain dans des journaux plus étendus les détails de cet érénement naémorable et glorieux. Je tous in* TÎte, en attendant, 2i publier le Moniteur ci-joint.
» Le député f directeur- général des postes provisoire f
» COARDEL. »
En même temps, les généraux Gérard, Lafayette et Dubourg, qui tous les trois ont si bien mérité de la patrie, parcourent les rues , accompagnés de leur état-major, aux ttcclamations de tout un peuple qu^ils félicitent sur son héroïsme , tout en lui recommandant de ne pas encore trop se fier à sa Tictoire ; ils donnent des ordres pour la défense de la Tille , tandis que la commission Teille 2i la nourrir et à la rassurer.
L*accord, dans ce moment, est complet entre tous les chefs.
On songeait k tout dans ce moment solennel , même à ces soldats qui Tenaient de nous combattre aTec tant d^obstination , et que cependant on Toulait rallier k notre cause sacrée. Le général Lafayetle, dont la toîx dcTait être entendue de tous les militaires sensibles k rhonneur , leur adressa la proclamation sniTante :
( 232 ) « LA MUlflCTPALlTS DE PABIS A L*i.l\Mée F1IA5QAISB.
«> Braves soldais î
n Les habUans de Paris ne vous rendent pas responsables des ordres qui vous ont été donnés ; venez è nous, nous tous recevrons comme nos frères; venez TOUS ranger sons lei ordres d*an de ces braves généraux qui ont versé leur sang pour la' défense du pays , en tant de circonstances , le général Gérard» Xa cause de l'armée ne pouvait pas être long-temps séparée de la cause de la nation et de la liberté ; sa gloire n'estelle pas notre plus cher patrimoine? Mais aussi elle n'oubliera jamais que la défense de notre indépendance et de nos libertés doit être son premier devoir. Soyons donc amis , puisque nos intérêts et nos droits sont communs. Le général Lafayette déclare, au nom de toute la pôi)ulation deParis^ qu'elle ne conserve à Tégard des militaires français aucun sentiment de liatne ni d'hostilité ; elle est prête h fraterniser avec tous ceux d'entre eux qui reviendront à la cause de la patrie et de la liberté, et qu'elle appelle de tous ses vœux le moment où les citoyens et les militaires, réunis sous un même drapeau, dans les mêmes sentimens, pourront enfin réaliser le bonheur et les glorieuses destinées de notre belle pairie.
^/w la France]
Signé: le général LArATKTTB.
(233) Lafayette ne parla pas en vain ; une porlion îles iH- Ters régimens delà ligne avait déjhfaii sa soumiksion, le rcsie vint peu à peu la faire , et de loiitcs parts ces soldats égarés par des ckefs coupables, rentraient dans Icnr devoir envers la France, comprenant qu'elle ne réside pas tout* dans son chef suprême.
•Un ordre du général Pajol, qui seconda noblemeni notre sainte résistance , ne contribua pas peu h la détermination des militaires; enfin ce même joor 39 la garde nationale fut rétablie , par le commandement exprès de celui qu'en 1789 elle avait misàsatÔte.
<CÂADB HATIOKàLB PAAISlEimE.
La garde Nationale parisienne est rétablie.
MM. les colonels et officiers sont invités à réorganiser immédiatement le service de la garde nationale ; MM. les Boiis-officiers et gardes nationaux doivent ^tre prêts à se réunir au premier coup de tambour.
Proviioirement , ils sont invités h se réunir chez les officiers et sons-officiers de leurs anciennes compagnies, et à se faire inscrire sur les contrôles.
Il s*agit de faire régner le bon ordre ; et la commis* sien municipale de la ville de Paris compte sur le zèle ordinaire de la garde nationale pour la hberté et Tordre public.
MBI. les colonels , ou , en leur absence , MM.les chefs as bataillon , sont priés de se rendre de suite h l'Hôtel-
de-Ville pour y conférer sur les premières mesures à prendre dans l'intérêt du seryice.
Fait à THôtel-de- Ville, ce 29 jailltt i83o.
Le colonel chef d'état-major ,
ZlMMSB.
Soldats français!
Nous ordonnons à tonte les troupes , garde royale et de ligne, de se rendre dans les quarante- huit heures an camp provisoire établi à Vaugirard.
J^ous donnons notre parole d^honneur quUl ne leur sera fait aucun mal, et que chaque militaire sera traité comme ami, comme frère , recevra ration et logement, en attendant nos ordres.
Pour le général en chef Gérard ,
Le général en second ,
Pajol.
Dès ce moment toutes les patrouilles civiques , composées de tons les combattans du jour, firent simultanément le service de la ville , avec la garde nationale rentrée dans ses droits, et dès le lendemain disparu* rent entièrement devant elle.
Le reste de la soirée , une partie de la nuit fut ae*
cordé à la joie, aux plaisirs brayahs d^une gaîlé innocente , au triomphe non des braves qui avaient vaincu , mais & celui du sexe aimable qui avait pris lui-même une part si active à la longue bataille de- Paris.
Les femmes se sont montrées admirables pendantces jours de sang ; le ag au matin , on vit dans la rue du faubourg Saint- Denis un chasseur de la garde nationale en uniforme et en armes , pressant sa femme dans ses bras ; cette femme très- jeune , et paraissant être mère depuis très- peu de temps, versait quelques larmes; mais bientôt élevant la voix et serrant fortement la main de son mari :
tt — Je ne pleure plus , lui dit-elle, c'était une première émotion; je t*ai embrassé, je suis contente* va maintenant joindre tes frères, et combattre avec eux pour la liberté, n
Lors de la prise de la caserne de Babylone, on remarquait au premier rang un jeune adolescent que son intrépidité portait à affronter la mort ; il n^est pas blessé, mais de retour avec la garde nationale , il tombe accablé de fatigue sur la place des Petits-Pères, et s^avanouit. On lui prodigue des secours affectueux.... C'éuit une femme.
Sur la place du Palais-Royal une autre jeune femme habillée en homme allait au milieu de la mêlée au secours des blessés : un coup de feu reçu ne ralentit pas son zèle; nombre d'autres imitèrent son exemple, et se signalèrent par ce courage patriotique et si digne d'admiration.
Uiicjeuue fille, nouvelle Jeanne d'Arc, coniLaliii & ta place de la liourse avec une valeur extrême ; elle s'y empara , malgré la grêle des balles , d*une pièce de canon. Ses compagnons de gloire, émerveillés de sa conduite , la portèrent sur un fauteuil h l'Hôtel -de- Ville, et couronnée de lauriers ; puis le 29 au soir, placée sur im char triomphant qu'on orna de palmes , de latnriers, de myrtes, de drapeaux blancs renversés , d'étendards tricolores irictorieux et des dépouilles de l'armée vaincue, on la promena dans tout Paris : le char traîné par U jeunesse franchissait les retranchemens à Taide de leurs bras ; des torches éclairaient cette cérémonie pittoresque continuée au milieu des vwai, des cris de joie et des chansons ; jamais on n*anrait dit que quelques heures auparavant le peuple qui s^amosait ainsi avait bravé la mort pour reconquérir lus lois et la liberté.